2002 Vers 2001 - 2000 -
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jeudi
1er
Je suis de retour à Paris, de retour dans la poussière du passé de cet appartement que je ne reconnais presque plus. Pourtant, la journée s'est passée en douceur, dans la ouate du repos, du repas frugal, des enfants qui piaillent à l'étage du dessus et puis qui dorment. J'ai encore chaud du soleil avalé le long des plages, au bout des landes et des chemins. Je me rappelle la fièvre du soleil, les marques sur les épaules et les rougeurs un peu douloureuses sous la douche trop froide. Les souvenirs marquent la peau, la vie, et l'émotion à peine entamée du voyage. Je vis ces souvenirs qui se donnent, qui se passent, repassent enfin devant les yeux la nuit, deux ou trois paysages qui s'évanouissent quand je veux les saisir.
944
vendredi
2
1er
Je vais marcher aussi dans Paris, comme une ville nouvelle, avide d'étrangeté, de mots incompris et de traces que l'on se fait dans un espace vide de tout souvenir, de toute nostalgie : jouer les départs et les retours. Chaque jour un arrondissement et pour ce premier jour, cette première promenade, je vais au Palais royal sauter sur les colonnes de Buren et aider les mères à pousser les poussettes au dessus des grilles fontaine. Il pleut fort. L'orage et le calme et l'orage encore et je ne sais plus vraiment comment déjouer la violence du temps, la laisser, l'enrober, lui donner cours et puis la rattraper. Dans la nuit revenue, seul, je regarde ta peau avec tant d'attention qu'elle pourrait s'imprimer sur moi. Je t'espère avec tant d'imagination que tu pourrais bien exister et je m'endors.
945
samedi
3
J'ai marché jusqu'au soir et ce soir l'église avait des allures orientales, festonnant avec le ciel et donnant à ses cloches une teinte métallique préenregistrée. Je suis seul encore. Le soir me donne mal au crâne et le soir attend la nuit, un sommeil qui s'agite, des réveils en sursaut dans la solitude qui s'aggrave.Je me prépare à la nuit, créant les porches de mon palais de mémoire, y rangeant le plus soigneusement les images des rues de Paris pour les appeler, plus tard, plus loin, dans le flou de nouveaux paysages. Je me réveillerai tôt demain, marqué par la fatigue de nuits à ne rien faire et à laisser un sommeil sans joie dire les nuits, envahir les jours. Je me réveillerai tôt, à peine soulagé par l'obscurité ténue.
946
dimanche
4
20ème
Je me suis donné le défi de monter vers Belleville à bicyclette, jusqu'en haut, sans faiblir et en souriant comme les danseuses aquatiques des piscines, en apnée, au bord même d'une asphyxie esthétique. Dans la montée, je pensais que c'était la deuxième fois et qu'elle avait le goût de la première. J'étais monté car l'on m'avait dit que parfois, on pouvait te voir, le soir, tout en haut de l'ancienne colline, guettant les maisons avant qu'elles ne se précipitent plus bas, vers la Seine, et j'étais monté te surprendre. Tu avais disparu comme tu disparais toujours et aucune maison n'avait su me renseigner sur tes passions. J'avais même pensé à un crime noir.
947
lundi
5
Chaque arrondissement de Paris est soudainement disponible, donnant ses rues aux trottoirs et fraternisant parfois avec la poussière grise et chaude de l'été. Je me fais aussi disponible que la ville, m'inventant des démarches qui donnent place aux hanches et aux épaules, m'amusant des reflets blancs sur les vitrines à mon passage. Je ne croyais plus possible que le temps joue ainsi avec l'émotion. Dans les jours indifférenciés de l'été, je pourrais me donner l'attente des soirs pour sortir et aimer le temps, encore, de la chaleur, de toi, savourer ton absence présente et jouer à distance avec ton corps interdit et le rendre plus souple au désir, à ma tendresse.
948
mardi
6
Je continue sans trêve les longues promenades, me nourrissant à peine de quelques tomates, d'un fromage sec, comme en exploration dans les rues voilées par les souvenirs et que je dévoile une à une comme des rues nouvelles, vierges de toi et de toute histoire passée. Le soir, le temps gâté m'a assoupi doucement, seul dans les rêves de l'île et de ses chemins. Mais, une à une, les rues traversées dans la journée, me déposent leurs images, celles collectées avec toi, quand tu étais encore là et je comprends que je bruisse de petites pensées pour toi, toute la journée, que je ne fais que faire semblant de m'occuper et que c'est toi qui es là, que j'assiste dans un parcours immobile et sans description.Il me faudra tant d'efforts pour retrouver la ville nue.
949
mercredi
7
12ème
Le douzième arrondissement, et son excroissance de bois à Vincennes, n'a jamais intéressé Paris, qui l'avait déchiré d'une voie de chemin de fer, enfumée, sur un viaduc en brique. La ville se repent. Alors, elle fait de cette balafre une curiosité, métaphore de l'art et de la création. Je suis la promenade jusqu'au périphérique. La pluie soulève les souvenirs, un peu, un coin, juste, ou alors c'est en avant première l'automne qui vient et qui, sans surprise, apaise, douillet et avec un peu d'intérieur, presque du chauffage donne à penser que la vie est douce. Je pense à un peu de thé, une douceur, de la douceur. Je pense à des journées plus longues quand les jours étaient plus longs, le temps moins ramassé sur lui même, prêt à bondir maintenant, la mort.
950
jeudi
8
19ème
Dans le dix-neuvième arrondissement, je joue à la province, au sud, aux collines de Lisbonne, de Rome, ailleurs à Naples et aux odeurs multiples. Il y a toujours du linge qui sèche et qui remue, comme les draps aux fenêtres de Venise, le drap jaune de la fenêtre de Venise, à jamais perdu, voletant là, juste dans la mémoire. La promenade me perd et comme un rocher qui grandirait, l'angoisse pèse pendant que mille petites phrases acides corrodent tout le corps et l'esprit, torture agitée. Je retiens la pensée qui frôle le souvenir, le manque, ton corps, je me retiens avec la marche dans les pentes de Ménilmontant, je traverse en courant les Buttes Chaumont, je caresse les arbres, je ne veux plus penser à rien qu'à la topographie artificielle du jardin.
951
vendredi
9
14ème
Au parc Montsouris, je chasse le rhododendron, en voyant partout, sur tous les parterres, halluciné comme en Bretagne. Je ne sais pas, bien sûr, qu'il s'agit bien de cette plante, mais le nom m'en est venu ainsi, par goût du mot, de son orthographe prétentieuse, de la place qu'il prend dans la bouche alors que je le murmure dément dans les allées du parc. Je marche sans manger jusqu'à l'épuisement. Il y a tout le jour et la fatigue tout au long qui n'en finit pas de répéter insatiable les mêmes fadaises molles, l'angoisse contenue, le coeur qui bat cognant et le sommeil revient, apaiser, choisir la vie, sur un banc, un détail oublié, un repos, l'esquisse de l'immobilité.
952
samedi
10
13ème
Je me suis assis sur les lattes de bois mouillé de l'esplanade de la bibliothèque nationale de France, laissant la Seine penser qu'elle pourrait un jour s'attaquer à toutes ces connaissances de verre, laissant la Seine passer devant moi, la saluant à peine. Le temps n'existait plus, il pouvait s'arrêter là. Je me rappelle juste un peu les aboiements du chien du vigile qui m'a demandé de partir, qui ne comprenait pas que je puisse attraper froid exprès. L'eau sur son visage lui donnait un air triste qu'il aurait fallu remercier. Les tours un peu penchées par la perspective ne disaient rien. La Seine se moquait et l'ensemble pouvait sombrer enfin de solitude.
953
dimanche
11
J'ai traversé le périphérique à la tombée de la nuit pour me promener dans les rues de Malakoff, endormie entre ses pavillons dociles, se donnant des airs chics, et l'air un peu chaud irrite les narines, et la vie infiniment calme irrite les paupières. Je suis rentré dans la ville fantôme qui prend ma vie, tous les jours, qui l'embaume. Chaque fois que je passe le périphérique, je ne me rappelle plus quelles douleurs je présageais, l'instant d'avant, alors que je regardais le ciel, la lumière orange de Paris anesthésie et je suis la Seine jusqu'à chez moi, doucement, à contre courant. Dans le soir qui danse, un peu de musique, un peu d'alcool, et je t'embrasse au cou et à la bouche.
954
lundi
12
6ème
A cette réunion d'amis dans les jardins du Luxembourg, je plaisante, j'arbore le sourire que l'on attend de moi, j'échange des mots drôles contre d'autres mots drôles avec la sincérité molle de l'été, comme une préparation à d'autres mots, plus tard, quand cela aura un peu d'importance. Je regarde le jardin que j'arpente par amour pour toi et le soleil me brûle et je t'aime et j'ai soif et je marche et je te parle et ce que l'on me dit on me le dit de toi, pour toi. J'écoute ces mots que je vais te répéter, saluant les syllabes une à une, leur rendant un culte secret, les détachant à l'extrême, à faire craquer la langue, à amenuiser tout le temps de tout le temps, pour juste faire plaisir à tes yeux, au plissé soleil de tes yeux.
955
mardi
13
7ème
Le pesé du septième arrondissement s'alanguit aux glissades. Gauche et droite balancées par delà les platanes écorchés, je suis parti dans la ville avec des patins à roulette. Il faisait chaud, trop sans doute pour aller sur les trottoirs, manquer de tomber et repartir encore. sur l'écran des caméras du Champ de Mars, je te regarde à travers ses yeux, avec la paix, autre enfant et je ne sais plus rien encore que ma tendresse. Je suis les mouvements rapides de la surveillance, dévoyé, dérouté, avec la ville qui s'endort sans joie, à peine consciente, saoule d'azote, et les ombres ne s'allongent plus à côté de moi. La nuit, encore, sans ombre, la nuit, rouille.
956
mercredi
14
2ème
La nature est absente du Sentier, quelques brins oubliés le long des murs sombres. L'herbe y est folle, et comme sale. Elle s'oublie à célébrer des batailles sans souvenir et ne s'étend pas, ne se remarque pas, s'échelonne au pollen rare. Les vitrines des magasins fermés sont occupées par des mannequins identiques et nus, dont la pose figée époumone le regard. Ce sont des avatars. Pourrait-on avoir des avatars tranquilles, qui se posent et se déposent sur des lignes de code informatique et laissent passer le temps, indécis et impassibles, des avatars à la rescousse, changés d'apparence par quelque matrice liquide, qui se détend et qui se tend, qui s'endort à veille et repart dans un bruit de trompette psychédélique. Toutes les images ont déjà été prises.
957
jeudi
15
5ème
J'ai attendu mais il n'a pas plu sur Paris aujourd'hui, presque pas, quelques gouttes si fines et clairsemées que je ne les ai pas vues. La ville s'amoindrit vers la Seine, elle s'effiloche en squares surmonté d'objets ridicules pour les enfants, ils crient, défigurés. La cathédrale, juste là, essaie désespérément de donner un peu de cohérence, d'avaler et de régurgiter toutes les cohortes et même les parapluies colorés. Je ne veux plus marcher encore. Je vais partir en voyage, oublier un temps les itinéraires secrets, les villes qui tanguent et qui s'ennuient, sans rien à dire. Je vais partir encore, pour les besoins de l'enquête, amené à être amené.
958
vendredi
16
4ème
Les îles reposent du Marais, sous un soleil qui refroidit, climatisation à rebours au cours de ce mois. Ainsi, Notre-Dame semblait sortie d'un film d'animation pour enfants et l'hôtel de ville s'évertuait à se faire oublier, vaste vaisseau au bord de Seine, déjà transi. Le soleil donnerait à rire, bizarre sur les pierres blanches tombées dans l'eau en dégoulis énormes, où je me promène, enjambant, sautant un peu, comme dans une métaphore sans autre suite que celle de la promenade. Il y a la plage encore pour quelques jours, il y a un monde infini qui cause et qui me donne des mots, volés, happés, qui résonnent ensuite dans des rires et des sourires, jusqu'à la nuit.
959
samedi
17
8ème
Les Champs Élysées rêvent de Paris et l'odeur du rêve des touristes me fait tourner la tête, un peu écoeurant, mélange de chocolat et de désir inavoué. Mais cela ne fait rien, il reste Paris où je me promène, m'agace, me perd parfois, dans les détours des rues occupées par les piétons désoeuvrés. Je monte et je descends. Je dois le faire plusieurs fois. Au moins une descente et une montée sur chaque trottoir, du haut jusqu'en bas, du jardin jusqu'à l'arc et ma patience bouillonne. Je me prends à rebours et je m'accuse de n'avoir plus, après une semaine, aucune indulgence pour toute cette contrainte, pour leurs enfants braillards, pour la vie comme elle va, comme il faut. Avec un peu de soleil, je pourrais revoir les façades, revoir.
960
dimanche
18
16ème
La voiture s'est arrêtée près de moi, dans la contre-allée du Bois de Boulogne et le conducteur est sorti, disparaissant rapidement dans les buissons, pris d'une frénésie bizarre. J'ai regardé les sièges, le cendrier est encore plein de mégots de cigarettes blondes. Une cigarette fumait encore, avec un peu de rouge à lèvre abandonné, avec le souffle du ventilateur qui faisait voler la fumée. Je suis rentré en suivant cette petite ceinture de train chic, passant entre les immeubles fermés pour les vacances. Les nuages devenaient plus nombreux et épais le long de la voie ferrée, la lumière s'adoucissait, rendait obscures les petites pensées, les attentes, l'angoisse tapie, ratiboisée par le soleil et tu es là, je te regarde, malhabile dans les retrouvailles, dans l'assaut de questions qui ne seront pas posées, ou plus tard, avec un peu de vin, dans le sommeil discret du soir, sous la pluie, entièrement, mais je ne regarde plus que ton absence.
961
lundi
19
18ème
Je ne suis pas sorti très tôt. Jusqu'au soir, la pluie sur le toit assourdissait mon coeur, et je n'entendais plus le désir de rien, la vie qui passe, le temps. Ensuite, je suis allé au delà de Saint Martin. Le canal est toujours là, je suis allé le voir, comme à la fin des vacances on va reconnaître le chemin de la nouvelle école. Il est là pour des promenades jaunies, déjà sépia, alourdies de conversations mélancoliques, qui rappellent l'été et les illusions de bonheur. Les photos sont réutilisées à d'autres usages. Elles s'amoncellent et sortent et ressortent pour mieux ne rien dire. Je les regarde, sachant les retrouver plus tard, dans leur empilement désoeuvré, images d'emblée déchues.
962
mardi
20
17ème
Ce sont aujourd'hui les rails de Saint Lazare que je suis, en mémoire de la Bête humaine. Il s'enfoncent dans la tranchée de la ville et l'on n'entend presque pas les trains. Il faut se pencher un peu ou tenir les grilles du square près de l'église portugaise, noter les horaires, les couleurs, le vide des trains au mois d'août alors que les promeneurs jouent à l'été. Le temps moite aigrit les sueurs. On pourrait les voir voler au dessus de bancs, suinter un peu sur les allées en pente du jardin. Le soir, je ne me rappelle plus bien, tout de suite, cette journée qui se saoule seule, qui se photographie, qui s'imagine molle et indécente. Je ne me rappelle plus qu'une nuque, le sourire distant, les démarches souples et le boitillement des vieux et des bébés.
963
mercredi
21
10ème
J'ai pris un taxi gare de l'est, qui revenait des aéroports, le pare-brise taché de bestioles en grappe. Le liquide du lave-glace de la voiture entraînait une odeur d'alcool bleu dans l'habitacle qui n'avait aucune chance d'enivrer. Personne, à aucun voyage, à aucune gare, ne vient me chercher jamais et porte les valises et m'entoure de ses bras et abandonne un peu, les yeux fermés, de la morgue de la vie, de son courage. Dans la vie terrible, esseulé, marqueté, semblant tomber d'ennui à chaque pas esquissé, épouvante sans nom, mystère de la peine et la vie qui s'offre cependant, à partir de rien, de toi, de ce temps qui s'échappe. Qui m'accompagnera une autre fois gare de l'Est, comme dans une chanson d'Alain Chamfort.
964
jeudi
22
15ème
Je me suis promené dans le Parc André Citroën, étouffant dans les serres un peu sales, n'essayant même plus de déplacer les sièges scellés dans le sol. Ensuite, le repas, et le vin de Bordeaux qui faisait son effet, qui marchait doucement dans le sang et qui disait que la vie n'existait pas, et surtout n'existait pas ici. Je me souviens du parc sans toi. Je retourne à reculons dans les rues de la rive droite, le long des berges, les platanes encore et leur désespoir. Pas à pas, je reprends les pas, un à un, je les suis distrait, sans vraiment entendre les mots, sans vraiment comprendre ce qui peut se passer, ce qui peut donner à rire et le soir arrive, avec les bruits des dîners, les rencontres qui ne se font pas, qui s'épuisent en rendez-vous et le soir inutile jusqu'à ce que je te parle et que la conversation même s'érotise malgré le décor triste épuisé.
965
vendredi
23
9ème
J'ai accepté sans plaisir le déjeuner dans une de ces rues bon enfant qui montent vers Pigalle, qui se donnent une toute bonne conscience de ne pas se prostituer tout à fait, pas au sexe, à une gentille vie de famille enrichie. Mais j'ai goûté les vins, j'ai souri, et je me suis amusé de tous les mots qui parlent, qui nient la socialité.  Tu n'es pas là, comme jamais, et je ne dois pas m'inquiéter, jamais, comme jamais plus, avec du goût de vin dans la bouche, un peu de vin encore. Je cesse d'imaginer que tu pleures, que tu cries, qu'il faut encore de la pitance de mots pour justifier ton désir, et le mien, qui se donne à voir, que tu entends des soirs entiers, comme une idée d'amour, un instant arrêtée qui taraude et qui menace l'oubli.Le mois avance dans l'oubli de soi.
966
samedi
24
3ème
Le mal de crâne était là, avec moi, tout le jour. Je ne me suis pas éloigné de la République, guettant les galeries d'art fermées et notant sur une feuille perdue les dates de rentrée, comme un artiste, comme un pauvre artiste. Le mal de crâne te ramène vers moi avec trop d'insistance. Tu te rappelles l'attente, les griefs en boucle, samplés dans la tête, inimaginables, définitifs et le soir qui devient nuit, le milieu de la nuit, qui descend, qui s'ajoute, qui dort un peu loin de toi. Pourquoi avoir perdu tant de temps, l'innocence, chasseur de prime, et le doute de toi, la rencontre échaudée. Je ne dois pas rester à Paris, ta présence proche obsède et je repense à tomber malade. Je partirai à Ankara. c'est décidé et je dois le préparer.
967
dimanche
25
20ème
Le dimanche est nuit entière, fatigue molle dès le soir et les bars ouvrent et ferment leur porte à l'obscurité, se dissimulent dans le tabac, les odeurs des gens, trop fortes, toujours. Je suis resté place Gambetta jusqu'à ce que le café ferme. A la sortie, l'air était chaud et mes vêtements sentaient l'alcool et le tabac. Je prends un taxi pour rejoindre le centre et le chauffeur écoute la chanson arabe que j'écoute quand je veux pleurer. La ville nocturne en sort cependant inchangée, la chaleur est trop forte et l'on ne pense à rien d'autre qu'à boire doucement de l'eau fraîche, trop froide et la nuit, les corps ne se cherchent pas vraiment, oublieux de leur désir pour rester un peu calmes. Le calme se donne, se prend, s'amenuise dans le sommeil.
968
lundi
26
Je n'ai plus de promenade à faire dans Paris, cinq jours de désoeuvrement, de musique cloîtré, dans la pluie. Avant que le téléphone ne sonne, je me suis endormi deux fois. J'entends les bruits de la rue et je sais que malgré la pluie, tout l'espace extérieur est occupé par les couples qui s'ennuient et la solitude les rend plus bruyants et présents encore, avec leurs phrases qui blessent, qui écorchent un peu l'autre et en réponse, et non, ça ne va pas, ça déchante. So I walk a little too fast. Et tu ne me rattrapes pas, tu ne me rattraperas pas. Je rentre vite, on ne sait jamais, la nuit peut me prendre puisque tes bras sont ailleurs, serrant le vide des autres corps, et le vide, encore terrassant.
969
mardi
27
Je passe tout le jour à me souvenir de tous les jours avant de reprendre le voyage dans la 404 Peugeot que j'ai achetée et qui est en train d'être refaite à neuf. Il ne me fallait pas de voiture moderne, pour que le temps ralentisse, que la fatigue des étapes se fasse plus prégnante. Je me souviens de ces jours de voyage. Je me souviens aussi que je me racontais surtout des romans d'amour, animés de rencontres fortuites et d'évocations langoureuses. Je me rappelle le manque, la sensation du devenir. J'imagine l'entrée d'Ankara dans quelques mois, et la voiture poussiéreuse de toutes les autoroutes d'Europe. Et si mon coeur lâchait la partie, me laissait là, de façon assez inopinée, bougeant à peine, crispé, tendre enfin dans la douleur qui termine, qui descend doucement le long du corps, irradiante à partir de la poitrine. Je pourrais presque imaginer.
970
mercredi
28
Je veux me reposer de force. Je me suis échoué chez moi, ne parvenant pas bien à dormir, me réveillant, me réveillant encore, pensant à ce qui se fait, ce qui se dit, ce qui ne se fait pas, ce qui devrait aller plus vite. Je ne suis pas certain que tout aille pour le mieux.  Je voudrais retrouver le jour où je suis devenu très amoureux de toi, bleu tendre, à faire rêver à la douceur, à s'imaginer des jours entiers dans tes yeux, à plonger droit dans ce ciel-là, sans jamais penser revenir, sans vraiment y penser. Et je reste les yeux vers le plafond, attendant que les étoiles phosphorescentes commencent à briller au dessus du lit, remplacent le ciel caché et toutes les étoiles qui ne brillent plus dans nos nuits orangées.
971
jeudi
29
L'automne a fait son avant-première aujourd'hui. Il a voilé le ciel, d'abord, il a installé le calme douceâtre du coton dans le ciel de la ville. J'ai regardé le coton mouillé de la fenêtre qui donne sur le ciel en pente, comme pour faire pousser des haricots ou du cresson. Tu sais, nous avons essayé toi et moi d'oublier un instant la mort, dans la voix qui passe, à peine cassée par la peine, je pourrais pleurer et je ne le fais pas. Je regarde le ciel mouillé, remplacement facile, désastre prudent. Il y a longtemps que tu ne dis plus rien de l'amour. Il y a de la chance à l'oubli, désormais, infini.
972
vendredi
30
Dans le soir de ce jour, avant de dormir encore, je me demande comment le temps se dit qu'il faut partir. Comment il décide du voyage et des itinéraires calculés le long de cartes pour toujours imaginaires, qui restent virtuelles alors même que le paysage se déroule, rigole de ne ressembler à rien, de ne plus ressembler aux noms de la carte. Et la promenade décide pour nous du lieu du repas, qui chante un peu les retrouvailles, qui chante. Les retrouvailles chantent le départ. Tu aimes mes départs plus que je ne les aime. Ils te rassurent, te disent des mots tendres et je reste seul.
973
samedi
31
L'errance revient demain et j'imagine déjà l'hôtel réservé à la Ferté-sous-Jouarre après avoir bataillé avec le changement de vitesse imprécis de la vieille Peugeot, après avoir guetté le niveau de la température de l'eau, le chaos des suspensions Mac Pherson et tous les bruits du moteur. L'errance revient. Elle va continuer, elle va se dilater dans l'ensemble du temps de ma vie, elle va parier sur le passé, sur les souvenirs, sur ce qui a été. Elle va arrêter le temps, la course et la trajectoire insensée qui avait été prise. C'est le dernier jour de l'été pour moi et le dernier jour parisien. Je descends les rues de la ville, avec précaution, et toute ma tendresse ne sait plus où aller ni que faire et c'est soudain ce sentiment de solitude qui danse aussi, qui danse pesant, comme un lutteur et qui finit par terrasser toute joie. Je suis si fatigué quand je ne voyage pas.
974
vers le mois de septembre