| 2002 | Vers 2001 - 2000 - | |
| calendrier général | ||
| janvier | juillet | 1
- 2 - 3 - 4
- 5 - 6 - 7
-
8 - 9 - 10 - 11 - 12 - 13 - 14 -15 - 16 - 17 - 18 - 19 - 20 - 21 -22 - 23 - 24 - 25 - 26 - 27 - 28 -29 - 30 - 31 - |
|
|
|
|
| mardi
1er |
732 | C'est le premier jour de ce nouveau voyage, qui durera toute cette année et qui, en 2002, pourrait tout aussi bien se faire à rebours, sans que le temps n'y voie aucun inconvénient. Je vais prendre le train de nuit. Il me faudra la nuit. Je ne suis pas certain de retrouver Marseille, sans toi, avec beaucoup de plaisir. Tout à l'heure, il faudrait se souvenir de la pluie sur la route, des trombes et de la difficulté à rester concentré. Je ne pensais pas à toi. Quel vide dans mon esprit d'en finir avec toi au moment où l'année commence. J'ai fermé la porte de l'appartement comme on part chercher du pain, comme on revient. Je ne sais pas bien ce que je laisse derrière moi et ces mots indistincts qui bientôt ne me diront rien. Ton absence et cet abandon nocif. |
| 2003 |
|
|
| mercredi
2 |
733 | Je
n'ai pas vraiment de contrat pour cette déambulation que je
voudrais ascétique, venant rendre
le regard plus doux sur le monde et respectant dans le texte
l'exacte
émotion des promeneurs rencontrés devant la détresse,
la solitude, la folie
même
de celui qui regarde le monde sans rien en vouloir.
J'étais presque inquiet de sortir du train pour aller dans la ville. Je connais Marseille cependant et je pouvais m'imaginer les marches de l'escalier de la gare Saint-Charles. La ville bruyante était presque muette, engourdie par le froid et ce qu'il restait de fête. Des carcasses de sapins, parfois encore des débris de verre de bouteille de champagne. Le vieux port demeure figé, insolite dans la ville. Je ne sais pas où je vais dormir, me refusant le confort de l'hôtel le Corbusier, ne sachant pas encore combien de jours je passerai dans ce port, à la recherche d’un signe qui me donnera la destination suivante. |
| 2003 |
|
|
| jeudi
3 |
734 | Ce
voyage est plus difficile que je ne le pensais. Je ne sais quelle autre
destination choisir. Marseille est ouverte à toutes les voies et
je peux aussi bien prendre un de ces paquebots vers l'Afrique du Nord,
qui engrange des cohortes de voitures emplies jusqu'au toit. Je peux
suivre
la côte doucement jusqu'à l'Espagne. Je peux glisser vers
l'Italie, traverser jusqu'à l'impasse corse. Alors
je
ne fais rien. Je suis encore trop près de Paris. Ce matin,
j'ai
encore trop pensé à nos corps et à nos
vies entrelacées, et
je ne sais que faire de ces images et de ces pensées. Je n'ai
pris aucune photo de toi. Mes bagages sont déjà trop lourds
et un seul de tes cils,
comme dans un conte de fées, les aurait éventrés.
J'ai vu une image de la ville prise d'un satellite dans une exposition froide dans l'un des entrepôts du vieux port transformé en musée et l'on voit toute la force de Marseille, flux bleu, partir dans la mer, soudain teinte en noir. L'idée me vient d'un voyage en trois dimensions avec des photos aussi colorées que des cartes militaires. |
| 2003 |
|
|
| vendredi
4 |
735 | Déjà trop
de jours dans cette ville que je connais un peu. Je
n'arrive pas à partir, englué dans les rues droites et pentues
qui encerclent le vieux port, incapable de déclencher un peu
d'imagination,
un peu de désir pour d'autres images moins molles que cette ville
joufflue.
J'évite
les rues et les marches des escaliers qui rappellent son non amour.
Je me rappelle un peu les promenades marseillaises,
des soirs de chaleur, et les bruits de la ville qui anéantissaient
nos mots d'amour et que l'on devait crier plus fort jusqu'à
abasourdir les oiseaux de mer. Je reste collé à toi dans
la ville qui enchevêtre, m'approchant
et m'éloignant sans cesse d'un voyage qui s'estompe.
Ce matin, j'ai rencontré Anne, voyageuse mais plus sédentaire que moi. Elle veut me faire découvrir les quartiers mais elle s'émerveille trop de la méridionalité de la ville. Je préfère mes passages sombres, désolés. |
| 2003 |
|
|
| samedi
5 |
736 | Je suis allé voir une exposition de dessins d'enfants et j'y retrouve toute la bizarrerie de ces traits à la fois précis et naïfs, qui donnent idée, avant l'heure, d'une douleur de vivre. L'enfance est contiguë au voyage, je la retrouve sans cesse, qui descend et qui monte avec moi, au plus creux de la nuit, toutes les rues de Nice et tous les jardins sombres. |
| 2003 |
|
|
| dimanche
6 |
737 | Je
suis allé m'inquiéter au Centre d'art contemporain de la
VIlla Arson et je suis resté longtemps devant une vidéo de
Mark Lewis, qui passait en boucle sur un téléviseur de salon,
comme une émission de télévision du vendredi soir,
celles qui veulent remodeler la société tout en prétendant
qu'elles sont de distraction, une émission de quand je ne veux pas
sortir et que cela t'amuse, t'amusait et que je devrais sortir tout en
continuant à manger du fromage et à boire du vin rouge.
Je me suis couché tard, après être revenu à pied, encore, des collines jusqu'à la mer et de la mer jusqu'aux collines. Dans la nuit, le téléphone a sonné, m'a donné ta voix dans un souffle et je suis reparti hanter mes cauchemars. Mais bientôt, le téléphone n'aura plus de batteries, la ligne sera coupée, ta voix me sera cachée et je ne sais pas comment je pourrai encore t'évoquer. |
| 2003 |
|
|
| lundi
7 |
738 | Le
directeur de la Villa Arson m'a proposé de quitter l'hôtel
de la Corniche pour m'installer dans un des studios d'accueil de la
Villa,
comme un artiste ou un étudiant, comme un faux voyageur. Je découvre
le jardin l'hiver, pétri d'artificiel comme toute la végétation
de la côte d'Azur. Je découvre les allées et venues,
les promenades le soir. Tout à l'heure, alors que je m'abîmais
encore devant les oeuvres de l'exposition, c'est le jeu des regards qui
commence, qui appuie, qui hante les lieux parfois, à la recherche
de cimaises invisibles. Je joue. Un
peu d'adrénaline, un peu de commerce, quelques négociations
silencieuses pour mieux renoncer ensuite. Je ne voulais rien avoir à
connaître de ce corps. Et pourtant. La nuit, maintenant, respire.
Je sais maintenant
que
ton
absence
n'empêche
pas le regard, si elle
impose
pourtant de détester les autres peaux, de ne jamais plus imaginer
mêler la sueur à de la sueur, de renvoyer plus loin une caresse,
un baiser, cet un peu de toi que je pourrais perdre. |
| 2003 |
|
|
| mardi
8 |
739 | Je ne sais pas bien ce que je fais à Nice, sans projets, échangeant quelques mots sans conviction véritable avec qui je croise dans la grande villa alibi. Je dépiaute le jardin, le vide peu à peu de ses arbres et de ses palmiers d'envie. Je m'applique à ne pas penser. Je n'ai même pas besoin de m'appliquer. Je tue l'imaginaire et j'attends l'embellie. Je ne fais rien ou presque et quand le soir de la ville est allumé, les bruits de la ville s'agitent vainement pour m'animer. Il y a parfois des cris et des rires dans les maisons voisines. Je dors presque déjà. Dans le lit, après le voyage lent, je ne sais que faire du corps, qui encombre et devant le miroir, je n'ai pas osé défendre le corps pâle qui m'était rendu. Je pourrais encore regarder dans les yeux, plisser le sourire et, un peu au loin, poser quelques mots qui décriraient l'instant. Je dévore bien encore les bras doux qui sont offerts et le corps à côté peut rendre la pareille, et je dors, désolé, en partance. |
| 2003 |
|
|
| mercredi
9 |
740 | J'ai enfin attrapé la grippe qui court dans les couloirs de la Villa, qui s'excuse aux éternuements de qui l'on croise, qui tousse et rend fiévreux et s'épuise. Ma pâleur pourrait inquiéter et les yeux se voilent, sombres soudain, repoussés à l'intérieur du crâne. Je reste dans le studio qui m'est prêté, gardant quelques livres près de moi, sans les ouvrir, allongé essoufflé dans une flaccidité éperdue. Cependant, la maladie peut parfois apaiser. Elle calme le désir car le corps s'endort seul et ne réclame rien. L'odeur qu'il secrète est repoussante même à soi. On n'ose imaginer son haleine. Personne ne m'aime assez pour que j'accepte une visite ces jours là. Je me rappelle les jours de visite. On nous apprêtait un peu, enfants malades maltraités et choyés aussi dans le grand hôpital, et les douches en commun, les odeurs de médicament, toutes les odeurs. J'inventais des tuberculoses et d'autres maladies pour oublier ce rejet et tout le désir du monde. On nous apprêtait, un coup de peigne et les cheveux plaqués sur le bord du crâne pour accrocher les sourires, oublier la pauvre nourriture. Je ne me souviens de rien d'autre, vraiment et sans insister, je continuerais à me plaindre, sans contrainte, juste un petit gémissement encore, un chuintement presque évanoui, distant. |
| 2003 |
|
|
| jeudi
10 |
741 | La
fièvre a baissé tout le jour et le citron à côté
de mon lit n'est plus aussi strident, je le regarde reprendre sa
couleur
et son grain, comme une photographie dont on modifie le contraste, dans
une lumière encore un peu pâle. Je me plie aux couleurs. J'aurais
envie de piments rouges et acides qui se poseraient devant mes yeux en
muleta odorante. J'ai envie de soleil. Le
rideau devant la fenêtre pourrait se broder de fils colorés
comme les tapis de Bagdad, filés de tissus en déchets par
les pauvres et posés près de la fenêtre claire du bureau.
Je
me rappelle les jours de fièvre. Le ciel bleu pourrait bien
se tisser aussi, se donner avec passion. Il
y a une échappée érotique presque, méditerranéenne
et latine, chaude et colorée, qui échappe à la grisaille
des premiers jours de l'année. Tout à l'heure, au soir,
s'il ne pleut pas, je sortirai de la Villa, pour reprendre un peu les
rues calmes
et trop gardées qui l'entourent, pour jouer
à la vieillesse ou à la convalescence. |
| 2003 |
|
|
| vendredi
11 |
742 | J'ai commencé aujourd'hui le texte que j'ai promis. Une forme d'itinéraire imaginaire que je crois devoir placer en Inde, comme un voyage indien, avec de la couleur et des épices pour encourager les lecteurs de l'hiver, repeindre un peu leurs mots avec une idée de safran, de l'eau ocre. J'ai réussi à me trouver une place pour écrire, avec une lumière qui me donne encore un peu de pâleur. Mais je me remets. J'avais envie de commencer un dialogue avec Pasolini, un texte montage, construit par l'Odeur de l'Inde. Je vais me laisser porter par mes souvenirs de ce séminaire d'Hyderabad où j'avais eu l'envie de devenir novice. J'essaie de me rappeler les bâtiments gris, la chapelle, mais c'est alors Paris qui revient. Me souvenir qu'il y avait une lumière blanche sur la Seine et que ce soir et cette nuit-là des flocons de neige vacillaient. Chaque flocon, chaque mot, raconte une histoire de ton nom et de tes mots et dans ma passion souffrante pour toi qui s'aiguise à mesure qu'elle s'épanche pourtant, je meurs à mesure des lignes, comme le temps qui s'écrit. Ce n'est que le soleil soudain parti qui me ramène dans une Inde refroidie, et je prendrais presque une posture de contrition, pour rire encore. |
| 2003 |
|
|
| samedi
12 |
743 | Je
devais quitter la Villa Arson. Trop facile de rester là, à
portée d'un retour, d'un appel et tu pourrais presque venir me
découvrir.
Déjà, malgré la lumière et le silence que je
m'impose, il
y a toutes les paroles portées, tous les jours qui dansent autour
de moi pour me porter une mémoire en morceaux. Je voudrais
dissoudre
ces morceaux-là dans le voyage, le changement de paysages et d'odeurs.
Je
pourrais voler, porté par l'envie de dormir et je n'en sais rien.
Je
ne sais plus comment sera la nuit. Je suis arrivé à Vintimille.
Je
vais rester quelques jours, juste pour rester là où les
gens passent vite, me promener peut-être dans la vallée
de la Roya, dans une fausse méditation amusée. Aller à
Vintimille, Ventimiglia, aller nulle part et me poster au poste
frontière
pour photographier frontaliers et touristes. M'abrutir
d'être sans toi. |
| 2003 |
|
|
| dimanche
13 |
744 | J'aurais pu trouver un peu de calme, un banc dans un village pour écrire quelques mots, de temps en temps, sur le cahier de moleskine acquis à Venise et je passe mon temps à la frontière, à inquiéter les douaniers avant qu'ils ne me déclarent bien fou, inoffensif, écrivain. Je regarde les familles qui se disputent, les femmes reprochant souvent à leur mari de croire à Pamela Anderson, ou de faire semblant. Les passages que je fais dans la ville, couvert, une casquette vissée sur le chef, écouteurs sur les oreilles, me rendent léger, presque invulnérable, et c'est ce sentiment qui me fait peur. Je ne sors pas la nuit à Vintimille, je me méfie, je me cache un peu, peinant à m'imaginer en Inde, à déduire du bruit de la frontière autre chose que de l'agitation. Je sais que l'écriture s'éloigne de toi, de ce tapotement solitaire sur le clavier où naissait ton enveloppe, des caresses que je ne pouvais pas te donner et qui me rendaient si triste, jusqu'à voyager. |
| 2003 |
|
|
| lundi
14 |
745 | Est-ce le jour qui passe et qui me fait compter les voitures à la frontière, comme dans l'enfance ? Est-ce la solitude forcée et les yeux de fous qui se posent sur mes yeux tout le long du jour à la frontière ? Est-ce la chanson que je fredonne, que je fredonnais, je me souviens, le long de l'Euphrate, certains jours de légèreté ? Je suis triste. Alors je regarde les passagers des voitures et c'est un même sourire que je fais, que je donne, et je pars. Sur le chemin de l'hôtel, la nuit noire, je me rappelle tes derniers mots "tu me détestais tant que j'ai pensé que tu voulais que je meure." C'était une pose, alors, avant la fuite plus longue et tu as fait semblant de me prendre au mot. J'imaginais notre rencontre douce et mystérieuse, qui aurait pu chanter. Ce soir, blotti seul, des images de visages dans les yeux clos et cet amour qui ne dit rien d'autre que l'amour, cette douleur, si vraie, si publique, je ne la crie pas, je la pleure presque, désenchanté. |
| 2003 |
|
|
| mardi
15 |
746 | |
| 2003 |
|
|
| mercredi
16 |
747 | Je ne suis pas allé à la frontière aujourd'hui, étudiant des cartes et des guides pour tenter de choisir une destination. Ma logeuse m'a rejoint sous la véranda et nous avons pris le thé en pensant que le soleil se couchait tôt. Je suis calme. La nuit, cependant, très vite, l'angoisse revient et appelle avec elle toutes les autres nuits d'angoisse. Celle qui revient au premier plan, c'est celle qui a suivi l'accident de voiture, qui n'avait su trouver un peu d'exténuation que dans l'érotisme, trop débridé et un peu sale, seul capable dans un chassé croisé de répondre à l'épouvantable, à la honte, à ces brisures. Je ne sais pas pourquoi mais, toute la journée, ce n'est que la guerre. Après l'accident, ce sont les bombes qui s'amusent à fouiller ma mémoire et je ne sais plus à quelle nuit me donner, où laisser tranquillement ces lambeaux. |
| 2003 |
|
|
| jeudi
17 |
748 | Je
voulais aller à San Remo, comme
une envie de gelato, un peu de mauvais goût d'un film italien
produit en série avec une voiture décapotable devant les
mimosas froids. La magie de la carte a joué et je suis à
Arma di Taggia, une invitation de la rivière Argentina. La maison
te plairait et je
contemple
les ocres et les ombres comme je te regardais, avec l'intensité
folle de rester là longtemps. C'est
un long voyage. On traverse presque toute la ville et puis il faut
marcher
ensuite. Je voulais écrire, mais c'est un
après-midi de promenade, le premier, apaisé, une seule fois.
Je marche vers la Vierge Brune, Pietabruna et je
sens moi l'odeur vague de poussière et de foin, quelques plantes
chauffées par le soleil et mon coeur qui bat, car tu n'étais
pas là. Si je devais écrire un journal de ce voyage,
du moment doux, quand j'ai regardé la mer, en vacances, en touriste,
il n'y aurait ce jour là qu'un peu de blanc et de la compassion.
Le
soir d'hiver en Italie, comme l'algue verte qui revient, prospère,
démange la côte, la nostalgie. |
|
|
||
| vendredi
18 |
749 | |
|
|
||
| samedi
19 |
750 | |
|
|
||
| dimanche
20 |
751 | |
|
|
||
| lundi
21 |
752 | Il
était facile, de Mondovi, de rejoindre la montagne, d'aller jouer
un peu avec la neige molle des premières pentes, de regarder les
pisteurs italiens, la
tête enfoncée dans des capuches aux bords noircis par le frottement
de peaux desquamées. J'ai emmené avec moi le jeune couple
qui sert les petits déjeuners à l'hôtel, pour faire
semblant de briser la solitude. Je goûte leur conversation que je
ne comprends pas, m'évadant dans le souvenir d'une vie trop occupée,
me souvenant de nos promenades pressées quand nous
n'avons pas le temps de humer l'air doux, quand il faut courir et faire
l'important. Et dans toute cette agitation, il n'y a pourtant que mes
téléphones
qui ne sonnent pas, qui ne me disent rien de toi, qui dois faire je ne
sais quoi, dans cette vacance de moi que tu affectionnes. Ton
souvenir
rejoint l'Italie, monte et descend les pentes avec moi et le
silence de la montagne devient ton silence même, qui dégorge
la mémoire, qui dessale, qui sue la peine et déambule
étrangement derrière mes yeux, un peu de folie. Prendre
un thé trop chaud à Fabrosa Soprana, endormie, déjà
dans la nuit. |
|
|
||
| mardi
22 |
753 | Nietzche
ne savait pas comment Turin pouvait devenir aussi belle. Dans ce
devenir
là, je regarde les
rues et je n'ai que des souvenirs de nuit, sombres. Je pense à
Lyon et à Grenoble, triangle ésotérique un peu bourgeois.
Je
marche tout le jour pour ne pas écrire. J'ai
encore passé un long moment sous tes fenêtres à guetter
une ombre qui faisait défaut. J'ai
marché ensuite dans les rues froides jusque chez moi et lorsque
je suis arrivé mon corps entier n'était plus que courbatures.
Il
faut bien reconnaître cette hibernation tendre qui me prend en janvier.
Turin est une bonne ville pour l'hiver et l'on peut y sentir encore la
poussière de charbon, un peu de suie crasse à l'arrêt
des bus et les galeries ne protègent pas du vent. Je
voudrais t'oublier comme je peux oublier ce que je fais de ces jours à
peine ils sont passés. Et si je dois penser maintenant à
conserver un seul fait saillant de ces nuits et de ces jours fades, je
ne garderais que ce rendez-vous manqué avec une femme dont j'entendrai
le lendemain la voix à la radio, dans le silence du matin hébété.
Je ne savais pas qu'elle parlait italien. |
|
|
||
| mercredi
23 |
754 | Toujours
Nietzche : "Turin est le
premier endroit où je suis possible" et les guides touristiques
reprennent cette phrase, sans vraiment y penser, la donnent à méditer
et je préférerais voir la rampe d'essai hélicoïdale
des usines FIAT, et monter et descendre dans une métaphore totale,
inimaginable. J'ai fait semblant de t'attendre au café Baratti et
je crois que je
ne t'aime pas plus aujourd'hui que ce jour là tu sais, mais tu ne
le sauras jamais. Je marche dans Turin comme je marchais dans
Grenoble,
quadrillant des rues à angle droit dans une méthode folle
et à chaque fenêtre, je
choisis le plus souvent de te regarder, retardant toujours le moment de
comprendre que ce que tu dis, c'est que tu ne m'aimes pas. Je n'ai
pas vraiment le temps, je ne sais pas, je
ne suis pas plus possible à toi, moi à Turin. J'en
ai oublié mes amours et ce qui les tend. |
|
|
||
| jeudi
24 |
755 | Aux
alentours du Castello, je vois soudain le visage de Pierre Bourdieu,
apparition
politique, nique au Saint Suaire, sur un journal encrassé, à
deux pas de Gênes, et
le bruit de la ville entre tout à coup par ce visage ouvert, cette
vie fermée. Le petit verre de rhum, au comptoir du café
Baratti, pour s'imaginer plus loin, ailleurs encore et promettre de
rejoindre
le Sud. Depuis le départ de Paris,
toutes
ces journées qui font tourner le désir, qui le font cailler.
Ce sont ces journées qui vieillissent. Je suis sorti du café,
le
froid est entré dans mes poumons et les a resserrés alors
que je fredonnais les airs de vengeance et d'amour de la cantate
Lucrezia.
Elle
est là, je peux la choisir, la remettre dans ma tête, l'espace
d'un matin, moins peut-être, et la traîner comme une rengaine
douce, en atténuer les effets, la dissoudre, comme une pastille
de souvenir et d'images dans le flou de mes jours. Déjeuner
et dîner de restaurants, j'en suis fatigué. Mais la nourriture
est bonne. Je travaille. Toute la journée, voué à
la mémoire, aux émois enflammés des lectures de Bourdieu
qui pouvaient me projeter sur des barricades, la
fatigue a empesé mes gestes et mes pensées. J'ai traversé
la ville rabâchant mon amour et la crainte que j'éprouve de
te perdre car tu te perds, ne
sachant plus vraiment de quoi il s'agissait. |
|
|
||
| vendredi
25 |
756 | Je loge a soli 200 metri dalla centralissima Piazza Castello, ubicato in un palazzo settecentesco. Je craignais de devoir supporter une chambre "Liberty", avec ce bleu passé qui excite cette ville âpre pourtant. Je peux y travailler, regardant un vieux square mais à se coucher tard, le jour pèse sur les yeux et le crâne. Il rend les jours flous et met en berne tout désir. Je ne rêvais que de lits sans bras pour m'accueillir. Quels bras?. Je trouve ces lits là dans ce voyage italien qui, déjà, n'en finit pas. La montagne trop proche pèse sur Turin et la ville se vide avec fracas le vendredi soir, dans cette fébrilité que je connais à Grenoble et qui aurait laissé Stendhal seul, repentant. J'avais lu déjà, dans les augures passées que les jours de janvier portent avec eux un maléfice particulier, celui de l'atonie, celui du calme mort pendant lequel rien n'arrive, rien ne vient, rien ne se passe. Je regarde tes yeux dans ce café sale. Je te regarde et je souris et je pense que même ce sourire est volé à l'absence d'amour. Et pourtant la langue italienne chante autour de moi, à peine épaissie par les nuages denses de fumée dont se couvrent certains vieux qui ne peuvent plus fumer que là, expulsés d'hospices tabagiquement corrects. |
|
|
||
| samedi
26 |
757 | Turin est d'un
amour malheureux,
des prédictions ésotériques où les "coeurs
se fendent et se lacèrent". Je trouve par hasard un article déjà
ancien sur le livre de Frédéric Pajak et sa méditation
sur Nietzche à Turin : "Ensuite, la découverte de Turin...
Un centre parfaitement conservé. Une unité d'allure. Une
ville spéciale, la plus détestée des Italiens, avec
Trieste. Bref, j'ai eu envie de relire Pavese et Nietzche. Le premier
s'était
suicidé à 42 ans, le second était devenu fou à
44. Moi, j'avais 40 ans, et je me demandais ce que j'allais faire de ma
vie." Je lisais juste ces mots quand tu m'as appelé.
Je
ne sais pas ce qui s'est passé lorsque j'ai entendu ta voix. J'espérais
un message écrit, je n'avais pas pensé t'entendre. C'est
la même voix et son grain, comme du papier de verre très doux,
a agi sur moi comme une main que l'on reconnaît, comme un sourire
qui découvre le visage oublié d'un ami. Je ne pouvais pas
parler. Je pleurais. Je ne pouvais pas croire que tu parlais. Mais tu
m'as
dit que rien ne changeait, que tu ne viendrais pas, que tu ne pouvais
pas,
que j'avais brisé le rêve. Je crois que Turin pourrait
aussi me rendre fou et Pajak raconte que Nietzche trouvait le climat
très
agréable alors qu'il est infect et que je n'ai jamais, jusqu'à
aujourd'hui connu la ville que mouillée à tordre le Saint
Suaire.
Au cours de mes visites de l'après-midi dans un des monastères que je pressens comme décor de mon livre, je lis dans une brochure : "La vie des Saints est pour les autres une norme de vie": par ces paroles l’Archevêque Card. Giovanni Saldarini inaugure le procès canonique pour cinq causes de béatification, à Turin dans le Sanctuaire de Marie Auxiliatrice, le 8 février 1995. Une de ces causes concerne la clarisse capucine soeur Maria Consolata Betrone. L’aperçu biographique de la nouvelle Servante de Dieu, née à Saluzzo (Cuneo) le 6 avril 1903 et décédée le 18 juillet 1946 au Monastère du Sacré Coeur de Moriondo Moncalieri (Turin), pourrait se résumer en style télégraphique dans la parabole d’une vie qui n’a duré que 43 ans, dont 17 ans en clôture rigoureuse. Et il en aurait été ainsi, si Dieu au contraire n’avait pas fait de sa brève existence un météore incandescent d’amour riche d’éternité." Trois formes de folie tournent dans Turin et me disent mon âge et tu n'es pas là pour me protéger doucement. Je sors marcher dans la ville, je m'éloigne du centre. "I'll be seeing you". La voix de Sarah Vaughan vient, modulée à l'extrême se ficher dans mes oreilles. "in every place". Je ne cache plus les larmes que je dois à cette émotion. J'écoute en boucle la chanson pendant le trajet qui ne dure plus assez longtemps. La voix m'apaise peu à peu, comme les vers du Foscolo ont pu calmer Stendhal à Florence, je reprends mon amour et je sais maintenant que je n'avais plus de mots, ni pour toi ni pour personne, comme si ta bouche me les avait enlevés dans ces baisers que tu ne donnes pas. Je ne garde de cette course sous la pluie que le mal de gorge qui empiète peu à peu sur la conscience que j'ai du monde. je ne veux pas voir dans le miroir mon visage marqué par la fatigue et les miasmes. Pourtant, tout à l'heure, plus tôt, c'était toi qui m'écrivais et maintenant, plus tard, c'est ton silence qui m'accompagne. C'est décidé, je quitte Turin. |
|
|
||
| dimanche
27 |
758 | Dans la chambre de l'hôtel, je suis installé, adossé à des oreillers trop durs, regardant mon visage reflété par la glace de l'armoire, qui s'étonne de ses joues rouges, mais qui marque la fatigue. Je ne sais pas pourquoi je suis si fatigué de ces jours de voyage, de petits voyages courts sur de petites collines d'Italie. La beauté du pays, sans partage, sans partage avec toi, m'épuise doucement. |
|
|
||
| lundi
28 |
759 | Il
n'y a pas bien loin jusqu'à Casale Monferrato. Elle apparaît
blanche après la colline comme une ville de pèlerinage et
comme une envie de repos. Je
fredonne une chanson arabe, déjà
perdu dans des souvenirs d'autres
paysages. La
chanson "Kifak anta", qui raconte le retour de l'ancien amour m'a parlé
de toi, chuchotis amouraché et désabusé. Fairouz
chante des retrouvailles impossibles, des couples qui s'aimaient à
jamais séparés par une vie de drames et de tristesse douce.
Le
voyage m'accompagne dans cet abandon forcé et je ne regarde
rien que ce que je te dédie silencieux malgré moi et sans
langage imitant une marche, une course, déduisant des traductions
approximatives dans l'illusion sans fin que l'on me parle de toi. |
|
|
||
| mardi
29 |
760 | A
peine la journée terminée, je ne m'en souviens déjà
plus. Pourquoi
faut-il que certains jours soient comme ça ? Sans couleur malgré
l'exceptionnel. Tu
es dans cette histoire, unique et multiple, m'adressant à toi sans
jamais te convaincre, sans jamais accepter de réponse à ce
monologue amoureux qui ne te convaincra jamais et qui ne te dira jamais
rien d'autre que cette impression de solitude lasse. Cette
lassitude d'enquêter sans enquête, d'aller
chercher des images et des nuages parce que ça finit pareil, sans
que jamais cela ne veuille vraiment dire quelque chose. Je
suis sorti de la lassitude comme après un bain trop chaud, une étuve,
un désert abrupt. Une fatigue d'une qualité nouvelle, en
écharpe, j'ai marché un moment dans le parc avant d'aller
travailler, de feindre l'ignorance ou la connaissance selon les cas,
dans
l'intérêt de l'instant, dans la certitude de ton pouls qui
me manque, de ton désir qui me manque aussi, plus que jamais à
ce corps qui m'a abandonné un temps et qui pourra revenir un soir,
une nuit, dans le secret. Parfois mon coeur se
rebelle et je ne l'écoute
pas. |
|
|
||
| mercredi
30 |
761 | Il
n'y avait pas de grandes distances jusqu'à Vigevano mais j'ai
écouté en boucle les chansons de Sting que j'écoutais
avant et qui me parlent toujours de toi. Même les plus récentes
parlent de mon amour perdu. Comment peut-il savoir ? Est-ce que lui
aussi
te connaît ? Je ne suis peut-être pas très loin
de sa maison. Il faudrait que je me dirige, groupie imbécile, vers
la Toscane, et apprendre
vraiment par coeur ces chansons un peu sucrées, comme du sucre sur
de la neige ? Ou
est-ce que c'est seulement banal ? Je voulais voir la Piazza Ducale
et les mosaïques de galet qui conduisent au porche de la basilique
et comme
l'année dernière à la même époque, dans
le flou du soir grisaillé par la pluie, j'ai cru apercevoir ta
silhouette
un peu longue, au bord du déséquilibre. Ce n'était
pas toi, bien sûr. J'ai continué, pensant un temps ne
pas quitter la ville avant d'avoir compté tous les galets de la
place et d'avoir
transformé
la ville en une construction mentale si proche des escaliers de
Escher.
La folie serait-elle si proche ? Est-ce Turin encore qui me poursuit ? |
|
|
||
| jeudi
31 |
762 | Je
me suis même mis en vacances de toi. Je
me promène dans la ville, quittant peu les abords de la place, essayant
d'imaginer un Piémont de Dolce Vita, des scooters et des cafés
avalés vite debout, comme en Italie dit-on. Le soir, il
y a ce plaisir des messages envoyés qui approchent l'autre patiemment
avec quelques mots, une phrase, des marques de ponctuation
enchevêtrées.
J'ai reçu un message. Je ne sais pas bien qui me l'a envoyé.
Je le lis et je le relis puis le range. Je sais qu'il est là, caché
derrière son air anodin, qu'il peut être ouvert, qu'il ne
parle qu'à moi car lorsque je l'ouvre, il dévoile un érotisme
inespéré. Trois mots alignés qui ne rappellent qu'un
regard, deux échanges, quelques mots et cette petite conversation
amoureuse qui s'installe d'emblée en contrepoint des propos sérieux
échangés. Je me livre au jeu pour ne pas m'ennuyer davantage.
Je ne sais pas vraiment si je vais continuer ce voyage. Je ne suis pas
si loin de Paris et en un mois entier, le premier, ni l'enquête ni
le texte n'ont vraiment avancé et
je vais encore traîner comme un ciel de traîne, avec la pluie. |
|
|
|
|
| Vers le mois de février |