| 2002 |
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Vers
2001
- 2000 - |
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calendrier
général |
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février
mars
avril
mai
juin |
juillet
août
septembre
octobre
novembre
décembre |
1
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8
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15
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- 19 - 20 - 21
-
22
- 23 - 24 - 25
- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 - 31 -
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jeudi
1er |
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Je
suis de retour à Paris, de retour dans la poussière du passé
de cet appartement que je ne reconnais presque plus. Pourtant, la
journée s'est passée en douceur, dans la ouate du repos,
du repas frugal, des enfants qui piaillent à l'étage
du dessus et
puis qui dorment. J'ai
encore chaud du soleil avalé le long des plages, au bout des landes
et des chemins. Je
me rappelle la fièvre du soleil, les marques sur les épaules
et les rougeurs un peu douloureuses sous la douche trop froide. Les
souvenirs marquent la peau, la vie, et l'émotion à peine
entamée du voyage. Je
vis ces souvenirs qui se donnent, qui se passent, repassent enfin devant
les yeux la nuit, deux ou trois
paysages qui s'évanouissent quand
je veux les saisir. |
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944 |
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vendredi
2 |
1er
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Je
vais marcher aussi dans Paris, comme
une ville nouvelle, avide d'étrangeté, de mots incompris
et de traces que l'on se fait dans un espace vide de tout souvenir, de
toute nostalgie : jouer
les départs et les retours. Chaque jour un arrondissement et
pour ce premier jour, cette première promenade, je
vais au Palais royal sauter sur les colonnes de Buren et aider les mères
à pousser les poussettes au dessus des grilles fontaine. Il
pleut fort. L'orage
et le calme et l'orage encore et je ne sais plus vraiment comment déjouer
la violence du temps, la laisser, l'enrober, lui donner cours et puis la
rattraper. Dans la nuit revenue, seul, je
regarde ta peau avec tant d'attention qu'elle pourrait s'imprimer sur moi.
Je t'espère avec tant d'imagination que tu pourrais bien exister
et je m'endors. |
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945 |
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samedi
3 |
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J'ai
marché jusqu'au soir et ce
soir l'église avait des allures orientales, festonnant avec
le ciel et donnant à ses cloches une teinte métallique préenregistrée.
Je suis seul encore. Le
soir me donne mal au crâne et le soir attend la nuit, un sommeil
qui s'agite, des réveils en sursaut dans la solitude qui s'aggrave.Je
me prépare à la nuit, créant les porches de mon palais
de mémoire, y rangeant le plus soigneusement les images des
rues de Paris pour les appeler, plus tard, plus loin, dans le flou de nouveaux
paysages. Je
me réveillerai tôt demain, marqué par la fatigue de
nuits à ne rien faire et à laisser un sommeil sans joie dire
les nuits, envahir les jours. Je me réveillerai tôt, à
peine soulagé par l'obscurité ténue. |
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946 |
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dimanche
4 |
20ème
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Je
me suis donné le défi de monter vers Belleville à
bicyclette, jusqu'en haut, sans faiblir et en souriant comme les danseuses
aquatiques des piscines, en apnée, au
bord même d'une asphyxie esthétique. Dans
la montée, je pensais que c'était la deuxième fois
et qu'elle avait le goût de la première. J'étais
monté car l'on m'avait dit que parfois, on pouvait te voir, le soir,
tout en haut de l'ancienne colline, guettant les maisons avant qu'elles
ne se précipitent plus bas, vers la Seine, et j'étais monté
te surprendre. Tu
avais disparu comme tu disparais toujours et aucune maison n'avait
su me renseigner sur tes passions. J'avais
même pensé à un crime noir. |
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947 |
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lundi
5 |
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Chaque
arrondissement de Paris est soudainement disponible, donnant ses rues aux
trottoirs et fraternisant parfois avec la poussière grise et chaude
de l'été. Je
me fais aussi disponible que la ville, m'inventant des démarches
qui donnent place aux hanches et aux épaules, m'amusant des reflets
blancs sur les vitrines à mon passage. Je
ne croyais plus possible que le temps joue ainsi avec l'émotion.
Dans les jours indifférenciés
de l'été, je pourrais me
donner l'attente des soirs pour sortir et aimer le temps, encore, de la
chaleur, de toi, savourer ton absence présente et jouer à
distance avec ton corps interdit et le rendre plus souple au désir,
à ma tendresse. |
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948 |
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mardi
6 |
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Je
continue sans trêve les longues promenades, me nourrissant à
peine de quelques tomates, d'un fromage sec, comme
en exploration dans les rues voilées par les souvenirs et que
je dévoile une à une comme des rues nouvelles, vierges de
toi et de toute histoire passée. Le
soir, le temps gâté m'a assoupi doucement, seul dans les rêves
de l'île et de ses chemins. Mais, une à une, les
rues traversées dans la journée, me déposent
leurs images, celles collectées avec toi, quand tu étais
encore là et je comprends que je
bruisse de petites pensées pour toi, toute la journée, que
je
ne fais que faire semblant de m'occuper et que c'est
toi qui es là, que j'assiste dans un parcours immobile et sans description.Il
me faudra tant d'efforts pour retrouver la ville nue. |
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949 |
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mercredi
7 |
12ème
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Le
douzième arrondissement, et son excroissance de bois à Vincennes,
n'a jamais intéressé Paris, qui l'avait déchiré
d'une voie de chemin de fer, enfumée, sur un viaduc en brique. La
ville se repent. Alors,
elle fait de cette balafre une curiosité, métaphore de l'art
et de la création. Je suis la promenade jusqu'au périphérique.
La
pluie soulève les souvenirs, un peu, un coin, juste, ou alors c'est
en avant première l'automne qui vient et qui, sans surprise, apaise,
douillet et avec un peu d'intérieur, presque du chauffage donne
à penser que la vie est douce. Je pense à un peu de thé,
une douceur, de la douceur. Je
pense à des journées plus longues quand les jours étaient
plus longs, le temps moins ramassé sur lui même, prêt
à bondir maintenant, la mort. |
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950 |
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jeudi
8 |
19ème
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Dans
le dix-neuvième arrondissement, je
joue à la province, au sud, aux collines de Lisbonne, de Rome,
ailleurs à Naples et aux odeurs multiples. Il
y a toujours du linge qui sèche et qui remue, comme
les draps aux fenêtres de Venise, le drap jaune de la fenêtre
de Venise, à jamais perdu, voletant là, juste dans la mémoire.
La promenade me perd et comme
un rocher qui grandirait, l'angoisse pèse pendant que mille petites
phrases acides corrodent tout le corps et l'esprit, torture agitée.
Je retiens la pensée qui frôle le souvenir, le manque, ton
corps, je me retiens avec la marche dans les pentes de Ménilmontant,
je traverse en courant les Buttes Chaumont, je
caresse les arbres, je ne veux plus penser à rien qu'à
la topographie artificielle du jardin. |
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951 |
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vendredi
9 |
14ème
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Au
parc Montsouris, je chasse le rhododendron, en voyant partout, sur tous
les parterres, halluciné comme en Bretagne. Je
ne sais pas, bien sûr, qu'il s'agit bien de cette plante, mais le
nom m'en est venu ainsi, par goût du mot, de son orthographe
prétentieuse, de la place qu'il prend dans la bouche alors que je
le murmure dément dans les allées du parc. Je marche sans
manger jusqu'à l'épuisement.
Il
y a tout le jour et la fatigue tout au long qui n'en finit pas de répéter
insatiable les mêmes fadaises molles, l'angoisse contenue, le coeur
qui bat cognant et le sommeil revient, apaiser, choisir la vie, sur
un banc, un détail oublié, un
repos, l'esquisse de l'immobilité. |
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952 |
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samedi
10 |
13ème
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Je
me suis assis sur les lattes de bois mouillé de l'esplanade de la
bibliothèque nationale de France, laissant la Seine penser qu'elle
pourrait un jour s'attaquer à toutes ces connaissances de verre,
laissant la Seine passer devant moi, la saluant à peine. Le
temps n'existait plus, il pouvait s'arrêter là. Je
me rappelle juste un peu les aboiements du chien du vigile qui m'a
demandé de partir, qui ne comprenait pas que je puisse attraper
froid exprès. L'eau sur son visage lui donnait un air triste qu'il
aurait fallu remercier. Les
tours un peu penchées par la perspective ne disaient rien. La
Seine se moquait et l'ensemble
pouvait sombrer enfin de solitude. |
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953 |
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dimanche
11 |
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J'ai
traversé le périphérique à la tombée
de la nuit pour me promener dans les rues de Malakoff, endormie entre ses
pavillons dociles, se donnant des airs chics, et l'air un peu chaud irrite
les narines, et la vie infiniment
calme irrite les paupières. Je
suis rentré dans la ville fantôme qui prend ma vie, tous les
jours, qui l'embaume. Chaque fois que je passe le périphérique,
je
ne me rappelle plus quelles douleurs je présageais, l'instant
d'avant, alors que
je
regardais le ciel, la lumière
orange de Paris anesthésie et je suis la Seine jusqu'à
chez moi, doucement, à contre courant. Dans le soir qui danse, un
peu de musique, un peu d'alcool, et je t'embrasse au cou et à la
bouche. |
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954 |
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lundi
12 |
6ème
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A
cette réunion d'amis dans les jardins du Luxembourg, je
plaisante, j'arbore le sourire que l'on attend de moi, j'échange
des mots drôles contre d'autres mots drôles avec la sincérité
molle de l'été, comme une préparation à
d'autres mots, plus tard, quand cela aura un peu d'importance. Je regarde
le jardin que j'arpente
par amour pour toi et le soleil me brûle et je t'aime et j'ai soif
et je marche et je te parle et ce que l'on me dit on me le dit de toi,
pour toi. J'écoute
ces mots que je vais te répéter, saluant les syllabes
une à une, leur rendant un culte secret, les détachant à
l'extrême, à faire craquer la langue, à
amenuiser tout le temps de tout le temps, pour juste faire plaisir
à tes yeux, au plissé soleil de tes yeux. |
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955 |
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mardi
13 |
7ème
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Le
pesé du septième arrondissement s'alanguit aux glissades.
Gauche et droite balancées par delà les
platanes écorchés,
je
suis parti dans la ville avec des patins à roulette. Il faisait
chaud, trop sans doute pour aller sur les trottoirs, manquer de tomber
et repartir encore. sur l'écran des caméras du Champ
de Mars, je
te regarde à travers ses yeux, avec la paix, autre
enfant et je ne sais plus rien encore que ma tendresse. Je
suis les mouvements rapides de la surveillance, dévoyé, dérouté,
avec la ville qui s'endort sans joie, à peine consciente, saoule
d'azote, et les ombres ne s'allongent plus à côté de
moi. La nuit, encore, sans
ombre, la nuit, rouille. |
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956 |
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mercredi
14 |
2ème
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La
nature est absente du Sentier, quelques brins oubliés le long
des murs sombres.
L'herbe
y est folle, et comme sale. Elle s'oublie à célébrer
des batailles sans souvenir et ne s'étend pas, ne se remarque pas,
s'échelonne au pollen rare. Les
vitrines des magasins fermés sont occupées par des mannequins
identiques et nus, dont la pose figée époumone le regard.
Ce sont des avatars. Pourrait-on
avoir des avatars tranquilles, qui se posent et se déposent sur
des lignes de code informatique et laissent passer le temps, indécis
et impassibles, des avatars à la rescousse, changés d'apparence
par quelque matrice liquide, qui se détend et qui se tend, qui s'endort
à veille et repart dans un bruit de trompette psychédélique.
Toutes
les images ont déjà été prises. |
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957 |
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jeudi
15 |
5ème
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J'ai
attendu mais il
n'a pas plu sur Paris aujourd'hui, presque pas, quelques gouttes si fines
et clairsemées que je ne les ai pas vues. La ville s'amoindrit
vers la Seine, elle s'effiloche en squares surmonté d'objets ridicules
pour les enfants, ils crient, défigurés. La cathédrale,
juste là, essaie désespérément de donner un
peu de cohérence, d'avaler et de régurgiter toutes les cohortes
et même les parapluies colorés. Je
ne veux plus marcher encore.
Je
vais partir en voyage, oublier un temps les itinéraires secrets,
les villes qui tanguent et qui s'ennuient, sans
rien à dire. Je
vais partir encore, pour les besoins de l'enquête, amené
à être amené. |
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958 |
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vendredi
16 |
4ème
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Les
îles reposent du Marais, sous un soleil qui refroidit, climatisation
à rebours au cours de ce mois. Ainsi,
Notre-Dame semblait sortie d'un film d'animation pour enfants et l'hôtel
de ville s'évertuait à se faire oublier, vaste vaisseau au
bord de Seine, déjà transi. Le
soleil donnerait à rire, bizarre sur les pierres blanches tombées
dans l'eau en dégoulis énormes, où je me promène,
enjambant, sautant un peu, comme dans une métaphore sans autre suite
que celle de la promenade. Il y a la plage encore pour quelques jours,
il
y a un monde infini qui cause et qui
me donne des mots, volés, happés, qui résonnent
ensuite dans des rires et des sourires, jusqu'à la nuit. |
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959 |
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samedi
17 |
8ème
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Les
Champs Élysées rêvent de Paris et l'odeur du rêve
des touristes me fait tourner la tête, un peu écoeurant, mélange
de chocolat et de désir inavoué. Mais
cela ne fait rien, il reste Paris où je me promène, m'agace,
me perd parfois, dans les détours des rues occupées par les
piétons désoeuvrés. Je monte et je descends. Je
dois le faire plusieurs fois. Au moins une descente et une montée
sur chaque trottoir, du haut jusqu'en bas, du jardin jusqu'à l'arc
et ma patience bouillonne. Je
me prends à rebours et
je m'accuse de n'avoir plus, après une semaine, aucune indulgence
pour toute cette contrainte, pour leurs enfants braillards, pour la vie
comme elle va, comme il faut. Avec
un peu de soleil, je pourrais revoir les façades, revoir. |
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960 |
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dimanche
18 |
16ème
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La
voiture s'est arrêtée près de moi, dans la contre-allée
du Bois de Boulogne et le conducteur est sorti, disparaissant rapidement
dans les buissons, pris d'une frénésie bizarre. J'ai
regardé les sièges, le cendrier est encore plein de mégots
de cigarettes blondes. Une
cigarette fumait encore, avec un peu de rouge à lèvre abandonné,
avec le souffle du ventilateur qui faisait voler la fumée. Je suis
rentré en suivant cette petite ceinture de train chic, passant entre
les immeubles fermés pour les vacances. Les
nuages devenaient plus nombreux et épais le long de la voie ferrée,
la lumière s'adoucissait, rendait obscures les petites pensées,
les attentes, l'angoisse tapie, ratiboisée par le soleil et tu es
là, je te regarde, malhabile dans les retrouvailles, dans l'assaut
de questions qui ne seront pas posées, ou plus tard, avec un peu
de vin, dans le sommeil discret du soir, sous la pluie, entièrement,
mais je ne regarde plus que
ton absence. |
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961 |
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lundi
19 |
18ème
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Je
ne suis pas sorti très tôt. Jusqu'au soir, la
pluie sur le toit assourdissait mon coeur, et je
n'entendais plus le désir de rien, la
vie qui passe, le temps. Ensuite, je suis allé au delà
de Saint Martin. Le
canal est toujours là, je suis allé le voir, comme à
la fin des vacances on va reconnaître le chemin de la nouvelle école.
Il est là pour des promenades jaunies, déjà sépia,
alourdies de conversations mélancoliques, qui rappellent l'été
et les illusions de bonheur. Les photos sont réutilisées
à d'autres usages. Elles s'amoncellent et sortent et ressortent
pour mieux ne rien dire. Je les regarde, sachant les retrouver plus tard,
dans leur empilement désoeuvré,
images d'emblée déchues. |
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962 |
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mardi
20 |
17ème
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Ce
sont aujourd'hui les rails de Saint Lazare que je suis, en mémoire
de la Bête humaine. Il s'enfoncent dans la tranchée
de la ville et l'on n'entend presque pas les trains. Il faut se pencher
un peu ou tenir les grilles du square près de l'église portugaise,
noter les horaires, les couleurs, le vide des trains au mois d'août
alors que les promeneurs jouent
à l'été. Le
temps moite aigrit les sueurs. On pourrait les voir voler au dessus
de bancs, suinter un peu sur les allées en pente du jardin. Le
soir, je ne me rappelle plus bien, tout de suite, cette journée
qui se saoule seule, qui se photographie, qui s'imagine molle et indécente.
Je ne me rappelle plus qu'une nuque, le sourire distant, les démarches
souples et le boitillement
des vieux et des bébés. |
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963 |
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mercredi
21 |
10ème
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J'ai
pris un taxi gare de l'est, qui revenait des aéroports, le pare-brise
taché de bestioles en grappe. Le
liquide du lave-glace de la voiture entraînait une odeur d'alcool
bleu dans l'habitacle qui n'avait aucune chance d'enivrer. Personne,
à aucun voyage, à aucune gare, ne vient me chercher jamais
et porte les valises et m'entoure de ses bras et abandonne un peu, les
yeux fermés, de la morgue de la vie, de son courage. Dans
la vie terrible, esseulé, marqueté, semblant
tomber d'ennui à chaque pas esquissé, épouvante
sans nom, mystère de la peine et la vie qui s'offre cependant, à
partir de rien, de toi, de ce temps qui s'échappe. Qui m'accompagnera
une autre fois gare de l'Est, comme dans une chanson d'Alain Chamfort. |
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964 |
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jeudi
22 |
15ème
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Je
me suis promené dans le Parc André Citroën, étouffant
dans les serres un peu sales, n'essayant même plus de déplacer
les sièges scellés dans le sol. Ensuite,
le repas, et le vin de Bordeaux qui faisait son effet, qui marchait doucement
dans le sang et qui disait que la vie n'existait pas, et surtout n'existait
pas ici. Je me souviens du parc sans toi. Je
retourne à reculons dans les rues de la rive droite, le long
des berges, les platanes encore et leur désespoir. Pas
à pas, je reprends les pas, un à un, je les suis distrait,
sans vraiment entendre les mots, sans vraiment comprendre ce qui peut se
passer, ce qui peut donner à rire et le soir arrive, avec les bruits
des dîners, les rencontres qui ne se font pas, qui s'épuisent
en rendez-vous et le soir inutile jusqu'à ce que je te parle et
que la conversation même s'érotise malgré le décor
triste
épuisé. |
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965 |
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vendredi
23 |
9ème
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J'ai
accepté sans plaisir le déjeuner dans une de ces rues bon
enfant qui montent vers Pigalle, qui se donnent une toute bonne conscience
de ne pas se prostituer tout à fait, pas au sexe, à une gentille
vie de famille enrichie.
Mais
j'ai goûté les vins, j'ai souri, et je me suis amusé
de tous les mots qui parlent, qui nient la socialité.
Tu n'es pas là, comme jamais, et je
ne dois pas m'inquiéter, jamais, comme jamais plus, avec du
goût de vin dans la bouche, un peu de vin encore. Je
cesse d'imaginer que tu pleures, que tu cries, qu'il faut encore de la
pitance de mots pour justifier ton désir, et le mien, qui se donne
à voir, que tu entends des soirs entiers, comme une idée
d'amour, un instant arrêtée qui taraude et qui menace l'oubli.Le
mois avance dans l'oubli de soi. |
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966 |
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samedi
24 |
3ème
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Le
mal de crâne était là, avec moi, tout le jour.
Je ne me suis pas éloigné de la République, guettant
les galeries d'art fermées et notant sur une feuille perdue les
dates de rentrée, comme un artiste, comme un pauvre artiste. Le
mal de crâne te ramène vers moi avec trop d'insistance. Tu
te rappelles l'attente, les griefs en boucle, samplés dans la tête,
inimaginables, définitifs et le soir qui devient nuit, le milieu
de la nuit, qui descend, qui s'ajoute, qui dort un peu loin de toi.
Pourquoi
avoir perdu tant de temps, l'innocence,
chasseur de prime, et le doute de toi, la rencontre échaudée.
Je ne dois pas rester à Paris, ta présence proche obsède
et je repense à tomber malade. Je partirai à Ankara. c'est
décidé et je dois le préparer. |
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967 |
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dimanche
25 |
20ème
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Le
dimanche est nuit entière, fatigue molle dès le soir
et les bars ouvrent et ferment leur porte à l'obscurité,
se dissimulent dans le tabac, les odeurs des gens, trop fortes, toujours.
Je suis resté place Gambetta jusqu'à ce que le café
ferme. A
la sortie, l'air était chaud et mes vêtements sentaient l'alcool
et le tabac. Je prends un taxi pour rejoindre le centre et le chauffeur
écoute la chanson arabe que j'écoute quand je veux pleurer.
La
ville nocturne en sort cependant inchangée, la chaleur est trop
forte et l'on ne pense à rien d'autre qu'à boire doucement
de l'eau fraîche, trop froide et la nuit, les corps ne se cherchent
pas vraiment, oublieux de leur désir pour rester un peu calmes.
Le
calme se donne, se prend, s'amenuise dans le sommeil. |
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968 |
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lundi
26 |
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Je
n'ai plus de promenade à faire dans Paris, cinq jours de désoeuvrement,
de musique cloîtré, dans la pluie. Avant que le téléphone
ne sonne, je
me suis endormi deux fois. J'entends les bruits de la rue et je sais
que malgré la pluie, tout
l'espace extérieur est occupé par les couples qui s'ennuient
et la solitude les rend plus bruyants et présents encore, avec leurs
phrases qui blessent, qui écorchent un peu l'autre et en réponse,
et non, ça ne va pas, ça déchante. So I walk
a little too fast. Et tu ne me rattrapes pas, tu ne me rattraperas
pas. Je rentre vite, on ne sait jamais, la
nuit peut me prendre puisque tes bras sont ailleurs, serrant le vide
des autres corps, et le vide,
encore terrassant. |
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969 |
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mardi
27 |
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Je
passe tout le jour à me souvenir de tous les jours avant de
reprendre le voyage dans la 404 Peugeot que j'ai achetée et qui
est en train d'être refaite à neuf. Il ne me fallait pas de
voiture moderne, pour que le temps ralentisse, que la fatigue des étapes
se fasse plus prégnante. Je
me souviens de ces jours de voyage. Je
me souviens aussi que je me racontais surtout des romans d'amour, animés
de rencontres fortuites et d'évocations langoureuses. Je me rappelle
le manque, la sensation du devenir. J'imagine l'entrée d'Ankara
dans quelques mois, et la voiture poussiéreuse de toutes les autoroutes
d'Europe. Et
si mon coeur lâchait la partie, me laissait là, de façon
assez inopinée, bougeant à peine, crispé, tendre enfin
dans la douleur qui termine, qui descend doucement le long du corps, irradiante
à partir de la poitrine. Je
pourrais presque imaginer. |
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970 |
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mercredi
28 |
|
Je
veux me reposer de force.
Je
me suis échoué chez moi, ne parvenant pas bien à dormir,
me réveillant, me réveillant encore, pensant à ce
qui se fait, ce qui se dit, ce qui ne se fait pas, ce qui devrait aller
plus vite. Je ne suis pas certain que tout aille pour le mieux.
Je voudrais retrouver le jour où je
suis devenu très amoureux de toi, bleu tendre, à faire rêver
à la douceur, à s'imaginer des jours entiers dans tes yeux,
à plonger droit dans ce ciel-là, sans jamais penser revenir,
sans
vraiment y penser. Et je reste les yeux vers le plafond, attendant
que les étoiles phosphorescentes commencent à briller au
dessus du lit, remplacent le
ciel caché et toutes les étoiles qui ne brillent plus
dans nos nuits orangées. |
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971 |
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jeudi
29 |
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L'automne
a fait son avant-première aujourd'hui. Il a voilé le ciel,
d'abord, il a installé le calme douceâtre du coton dans le
ciel de la ville. J'ai regardé le coton mouillé de la
fenêtre qui donne sur le ciel en pente, comme pour faire pousser
des haricots ou du cresson. Tu sais, nous
avons essayé toi et moi d'oublier un instant la mort, dans la voix
qui passe, à peine cassée par la peine, je pourrais pleurer
et je ne le fais pas. Je
regarde le ciel mouillé, remplacement facile, désastre prudent.
Il
y a longtemps que tu ne dis plus rien de l'amour. Il
y a de la chance à l'oubli, désormais, infini. |
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972 |
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vendredi
30 |
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Dans
le soir de ce jour, avant de dormir encore, je me demande comment le temps
se dit qu'il faut partir. Comment il décide du voyage et des
itinéraires calculés le long de cartes pour toujours imaginaires,
qui restent virtuelles alors même que le paysage se déroule,
rigole de ne ressembler à rien, de ne plus ressembler aux noms de
la carte. Et
la promenade décide pour nous du lieu du repas, qui chante un peu
les retrouvailles, qui chante. Les retrouvailles chantent le départ.
Tu
aimes mes départs plus que je ne les aime. Ils te rassurent,
te disent des mots tendres et je reste seul. |
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973 |
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samedi
31 |
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L'errance
revient demain et j'imagine déjà l'hôtel réservé
à la Ferté-sous-Jouarre
après avoir bataillé avec le changement de vitesse imprécis
de la vieille Peugeot, après avoir guetté le niveau de la
température de l'eau, le chaos des suspensions Mac Pherson et tous
les bruits du moteur. L'errance revient.
Elle
va continuer, elle va se dilater dans l'ensemble du temps de ma vie, elle
va parier sur le passé, sur les souvenirs, sur ce qui a été.
Elle va arrêter le temps, la course et la trajectoire insensée
qui avait été prise. C'est le dernier jour de l'été
pour moi et le dernier jour parisien. Je
descends les rues de la ville, avec précaution, et toute ma tendresse
ne sait plus où aller ni que faire et c'est soudain ce sentiment
de solitude qui danse aussi, qui danse pesant, comme un lutteur et qui
finit par terrasser toute joie. Je
suis si fatigué quand je ne voyage pas. |
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974 |
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vers le
mois de septembre |
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