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lundi
1er
C'était une blague, un ennui supplémentaire de premier avril, un poisson, une défaite et je ne retrouverai jamais Mathieu. Toutes ces pistes italiennes, ces notations coûteuses ne servent à rien. Toutes les pistes sont coupées : Samarcande, la Turquie et ses monastères vides, seule Venise a marqué son intérêt pour l'affaire, dans ses brumes et ses nuages doux, évaporés déjà. Venise me revient en tourbillon dès que je suis à Paris, la ville évanouie, longée sans cesse par ses lidos, une Italie qui n'en revient pas. Mais, dans la donne malencontreuse des cartes, j'ai eu la douleur d'avoir perdu ta présence et ta voix même qui fait défaut, Dans la tendresse des mots, tu ne reviens jamais, toi, comme une Venise engloutie, déchirée sous la danse comme une pirouette.
2003 822
mardi
2
dans une rue de MarseilleLa journée se passe de trottoirs en trottoirs et tu regardes les dates et tu regardes le vent. Je suis allé à l'église de Montmartre où je partais parfois te retrouver. Je ne peux pas cacher l'émotion de la prière qui est venue, les pleurs aussi, l'envie de me remettre, totalement, de me donner ou d'en finir. Est-ce cela aussi le souvenir de toi ? Puis le soir s'en mêle, se dessale et engloutit le temps de la prière. Il faut que je m'endorme, que j'aille vers une nuit qui sera inquiète. Dans la solitude douce, j'entends encore ta voix, je pars et je pars encore, revoyant toutes ces routes et l'Ombrie qui me regarde, sonnante toscane et le vin rosé, au goût d'hiver si bizarre.
2003 823
mercredi
3
Je n'en finis plus de voir Paris et de comparer indécis cette idée, ces souvenirs et une Italie d'hiver qui me glace au souvenir. Je suis sorti ce soir, je suis allé encore m'asseoir à la terrasse d'un café de touristes et j'ai encore parlé anglais avec l'accent arabe pour garder des bribes en oreille de nos babils amoureux. Je me rappelle à peine les abords des Alpes, je ne me souviens plus que des lagunes faibles le long de Venise. J'y ai perdu un peu d'âme, je le sais et je prends la pose évanouie pour me sentir encore proche de la grande ville. Qu'est-ce que j'ai caché dans cette journée entière qui se dissimule sous un texte sans ride ? Qu'est-ce que je cache dans l'absence même de cette présence indécise. Et tu te souviendrais ?
2003 824
jeudi
4
Il me faut raconter mais je ne sais pas très bien par où commencer l'histoire légendaire du périple italien. Dois-je imaginer commencer par ce séjour à Fiuggi et ce matin dont je me souviens qu'au réveil j'avais atteint une qualité particulière de sanglot, que je me suis émerveillé de cette qualité là. Mais ce sont ces sanglots qui ont provoqué mon retour. L'éditeur me demande de lui envoyer quelques phrases, un plan, un chapitre et pourquoi pas une encyclopédie. Je ne sais que lui dire, Ce voyage italien est déjà un mythe et le mythe est fondateur des rêves adolescents qui inventent des histoires puissantes où rien n'est laissé au banal, jusqu'à la mort et aux courses nocturnes, quand les arbres fantômes s'écartent doucettement aux rencontres volées. Je suis invité à parler et je m'y rends doucement, cultivant un air sombre et je me fais briller les yeux avec un peu de citron pour dissimuler l'ennui. Et comment pourrais-je suivre ces jeux qui n'ont jamais été les miens et qui m'intéressent en fait si peu ? Je dois retrouver la nuit et un peu de sommeil.
2003 825
vendredi
5
zig zagJe ne sais pas si je vais me souvenir longtemps du spectacle ahuri qui nous a été proposé, ta voix sur le téléphone plus tard, qui dit que le temps passe, que tu ne m'aimes plus tant, plus tant que ça. Il n'y avait pas de soleil sur Paris aujourd'hui. Tu devais revenir de là où tu étais, tu devais rentrer, recommencer à surgir dans mon espace bordé, l'effaroucher et partir, revenir te blottir sans donner pour autant une promesse d'amour. Quand j'aurai accompli le chemin de cette vie sans cesse, qui marche sur la tête des mots d'amour sans connaître l'amour, que dirai-je de toi ? Quand je rentre sur l'autoroute, assommé par toutes ces installations gavées, que je regarde les panneaux de direction comme des signes indicateurs de rien, que je me perdrais bien au bord du fleuve dans la contemplation nauséeuse de la fête, quand je reviens sans toi, que diras-tu de moi ? Je vais dormir tôt, assailli d'images mauvaises, mélangées d'effets sonores et d'images fractales, comme si l'imagination ne devait jamais s'arrêter.
2003 826
samedi
6
Je suis allé dans Paris allégé par un début de printemps, l'idée même d'une fête, chercher les visas pour l'Inde et toutes les vaccinations. Je me prépare à plus de poussière, à toi qui danses doucement dans la lumière. Ton image. Tu penses que je suis las de ton absence et tu restes dans l'absence, tu me dis que tu ne m'aimes pas, pas vraiment, pas comme ça, pas comme je voudrais, que tu ne peux pas et je t'aime. Et puis le temps a passé, le soleil a décru et tous les gens occupés ont peu à peu changé d'activités molles. La journée s'est dirigée doucement vers le dîner que j'ai pris seul au café Beaubourg en faisant bien attention de manger proprement et de lire des magazines culturels en tentant d'écouter tout en les oubliant les conversations un peu bruyantes de mes voisins. C'est dans le soir, le froid retrouvé, le paquebot moderne démesuré, avec le brin de solitude qui fait regretter de ne pas avoir d'écharpe.
2003 827
dimanche
7
Je n'arrive pas à imaginer que la semaine prochaine sera indienne, indolemment indienne avec des saris et de l'épice odorante, de la douceur et des points rouges sur le front des femmes. Je suis à Paris, tellement à Paris, regardant les coins de rue comme des apparitions de toi, comme toi. Je suis revenu avec ce manque imbécile, et tout désir évanoui. Je suis revenu comme on revient dans un jeu vidéo, avec l'envie folle de te heurter, de t'embrasser et de mourir, enfoui finalement. Je me promène et je cache en dedans un peu de larmes. Je me promène dans la ville, impatient sans impatience, bougeant bougé et indécis. Tout à l'heure, dans une allure, des commissures des lèvres, le rapport particulier entre l'arrête du nez et l'implantation des cheveux, j'ai cru que je pourrais encore appeler en moi le souvenir de mon amour et puis, j'ai été emporté par le grand autisme de la ville les jours de vacances. Je ne marcherai plus sans toi.
2003 828
lundi
8
Le temps s'accélère en petites choses à faire, savoir si le ciel est bleu encore, s'il pourrait pleuvoir avant la fin de la journée. Je regarde les fleurs du bouquet qui se fanent à force, démesurément, d'être tristes. Tu es souvent comme elles, assaillies par les jours. Et la journée passe encore, sans souvenir que le bruit feutré de petites conversations téléphoniques, amusées par les crachottis des ondes magnétiques. Ce soir, j'irai dîner et glisser des confidences pour rire, pour faire rire, pour t'oublier et je dirai aussi que je voudrais pleurer. Je sais déjà qu'il y aura toute une nuit avec des réveils et la tête alourdie par l'alcool et qu'il y aura le tournis.
2003 829
mardi
9
Je la croyais indienne lorsque j'ai essayé de tester sur elle ma connaissance trop récente de la carte de l'Inde. Je la croyais indienne, elle est égyptienne d'une ville inconnue entre le Caire et Alexandrie, jouant avec les "r" comme on roucoule doucement, et les yeux noirs comme dans un film. Le bus faisait défiler Paris à contre jour. Nous avons parlé tout le trajet et j'ai à peine eu le temps de me rappeler les romans lus qui décrivent l'Égypte des années cinquante et du Roi Farouk, cet orient de cristal et de vermeil installé par les colonisateurs et qui nous fait toujours rêver. Je lui ai fait le plaisir de descendre à la station Pyramides, juste pour la faire rire un peu, et je me suis échappé, de profil, à peine lisible, déjà effacé par le temps et ma démarche tressautée la faisait rire. Mais le temps s'emmêle et je vais croire bientôt que je suis en Égypte.
2003 830
mercredi
10
encore la vieille histoire des départsJe vais avec toi à l'aéroport, tu pars avant moi, vers les touffeurs de Bagdad, pour des raisons qui doivent rester mystérieuses. Mais sans doute est-ce encore un mensonge. Je me rappelle les marches dans Bagdad, l'air si chaud qu'il devenait dense, jamais poisseux, d'une sécheresse amicale, pur. C'est Bagdad ensuite qui m'accompagne quand je rentre de l'aéroport, décomptant avec bonheur les publicités. Tu t'envoles mais je pars bientôt moi aussi et vers d'autres découvertes amusées. Chez moi, je m'installe avec souplesse dans le bonheur tendre d'un sommeil qui viendrait triste. Toujours pris, cela de pris, prise sur rien, dors.
2003 831
jeudi
11
Je voudrais que ce soit déjà le jour du voyage. Je regarde et regarde encore les billets d'avion, sésames incertains de rizières et de bruit, de vaches sacrées indociles et ton corps près du mien pendant toutes ces journées et toutes ces nuits. Mais toi tu m'écris de Madrid, soudain dans le bonheur que la poste fonctionne, comme s'il fallait encore que tu me donnes du suspense, comme si je croyais encore à ta tendresse. Je te vois encore, juste avant le sommeil, dans tes yeux j'oublie la lumière blanche qui donne mal, qui éblouit et qui tonne sur la parole et la pensée. Je me rappelle ta peau, encore un peu de tes gestes, et je vais dormir. Cela est si amusant, le fantasme.
2003 832
vendredi
12
C'est le dernier jour avant le départ et j'ai encore reçu un message de toi, il faut toujours que tu te mesures, que tu mesures, que tu refuses de donner de l'amour. C'est le temps du printemps et que le souvenir revienne, désosse le souvenir même dans une marche vive, une danse, presqu'immense, comme les titans. Et si tes lèvres se tournaient vers moi un an plus tard, après, dans le secret du souvenir, quand tout le désir s'est étendu entre nous, laissant les corps pantois, dans une tétanie blanche ? Mais je pars demain et j'abandonne toutes les plaintes et tes yeux qui reviennent dans le sommeil, le refus de tes lèvres et tout cela qui ploie.
2003 833
samedi
13
Pas vraiment le temps d'aller à la piscineAlors je vais partir en Inde. Si je rassemble tout ce que je sais de ce pays, cela ne fait presque rien. Par exemple, je sais comment on dit "lentille" en Hindi : "dahl", une lentille orange. J'arrive à New-Delhi, mais je ne sais même pas où est la Old-Delhi. Elle n'existe peut être pas. les Allemands savent que la ville est à 216m d'altitude et savent aussi quand il pleut et quand il pleut moins, ou pas du tout. De toute façon, en ce moment, il ne pleut pas. Dans le soir qui tombe, je pleurerais bien mon oisiveté perdue. Je ne sais pas ce qu'il paraît de tes douceurs et de tes adorables idées. Je regarde un peu la ville, de l'hôtel Taj Mahal, je domine la ville, je pourrais être n'importe où. Je n'ai pas envie de sortir. La rue vieillotte derrière les vitres se pâme sous le soleil et s'attriste vite ensuite.
2003 834
dimanche
14
Nous avons mis plus que les 20 minutes annoncées pour retourner à l'aéroport Indira Gandhi. J'imagine que nous repartons déjà pour la France, que toute cette attente, ces projets, ce n'était que pour passer quelques heures d'insomnie à l'hôtel Taj Mahal. L'avion a évité le territoire du Pakistan. Le pilote n' en a rien dit. Il y a des bruits de guerre. Je pourrais disparaître. Si je partais maintenant, je n'aurais vu l'Inde, un peu, que la nuit et les gens me sembleraient des ombres et le pays entier comme une ombre lui aussi. Alors je dois donner un peu de lumière à mes souvenirs. Il faudra bien raconter quelque chose. Je me souviens de ce foulard rouge que tu tenais de tes ancêtres. Tu me l'avais soudain enroulé autour du cou et j'avais senti la caresse de ta main. Le foulard rouge, un peu passé et qui doit supporter une brûlure de cigarettes qui date de je ne sais quand, le foulard un peu rêche qui n'était pas de la soie, même pas, qui se tend et se froisse aussi, oublié des temps anciens et des temps encore.
2003 835
lundi
15
on n'en sait rien, à quoi ça sertC'est un petit bric à brac indien qui s'impose peu à peu au gré des promenades, quelques objets éparpillés pour tromper la mémoire et laisser penser que je ne suis jamais allé en Inde, préférant une vitrine ou deux aux odeurs de Bombay, le soir, sur Marine Drive. Pourtant je vois un peu la mer, le luxe est à ma droite et les tours du silence un peu plus loin offrent une métaphore choisie de la mort. J'ai laissé les nuages passer au dessus du toit. J'ai regardé leur flux et vu baisser le jour dans le calme grandissant d'une solitude choisie. Le temps se perd un peu et je suis dans un pays de science fiction ou dans le passé, bien avant dans l'histoire, selon que je choisis le calendrier vikramajit ou celui nommé Saka qui indique 1923. Et c'est alors une avalanche de vêtements coloniaux de grosse toile, précédés des barrissements des éléphants sacrés de la Reine. Bombay s'échappe encore. L'Inde est triste cependant, elle est belle et sale, triste et sépia. Je n'aurais pas pu choisir une ambiance plus détruite et malencontreuse
2003 836
mardi
16
un dispositif sophistiquéJe croyais aller à Goa au Printemps, juste pour les plages et le vin goanais servi à grandes rasades dans les restaurants de la plage de Canangute. A peine arrivé, j'étais entraîné à la messe dans l'église de la vieille Goa où repose Saint François Xavier. Je me suis presque trompé de destination et l'église décorée d'azulejos m'emmène au Brésil et j'entends déjà le rythme d'une musique nocturne. Je me joins pour la prière à un groupe de franciscains qui vient de Belgique. Leurs psaumes m'entraînent et je les suis dans la nuit au long d'une promenade pieuse d'église baroque en église baroque, jusqu'au matin. Nous avons donc continué notre jeu de touriste désoeuvré, allant ici et là boire des cafés forts et épais. C'est sur la plage, pas très loin, la plus proche, celle de Gaspar Dias, que je retrouve le sommeil et la journée se passe ainsi, toujours au Brésil indien, sans que je sache mieux qu'à Delhi ou à Bombay où je suis vraiment. La lumière demeure pâle, entre soleil et pluie, les nuées ne se dissipent pas, pour dire que l'automne pourrait demain être là.
2003 837
mercredi
17
Je suis à Badami. Je ne sais pas très bien où c'est. Cette histoire est dans ce lieu, inhabité et sans histoire, qui se dérobe avant d'être pris. Ce sont les Franciscains de Goa qui m'on conduit dans leur voiture anglaise. J'ai dormi, assommé par la chaleur. Je me laisse traîner dans les rues, parcours sans grande envie les gradins du fleuve. Je suis fatigué. J'ai faim. A l'entrée du temple, deux pierres inégales, comme rosies par du très vieux sang. Ce sont les pierres aux cochons, qui leur en interdisent l'accès. J'hésite donc à entrer, déjà effrayé des mythes de la métempsycose et j'ai le fou rire à cette seule idée. Je trouve un peu de calme dans les grottes qui abritent les dieux. Un bouddha sexué me fait un peu de l'oeil. Je reste assis longtemps. Rien ne dit rien qui aille, qui vaille, et l'angoisse qui monte et qui descend qui essouffle et qui n'essouffle plus, qui dort et qui revient, qui revient méchamment et qui dort. Je rejoins à la nuit l'hôtel Badami Court. Les Franciscains sont partis, me laissant juste une prière en flamand. Je m'essaierai à la dire plus tard.
2003 838
jeudi
18
Je voulais aller à Bangalore, comme une fausse réminiscence des lectures de Marguerite Duras, mais il n'y a jamais eu de vice consul à Bangalore. Tu m'avais parlé d'une foule amusante, avec des couleurs présentées pour se réjouir et du bruit discordant et fou sans agressivité. Tu m'avais raconté aussi les ordinateurs dans les bidonvilles et je voulais pouvoir t'envoyer un message d'une de ces machines incrustées dans un mur de boue. Je ne resterai pas à Bangalore, et je t'envoie des mots doux du hall de l'hôtel Ashoka, gardant pour moi les mirages bigarrés des rues de l'après-midi et des visages bruns qui méritaient de sourire. Je suis rentré au début de l'après-midi. Ce soir, je dînerai seul.
Un journal français abandonné à l'hôtel confirme que la guerre avec le Pakistan se prépare. Je ne me doute de rien. Dans le soir, je regarde avec ébahissement les ponts et les travées immenses qui ont été construites pour que je puisse aller plus vite vers toi. Nous avons sans doute bien fait d'attendre toutes ces nouvelles routes pour risquer ces nouveaux rendez-vous nocturnes aux confins de la ville. Quand je rentre de la nuit, par deux fois, je m'accroche à l'invite grise d'un regard.
2003 839
vendredi
19
T'es piqué ?Il m'était pénible de devoir continuer vers le sud. La seule évocation de l'ancien palais des Maharadjahs, transformé en hôtel, ne pouvait suffire à me jeter dans un bus pour rejoindre Mysore. La journée se passe bleue encore et le soir, je dois m'assommer pour dormir. Je ne pense plus à toi. L'angoisse distille patiemment et m'empoisonne jusque dans le sommeil trouble que je m'impose. Les processions sont terminées depuis plusieurs mois et les éléphants recouverts d'or ont sans aucun doute rangé leur carapace. J'ai cédé à ton insistance. Tu avais tant rêvé de voir Mysore qu'il fallait que je te raconte. Mais que puis-je bien raconter ? Les boutiques où l'on voit sans aucun éblouissement des répliques d'éléphants mal dorés, la chambre du palais transformé en hôtel où l'on peut suivre le cheminement de l'occidentalisation du goût et le délicieux pain anglais, servi par un géant ganté, à l'uniforme d'un blanc obsédant, le matin, quand le corps est à peine réveillé et les yeux déjà éblouis. Dehors, le bruit n'a pas cessé. J'ai entendu de la musique et je ne me suis pas ennuyé, pas tout de suite, pas tout à fait, amusé d'être proche et lointain d'un spectacle de chansons, moi qui ne vais jamais au spectacle. Je ne sais plus ce qu'est le silence. 
840
samedi
20
tout fauxJ'ai gagné assez difficilement Madras, m'imaginant une ville entièrement recouverte de foulards bariolés et des promenades les yeux bandés, juste apercevant quelques lueurs chaudes. Je retrouve le christianisme et cette fois c'est Saint Thomas qui y aurait perdu la vie. Je ne serai pas comme lui. Je ne le croirai pas, et je n'irai pas me promener sur Mount road. Je n'ai plus de sentiments, je n'ai plus de sexe, je t'exténue enfin je crois dans une agitation travailleuse qui ne présage rien. Pourquoi le souvenir de ta peau me manque-t-il toujours ?
Dans l'unique librairie française de Madras, j'ai trouvé un livre de Pier Paolo Pasolini : L'Odeur de l'Inde. Je regarde ton sourire et tes yeux, qui laissent et qui partent sans que tu ne t'en soucies. "Adieu Delhi. Le corps chargé de la douce pesanteur d'un plaisir, plaisir du long voyage qui nous attend, nous partons dans la fraîcheur aérienne du petit matin, les jardins baignés des rayons pâles du soleil, et les bungalows, les grandes avenues de la cité-ministère, de la cité ambassade, de la cité-cocktail." Je ne retournerai pas à Delhi.
841
dimanche
21
Je suis loin maintenant, décidé baroque à ne pas revenir là, avant, sans sommeil et sans crise, à regarder bénir les sens éteints. Pasolini visite l'Inde avec Moravia et Elsa Morante juste quinze ans après l'indépendance du pays. Il y promène la contradiction aiguisée de son errance, douce avec les enfants perdus, les mendiants, frappé d'une foule qui aujourd'hui aurait plus que doublé et de considérations politiques dures, très loin de la bouillie bien pensante qui nous est servie. Son écriture prend des risques, ceux de l'injustice, de l'emporte pièce, de l'erreur et cependant, ce sont bien les pas de Pasolini que je voudrais suivre, méchamment encombré de conscience bourgeoise. La journée était nuageuse et la nuit blanche, dans la fumée et la musique de danse.
842
lundi
22
Quittant Madras, écoeuré de couleurs et du jaune dans la tête pour jusqu'à la fin des jours, j'arrive à Hyderabad dans cet état d'épuisement qui me prend sans que je sache toujours pourquoi : une plus forte chaleur, trop de sollicitations. J'ai rêvé cette nuit que mon téléphone sonnait de cette sonnerie que j'ai attribué à tes appels et dès lors, j'ai pensé que, de France, tu maudissais l'inutilité de ce voyage. Tu te souviens lorsque nous nous sommes embrassés et que tu disais que tu n'avais pas de désir. Quoi qu'il en soit, c'est bien une affaire d'amour.

Hyderabad : l'alliance des lettres qui composent le mot me laisse imaginer qu'il y aura trop de quelque chose, de tout. Une hystérie humide, une mousson dégingandée. J'ai pris le Madras Express et le seul nom suffit à toute évocation. Hyderabad sera l'étape proustienne des noms de lieux. Hyderabad évoque l'Inde classique, quand, dans un orient baigné, l'Inde et la Turquie se confondaient à l'occident dans une débauche de contes et de nouvelles manières. 
Je voulais me promener vers les tombes des rois de Golconde, remettant dans mes yeux, sur la pierre et le stuc, les faïences bleues qui ont été volées.

J'avais décidé de rester plusieurs jours à Hyderabad. Je pouvais t'y téléphoner facilement, je pouvais y faire réparer la voiture. Je peux y rêver tout le jour en marchant dans la ville, seul, à mesurer à chaque pas combien Pasolini tombe juste dans ses remarques et ne parvenant cependant pas à le suivre jusqu'au bout. J'ignore les mendiants, je refuse les services qui me sont proposés. J'aimerais rentrer vite, écrire ces quelques lignes et dormir. Heureusement, je suis à l'abri des festivités et j'espère ne pas être rattrapé.

843
mardi
23
Je ne sais pas ce que j'ai fait. J'ai enfin reçu mon ordre de route. Je dois me rendre à Jabalpur et attendre. Attendre quoi, cependant, que la guerre avec le Pakistan se déclenche, que le soleil meure derrière des arbres rabougris, que j'aie enfin le talent et la force de Pasolini, et sa mort aussi peut-être. Je m'arrêterai ce soir à Nagpur, au milieu de la route et je verrai bien ensuite si l'on me détourne de ce but incertain. Je quitte Hyderabad sans regret. Le Sud m'étouffe un peu. Je me suis encore inventé une autre source d'attente, un autre fil pour le funambule des sentiments. Je veux aller voir enfin les palais de misère que tu m'avais décrits et dormir aussi dans ces lits aux baldaquins soyeux qui gardent encore ta mémoire, qui sait ?
844
mercredi
24
Je retrouve à Nagpur les Frères dominicains. Je n'avais pas vraiment prévu que ce voyage indien serait aussi un voyage chrétien. Le séminaire Saint-Charles va m'accueillir. Je préfère cette solitude douce où le corps parchemine. J'en serai pour quelques prières faites en commun dans le réfectoire et un rappel benoît de l'épopée dominicaine en Inde. Nagpur, racontent les guides, c'est la porte du Livre de la jungle, celui où le petit d'homme découvre avec effroi qu'il peut aussi tuer, petite grenouille en os. Les touristes y viennent avec quelques images de dessin animé et la danse des singes en tête, après le repas du soir. Je vais attendre un peu dans cette ville où les touristes ne font que passer. Il faut bien encore s'animer un peu du décalage. Comme je t'aime trop.
845
jeudi
25
C'est une semaine tronquée qui s'annonce. Elle va aller vite et s'accélérer. Jabalpur est la ville des étrangleurs de Kali. je ne sais pas ce que cela veut dire mais je joue à être inquiet. Je repartirai en train vers Bhopal, à la recherche de traces d'odeurs chimiques, d'une tragédie... Étrangleurs de Kali et empoisonneurs de Bhopal. L'Inde joue encore avec la géographie. J'ai trouvé un hôtel qui ressemble à une friche industrielle et je m'attends à voir sortir des chambres des plasticiens énervés et des acrobates joyeux. Quand tu m'appelles, il est trop tard. Je ne vais pas te rejoindre, tu es trop loin. La fatigue commence à s'estomper un peu. Le temps est long avant de te rejoindre au Rajahstan. Je visite un temple ou deux, m'arrêtant longuement devant le dôme bizarre du temple Pisan pour m'apercevoir qu'il me rappelle juste le dôme des Galeries Lafayette, quand on est sur la terrasse, tout en haut, les jours de beau temps.
846
vendredi
26
comme des dessinsPeu après minuit, le 2 décembre 1984, la pression et la température montent dangereusement dans un réservoir de méthylisocyanate (MIC) de l'Entreprise Union Carbide à Bhopal (Inde État du Madya Pradesh). Vers une heure du matin, la structure vibre puis explose, laissant s'échapper une fumée blanchâtre. Au petit matin, le nuage du terrible MIC s'est étendu sur une zone de 40 Km2 et voyage au gré des vents. Une trentaine de tonnes de méthylisocyanate, composé volatil, inflammable et explosif, est libérée dans l'atmosphère provoquant l'intoxication des populations se trouvant sous le vent. Du fait du caractère nocturne de l'accident, la majorité des victimes sont décédées dans leur sommeil, celles sortant au dehors pour s'enfuir s'exposaient encore plus.
Je devais prendre contact avec un tour opérateur qui travaillait pour nous dans un des couloirs délabrés du palais de la Bégum Qudsia. Savait-elle qu'en arabe son nom signifie la sainte ou bien celle qui vient de Jérusalem ? Je l'ai cherché longtemps dans ce vieux palais, sans être vraiment certain de son apparence, changeante comme un Polaroïd un peu passé, vieilli déjà par la trop grande abondance de lumière indienne. J'ai encore reçu un message de toi, une enveloppe volumineuse qui m'apportait des livres et des calendriers, avec du retard, m'écris-tu, comme s'il avait fallu ce temps pour que tu viennes. Je suis parti ensuite vers les grottes rupestres et Bhopal m'a accompagné longtemps de sa rumeur, de cette idée d'empoisonnement. Qui, des pictogrammes ocres aurait pu imaginer toutes les tragédies à venir. J'entends gronder le Pakistan, j'entends l'Inde qui se cabre et toutes les peaux se crisper sous la peur, des cris et l'oubli du sourire des enfants. Rabâcher les vieux rythmes amoureux et reprendre encore les bréviaires pour bien vérifier qu'il y aura de la souffrance.
847
samedi
27
Je reviens sans joie dans un pays sans joie, qui découvre doucement qu'il a cloné des monstres à force de surdité et de nonchalance. On apprendra sans doute bientôt que le clonage ne provoque pas le vieillissement prématuré et qu'il faudra supporter longtemps ces idées brunes et moches qui traînent et salissent les murs d'une tête si ridicule, d'une tête de massacre que l'on croyait vraiment oubliée. J'ai eu de la fièvre puis je n'en ai plus eu. Dans l'avion, je me rappelle tout ce que je dois savoir pour vivre de nouveau en France, à Paris, comme après un voyage un peu long on reprend les pièces de monnaie habituelles et qu'on les pousse dans le porte monnaie. J'énumère: j'ai eu de l'amour pour toi qui ne peut pas venir et me lance des messages d'apaisement que je retourne sans croire vraiment à ta lenteur, sans croire vraiment à cette histoire qui se noue et qui danse dans tes yeux quand je te vois, comme un succédané d'amour auquel tu ne voudrais pas croire. Je sais à peine qui tu es. Je n'en saurai jamais davantage et je sens la fatigue, déjà.
848
dimanche
28
siLes visites de circonstance sont revenues et reparties et c'est encore à chaque fois l'idée de ton image qui revient et qui marche, qui doucement s'efface, sans grande peine pourtant. Tout à l'heure, tu étais derrière un pilier métallique et quand tu as vu que je t'apercevais, tu as rejoint la sortie, en courant presque. Mais je n'ai même plus vraiment le coeur à faire semblant de croire à toi. Je regarde la foule, je touche parfois une épaule et je pense à toutes ces démarches qui se pressent devant nos yeux pour nous demander de changer de chemin et de partir vers des yeux plus aigus mais sans tendresse. J'oublie encore un peu. Je dois repartir bientôt.
849
lundi
29
encore rienJe ne me rappelle plus vraiment ce que l'on peut faire de la nudité, d'un peu de sueur qui vient et qui part. Et les cartes du corps ne connaissent plus aucun chemin, qui racontent des envies et un peu de douceur, une idée d'exister un peu davantage. Tu ne m'as jamais demandé ce que j'ai ressenti ce soir là, quand tu as découvert ton corps. Dans le sommeil refroidi, je me rappelle les draps sur nous et ton corps détendu. Je me souviens aussi de ton sourire. Je sens encore un peu de grain de peau dans les draps repliés, je sombre.
850
mardi
30
Paris sonne, se tend à  l'extrême et longtemps on entend les sirènes, une alerte un peu jouée, et la peur remplace parfois la peur de la peur, et la sincérité se voit dans quelques yeux et une ou deux voix bien placées. Et puis je ferme mes sens, je me rencogne, juste attentif à la gorge qui gratte, aux poumons qui sifflent un peu et au nez qui coule sans relâche. Ce printemps pourrait s'épuiser et épuiser toute joie, implacable, isolement. Je ne dois sortir que l'hiver. Dans la soirée tranchée qui s'en suivra, il n'y aura plus que le silence. Puis il y aura le mois de mai et le temps des paroles et toute l'apathie qui me prend parfois à l'annonce désoeuvrée de tant de temps encore.
in the fload
851
vers le mois de mai