| 2002 | Vers 2001 - 2000 - | |
| calendrier général | ||
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avril |
juillet | 1
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| lundi
1er |
C'était une blague, un ennui supplémentaire de premier avril, un poisson, une défaite et je ne retrouverai jamais Mathieu. Toutes ces pistes italiennes, ces notations coûteuses ne servent à rien. Toutes les pistes sont coupées : Samarcande, la Turquie et ses monastères vides, seule Venise a marqué son intérêt pour l'affaire, dans ses brumes et ses nuages doux, évaporés déjà. Venise me revient en tourbillon dès que je suis à Paris, la ville évanouie, longée sans cesse par ses lidos, une Italie qui n'en revient pas. Mais, dans la donne malencontreuse des cartes, j'ai eu la douleur d'avoir perdu ta présence et ta voix même qui fait défaut, Dans la tendresse des mots, tu ne reviens jamais, toi, comme une Venise engloutie, déchirée sous la danse comme une pirouette. | |
| 2003 | 822 |
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| mardi
2 |
La
journée se passe de trottoirs en trottoirs et tu regardes les dates
et tu regardes le vent. Je suis allé à l'église
de Montmartre où je partais parfois te retrouver. Je
ne peux pas cacher l'émotion de la prière qui est venue,
les pleurs aussi, l'envie de me remettre, totalement, de me donner ou d'en
finir. Est-ce cela aussi le souvenir de toi ? Puis le soir s'en mêle,
se dessale et engloutit le temps de la prière. Il
faut que je m'endorme, que j'aille vers une nuit qui sera inquiète.
Dans la solitude douce, j'entends encore ta voix, je pars et je pars encore,
revoyant toutes ces routes et l'Ombrie qui me regarde, sonnante toscane
et le vin rosé, au goût
d'hiver si bizarre. |
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| 2003 | 823 |
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| mercredi
3 |
Je n'en finis plus de voir Paris et de comparer indécis cette idée, ces souvenirs et une Italie d'hiver qui me glace au souvenir. Je suis sorti ce soir, je suis allé encore m'asseoir à la terrasse d'un café de touristes et j'ai encore parlé anglais avec l'accent arabe pour garder des bribes en oreille de nos babils amoureux. Je me rappelle à peine les abords des Alpes, je ne me souviens plus que des lagunes faibles le long de Venise. J'y ai perdu un peu d'âme, je le sais et je prends la pose évanouie pour me sentir encore proche de la grande ville. Qu'est-ce que j'ai caché dans cette journée entière qui se dissimule sous un texte sans ride ? Qu'est-ce que je cache dans l'absence même de cette présence indécise. Et tu te souviendrais ? | |
| 2003 | 824 |
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| jeudi
4 |
Il me faut raconter mais je ne sais pas très bien par où commencer l'histoire légendaire du périple italien. Dois-je imaginer commencer par ce séjour à Fiuggi et ce matin dont je me souviens qu'au réveil j'avais atteint une qualité particulière de sanglot, que je me suis émerveillé de cette qualité là. Mais ce sont ces sanglots qui ont provoqué mon retour. L'éditeur me demande de lui envoyer quelques phrases, un plan, un chapitre et pourquoi pas une encyclopédie. Je ne sais que lui dire, Ce voyage italien est déjà un mythe et le mythe est fondateur des rêves adolescents qui inventent des histoires puissantes où rien n'est laissé au banal, jusqu'à la mort et aux courses nocturnes, quand les arbres fantômes s'écartent doucettement aux rencontres volées. Je suis invité à parler et je m'y rends doucement, cultivant un air sombre et je me fais briller les yeux avec un peu de citron pour dissimuler l'ennui. Et comment pourrais-je suivre ces jeux qui n'ont jamais été les miens et qui m'intéressent en fait si peu ? Je dois retrouver la nuit et un peu de sommeil. | |
| 2003 | 825 |
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| vendredi
5 |
Je
ne sais pas si je vais me souvenir longtemps du spectacle ahuri qui
nous a été proposé, ta voix sur le téléphone
plus tard, qui dit que le temps passe, que tu ne m'aimes plus tant, plus
tant que ça. Il
n'y avait pas de soleil sur Paris aujourd'hui. Tu devais revenir de là
où tu étais, tu devais rentrer, recommencer à surgir
dans mon espace bordé, l'effaroucher et partir, revenir te blottir
sans donner pour autant une promesse d'amour. Quand j'aurai accompli le
chemin de cette vie sans cesse, qui marche sur la tête des mots d'amour
sans connaître l'amour, que dirai-je de toi ? Quand je rentre
sur l'autoroute, assommé par toutes ces installations gavées,
que je regarde les panneaux de direction comme des signes indicateurs de
rien, que je me perdrais bien au bord du fleuve dans la contemplation
nauséeuse de la fête, quand
je reviens sans toi, que diras-tu de moi ? Je
vais dormir tôt, assailli d'images mauvaises, mélangées
d'effets sonores et d'images fractales, comme si l'imagination ne devait
jamais s'arrêter. |
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| 2003 | 826 |
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| samedi
6 |
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| 2003 | 827 |
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| dimanche
7 |
Je n'arrive pas à imaginer que la semaine prochaine sera indienne, indolemment indienne avec des saris et de l'épice odorante, de la douceur et des points rouges sur le front des femmes. Je suis à Paris, tellement à Paris, regardant les coins de rue comme des apparitions de toi, comme toi. Je suis revenu avec ce manque imbécile, et tout désir évanoui. Je suis revenu comme on revient dans un jeu vidéo, avec l'envie folle de te heurter, de t'embrasser et de mourir, enfoui finalement. Je me promène et je cache en dedans un peu de larmes. Je me promène dans la ville, impatient sans impatience, bougeant bougé et indécis. Tout à l'heure, dans une allure, des commissures des lèvres, le rapport particulier entre l'arrête du nez et l'implantation des cheveux, j'ai cru que je pourrais encore appeler en moi le souvenir de mon amour et puis, j'ai été emporté par le grand autisme de la ville les jours de vacances. Je ne marcherai plus sans toi. | |
| 2003 | 828 |
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| lundi
8 |
Le temps s'accélère en petites choses à faire, savoir si le ciel est bleu encore, s'il pourrait pleuvoir avant la fin de la journée. Je regarde les fleurs du bouquet qui se fanent à force, démesurément, d'être tristes. Tu es souvent comme elles, assaillies par les jours. Et la journée passe encore, sans souvenir que le bruit feutré de petites conversations téléphoniques, amusées par les crachottis des ondes magnétiques. Ce soir, j'irai dîner et glisser des confidences pour rire, pour faire rire, pour t'oublier et je dirai aussi que je voudrais pleurer. Je sais déjà qu'il y aura toute une nuit avec des réveils et la tête alourdie par l'alcool et qu'il y aura le tournis. | |
| 2003 | 829 |
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| mardi
9 |
Je la croyais indienne lorsque j'ai essayé de tester sur elle ma connaissance trop récente de la carte de l'Inde. Je la croyais indienne, elle est égyptienne d'une ville inconnue entre le Caire et Alexandrie, jouant avec les "r" comme on roucoule doucement, et les yeux noirs comme dans un film. Le bus faisait défiler Paris à contre jour. Nous avons parlé tout le trajet et j'ai à peine eu le temps de me rappeler les romans lus qui décrivent l'Égypte des années cinquante et du Roi Farouk, cet orient de cristal et de vermeil installé par les colonisateurs et qui nous fait toujours rêver. Je lui ai fait le plaisir de descendre à la station Pyramides, juste pour la faire rire un peu, et je me suis échappé, de profil, à peine lisible, déjà effacé par le temps et ma démarche tressautée la faisait rire. Mais le temps s'emmêle et je vais croire bientôt que je suis en Égypte. | |
| 2003 | 830 |
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| mercredi
10 |
Je
vais avec toi à l'aéroport, tu pars avant moi, vers les touffeurs
de Bagdad, pour des raisons qui doivent rester mystérieuses. Mais
sans doute est-ce encore un mensonge. Je
me rappelle les marches dans Bagdad, l'air si chaud qu'il devenait dense,
jamais poisseux, d'une sécheresse amicale, pur. C'est Bagdad
ensuite qui m'accompagne quand je rentre de l'aéroport, décomptant
avec bonheur les publicités. Tu t'envoles mais je
pars bientôt moi aussi et vers d'autres découvertes amusées.
Chez moi,
je
m'installe avec souplesse dans le bonheur tendre d'un sommeil qui viendrait
triste. Toujours pris,
cela de pris, prise sur rien, dors. |
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| 2003 | 831 |
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| jeudi
11 |
Je voudrais que ce soit déjà le jour du voyage. Je regarde et regarde encore les billets d'avion, sésames incertains de rizières et de bruit, de vaches sacrées indociles et ton corps près du mien pendant toutes ces journées et toutes ces nuits. Mais toi tu m'écris de Madrid, soudain dans le bonheur que la poste fonctionne, comme s'il fallait encore que tu me donnes du suspense, comme si je croyais encore à ta tendresse. Je te vois encore, juste avant le sommeil, dans tes yeux j'oublie la lumière blanche qui donne mal, qui éblouit et qui tonne sur la parole et la pensée. Je me rappelle ta peau, encore un peu de tes gestes, et je vais dormir. Cela est si amusant, le fantasme. | |
| 2003 | 832 |
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| vendredi
12 |
C'est le dernier jour avant le départ et j'ai encore reçu un message de toi, il faut toujours que tu te mesures, que tu mesures, que tu refuses de donner de l'amour. C'est le temps du printemps et que le souvenir revienne, désosse le souvenir même dans une marche vive, une danse, presqu'immense, comme les titans. Et si tes lèvres se tournaient vers moi un an plus tard, après, dans le secret du souvenir, quand tout le désir s'est étendu entre nous, laissant les corps pantois, dans une tétanie blanche ? Mais je pars demain et j'abandonne toutes les plaintes et tes yeux qui reviennent dans le sommeil, le refus de tes lèvres et tout cela qui ploie. | |
| 2003 | 833 |
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| samedi
13 |
Alors
je vais partir en Inde. Si
je rassemble tout ce que je sais de ce pays, cela ne fait presque rien.
Par exemple, je sais comment on dit "lentille" en Hindi : "dahl", une lentille
orange. J'arrive à New-Delhi, mais je ne sais même pas où
est la Old-Delhi. Elle n'existe peut être pas. les Allemands savent
que la ville est à 216m d'altitude et savent aussi quand il pleut
et quand il pleut moins, ou pas du tout. De toute façon, en ce moment,
il ne pleut pas. Dans
le soir qui tombe, je pleurerais bien mon oisiveté perdue. Je ne
sais pas ce qu'il paraît de tes douceurs et de tes adorables idées.
Je regarde un peu la ville, de l'hôtel Taj Mahal, je domine la ville,
je
pourrais être n'importe où. Je n'ai pas envie de sortir.
La rue vieillotte
derrière les vitres se pâme sous le soleil et s'attriste vite
ensuite. |
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| 2003 | 834 |
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| dimanche
14 |
Nous avons mis plus que les 20 minutes annoncées pour retourner à l'aéroport Indira Gandhi. J'imagine que nous repartons déjà pour la France, que toute cette attente, ces projets, ce n'était que pour passer quelques heures d'insomnie à l'hôtel Taj Mahal. L'avion a évité le territoire du Pakistan. Le pilote n' en a rien dit. Il y a des bruits de guerre. Je pourrais disparaître. Si je partais maintenant, je n'aurais vu l'Inde, un peu, que la nuit et les gens me sembleraient des ombres et le pays entier comme une ombre lui aussi. Alors je dois donner un peu de lumière à mes souvenirs. Il faudra bien raconter quelque chose. Je me souviens de ce foulard rouge que tu tenais de tes ancêtres. Tu me l'avais soudain enroulé autour du cou et j'avais senti la caresse de ta main. Le foulard rouge, un peu passé et qui doit supporter une brûlure de cigarettes qui date de je ne sais quand, le foulard un peu rêche qui n'était pas de la soie, même pas, qui se tend et se froisse aussi, oublié des temps anciens et des temps encore. | |
| 2003 | 835 |
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| lundi
15 |
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| 2003 | 836 |
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| mardi
16 |
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| 2003 | 837 |
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| mercredi
17 |
Je
suis à Badami. Je ne sais pas très bien où c'est.
Cette
histoire est dans ce lieu, inhabité et sans histoire, qui se dérobe
avant d'être pris. Ce sont les Franciscains de Goa qui m'on conduit
dans leur voiture anglaise. J'ai dormi, assommé par la chaleur.
Je me laisse traîner dans les rues, parcours sans grande envie les
gradins du fleuve. Je suis fatigué. J'ai faim. A l'entrée
du temple, deux pierres inégales, comme rosies par du très
vieux sang. Ce sont les pierres aux cochons, qui leur en interdisent l'accès.
J'hésite donc à entrer, déjà effrayé
des mythes de la métempsycose et j'ai le fou rire à cette
seule idée. Je trouve un peu de calme dans les grottes qui abritent
les dieux. Un bouddha sexué me fait un peu de l'oeil. Je
reste assis longtemps. Rien
ne dit rien qui aille, qui vaille, et l'angoisse qui monte et qui descend
qui essouffle et qui n'essouffle plus, qui dort et qui revient, qui revient
méchamment et qui dort. Je rejoins à la nuit l'hôtel
Badami Court. Les Franciscains sont partis, me laissant juste une prière
en flamand. Je m'essaierai à la dire plus tard. |
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| 2003 | 838 |
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| jeudi
18 |
Je
voulais aller à Bangalore, comme une fausse réminiscence
des lectures de Marguerite Duras, mais il n'y a jamais eu de vice consul
à Bangalore. Tu m'avais parlé d'une foule amusante, avec
des couleurs présentées pour se réjouir et du bruit
discordant et fou sans agressivité. Tu m'avais raconté aussi
les ordinateurs dans les bidonvilles et je voulais pouvoir t'envoyer un
message d'une de ces machines incrustées dans un mur de boue. Je
ne resterai pas à Bangalore, et je t'envoie des mots doux du hall
de l'hôtel Ashoka, gardant pour moi les mirages bigarrés des
rues de l'après-midi et des visages bruns qui méritaient
de sourire. Je
suis rentré au début de l'après-midi. Ce soir,
je dînerai seul.
Un journal français abandonné à l'hôtel confirme que la guerre avec le Pakistan se prépare. Je ne me doute de rien. Dans le soir, je regarde avec ébahissement les ponts et les travées immenses qui ont été construites pour que je puisse aller plus vite vers toi. Nous avons sans doute bien fait d'attendre toutes ces nouvelles routes pour risquer ces nouveaux rendez-vous nocturnes aux confins de la ville. Quand je rentre de la nuit, par deux fois, je m'accroche à l'invite grise d'un regard. |
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| 2003 | 839 |
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| vendredi
19 |
Il
m'était pénible de devoir continuer vers le sud. La seule
évocation de l'ancien palais des Maharadjahs, transformé
en hôtel, ne pouvait suffire à me jeter dans un bus pour rejoindre
Mysore. La
journée se passe bleue encore et le soir, je dois m'assommer pour
dormir. Je ne pense plus à toi. L'angoisse distille patiemment et
m'empoisonne jusque dans le sommeil trouble que je m'impose. Les processions
sont terminées depuis plusieurs mois et les éléphants
recouverts d'or ont sans aucun doute rangé leur carapace. J'ai cédé
à ton insistance. Tu
avais tant rêvé de voir Mysore qu'il fallait que je te raconte.
Mais que puis-je bien raconter ? Les boutiques où l'on voit sans
aucun éblouissement des répliques d'éléphants
mal dorés, la chambre du palais transformé en hôtel
où l'on peut suivre le cheminement de l'occidentalisation du goût
et le délicieux pain anglais, servi par un géant ganté,
à l'uniforme d'un blanc obsédant, le matin, quand le corps
est à peine réveillé et les yeux déjà
éblouis. Dehors, le
bruit n'a pas cessé. J'ai
entendu de la musique et je ne me suis pas ennuyé, pas tout de suite,
pas tout à fait, amusé d'être proche et lointain d'un
spectacle de chansons, moi qui ne vais jamais au spectacle. Je ne sais
plus ce qu'est le silence. |
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| samedi
20 |
Dans l'unique librairie française de Madras, j'ai trouvé un livre de Pier Paolo Pasolini : L'Odeur de l'Inde. Je regarde ton sourire et tes yeux, qui laissent et qui partent sans que tu ne t'en soucies. "Adieu Delhi. Le corps chargé de la douce pesanteur d'un plaisir, plaisir du long voyage qui nous attend, nous partons dans la fraîcheur aérienne du petit matin, les jardins baignés des rayons pâles du soleil, et les bungalows, les grandes avenues de la cité-ministère, de la cité ambassade, de la cité-cocktail." Je ne retournerai pas à Delhi. |
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| dimanche
21 |
Je
suis loin maintenant, décidé baroque à ne pas revenir
là, avant, sans sommeil et sans crise, à regarder bénir
les sens éteints. Pasolini visite l'Inde avec Moravia et Elsa
Morante juste quinze ans après l'indépendance du pays. Il
y promène la contradiction aiguisée de son errance, douce
avec les enfants perdus, les mendiants, frappé d'une foule qui aujourd'hui
aurait plus que doublé et de considérations politiques dures,
très loin de la bouillie bien pensante qui nous est servie. Son
écriture prend des risques, ceux de l'injustice, de l'emporte pièce,
de l'erreur et cependant, ce sont bien les pas de Pasolini que je voudrais
suivre, méchamment
encombré de conscience bourgeoise. La
journée était nuageuse et la nuit blanche, dans la fumée
et la musique de danse. |
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| lundi
22 |
Quittant
Madras, écoeuré de couleurs et du jaune dans la tête
pour jusqu'à la fin des jours, j'arrive à Hyderabad dans
cet état d'épuisement qui me prend sans que je sache toujours
pourquoi : une plus forte chaleur, trop de sollicitations. J'ai rêvé
cette nuit que mon téléphone sonnait de cette sonnerie que
j'ai attribué à tes appels et dès lors, j'ai pensé
que, de France, tu maudissais l'inutilité de ce voyage. Tu
te souviens lorsque nous nous sommes embrassés et que tu disais
que tu n'avais pas de désir. Quoi
qu'il en soit, c'est bien une affaire d'amour.
J'avais décidé de rester plusieurs jours à Hyderabad. Je pouvais t'y téléphoner facilement, je pouvais y faire réparer la voiture. Je peux y rêver tout le jour en marchant dans la ville, seul, à mesurer à chaque pas combien Pasolini tombe juste dans ses remarques et ne parvenant cependant pas à le suivre jusqu'au bout. J'ignore les mendiants, je refuse les services qui me sont proposés. J'aimerais rentrer vite, écrire ces quelques lignes et dormir. Heureusement, je suis à l'abri des festivités et j'espère ne pas être rattrapé. |
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| mardi
23 |
Je
ne sais pas ce que j'ai fait. J'ai enfin reçu mon ordre de route.
Je dois me rendre à Jabalpur et attendre. Attendre quoi, cependant,
que la guerre avec le Pakistan se déclenche, que le soleil meure
derrière des arbres rabougris, que j'aie enfin le talent et la force
de Pasolini, et sa mort aussi peut-être. Je m'arrêterai ce
soir à Nagpur, au milieu de la route et je verrai bien ensuite si
l'on me détourne de ce but incertain. Je quitte Hyderabad sans regret.
Le
Sud m'étouffe un peu. Je
me suis encore inventé une autre source d'attente, un autre fil
pour le funambule des sentiments. Je
veux aller voir enfin les palais de misère que tu m'avais décrits
et dormir aussi dans ces lits aux baldaquins soyeux qui gardent encore
ta mémoire, qui sait ? |
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| mercredi
24 |
Je retrouve à Nagpur les Frères dominicains. Je n'avais pas vraiment prévu que ce voyage indien serait aussi un voyage chrétien. Le séminaire Saint-Charles va m'accueillir. Je préfère cette solitude douce où le corps parchemine. J'en serai pour quelques prières faites en commun dans le réfectoire et un rappel benoît de l'épopée dominicaine en Inde. Nagpur, racontent les guides, c'est la porte du Livre de la jungle, celui où le petit d'homme découvre avec effroi qu'il peut aussi tuer, petite grenouille en os. Les touristes y viennent avec quelques images de dessin animé et la danse des singes en tête, après le repas du soir. Je vais attendre un peu dans cette ville où les touristes ne font que passer. Il faut bien encore s'animer un peu du décalage. Comme je t'aime trop. | |
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| jeudi
25 |
![]() C'est
une semaine tronquée qui s'annonce. Elle va aller vite et s'accélérer.
Jabalpur est la ville des étrangleurs de Kali. je ne sais pas ce
que cela veut dire mais je joue à être inquiet. Je repartirai
en train vers Bhopal, à la recherche de traces d'odeurs chimiques,
d'une tragédie... Étrangleurs de Kali et empoisonneurs de
Bhopal. L'Inde joue encore
avec la géographie. J'ai trouvé un hôtel qui ressemble
à une friche industrielle et je
m'attends à voir sortir des chambres des plasticiens énervés
et des acrobates joyeux. Quand
tu m'appelles, il est trop tard. Je ne vais pas te rejoindre, tu es trop
loin. La fatigue commence à s'estomper un peu. Le temps est
long avant de te rejoindre au Rajahstan. Je visite un temple ou deux, m'arrêtant
longuement devant le dôme bizarre du temple Pisan pour m'apercevoir
qu'il me rappelle juste le dôme des Galeries Lafayette, quand on
est sur la terrasse, tout en haut, les jours de beau temps. |
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| vendredi
26 |
Peu
après minuit, le 2 décembre 1984, la pression et la température
montent dangereusement dans un réservoir de méthylisocyanate
(MIC) de l'Entreprise Union Carbide à Bhopal (Inde État du
Madya Pradesh). Vers une heure du matin, la structure vibre puis explose,
laissant s'échapper une fumée blanchâtre. Au petit
matin, le nuage du terrible MIC s'est étendu sur une zone de 40
Km2 et voyage au gré des vents. Une trentaine de tonnes de méthylisocyanate,
composé volatil, inflammable et explosif, est libérée
dans l'atmosphère provoquant l'intoxication des populations se trouvant
sous le vent. Du fait du caractère nocturne de l'accident, la majorité
des victimes sont décédées dans leur sommeil, celles
sortant au dehors pour s'enfuir s'exposaient encore plus.
Je devais prendre contact avec un tour opérateur qui travaillait pour nous dans un des couloirs délabrés du palais de la Bégum Qudsia. Savait-elle qu'en arabe son nom signifie la sainte ou bien celle qui vient de Jérusalem ? Je l'ai cherché longtemps dans ce vieux palais, sans être vraiment certain de son apparence, changeante comme un Polaroïd un peu passé, vieilli déjà par la trop grande abondance de lumière indienne. J'ai encore reçu un message de toi, une enveloppe volumineuse qui m'apportait des livres et des calendriers, avec du retard, m'écris-tu, comme s'il avait fallu ce temps pour que tu viennes. Je suis parti ensuite vers les grottes rupestres et Bhopal m'a accompagné longtemps de sa rumeur, de cette idée d'empoisonnement. Qui, des pictogrammes ocres aurait pu imaginer toutes les tragédies à venir. J'entends gronder le Pakistan, j'entends l'Inde qui se cabre et toutes les peaux se crisper sous la peur, des cris et l'oubli du sourire des enfants. Rabâcher les vieux rythmes amoureux et reprendre encore les bréviaires pour bien vérifier qu'il y aura de la souffrance. |
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| samedi
27 |
Je reviens sans joie dans un pays sans joie, qui découvre doucement qu'il a cloné des monstres à force de surdité et de nonchalance. On apprendra sans doute bientôt que le clonage ne provoque pas le vieillissement prématuré et qu'il faudra supporter longtemps ces idées brunes et moches qui traînent et salissent les murs d'une tête si ridicule, d'une tête de massacre que l'on croyait vraiment oubliée. J'ai eu de la fièvre puis je n'en ai plus eu. Dans l'avion, je me rappelle tout ce que je dois savoir pour vivre de nouveau en France, à Paris, comme après un voyage un peu long on reprend les pièces de monnaie habituelles et qu'on les pousse dans le porte monnaie. J'énumère: j'ai eu de l'amour pour toi qui ne peut pas venir et me lance des messages d'apaisement que je retourne sans croire vraiment à ta lenteur, sans croire vraiment à cette histoire qui se noue et qui danse dans tes yeux quand je te vois, comme un succédané d'amour auquel tu ne voudrais pas croire. Je sais à peine qui tu es. Je n'en saurai jamais davantage et je sens la fatigue, déjà. | |
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| dimanche
28 |
Les
visites de circonstance sont revenues et reparties et c'est encore à
chaque fois l'idée de ton image qui revient et qui marche, qui doucement
s'efface, sans grande peine pourtant. Tout à l'heure, tu
étais derrière un pilier métallique et quand tu as
vu que je t'apercevais, tu as rejoint la sortie, en courant presque.
Mais je n'ai même plus
vraiment le coeur à faire semblant de croire à toi. Je
regarde la foule, je touche parfois une épaule et je
pense à toutes ces démarches qui se pressent devant nos yeux
pour nous demander de changer de chemin et de partir vers des yeux plus
aigus mais sans tendresse. J'oublie
encore un peu. Je dois repartir bientôt. |
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| lundi
29 |
Je
ne me rappelle plus vraiment ce que l'on peut faire de la nudité,
d'un peu de sueur qui vient et qui part. Et les
cartes du corps ne connaissent plus aucun chemin, qui racontent des
envies et un peu de douceur, une
idée d'exister un peu davantage. Tu
ne m'as jamais demandé ce que j'ai ressenti ce soir là, quand
tu as découvert ton corps. Dans le sommeil refroidi, je
me rappelle les draps sur nous et ton corps détendu. Je me souviens
aussi de ton sourire. Je sens encore un peu de grain de peau dans les
draps repliés, je sombre. |
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| mardi
30 |
Paris sonne, se tend à
l'extrême et longtemps on entend les sirènes, une
alerte un peu jouée, et la peur remplace parfois la peur de
la peur, et la sincérité
se voit dans quelques yeux et une ou deux voix bien placées.
Et puis je
ferme mes sens, je me rencogne, juste attentif à la gorge qui gratte,
aux poumons qui sifflent un peu et au nez qui coule sans relâche.
Ce printemps pourrait s'épuiser et épuiser toute joie, implacable,
isolement. Je
ne dois sortir que l'hiver. Dans
la soirée tranchée qui s'en suivra, il n'y aura plus que
le silence. Puis il y aura le mois de mai et le temps des paroles et
toute l'apathie qui me prend parfois à l'annonce
désoeuvrée de tant de temps encore.
![]() |
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| 851 |
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| vers le mois de mai |