| 2002 |
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Vers
2001
- 2000 - |
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calendrier
général |
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février
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avril
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août
septembre
octobre
novembre
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- 19 - 20 - 21
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22
- 23 - 24 - 25
- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 - 31
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dimanche
1er |
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Le
soir, les rues disent que l'année se termine, que la grande boucle
des saisons se referme sur mon cou, avec le froid qui vient et un froid
encore plus grand. Je regarde à mes pieds et alors, dans
le soir, toutes les promenades pourraient se ressembler. Je
regarde à mes pieds, louvoyant avec les souvenirs, Ispica
ne me dira rien de plus, que ces pieds qui marchent vers le nord, qui
s'amusent l'un avec l'autre à se rencontrer à peine, qui
s'ignorent parfois dans leur promenade incessante et je ris. |
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1066 |
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lundi
2 |
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J'ai
pris un petit appartement à Avola pour fêter décembre,
pas très loin du portail qui ouvre sur la mer. Je m'y endors tôt,
sans bien savoir pourquoi. Je
me réveille, il fait froid et je n'ai rien fait pour rendre le début
de la journée plus chaud ou plus confortable, plus doux, plus douillet,
plus tendre aussi car j'aurais tant besoin de tendresse. Les voyages
en donnent peu, accéléré de vie, la
tendresse n'est pas rapide. Je
tremble un peu, le froid gagne mon corps, qui ne s'entend plus bien avec
cet appartement, qui se cogne, qui s'enrhume, qui dérape et pense
à sortir sans vraiment décider une destination plausible,
sinon partir plus loin, quitter l'île bientôt, arrêter
ce voyage qui peine. |
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1067 |
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mardi
3 |
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Je
remonte doucement vers le nord. A Priolo Gargallo, je me suis arrêté
juste pour le bruit de gargouillis de la ville quand je le prononce en
essayant d'imiter un mauvais accent italien. Je
me suis levé tôt, doucement, en prenant tout le temps qu'il
fallait pour se lever tôt, pour dégourdir les muscles un par
un, ou presque, je ne sais pas bien. Je bois un peu d'orange des vergers
siciliens, les fruits conservés au frais comme en orient. Je
bois un peu de jus d'orange, comme
on le fait les matins doux dans les films de télévision.
La douche du bungalow est
chaude, elle brûle presque, magique sur la nuque et la détente
qu'elle apporte me fait pleurer d'un sanglot brusque, comme toujours. C'est
le moment du café alors et je crois même que je pourrais reprendre
une cigarette blonde. Je
me rappelle les premiers mots écrits de ce voyage. Et
je pousse encore le texte un an après, presque, les
mots de ce carnet de voyage, désolé
qu'il n'aille pas encore plus loin, déçu presque de sa brièveté
molle. Je voudrais maintenant qu'il coupe, qu'il détale devant moi
pour ne pas recevoir ce coup là, et puis encore un pour faire bonne
mesure, des mots et des lettres pour avancer encore. Comment pourrai-je
plus tard penser au voyage ? |
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1068 |
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mercredi
4 |
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Je
pars tôt dans le froid pour aller voir juste d'un peu plus près
le volcan célèbre. J'ai
décidé ainsi de partir tôt et le froid me prend, dans
la danse et dans le temps, près du coeur de la terre qui reconnaît
le mien. C'est
comme aller à l'école quand il fait froid. Les pensées
ne s'en émeuvent pas et je reste étranger au volcan qui
s'agiterait là, juvénile. Après,
je rentre, je remarque qu'il ne fait pas si froid. J'ai peut-être
réchauffé l'Etna à mon contact et il
faudra bientôt balayer toutes les cendres de toutes ces histoires
déchues. Je
voudrais voir la mer, regarder la montagne depuis la mer. Mais
le sommeil me gagne plus vite que l'idée d'une promenade, d'une
vacance douce sur les bords du fleuve, d'une ballade, comme une chanson
qui n'aurait pas de refrain et que l'on ne pourrait donc jamais se rappeler.
Après le texte élargit le temps. On y voit des plages molles
de farniente alors que seule l'écriture marque cette pause dans
le cours sans arrêt. Les
mots prennent doucement la place de la mer, puis le sommeil les efface
peu à peu. |
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1069 |
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jeudi
5 |
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Taormina
prévient que l'on risque dans ses rues d'être emporté
par une machinerie hydraulique et
l'écume des jours appelle l'écume de l'eau, le peu de soleil
demande le soleil, la
chaleur de l'Etna ne demande rien, elle s'expose,
l'exige
douloureusement. Mais le panneau m'intrigue et je me retourne tous
les trois pas pour vérifier qu'une vague ne vient pas recouvrir
vite mes pas. Toute
l'inquiétude pointe, désormais, elle s'infiltre, elle échafaude
des plans pour rester toute la nuit et le jour, et tout ce temps donné
à cette peur, comme on rampe et je
voudrais un jour voir la vague qui vient, je la verrai un jour. |
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1070 |
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vendredi
6 |
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C'est
aujourd'hui le dernier jour sicilien, l'avant dernier peut-être,
à Roccalumera, je ne sais pas encore. On craint un ras de marée,
les volcans s'agitent trop et les balais de cendre sont accrochés
au porche des maisons. En Sicile, j'aurai toujours
cette impression de jouer dans le film magique des années de fin
de siècle, dans le film magique des années de début
de temps. Et le début
du temps rejoint la fin des temps, cataclysme
annoncé. Je
me promène le long de la dernière baie, jouant gentiment
avec le paysage magnifique. Mais
c'est une fausse promenade, je fais semblant, ce sont les jambes qui marchent.
Je ne me promène pas vraiment et Lisbonne recouvre la Sicile dans
un appel imbécile que je ne contiens pourtant pas. |
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1071 |
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samedi
7 |
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Je
vais raconter autre chose que ce qui s'est passé, placer le mensonge
au coeur de cette journée, la vivre à distance, petit à
petit, comme si elle existait vraiment, en essayant de ne rien dire de
faux, de toucher la vérité mûre qui ne sait pas, qui
ne dit rien. J'ai quitté la Sicile et je ne la regrette déjà
plus. C'est
un dernier jour, comme on dit, le dernier jour, parce qu'on le dit, parce
que ce n'est pas vrai, parce que les années et les jours ne rendent
pas compte des grandes ruptures, des mouvements inaperçus de la
vie, ce n'est le dernier jour de rien, même pas d'un rêve depuis
longtemps éteint, dernier jour d'un ennui, de l'impression nauséabonde
d'un monde fini. A Taurianova, la péninsule me reprend, rejoue
les mêmes odeurs et s'amuse
sans le sou de ma désinvolture. Je
n'ai aucune conviction, que ce voyage vers le nord, sans arrêts
brusque et sans rencontre, dans la solitude choisie de l'Italie d'hiver. |
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1072 |
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dimanche
8 |
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L'hôtel
de Tropea a laissé partir ses touristes et j'ai dû insister
pour que l'on allume toutes les lampes du restaurant. Je
n'y étais pas venu depuis plusieurs années et je ne reconnaissais
plus rien. La dernière fois, j'étais
de l'autre côté de la cour où l'on jouait des concerts
sur la terrasse les soirs de printemps quand je passais ces soirées
à écouter de la mauvaise musique en buvant du mauvais vin
et pourtant je riais. J'attendais
le soir qui ne disait rien de bon, un peu de brume, un peu d'alcool, le
temps de redonner de la braise au matin, l'agitation de la nuit, l'été
qui revient, le soleil, enfin. Mais il
n'y a aucun soleil à attendre ce soir, rien que la pluie et
l'idée des volcans qui grondaient plus loin. |
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1073 |
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lundi
9 |
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Le
vent joue avec le plateau calabrais de Vibo Valentia, courageusement.
Le
vent est ma mémoire, il me porte et m'enveloppe et se donne
et se reprend à mesure que le plan de la ville apparaît plus
pentu, affiché, démuni. L'intérieur de la Calabre
se dépeuple doucement et la
pierre se transforme doucement en sable,
comme
pour donner un peu plus de plages pour l'été, pour un
peu plus d'Allemands et de Suisses, qui viennent là comme on allait
jadis dans l'Empire et toutes les âmes calabraises se réfugient
alors dans les ruines. |
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1074 |
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mardi
10 |
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Je
suis le dernier touriste d'Amantea dans un hôtel qui ne me dit pas
grand chose. C'est le retour. J'ai un peu rêvé, regardant
passer les nuages dans la fenêtre du toit au dessus de ma tête,
remarquant la lumière qui change, qui passe au bleu très
pâle du matin au jaune fin de l'après-midi avant de s'obscurcir
par accoups,
comme dans une vieillesse accélérée. Le soir,
je partage la salle de restaurant avec un couple de Français arrivés
dans l'après-midi. Je
reste un peu silencieux, me détends, comprends doucement ce qui
se dit vite et j'accroche
quelques moments de soleil dans
la salle du premier étage du restaurant, en douce, avant
le début de ma nuit de pizzaiolo. |
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1075 |
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mercredi
11 |
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Je
croyais trouver l'hiver à Cetraro, juste
à la frontière folle du nord italien, quand le sud cesse
d'être le sud dans une mémoire troublée, mais
c'est un automne à peine entamé que je trouve et que je salue.
Je
parcours la ville et je suis échaudé. Rien
ne ressemble à mon souvenir.
Je
vois le temps qui passe mieux que tout le monde, emprunt d'une mégalomanie
vitale, désireux de me faire oublier, à moi même aussi,
désolé, rassis, mystérieux dans le vide, gelé,
abouti, sans trêve. La ville tremble aussi, se fend, se fendille.
Mais,
curieusement,
c'est
bien la douceur qui me prend, une impression d'adulte, le reste ne me fait
plus rire, comme une école fermée, les vacances, l'odeur
aigre, le cartable abandonné, travailler enfin, regarder
mieux et dire mieux et le temps et les failles dans le sol, et la mémoire
de tout cela. |
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1076 |
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jeudi
12 |
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Acquafredda,
les eaux froides, je
n'échange aucun regard avec les passants de ce soir de pluie,
ils me dépassent, je
vais trop lentement, enfermé dans la lenteur de la bruine presque
tiède, presque froide, et le
paysage va s'endormir mouillé.
Dans
la froide immobilité douce, je ne me demande plus rien que ce soir
qui vient, qui m'endort qui se déprend et j'oublie tous les
voyages pour rappeler à moi un peu de tes yeux, un peu de ton oubli,
qui m'endort, qui me déprend. Quand le soleil reviendra, je verrai
bien si tu me regardes encore et je rechercherai la tendresse d'autres
paysages. |
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1077 |
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vendredi
13 |
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Je
sais que les statues ont recouvert un jour Marina di Ascea et puis, enterrées,
ont rongé l'espoir, abandonné. Je vais me promener à
la rencontre de l'ombre des statues. Dans
le soir revenu encore, sans que l'on sache vraiment s'il pleut ou s'il
fait froid, alors que l'hiver ne devient plus qu'une idée banale,
qui s'adosse à un peu de pluie et à beaucoup de vent, les
passants ne regardent plus rien et en oublient noël. Ils m'oublient
un peu aussi. Pourquoi pourrais-je les étonner ? Pourquoi
sauraient-ils que je voyage pour une ombre ? Ils s'en inquiéteraient.
Plus
que quelques jours avant que la nuit soit vraiment longue, que les lumières
artificielles gagnent sur la lumière et que le texte épuisé
échoue. L'Italie me porte vers le Nord, autre chose. |
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1078 |
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samedi
14 |
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Agropoli
cherche encore Enée et la mer se couvre certains soirs de toutes
les voiles de la mythologie. La
ville de garnison, corsetée dans ses casernes et ses forteresses
aux remparts qui courent dans la vieille ville et qui dorment et qui dansent
et qui se disent que jamais, non, il ne leur viendra à l'esprit
de proposer des promenades mystérieuses. Mais elle invite à
prendre le large, le dernier bord de la Méditerranée déçue,
une aventure de croisade, Ulysse, toutes les marchandises de l'orient.
Je
marche dans le froid, la rue se fait titubante, à mesure que l'alcool
vient dans le sang et dénie la danse, un désir de froid comme
on n'en fait plus, des images de confort, un peu de rouge avant que tout
bascule. Le ciel sera
bleu demain, il n'y a rien à craindre. |
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1079 |
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dimanche
15 |
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Chaque
fois, j'oublie pourquoi le christ s'est arrêté à Eboli.
Je n'étais pas très loin, à Battipaglia. J'ai
marché un peu dans les rues, me laissant aller secrètement
à cette impression de province que j'aime, qui m'étonne encore.
L'Italie prépare Noël, pour que le Christ s'arrête encore
doucement, pleure un peu. Quelques
vitrines du centre ville ont échappé aux décorateurs.
Je
voudrais voir toutes les rues de la ville mais il
fait trop froid et les picotements dans la gorge me feraient dire qu'il
faut rester tendre mais seul, dans le seul. Je
rentre à l'hôtel, accablé de désoeuvrement
et je
me sens plat, transparent, idiot, jusqu'à ce que le sommeil
prennent le pas sur la fatigue. |
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1080 |
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lundi
16 |
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Tous
les visages se ressemblaient ce soir, sur l'aire d'autoroute près
de Castellammare di Stabia, dans
l'absence de tout regard donné, de tout regard versé au bénéfice
d'un sourire, d'un peu de tendresse. C'est
la voiture qui rend inquiet, qui ferme les regards, entièrement,
avec le vrombissement dans les têtes. Plus tard, à la Trattoria,
au contraire, ce sont les
yeux qui plissent et il y avait du soleil et des palmes qui retombaient.
Je passais dans les allées ensoleillées par un soir d'hiver
italien inattendu, regardant
à gauche et à droite tous les yeux amis, un peu de tendresse
et la maison dépossédait le jour, venait à la nuit
comme un bateau vert, comme une propriété douce, un jardin,
le paradis joué, une miniature. Une
vraie douceur. |
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1081 |
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mardi
17 |
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J'évite
Mondragone, je connais trop bien la villa romaine et je ne veux pas voir
les alignements d'hôtels sur la plage. Je me réfugie à
Sparanise, au milieu de champs de fleurs qui ne sont pas fleuries et j'évite
Sparanise et je me réfugie dans un bungalow et je lis. Le
livre parle toujours de cet amour infini de paysages gris, de ces pierres
disloquées qui ne se regardent plus, de la lune qui se lève
derrière les collines pour éclairer sans espoir le paysage
de friches définitives. Je regarde un
texte qui s'étale comme on essuie un peu la peine, la joue, les
pleurs et tout ce qui peut se faire de triste. Je
regarde la tristesse, je
te regarde. |
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1082 |
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mercredi
18 |
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Je
n'attendais plus ce rendez-vous avec toi sur la nouvelle via Appia de Terracina.
Dans
le soir de la ville, nous menons vaillamment une conversation exténuée
qui mêle fausses confidences, travail et considérations générales
sur l'amour et l'amitié. Puis nous nous séparons, fixant
un autre rendez vous qui restera aussi secret que les derniers mystères
de Fatima. Je
me prépare à de plus grands froids, à des idées
qui démangent, des
solitudes abasourdies, fixées à jamais dans l'attente
de catastrophes sans appel. Le Nord appelle, le froid avec lui, qui
s'enchante aux souvenirs. |
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1083 |
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jeudi
19 |
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A
Anzio, la mer imite encore le fracas de la guerre. La pluie me fait regarder
la mer, dans un café perché, bruyant, avec la fumée
qui pique les yeux et je
pourrais pleurer. La
musique dans les oreilles ne disait même pas qu'il y avait autre
chose à faire que de rester douillettement dans un coin de la banquette,
près du bar, à regarder une serveuse piercée servir
des demis et des verres de vin rouge, avec la lassitude grasse du jour
et de
la nuit sans fête vraie. Et je reste à Anzio, dans l'écoute
de voix perchées, nasillardes à l'italienne et la
fin de la journée est une asymptote et le
temps retarde à l'envi le moment. |
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1084 |
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vendredi
20 |
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Je
quitte le bord de mer, Sacrofano suit ses rues et ses ruelles avec une
impatience de fête. Je suis passé par ici l'année dernière,
sans m'arrêter davantage. Il
y avait alors trop d'espoir. Je marche,
retrouvant
une identité de solitude sans solitude, dans la rue affairée,
au milieu de toutes les personnes qui vont, qui partent et qui arrivent.
Tout à l'heure, dans Rome sans repos, j'avais
perdu le sens des rues, ce
qui fait que l'on va vers le sud plutôt que vers d'autres points
cardinaux en fonction de l'état amoureux, de l'émotion qui
se perd aussi, qui s'échappe et efface l'idée même
des sens. Alors, je suis reparti vers le Nord. |
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1085 |
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samedi
21 |
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Je
revois la Toscane refroidie, le
plaisir de la route s'efface, je ne descends presque plus de la voiture,
les vitres de la vieille Peugeot servent de cadre aux images. Arrivé
à Pescia Romana, je
m'endors avec la peine qui sied au temps qui passe, qui mène vers
Noël et les jeux. Il ne fait pas assez froid pour que je parvienne
à y croire. Je voudrais de la neige, et j'arrêterais un instant
ma course pour regarder la rue blanchie, un peu, avant d'être sale,
grise. Les voitures avanceraient prudemment, avec la crainte de glisser.
On
pourrait faire du creux du froid une fête du tiède, de
ce qui se blottit et caresse, qui donne à éternuer et garde
avec soi tous les parfums rencontrés, un peu de terre rouge,
épicée de l'hiver, et un peu d'eau blanche de craie, pour
feindre. |
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1086 |
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dimanche
22 |
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Je
vais toujours à Orbetello en hiver, regarder les bateaux qui partent
un peu plus loin, Venise sans canaux, ville sans joie qui se rapproche
lentement de la terre. Le
jardin de l'hôtel a
pris sa mine d'hiver et l'on pourrait presque voir, derrière les
vitrines des boutiques fermées et sans clients, des révolutionnaires
bavards inventer le mouvement et les vibrations de la révolte,
Garibaldi
et ses amis, encore d'autres anarchistes. Ce
sont des promenades répétées dans le froid. Je
fais le tour de l'île, devenue fausse maintenant. Un
peu de neige fondue et le temps doux de la solitude choisie. Je ne parle
plus. Le ciel est gris. Le
froid dérange un peu l'ordonnancement des rues. Elles convergent
vers le mole, je vois d'autres lagunes. Je pleure. |
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1087 |
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lundi
23 |
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Je
finis les courses de noël dans le grand magasin de Grosseto. Je
marche entre les rayons, me laissant distraire par des regards et des silhouettes,
des fragilités italiennes qui
s'appuient sur une épaule, l'arrête d'un rayon, la rampe de
l'escalator au caoutchouc poli par tant de mains. Je me réfugie
dans la librairie du dernier étage, m'attarde
à quelques lignes d'un livre que je croyais perdu, traduit en
italien et dans cette langue, le
texte se cache un peu, pas trop. J'entreprends
de longues conversations téléphoniques avant de sortir le
soir, juste avant la fermeture, trop
tard déjà, pour suivre des rues sombres, mesurer le froid
apposé au froid. Il faut continuer vers le nord, encombré
de paquets, de ce livre
que je ne comprends plus. |
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1088 |
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mardi
24 |
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Depuis
deux jours, la
campagne est plate, vide de ses souvenirs, loin
de l'été étrusque et des étranges rassemblements
sur les plages. Bibbona comme une farce. La nuit tendre regarde la
route un peu sombre et l'indicateur du tableau de bord qui montre que la
température baisse d'un degré à chaque fois que je
pense un peu à toi. Il
va bientôt geler dans cet hiver si doux, le gel avec toi, une
main si près, et dans une caresse, l'air italien se renverse. |
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1089 |
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mercredi
25 |
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Au
creux de la pile de linge de la malle arrière, j'ai sorti la chemise
blanche de Noël, celle que je mets chaque année depuis notre
rencontre. Je
l'ai sentie longuement, espérant reconnaître une once de ton
parfum, qui serait restée du moment où tu l'as palpée,
soupesée, regardée. C'est
mon cadeau de noël, mais
je me trompe peut-être. Il n'est même pas certain que ce cadeau
vienne de toi. Je
perds la soirée dans des conversations sans fin, avec un peu d'ineptie
au coin des phrases, de la redite. Je m'ennuie un peu jusque dans le sommeil.
Je
me réveillerai avec le Nord dans la tête, déjà
loin de Pise. |
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1090 |
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jeudi
26 |
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Je
ne reviendrai pas avant longtemps. La campagne toscane ne
me grise pas. Je m'attarde dans les musées, je visite La Spezia,
sans hâte, mais sans plaisir. Le
texte du voyage va
s'arrêter avec le voyage. Sa
fin provisoire, définitive pourtant sur ce mode là, est programmée
et à mesure que passent les pages électroniques, que se déroulent
les signes doux, qui déterminent une vie rêvée,
je
pense à d'autres voyages, avec toi, dans un
texte enlevé de toute carte, de
toute sinuosité. |
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1091 |
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vendredi
27 |
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J'ai
apporté sur la terrasse de la trattoria de Rapallo le livre que
tu m'as offert pour Noël. Tu avais raison. Je
ne l'avais jamais lu. On l'avait mis ensemble au fond du sac de voyage.
Tu m'avais dit que je le lirais ensuite, après, pour de vrai, quand
la solitude se ferait sentir vraiment. J'ai lu quelques lignes seulement.
J'ai regardé la mer. J'ai presque parcouru maintenant un tiers des
côtes méditerranéennes, soleil
et pluie se confondent comme aujourd'hui la
couleur de la route se mêle à la pluie. Je remarque bien les
gouttes d'eau. Le jardin du château pourrait faire une jolie photographie
d'hiver, comme un décor que l'on donne pour de mauvais films de
cinéma et tout se brouille, toutes
les plages, toutes les routes et
les mots qui n'en finissent plus. |
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1092 |
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samedi
28 |
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Je
suis allé faire les courses à Varazze, me
demandant encore s'il fallait que je vienne ici, si loin de toi, si loin
de la solitude particulière dans laquelle tu me déposes gentiment
pour trouver un peu de choses à consommer, deux ou trois colifichets
qui traîneront ensuite sur la plage arrière de la voiture.
Le
jour glisse vers des phrases sans suite, l'idée même de ne
plus vouloir sortir, décidé avant tout, à revoir tes
yeux, décidé
à revenir à Paris, à
ne
plus partir que pour des voyages imaginaires. |
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1093 |
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dimanche
29 |
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Albenga,
à contre temps, plongé dans le mystère de l'antique,
célèbre Pâques continuellement, donnant à la
mosaïque déchue, un esprit nouveau. Je
n'ai pas entendu ta voix depuis des siècles je crois, un au moins,
déjà. La
pluie est partout sur la côte ligure, elle imbibe la fin de ce voyage.
Je
plonge avec grand calme dans une succession d'averses drues. La voiture
est ballottée et le paysage noyé demeure indistinct.
Tout devient flou et les
rêves de la nuit plongent dans les abysses. Comment retrouver
la lumière de Lisbonne l'été ? |
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1094 |
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lundi
30 |
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Je
me suis levé tôt, comme je le fais toujours quand les vacances
se terminent pour rejoindre Monet dans les
rues de Bordighera. C'est encore un enfant que sa mère tient
par la main et les palmes se balancent et projettent de la couleur en éclabousse.
Je lui dis quelques mots, regarde encore la couleur, rejoindrai Matisse
plus tard, un peu désolé. L'année
se termine en roue libre comme si les soliloques abandonnaient aussi le
texte à son cours en spirale et que les routes de montagne détendaient
le
ressort d'une intrigue introuvable, d'un rabâchement esseulé.
Après
demain peut-être, l'ailleurs du texte reprendra sa place. |
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1095 |
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mardi
31 |
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Dans
la nuit, entre les rires et la fête, sur le
balcon tiède du studio de l'hôtel Le Corbusier de Marseille,
j'écris
ces mots qui ne sont plus pour personne maintenant. Tu vas sonner à
la porte, tu m'as appelé de la gare, tu me souhaites la bienvenue.
Dans la rue où les gens crient de peine comme si c'était
de la joie, j'entends une plainte, un youyou, une trille et puis quelques
gaucheries de jeunes. Je
regarde la douceur des temps comme un rien qui ne dit rien, comme
le temps lui même.
Docile, le texte s'étiole en asymptote alors que l'année
arrive à son terme et je ne peux rien penser de tous ces mots, dans
la seule satisfaction de les clore. |
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1096 |
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vers 2003 |
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