"C'était pendant la seconde guerre mondiale, en cette période troublée pendant laquelle, vous, les Français, hésitiez entre Pétain et De Gaulle, et nous, Syriens, voyions dans cette hésitation et dans vos préoccupations internationales et sanglantes, la possibilité de nous soustraire à votre Mandat colonial. Nous étions fort sollicités et courtisés à cette époque, et particulièrement par vos alliés objectifs, jamais en mal cependant de quelque perfidie à votre égard, je veux parler des Anglais.
 
 

 

Afin, disaient-ils, de protéger ce que vous considériez comme votre possession, ils assuraient en Syrie une présence militaire discrète qui permettait à leurs services de renseignement et de propagande d'agir avec efficacité. Nous, nous avions l'habitude, je dirais presque "culturelle", de provoquer vos rivalités, espérant bien que vous les régleriez à terme, sur une terre plus occidentale. C'était encore le temps de la vieille diplomatie des Grands Empires. Les Américains y tenaient peu de place. Maintenant encore, alors qu'ils arborent avec fierté des émissaires spéciaux, qu'ils assurent d'incessantes navettes entre les capitales arabes pour résoudre, disent-ils, le conflit israélo-arabe, ils oublient qu'ils ne sont que les pantins d'une politique orientale de plus longue vue. Il y a trente ans, nous les avions jetés contre les Russes, comme nous vous jetions contre les Anglais. En l'absence des Russes, nous les jetons contre l'Islam. Ils s'y engloutiront et seront évanouis lorsque nous siroterons encore sur le port des Araks bien frappés.
 
 
 
 
 
 
 

 

Mais revenons à la seconde guerre mondiale. Conscients de la chance qu'ils pouvaient avoir de reprendre pied sur une côte dont, à grand mal certes, vous les aviez éloignés, les Anglais avaient envoyé des hommes de grande qualité qui surpassaient en expérience et en culture les jeunots qui entouraient alors votre Général. Nous avions à Lattaquié un major qui approchait la cinquantaine, plus anglais que la Reine, et dont la distinction et la profondeur réjouissaient nos quelques salons intellectuels et mondains.
 
 

 

C'était un homme d'une grande culture et d'une grande érudition, passionné d'histoire des religions et qui recevait chez lui chaque semaine tout ce qui était un peu polyglotte et instruit de la ville pour des lectures de textes poétiques et parfois ésotériques. Nous y fréquentions la Bible et Bouddha, des traductions de haïkaï japonais comme d'antiques incantations païennes. Il va sans dire que j'étais assidu à ses réunions qui me rafraîchissaient des éternels débats politiques sur l'indépendance ou des supputations sur l'issue de la guerre.
 

 

Un jour, le responsable des services de sécurité syriens vint me trouver. Il semblait embarrassé, tout autant que j'étais étonné de sa visite. Le temps n'était pas venu où on essaierait de restreindre les contacts des Syriens avec les étrangers. On nous encourageait plutôt à aller briller dans ces réunions afin de bien montrer aux forces d'occupation la richesse des forces vives de ce pays et les assurer que la jeune élite syrienne occidentalisée saurait prendre les rênes à leur départ, même si, par la suite, nous avons dû oublier pour la plupart d'entre-nous de vouloir jouer un rôle significatif. L'officier de police venait m'entretenir de notre ami anglais : "Vous savez comme moi que nous regardons avec bienveillance, pour le moment, les activités des Anglais ici. Ne sont-ils pas nos amis puisqu'ils détestent les Français. Cela ne nous empêche pas cependant d'exercer à leur égard une surveillance légère, mais attentive. Or, votre ami le Major anglais a un comportement qui nous intrigue beaucoup. Nous avons remarqué, que chaque jour, après le déjeuner, il quitte sa maison, traverse à pied toute la ville, rejoint la plage et se rend au bout de la corniche dans une grotte. Il y disparaît une heure ou deux puis en sort pour reprendre ses activités habituelles dont nous n'ignorons plus grand chose. Nous avons pensé, bien évidemment, à une quelconque histoire de moeurs. Nous connaissons trop l'attrait coupable de certains occidentaux pour notre jeunesse, nous avons donc grimé un de nos plus jeunes agents en berger, qui l'a suivi à travers la ville et est entré à sa suite dans la grotte. Ce qu'il y a vu est des plus surprenants. Votre Major, Monsieur Rizkallah, était agenouillé et semblait prier dans un recueillement de meilleur aloi. Est-ce que vous, les Chrétiens, devez prier dans des grottes, et sinon, quelle peut bien être la religion de ce monsieur ?"
 

 

Je dus avouer que je n'en savais rien. Nous autres Chrétiens n'avions pas passé près de deux millénaires à construire l’Église pour aller, sans cause extérieure majeure, telle un pèlerinage ancien ou une petite persécution anodine, prier dans des grottes à la sortie de la ville. Je promis de me renseigner sans penser que je pourrais, sauf à être indiscret et à devoir révéler au Major qu'il était étroitement surveillé, l'interroger sur ses pratiques spirituelles. J'oubliai d'ailleurs assez vite cette anecdote, tant l'époque nous apportait chaque jour son lot d'imprévus et d'expectatives. Je continuai à fréquenter l'Anglais avec assiduité. Quelque temps après cet incident, j'étais invité un soir chez le fameux Major anglais. Ou peut-être était-ce avant ? Je ne sais plus et cela n'a pas d'importance. Vous comprendrez plus tard combien cette deuxième anecdote est, dans ma mémoire, très liée à la première.
 
 
 
 
 
 
 
 

 

Le Major habitait une maison confortable achetée par la Couronne pour sa représentation diplomatique et militaire. Il y avait apporté ses livres surtout, quelques objets indispensables à un Anglais et un domestique asiatique déniché lors d'une précédente campagne. 
 
 
 
 
 
 
 
 

 

C'était une autre époque, voyez-vous, les colonies avaient remplacé l'esclavage de façon assez contrastée selon les continents. Vous savez comme moi que le corps diplomatique, qui maintenant ne peut se faire à la perte des colonies, s'est difficilement habitué à l'abolition de l'esclavage. Non, non, ne souriez pas et ne dites pas que j'exagère. Je les vois ces beaux messieurs qui défilent dans ce salon depuis vingt-cinq ans. Je les vois, je les vois... Ils n'osent plus porter de gants blancs, ils sont moins chamarrés, mais leur pensée est la même. Enfin, revenons à ce major anglais et rappelez-moi de vous raconter une plaisanterie que l'on m'a rapportée récemment sur la construction européenne.  La suite du récit
La suite du récit de Michaël Riskallah
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