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Je suis certain que Mathieu Talence ne raconte pas toujours les passages essentiels de son voyage syrien. Certes, on peut lire dans le carnet noir l'épisode si romantique du jeune homme face au gouffre, dans la tempête, emporté par la mystique des éléments, mais je n'y ai rien trouvé de son premier séjour à Lattaquié dont je crois pourtant qu'il a été décisif.

J'ai rejoint ce soir-là Mathieu Talence à l'hôtel "Côte d'Azur". Le nom promet au client d'occident qu'il ne connaîtra aucun dépaysement, l'hôtel est moderne et préfabriqué, la vue sur la mer n'est pas laide. La plage de sable apportée là artificiellement est nettoyée. Il y a des chaises longues et même des Pédalos.

J'avais passé la journée avec quelques collègues à visiter l'université et deux ou trois écoles, m'étonnant encore de la profonde inanité de notre action "culturelle" sur les faits et le cours de la vie. Mathieu Talence était venu à Lattaquié, non pour partager nos déjeuners et dîners arrosés d'arak, ou encore nos  promenades molles sur une côte sans grand charme, il était venu dans le but d'un entretien que je lui avais obtenu avec un vieux monsieur reconnu comme l'intellectuel francophone du lieu. 

J'éprouvais quelque inquiétude et craignais de devoir rencontrer une fois de plus un radoteur nostalgique vantant d'abord les mérites de la France, notre gloire passée mêlée de sa propre jeunesse ; les compliments succédant vite aux reproches sur nos erreurs, présentes et à venir, aux regrets. Ces personnages abondent en effet dans les consulats et les ambassades de France. Leurs propos alimentent les rêveries de nos diplomates, qui oublient que les dépêches qu'ils vont tirer des réflexions de ces sages si bien informés répéteront ce qu'ont déjà dit quatre générations de leurs prédécesseurs, venus s'asseoir dans le même salon, dans les mêmes fauteuils, venus boire la même liqueur et le même café afin d'alimenter le grand tourbillon autiste du Quai d'Orsay.

Ce n'était pas le cas cette fois-ci.
L'appartement-bibliothèque de Mikhaël Rizkallah, bien que vaste, contenait difficilement tous les livres, les disques, les meubles et les rêves qu'il avait réunis. A plus de quatre-vingts ans, il accueillait encore chez lui tout ce que la ville pouvait compter de mélomanes et procédait à des auditions critiques d'oeuvres classiques. Il laissait à disposition d'étudiants sa bibliothèque immense et rare, qu'il avait léguée en viager à l'université. Il racontait, hilare, comment il avait chassé la documentaliste, envoyée pour revoir le système de fiches et de cote de ses livres, parce qu'elle ne cessait de lui parler de sa mort à venir, ce qui avait fini par l'attrister. Il parlait un français ingambe, roulé à la levantine, avec cet accent de jésuite bourguignon mâtiné depuis plusieurs siècles d'intonations et de rythmes arabes.

Ce soir là, d'entrée ou presque, Mathieu avait entraîné la conversation sur les rites et les fondements de la religion des Alaouites. 
Le sujet, en Syrie, est instable, on n'aime guère l'aborder. En ces périodes de fanatisme religieux, d'intolérance et de religion unique, le fait que le président de la République arabe syrienne soit alaouite a sans doute ajouté à l'atavique goût du secret de ce peuple ; on ne sait rien ou presque de lui.

En Syrie, les Alaouites habitent la montagne qui longe la côte. La terre est pauvre et à l'écart des axes de circulation. Les gens y sont beaux et accueillants. Les filles ne sont pas voilées. Les Alaouites sont musulmans, mais d'un Islam peu farouche, qui laisse peu de place au culte et à tous les tabous de convenance qui encombrent l'Islam orthodoxe. Leurs mosquées, jusqu'à peu, n'étaient guère des mosquées mais plutôt des lieux de "visite", autour d'un tombeau d'un cheikh vénéré. Cependant, je ne ferai pas de cours sur les Alaouites. C'est le sujet de prédilection, quoique traité de façon bien romantique, de Mathieu Talence, et ses carnets noirs abondent de notes variées, qui paraîtront certainement loufoques aux spécialistes de la question. Ce serait sans doute oublier que Mathieu Talence n'étudiait jamais que lui-même.

Le récit de Mikhaël Rizkallah, narrateur au souffle long et aux effets aiguisés, avait de quoi ravir Mathieu Talence. Je me demande même parfois si le vieil intellectuel chafouin ne l'a pas inventé juste pour lui. La coïncidence est trop frappante.

J'aurais préféré que Mathieu Talence ait retranscrit lui même ce que Mikhaël Rizkallah nous a raconté ce soir là, car il a été, à cette histoire, d'une plus grande attention que je n'ai pu l'être. Il ne l'a pas fait, malheureusement, et je vous livre donc ce court récit tel que je crois me le rappeler.