2002
Vers 2001 - 2000

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mardi
1er
732 C'est le premier jour de ce nouveau voyage, qui durera toute cette année et qui, en 2002, pourrait tout aussi bien se faire à rebours, sans que le temps n'y voie aucun inconvénient. Je vais prendre le train de nuit. Il me faudra la nuit. Je ne suis pas certain de retrouver Marseille, sans toi, avec beaucoup de plaisir. Tout à l'heure, il faudrait se souvenir de la pluie sur la route, des trombes et de la difficulté à rester concentré. Je ne pensais pas à toi. Quel vide dans mon esprit d'en finir avec toi au moment où l'année commence. J'ai fermé la porte de l'appartement comme on part chercher du pain, comme on revient. Je ne sais pas bien ce que je laisse derrière moi et ces mots indistincts qui bientôt ne me diront rien. Ton absence et cet abandon nocif.
2003

mercredi
2
733 Je n'ai pas vraiment de contrat pour cette déambulation que je voudrais ascétique, venant rendre le regard plus doux sur le monde et respectant dans le texte l'exacte émotion des promeneurs rencontrés devant la détresse, la solitude, la folie même de celui qui regarde le monde sans rien en vouloir
J'étais presque inquiet de sortir du train pour aller dans la ville. Je connais Marseille cependant et je pouvais m'imaginer les marches de l'escalier de la gare Saint-Charles. La ville bruyante était presque muette, engourdie par le froid et ce qu'il restait de fête. Des carcasses de sapins, parfois encore des débris de verre de bouteille de champagne. Le vieux port demeure figé, insolite dans la ville. Je ne sais pas où je vais dormir, me refusant le confort de l'hôtel le Corbusier, ne sachant pas encore combien de jours je passerai dans ce port, à la recherche d’un signe qui me donnera la destination suivante.
2003

jeudi
3
734 Ce voyage est plus difficile que je ne le pensais. Je ne sais quelle autre destination choisir. Marseille est ouverte à toutes les voies et je peux aussi bien prendre un de ces paquebots vers l'Afrique du Nord, qui engrange des cohortes de voitures emplies jusqu'au toit. Je peux suivre la côte doucement jusqu'à l'Espagne. Je peux glisser vers l'Italie, traverser jusqu'à l'impasse corse. Alors je ne fais rien. Je suis encore trop près de Paris. Ce matin, j'ai encore trop pensé à nos corps et à nos vies entrelacées, et je ne sais que faire de ces images et de ces pensées. Je n'ai pris aucune photo de toi. Mes bagages sont déjà trop lourds et un seul de tes cils, comme dans un conte de fées, les aurait éventrés. 
J'ai vu une image de la ville prise d'un satellite dans une exposition froide dans l'un des entrepôts du vieux port transformé en musée et l'on voit toute la force de Marseille, flux bleu, partir dans la mer, soudain teinte en noir. L'idée me vient d'un voyage en trois dimensions avec des photos aussi colorées que des cartes militaires.
2003

vendredi
4
735 Déjà trop de jours dans cette ville que je connais un peu. Je n'arrive pas à partir, englué dans les rues droites et pentues qui encerclent le vieux port, incapable de déclencher un peu d'imagination, un peu de désir pour d'autres images moins molles que cette ville joufflue. J'évite les rues et les marches des escaliers qui rappellent son non amour. Je me rappelle un peu les promenades marseillaises, des soirs de chaleur, et les bruits de la ville qui anéantissaient nos mots d'amour et que l'on devait crier plus fort jusqu'à abasourdir les oiseaux de mer. Je reste collé à toi dans la ville qui enchevêtre, m'approchant et m'éloignant sans cesse d'un voyage qui s'estompe.
Ce matin, j'ai rencontré Anne, voyageuse mais plus sédentaire que moi. Elle veut me faire découvrir les quartiers mais elle s'émerveille trop de la méridionalité de la ville. Je préfère mes passages sombres, désolés.
2003

samedi
5
736 comme pour faire peurJ'ai fini par rejoindre Nice et la destination italienne semble se confirmer. Je me rappelle un peu les hauteurs de la ville, les rues en lacets qui enserrent des jardins sombres. Je me rappelle une ville verticale. Puis, longtemps, je n'en ai connu que l'aéroport et l'abri de bus venté où l'on attend longtemps pour aller à Cannes ou à Monte Carlo. Je loge dans un hôtel sur la corniche et les chambres spartiates me plaisent malgré la décoration trop printanière à mon goût. Même un petit voyage comme celui-ci atténue et adoucit les symptômes du manque.
Je suis allé voir une exposition de dessins d'enfants et j'y retrouve toute la bizarrerie de ces traits à la fois précis et naïfs, qui donnent idée, avant l'heure, d'une douleur de vivre. L'enfance est contiguë au voyage, je la retrouve sans cesse, qui descend et qui monte avec moi, au plus creux de la nuit, toutes les rues de Nice et tous les jardins sombres.
2003

dimanche
6
737 http://www.cnap-villa-arson.fr/marklewis/pages/3.htmlJe suis allé m'inquiéter au Centre d'art contemporain de la VIlla Arson et je suis resté longtemps devant une vidéo de Mark Lewis, qui passait en boucle sur un téléviseur de salon, comme une émission de télévision du vendredi soir, celles qui veulent remodeler la société tout en prétendant qu'elles sont de distraction, une émission de quand je ne veux pas sortir et que cela t'amuse, t'amusait et que je devrais sortir tout en continuant à manger du fromage et à boire du vin rouge. 
Je me suis couché tard, après être revenu à pied, encore, des collines jusqu'à la mer et de la mer jusqu'aux collines. Dans la nuit, le téléphone a sonné, m'a donné ta voix dans un souffle et je suis reparti hanter mes cauchemars. Mais bientôt, le téléphone n'aura plus de batteries, la ligne sera coupée, ta voix me sera cachée et je ne sais pas comment je pourrai encore t'évoquer.
2003

lundi
7
738 déjà l'ItalieLe directeur de la Villa Arson m'a proposé de quitter l'hôtel de la Corniche pour m'installer dans un des studios d'accueil de la Villa, comme un artiste ou un étudiant, comme un faux voyageur. Je découvre le jardin l'hiver, pétri d'artificiel comme toute la végétation de la côte d'Azur. Je découvre les allées et venues, les promenades le soir. Tout à l'heure, alors que je m'abîmais encore devant les oeuvres de l'exposition, c'est le jeu des regards qui commence, qui appuie, qui hante les lieux parfois, à la recherche de cimaises invisibles. Je joue. Un peu d'adrénaline, un peu de commerce, quelques négociations silencieuses pour mieux renoncer ensuite. Je ne voulais rien avoir à connaître de ce corps. Et pourtant. La nuit, maintenant, respire. Je sais maintenant que ton absence n'empêche pas le regard, si elle impose pourtant de détester les autres peaux, de ne jamais plus imaginer mêler la sueur à de la sueur, de renvoyer plus loin une caresse, un baiser, cet un peu de toi que je pourrais perdre.
2003

mardi
8
739 Je ne sais pas bien ce que je fais à Nice, sans projets, échangeant quelques mots sans conviction véritable avec qui je croise dans la grande villa alibi. Je dépiaute le jardin, le vide peu à peu de ses arbres et de ses palmiers d'envie. Je m'applique à ne pas penser. Je n'ai même pas besoin de m'appliquer. Je tue l'imaginaire et j'attends l'embellie. Je ne fais rien ou presque et quand le soir de la ville est allumé, les bruits de la ville s'agitent vainement pour m'animer. Il y a parfois des cris et des rires dans les maisons voisines. Je dors presque déjà. Dans le lit, après le voyage lent, je ne sais que faire du corps, qui encombre et devant le miroir, je n'ai pas osé défendre le corps pâle qui m'était rendu. Je pourrais encore regarder dans les yeux, plisser le sourire et, un peu au loin, poser quelques mots qui décriraient l'instant. Je dévore bien encore les bras doux qui sont offerts et le corps à côté peut rendre la pareille, et je dors, désolé, en partance.
2003

mercredi
9
740 J'ai enfin attrapé la grippe qui court dans les couloirs de la Villa, qui s'excuse aux éternuements de qui l'on croise, qui tousse et rend fiévreux et s'épuise. Ma pâleur pourrait inquiéter et les yeux se voilent, sombres soudain, repoussés à l'intérieur du crâne. Je reste dans le studio qui m'est prêté, gardant quelques livres près de moi, sans les ouvrir, allongé essoufflé dans une flaccidité éperdue. Cependant, la maladie peut parfois apaiser. Elle calme le désir car le corps s'endort seul et ne réclame rien. L'odeur qu'il secrète est repoussante même à soi. On n'ose imaginer son haleine. Personne ne m'aime assez pour que j'accepte une visite ces jours là. Je me rappelle les jours de visite. On nous apprêtait un peu, enfants malades maltraités et choyés aussi dans le grand hôpital, et les douches en commun, les odeurs de médicament, toutes les odeurs. J'inventais des tuberculoses et d'autres maladies pour oublier ce rejet et tout le désir du monde. On nous apprêtait, un coup de peigne et les cheveux plaqués sur le bord du crâne pour accrocher les sourires, oublier la pauvre nourriture. Je ne me souviens de rien d'autre, vraiment et sans insister, je continuerais à me plaindre, sans contrainte, juste un petit gémissement encore, un chuintement presque évanoui, distant.
2003

jeudi
10
741 qui vient de loin aussiLa fièvre a baissé tout le jour et le citron à côté de mon lit n'est plus aussi strident, je le regarde reprendre sa couleur et son grain, comme une photographie dont on modifie le contraste, dans une lumière encore un peu pâle. Je me plie aux couleurs. J'aurais envie de piments rouges et acides qui se poseraient devant mes yeux en muleta odorante. J'ai envie de soleil. Le rideau devant la fenêtre pourrait se broder de fils colorés comme les tapis de Bagdad, filés de tissus en déchets par les pauvres et posés près de la fenêtre claire du bureau. Je me rappelle les jours de fièvre. Le ciel bleu pourrait bien se tisser aussi, se donner avec passion. Il y a une échappée érotique presque, méditerranéenne et latine, chaude et colorée, qui échappe à la grisaille des premiers jours de l'année. Tout à l'heure, au soir, s'il ne pleut pas, je sortirai de la Villa, pour reprendre un peu les rues calmes et trop gardées qui l'entourent, pour jouer à la vieillesse ou à la convalescence.
2003

vendredi
11
742 J'ai commencé aujourd'hui le texte que j'ai promis. Une forme d'itinéraire imaginaire que je crois devoir placer en Inde, comme un voyage indien, avec de la couleur et des épices pour encourager les lecteurs de l'hiver, repeindre un peu leurs mots avec une idée de safran, de l'eau ocre. J'ai réussi à me trouver une place pour écrire, avec une lumière qui me donne encore un peu de pâleur. Mais je me remets. J'avais envie de commencer un dialogue avec Pasolini, un texte montage, construit par l'Odeur de l'Inde. Je vais me laisser porter par mes souvenirs de ce séminaire d'Hyderabad où j'avais eu l'envie de devenir novice. J'essaie de me rappeler les bâtiments gris, la chapelle, mais c'est alors Paris qui revient. Me souvenir qu'il y avait une lumière blanche sur la Seine et que ce soir et cette nuit-là des flocons de neige vacillaient. Chaque flocon, chaque mot, raconte une histoire de ton nom et de tes mots et dans ma passion souffrante pour toi qui s'aiguise à mesure qu'elle s'épanche pourtant, je meurs à mesure des lignes, comme le temps qui s'écrit. Ce n'est que le soleil soudain parti qui me ramène dans une Inde refroidie, et je prendrais presque une posture de contrition, pour rire encore.
2003

samedi
12
743 une frontière de si mauvaise qualitéJe devais quitter la Villa Arson. Trop facile de rester là, à portée d'un retour, d'un appel et tu pourrais presque venir me découvrir. Déjà, malgré la lumière et le silence que je m'impose, il y a toutes les paroles portées, tous les jours qui dansent autour de moi pour me porter une mémoire en morceaux. Je voudrais dissoudre ces morceaux-là dans le voyage, le changement de paysages et d'odeurs. Je pourrais voler, porté par l'envie de dormir et je n'en sais rien. Je ne sais plus comment sera la nuit. Je suis arrivé à Vintimille. Je vais rester quelques jours, juste pour rester là où les gens passent vite, me promener peut-être dans la vallée de la Roya, dans une fausse méditation amusée. Aller à Vintimille, Ventimiglia, aller nulle part et me poster au poste frontière pour photographier frontaliers et touristes. M'abrutir d'être sans toi.
2003

dimanche
13
744 J'aurais pu trouver un peu de calme, un banc dans un village pour écrire quelques mots, de temps en temps, sur le cahier de moleskine acquis à Venise et je passe mon temps à la frontière, à inquiéter les douaniers avant qu'ils ne me déclarent bien fou, inoffensif, écrivain. Je regarde les familles qui se disputent, les femmes reprochant souvent à leur mari de croire à Pamela Anderson, ou de faire semblant. Les  passages que je fais dans la ville, couvert, une casquette vissée sur le chef, écouteurs sur les oreilles, me rendent léger, presque invulnérable, et c'est ce sentiment qui me fait peur. Je ne sors pas la nuit à Vintimille, je me méfie, je me cache un peu, peinant à m'imaginer en Inde, à déduire du bruit de la frontière autre chose que de l'agitation. Je sais que l'écriture s'éloigne de toi, de ce tapotement solitaire sur le clavier où naissait ton enveloppe, des caresses que je ne pouvais pas te donner et qui me rendaient si triste, jusqu'à voyager.
2003

lundi
14
745 Est-ce le jour qui passe et qui me fait compter les voitures à la frontière, comme dans l'enfance ? Est-ce la solitude forcée et les yeux de fous qui se posent sur mes yeux tout le long du jour à la frontière ? Est-ce la chanson que je fredonne, que je fredonnais, je me souviens, le long de l'Euphrate, certains jours de légèreté ? Je suis triste. Alors je regarde les passagers des voitures et c'est un même sourire que je fais, que je donne, et je pars. Sur le chemin de l'hôtel, la nuit noire, je me rappelle tes derniers mots "tu me détestais tant que j'ai pensé que tu voulais que je meure." C'était une pose, alors, avant la fuite plus longue et tu as fait semblant de me prendre au mot. J'imaginais notre rencontre douce et mystérieuse, qui aurait pu chanter. Ce soir, blotti seul, des images de visages dans les yeux clos et cet amour qui ne dit rien d'autre que l'amour, cette douleur, si vraie, si publique, je ne la crie pas, je la pleure presque, désenchanté.
2003

mardi
15
746 avec de la surexpositionJe dois partir, quitter la frontière. Je prends mes habitudes, je compte les voitures, ne regardant même plus les visages et marquer ainsi le temps qui passe marque mon immobilité. Hier, une famille un peu chic, habillée comme pour aller en Italie, abusant de lin blanc pour la femme, hors de saison, parlait avec le bonheur d'être riche, de toutes ces choses que l'on évoque dans les voitures avec des sièges en cuir et j'ai entendu : "une vie est toujours ratée". J'hésite à passer la frontière qui m'éloigne de toi et le souvenir de tes yeux italiens sera sans doute différent. Il disparaîtra peut-être ou deviendra plus sombre. Non. Je n'imagine même plus ta voix et notre conversation amoureuse, toute intérieure, s'éteint aussi faute de munitions. Le soir, je tente de ramener sur moi un peu de souvenirs, des couvertures trop fines, sans broderies, j'essaie de m'animer à ton souvenir, ton corps, le souvenir, mais je n'ai plus assez d'adrénaline pour toi.
2003

mercredi
16
747 Je ne suis pas allé à la frontière aujourd'hui, étudiant des cartes et des guides pour tenter de choisir une destination. Ma logeuse m'a rejoint sous la véranda et nous avons pris le thé en pensant que le soleil se couchait tôt. Je suis calme. La nuit, cependant, très vite, l'angoisse revient et appelle avec elle toutes les autres nuits d'angoisse. Celle qui revient au premier plan, c'est celle qui a suivi l'accident de voiture, qui n'avait su trouver un peu d'exténuation que dans l'érotisme, trop débridé et un peu sale, seul capable dans un chassé croisé de répondre à l'épouvantable, à la honte, à ces brisures. Je ne sais pas pourquoi mais, toute la journée, ce n'est que la guerre. Après l'accident, ce sont les bombes qui s'amusent à fouiller ma mémoire et je ne sais plus à quelle nuit me donner, où laisser tranquillement ces lambeaux.
2003

jeudi
17
748 Je voulais aller à San Remo, comme une envie de gelato, un peu de mauvais goût d'un film italien produit en série avec une voiture décapotable devant les mimosas froids. La magie de la carte a joué et je suis à Arma di Taggia, une invitation de la rivière Argentina. La maison te plairait et je contemple les ocres et les ombres comme je te regardais, avec l'intensité folle de rester là longtemps. C'est un long voyage. On traverse presque toute la ville et puis il faut marcher ensuite. Je voulais écrire, mais c'est un après-midi de promenade, le premier, apaisé, une seule fois. Je marche vers la Vierge Brune, Pietabruna et je sens moi l'odeur vague de poussière et de foin, quelques plantes chauffées par le soleil et mon coeur qui bat, car tu n'étais pas là. Si je devais écrire un journal de ce voyage, du moment doux, quand j'ai regardé la mer, en vacances, en touriste, il n'y aurait ce jour là qu'un peu de blanc et de la compassion. Le soir d'hiver en Italie, comme l'algue verte qui revient, prospère, démange la côte, la nostalgie.



vendredi
18
749 Collection de David LevineMon voyage ne ressemble pas au trajet douillet de la dolce vita. Ce matin, à Imperia, j'ai marché une heure dans le quartier central, carrefour de paumés et de trafics, cour des miracles ancienne de la ville et je suis rentré, maudissant ces promenades interstitielles qui ne reposent même pas. A Alassio, murée presque par l'hiver, je ne retrouve rien de Cocteau ou de Prévert qui ont laissé leur signature sur une "piastrella" d'un petit muret, gavé de touristes, parmi les noms exotiques de stars italiennes dont j'imagine les maillots de bain un peu grands. Je peine à écrire. L'intrigue n'avance pas. Je m'éloigne de toi, je le sens, le froid engourdit mes souvenirs et ma peau, occupée à d'autres frissons, n'appelle plus la tienne, ne s'en soucie plus, ne sait plus rien des caresses. Nous ne nous parlons plus ou presque. Il y a parfois des échanges de mots, des appels de circonstance. Alors, je ne sais plus que dire, les mots se tendent au bord de la marche, des horaires, des guides touristiques qui ne disent jamais rien, d'une rancune tenace, de ta mort.



samedi
19
750 Je ne sais pas si je dois vraiment rester à Alassio pour déchiffrer toutes les signatures du "Muretto" et je pourrais bien ensuite commencer une monographie sur Simone Ventura en vendant des pizzas au bord de la plage. Je traîne, inquiétant les passants de mon air triste, mon accoutrement même me recouvre d'austérité. Ce sont sans doute le voyage et les longues marches le long de la plage, mon visage tendu s'émacie et il semblerait même que le feu m'habite. J'ai suivi trop longtemps un couple ce matin. J'ai frôlé l'esclandre mais leur image était si parfaite, si parfaitement souple dans la scène sombre et fade de la rue que je me suis senti impur. C'est sans doute cela, la tentation du cinéma, créer de façon artificielle, des scènes parfaites. Je me rappelle Belmondo parlant de Godard le suivant dans Paris, déjouant sa méfiance pour créer Pierrot le fou ou A bout de souffle. Je ne sais plus. Je ne sais pas si Godard le fait mais moi, j'ajoute de la musique dans les scènes de cette vie. Alassio m'ennuie beaucoup. Dans ces quartiers cossus, qui pourraient être à Buenos Aires ou à Beyrouth, les couples qui s'embrassent, se câlinent et se pressent, ont l'allure artificielle de l'adultère, l'éphémère de la scène. Je ferme les yeux et j'imagine un homme en manteau de laine, une femme avec un carré de soie. Peut-être ai-je perçu une once de parfums mêlés en passant, du cèdre, et une essence plus sucrée pour marquer la féminité ? Je ne me suis pas retourné. je ne pense pas. Je parviens presque maintenant à imaginer le Muretto sans aucune signature, avant et je retrouve ainsi le sentiment de solitude et de froid qui m'a pris, à ne pas te connaître et à vivre cependant avec toi. Placé face à ton absence que je ne manque pas de redouter et d'espérer, je me suis plongé dans la mémoire des autres. Je suis allé prendre des images de pierre en solitude, depuis des centaines d'années.



dimanche
20
751 Je ne crois pas avoir jamais su que Napoléon avait livré bataille à Mondovi et je suis vaincu par la monotonie de la côte dévastée, vieillie, je pars vers la Savoie italienne, le Piémont. Aux vieux mourants de la Riviera, je préfère le cadran solaire alangui du Breo. Le guide parle de venelles suggestives mais la nuit encore est revenue sans qu'il ne se passe rien que je sache, que je connaisse, que j'aime. Vais-je pouvoir continuer à dérouler ce texte si les journées sont vides ainsi. Vais-je pouvoir continuer à dérouler cette vie si ce texte est vide ainsi ? Il faudrait retenir un peu le temps et prendre plaisir de cet air là, qui me dit qu'il serait bon d'y vivre, dans un appartement à lambris, dans un appartement à parquets où je pourrais enfin m'ennuyer et vieillir. J'ai pris du Chianti, seul dans une trattoria du centre qui se préparait après un faux dimanche amusé aux touristes de l'été, à essayer d'écrire quelques lignes de l'histoire, à inventer des mines à des personnages faméliques. Il ne restera sans doute que le mal de crâne, tout le temps passé à travailler, à essayer de penser à autre chose qu'au temps qui passe, dans une oeuvre collective d'illusion. Si tu étais avec moi, et ton babil incessant contre les fresques baroques, j'aurais pu te photographier, quand tu acceptes, par crainte de me fâcher en refusant, que je dépose furtivement un baiser sur tes lèvres, qui me donne un peu plus l'idée de ton oubli.



lundi
21
752 Il était facile, de Mondovi, de rejoindre la montagne, d'aller jouer un peu avec la neige molle des premières pentes, de regarder les pisteurs italiens, la tête enfoncée dans des capuches aux bords noircis par le frottement de peaux desquamées. J'ai emmené avec moi le jeune couple qui sert les petits déjeuners à l'hôtel, pour faire semblant de briser la solitude. Je goûte leur conversation que je ne comprends pas, m'évadant dans le souvenir d'une vie trop occupée, me souvenant de nos promenades pressées quand nous n'avons pas le temps de humer l'air doux, quand il faut courir et faire l'important. Et dans toute cette agitation, il n'y a pourtant que mes téléphones qui ne sonnent pas, qui ne me disent rien de toi, qui dois faire je ne sais quoi, dans cette vacance de moi que tu affectionnes. Ton souvenir rejoint l'Italie, monte et descend les pentes avec moi et le silence de la montagne devient ton silence même, qui dégorge la mémoire, qui dessale, qui sue la peine et déambule étrangement derrière mes yeux, un peu de folie. Prendre un thé trop chaud à Fabrosa Soprana, endormie, déjà dans la nuit.



mardi
22
753 confusoNietzche ne savait pas comment Turin pouvait devenir aussi belle. Dans ce devenir là, je regarde les rues et je n'ai que des souvenirs de nuit, sombres. Je pense à Lyon et à Grenoble, triangle ésotérique un peu bourgeois. Je marche tout le jour pour ne pas écrire. J'ai encore passé un long moment sous tes fenêtres à guetter une ombre qui faisait défaut. J'ai marché ensuite dans les rues froides jusque chez moi et lorsque je suis arrivé mon corps entier n'était plus que courbatures. Il faut bien reconnaître cette hibernation tendre qui me prend en janvier. Turin est une bonne ville pour l'hiver et l'on peut y sentir encore la poussière de charbon, un peu de suie crasse à l'arrêt des bus et les galeries ne protègent pas du vent. Je voudrais t'oublier comme je peux oublier ce que je fais de ces jours à peine ils sont passés. Et si je dois penser maintenant à conserver un seul fait saillant de ces nuits et de ces jours fades, je ne garderais que ce rendez-vous manqué avec une femme dont j'entendrai le lendemain la voix à la radio, dans le silence du matin hébété. Je ne savais pas qu'elle parlait italien.



mercredi
23
754 http://208.155.79.184/postcard/oldest/horiz/turin-castello.jpgToujours Nietzche : "Turin est le premier endroit où je suis possible" et les guides touristiques reprennent cette phrase, sans vraiment y penser, la donnent à méditer et je préférerais voir la rampe d'essai hélicoïdale des usines FIAT, et monter et descendre dans une métaphore totale, inimaginable. J'ai fait semblant de t'attendre au café Baratti et je crois que je ne t'aime pas plus aujourd'hui que ce jour là tu sais, mais tu ne le sauras jamais. Je marche dans Turin comme je marchais dans Grenoble, quadrillant des rues à angle droit dans une méthode folle et à chaque fenêtre, je choisis le plus souvent de te regarder, retardant toujours le moment de comprendre que ce que tu dis, c'est que tu ne m'aimes pas. Je n'ai pas vraiment le temps, je ne sais pas, je ne suis pas plus possible à toi, moi à Turin. J'en ai oublié mes amours et ce qui les tend.



jeudi
24
755 The picture shows a waste water treatment plant in Turin, one of the more than thousand NOPOL® installations around the world. OperatedAux alentours du Castello, je vois soudain le visage de Pierre Bourdieu, apparition politique, nique au Saint Suaire, sur un journal encrassé, à deux pas de Gênes, et le bruit de la ville entre tout à coup par ce visage ouvert, cette vie fermée. Le petit verre de rhum, au comptoir du café Baratti, pour s'imaginer plus loin, ailleurs encore et promettre de rejoindre le Sud. Depuis le départ de Paris, toutes ces journées qui font tourner le désir, qui le font cailler. Ce sont ces journées qui vieillissent. Je suis sorti du café, le froid est entré dans mes poumons et les a resserrés alors que je fredonnais les airs de vengeance et d'amour de la cantate Lucrezia. Elle est là, je peux la choisir, la remettre dans ma tête, l'espace d'un matin, moins peut-être, et la traîner comme une rengaine douce, en atténuer les effets, la dissoudre, comme une pastille de souvenir et d'images dans le flou de mes jours. Déjeuner et dîner de restaurants, j'en suis fatigué. Mais la nourriture est bonne. Je travaille. Toute la journée, voué à la mémoire, aux émois enflammés des lectures de Bourdieu qui pouvaient me projeter sur des barricades, la fatigue a empesé mes gestes et mes pensées. J'ai traversé la ville rabâchant mon amour et la crainte que j'éprouve de te perdre car tu te perds, ne sachant plus vraiment de quoi il s'agissait.



vendredi
25
756 Je loge a soli 200 metri dalla centralissima Piazza Castello, ubicato in un palazzo settecentesco. Je craignais de devoir supporter une chambre "Liberty", avec ce bleu passé qui excite cette ville âpre pourtant. Je peux y travailler, regardant un vieux square mais à se coucher tard, le jour pèse sur les yeux et le crâne. Il rend les jours flous et met en berne tout désir. Je ne rêvais que de lits sans bras pour m'accueillir. Quels bras?. Je trouve ces lits là dans ce voyage italien qui, déjà, n'en finit pas. La montagne trop proche pèse sur Turin et la ville se vide avec fracas le vendredi soir, dans cette fébrilité que je connais à Grenoble et qui aurait laissé Stendhal seul, repentant. J'avais lu déjà, dans les augures passées que les jours de janvier portent avec eux un maléfice particulier, celui de l'atonie, celui du calme mort pendant lequel rien n'arrive, rien ne vient, rien ne se passe. Je regarde tes yeux dans ce café sale. Je te regarde et je souris et je pense que même ce sourire est volé à l'absence d'amour. Et pourtant la langue italienne chante autour de moi, à peine épaissie par les nuages denses de fumée dont se couvrent certains vieux qui ne peuvent plus fumer que là, expulsés d'hospices tabagiquement corrects.



samedi
26
757 Turin est d'un amour malheureux, des prédictions ésotériques où les "coeurs se fendent et se lacèrent". Je trouve par hasard un article déjà ancien sur le livre de Frédéric Pajak et sa méditation sur Nietzche à Turin : "Ensuite, la découverte de Turin... Un centre parfaitement conservé. Une unité d'allure. Une ville spéciale, la plus détestée des Italiens, avec Trieste. Bref, j'ai eu envie de relire Pavese et Nietzche. Le premier s'était suicidé à 42 ans, le second était devenu fou à 44. Moi, j'avais 40 ans, et je me demandais ce que j'allais faire de ma vie." Je lisais juste ces mots quand tu m'as appelé. Je ne sais pas ce qui s'est passé lorsque j'ai entendu ta voix. J'espérais un message écrit, je n'avais pas pensé t'entendre. C'est la même voix et son grain, comme du papier de verre très doux, a agi sur moi comme une main que l'on reconnaît, comme un sourire qui découvre le visage oublié d'un ami. Je ne pouvais pas parler. Je pleurais. Je ne pouvais pas croire que tu parlais. Mais tu m'as dit que rien ne changeait, que tu ne viendrais pas, que tu ne pouvais pas, que j'avais brisé le rêve. Je crois que Turin pourrait aussi me rendre fou et Pajak raconte que Nietzche trouvait le climat très agréable alors qu'il est infect et que je n'ai jamais, jusqu'à aujourd'hui connu la ville que mouillée à tordre le Saint Suaire.Je suis au dernier rang
Au cours de mes visites de l'après-midi dans un des monastères que je pressens comme décor de mon livre, je lis dans une brochure : "La vie des Saints est pour les autres une norme de vie": par ces paroles l’Archevêque Card. Giovanni Saldarini inaugure le procès canonique pour cinq causes de béatification, à Turin dans le Sanctuaire de Marie Auxiliatrice, le 8 février 1995. Une de ces causes concerne la clarisse capucine soeur Maria Consolata Betrone. L’aperçu biographique de la nouvelle Servante de Dieu, née à Saluzzo (Cuneo) le 6 avril 1903 et décédée le 18 juillet 1946 au Monastère du Sacré Coeur de Moriondo Moncalieri (Turin), pourrait se résumer en style télégraphique dans la parabole d’une vie qui n’a duré que 43 ans, dont 17 ans en clôture rigoureuse. Et il en aurait été ainsi, si Dieu au contraire n’avait pas fait de sa brève existence un météore incandescent d’amour riche d’éternité." Trois formes de folie tournent dans Turin et me disent mon âge et tu n'es pas là pour me protéger doucement. Je sors marcher dans la ville, je m'éloigne du centre. "I'll be seeing you". La voix de Sarah Vaughan vient, modulée à l'extrême se ficher dans mes oreilles. "in every place". Je ne cache plus les larmes que je dois à cette émotion. J'écoute en boucle la chanson pendant le trajet qui ne dure plus assez longtemps. La voix m'apaise peu à peu, comme les vers du Foscolo ont pu calmer Stendhal à Florence, je reprends mon amour et je sais maintenant que je n'avais plus de mots, ni pour toi ni pour personne, comme si ta bouche me les avait enlevés dans ces baisers que tu ne donnes pas. Je ne garde de cette course sous la pluie que le mal de gorge qui empiète peu à peu sur la conscience que j'ai du monde. je ne veux pas voir dans le miroir mon visage marqué par la fatigue et les miasmes. Pourtant, tout à l'heure, plus tôt, c'était toi qui m'écrivais et maintenant, plus tard, c'est ton silence qui m'accompagne. C'est décidé, je quitte Turin.



dimanche
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758 nebbia fittaAsti est une ville de vin et ce soir de nuages m'embrume comme trop de vin. Quand je sors, ainsi, le soir, c'est l'oubli qui domine. La musique et la fumée me calment, me lancent ailleurs, dans une ville filmée qui ne demeure plus sans cesse dans ton souvenir. Je marche, m'arrête un peu dans une enoteca, attends qu'elle ferme et je suis encore seul. 
Dans la chambre de l'hôtel, je suis installé, adossé à des oreillers trop durs, regardant mon visage reflété par la glace de l'armoire, qui s'étonne de ses joues rouges, mais qui marque la fatigue. Je ne sais pas pourquoi je suis si fatigué de ces jours de voyage, de petits voyages courts sur de petites collines d'Italie. La beauté du pays, sans partage, sans partage avec toi, m'épuise doucement.



lundi
28
759 tu m'entendsIl n'y a pas bien loin jusqu'à Casale Monferrato. Elle apparaît blanche après la colline comme une ville de pèlerinage et comme une envie de repos. Je fredonne une chanson arabe, déjà perdu dans des souvenirs d'autres paysages. La chanson "Kifak anta", qui raconte le retour de l'ancien amour m'a parlé de toi, chuchotis amouraché et désabusé. Fairouz chante des retrouvailles impossibles, des couples qui s'aimaient à jamais séparés par une vie de drames et de tristesse douce. Le voyage m'accompagne dans cet abandon forcé et je ne regarde rien que ce que je te dédie silencieux malgré moi et sans langage imitant une marche, une course, déduisant des traductions approximatives dans l'illusion sans fin que l'on me parle de toi.



mardi
29
760 de quoi ?A peine la journée terminée, je ne m'en souviens déjà plus. Pourquoi faut-il que certains jours soient comme ça ? Sans couleur malgré l'exceptionnel. Tu es dans cette histoire, unique et multiple, m'adressant à toi sans jamais te convaincre, sans jamais accepter de réponse à ce monologue amoureux qui ne te convaincra jamais et qui ne te dira jamais rien d'autre que cette impression de solitude lasse. Cette lassitude d'enquêter sans enquête, d'aller chercher des images et des nuages parce que ça finit pareil, sans que jamais cela ne veuille vraiment dire quelque choseJe suis sorti de la lassitude comme après un bain trop chaud, une étuve, un désert abrupt. Une fatigue d'une qualité nouvelle, en écharpe, j'ai marché un moment dans le parc avant d'aller travailler, de feindre l'ignorance ou la connaissance selon les cas, dans l'intérêt de l'instant, dans la certitude de ton pouls qui me manque, de ton désir qui me manque aussi, plus que jamais à ce corps qui m'a abandonné un temps et qui pourra revenir un soir, une nuit, dans le secret. Parfois mon coeur se rebelle et je ne l'écoute pas.



mercredi
30
761 je descends parfois, surtout.Il n'y avait pas de grandes distances jusqu'à Vigevano mais j'ai écouté en boucle les chansons de Sting que j'écoutais avant et qui me parlent toujours de toi. Même les plus récentes parlent de mon amour perdu. Comment peut-il savoir ? Est-ce que lui aussi te connaît ? Je ne suis peut-être pas très loin de sa maison. Il faudrait que je me dirige, groupie imbécile, vers la Toscane, et apprendre vraiment par coeur ces chansons un peu sucrées, comme du sucre sur de la neige ? Ou est-ce que c'est seulement banal ? Je voulais voir la Piazza Ducale et les mosaïques de galet qui conduisent au porche de la basilique et comme l'année dernière à la même époque, dans le flou du soir grisaillé par la pluie, j'ai cru apercevoir ta silhouette un peu longue, au bord du déséquilibre. Ce n'était pas toi, bien sûr. J'ai continué, pensant un temps ne pas quitter la ville avant d'avoir compté tous les galets de la place et d'avoir transformé la ville en une construction mentale si proche des escaliers de Escher. La folie serait-elle si proche ? Est-ce Turin encore qui me poursuit ?



jeudi
31

Trottoir

762 Je me suis même mis en vacances de toi. Je me promène dans la ville, quittant peu les abords de la place, essayant d'imaginer un Piémont de Dolce Vita, des scooters et des cafés avalés vite debout, comme en Italie dit-on. Le soir, il y a ce plaisir des messages envoyés qui approchent l'autre patiemment avec quelques mots, une phrase, des marques de ponctuation enchevêtrées. J'ai reçu un message. Je ne sais pas bien qui me l'a envoyé. Je le lis et je le relis puis le range. Je sais qu'il est là, caché derrière son air anodin, qu'il peut être ouvert, qu'il ne parle qu'à moi car lorsque je l'ouvre, il dévoile un érotisme inespéré. Trois mots alignés qui ne rappellent qu'un regard, deux échanges, quelques mots et cette petite conversation amoureuse qui s'installe d'emblée en contrepoint des propos sérieux échangés. Je me livre au jeu pour ne pas m'ennuyer davantage. Je ne sais pas vraiment si je vais continuer ce voyage. Je ne suis pas si loin de Paris et en un mois entier, le premier, ni l'enquête ni le texte n'ont vraiment avancé et je vais encore traîner comme un ciel de traîne, avec la pluie.





Vers le mois de février