2002 Vers 2001 - 2000 -
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dimanche
1er
Le soir, les rues disent que l'année se termine, que la grande boucle des saisons se referme sur mon cou, avec le froid qui vient et un froid encore plus grand. Je regarde à mes pieds et alors, dans le soir, toutes les promenades pourraient se ressembler. Je regarde à mes pieds, louvoyant avec les souvenirs, Ispica ne me dira rien de plus, que ces pieds qui marchent vers le nord, qui s'amusent l'un avec l'autre à se rencontrer à peine, qui s'ignorent parfois dans leur promenade incessante et je ris.
1066
lundi
2
J'ai pris un petit appartement à Avola pour fêter décembre, pas très loin du portail qui ouvre sur la mer. Je m'y endors tôt, sans bien savoir pourquoi. Je me réveille, il fait froid et je n'ai rien fait pour rendre le début de la journée plus chaud ou plus confortable, plus doux, plus douillet, plus tendre aussi car j'aurais tant besoin de tendresse. Les voyages en donnent peu, accéléré de vie, la tendresse n'est pas rapide. Je tremble un peu, le froid gagne mon corps, qui ne s'entend plus bien avec cet appartement, qui se cogne, qui s'enrhume, qui dérape et pense à sortir sans vraiment décider une destination plausible, sinon partir plus loin, quitter l'île bientôt, arrêter ce voyage qui peine.
1067
mardi
3
Je remonte doucement vers le nord. A Priolo Gargallo, je me suis arrêté juste pour le bruit de gargouillis de la ville quand je le prononce en essayant d'imiter un mauvais accent italien. Je me suis levé tôt, doucement, en prenant tout le temps qu'il fallait pour se lever tôt, pour dégourdir les muscles un par un, ou presque, je ne sais pas bien. Je bois un peu d'orange des vergers siciliens, les fruits conservés au frais comme en orient. Je bois un peu de jus d'orange, comme on le fait les matins doux dans les films de télévision. La douche du bungalow est chaude, elle brûle presque, magique sur la nuque et la détente qu'elle apporte me fait pleurer d'un sanglot brusque, comme toujours. C'est le moment du café alors et je crois même que je pourrais reprendre une cigarette blonde. Je me rappelle les premiers mots écrits de ce voyage. Et je pousse encore le texte un an après, presque, les mots de ce carnet de voyage, désolé qu'il n'aille pas encore plus loin, déçu presque de sa brièveté molle. Je voudrais maintenant qu'il coupe, qu'il détale devant moi pour ne pas recevoir ce coup là, et puis encore un pour faire bonne mesure, des mots et des lettres pour avancer encore. Comment pourrai-je plus tard penser au voyage ?
1068
mercredi
4
Je pars tôt dans le froid pour aller voir juste d'un peu plus près le volcan célèbre. J'ai décidé ainsi de partir tôt et le froid me prend, dans la danse et dans le temps, près du coeur de la terre qui reconnaît le mien. C'est comme aller à l'école quand il fait froid. Les pensées ne s'en émeuvent pas et je reste étranger au volcan qui s'agiterait là, juvénile. Après, je rentre, je remarque qu'il ne fait pas si froid. J'ai peut-être réchauffé l'Etna à mon contact et il faudra bientôt balayer toutes les cendres de toutes ces histoires déchues. Je voudrais voir la mer, regarder la montagne depuis la merMais le sommeil me gagne plus vite que l'idée d'une promenade, d'une vacance douce sur les bords du fleuve, d'une ballade, comme une chanson qui n'aurait pas de refrain et que l'on ne pourrait donc jamais se rappeler. Après le texte élargit le temps. On y voit des plages molles de farniente alors que seule l'écriture marque cette pause dans le cours sans arrêt. Les mots prennent doucement la place de la mer, puis le sommeil les efface peu à peu.
1069
jeudi
5
Taormina prévient que l'on risque dans ses rues d'être emporté par une machinerie hydraulique et l'écume des jours appelle l'écume de l'eau, le peu de soleil demande le soleil, la chaleur de l'Etna ne demande rien, elle s'expose, l'exige douloureusement. Mais le panneau m'intrigue et je me retourne tous les trois pas pour vérifier qu'une vague ne vient pas recouvrir vite mes pas. Toute l'inquiétude pointe, désormais, elle s'infiltre, elle échafaude des plans pour rester toute la nuit et le jour, et tout ce temps donné à cette peur, comme on rampe et je voudrais un jour voir la vague qui vient, je la verrai un jour.
1070
vendredi
6
C'est aujourd'hui le dernier jour sicilien, l'avant dernier peut-être, à Roccalumera, je ne sais pas encore. On craint un ras de marée, les volcans s'agitent trop et les balais de cendre sont accrochés au porche des maisons. En Sicile, j'aurai toujours cette impression de jouer dans le film magique des années de fin de siècle, dans le film magique des années de début de temps. Et le début du temps rejoint la fin des temps, cataclysme annoncé. Je me promène le long de la dernière baie, jouant gentiment avec le paysage magnifique. Mais c'est une fausse promenade, je fais semblant, ce sont les jambes qui marchent. Je ne me promène pas vraiment et Lisbonne recouvre la Sicile dans un appel imbécile que je ne contiens pourtant pas.
1071
samedi
7
Je vais raconter autre chose que ce qui s'est passé, placer le mensonge au coeur de cette journée, la vivre à distance, petit à petit, comme si elle existait vraiment, en essayant de ne rien dire de faux, de toucher la vérité mûre qui ne sait pas, qui ne dit rien. J'ai quitté la Sicile et je ne la regrette déjà plus. C'est un dernier jour, comme on dit, le dernier jour, parce qu'on le dit, parce que ce n'est pas vrai, parce que les années et les jours ne rendent pas compte des grandes ruptures, des mouvements inaperçus de la vie, ce n'est le dernier jour de rien, même pas d'un rêve depuis longtemps éteint, dernier jour d'un ennui, de l'impression nauséabonde d'un monde fini. A Taurianova, la péninsule me reprend, rejoue les mêmes odeurs et s'amuse sans le sou de ma désinvolture. Je n'ai aucune conviction, que ce voyage vers le nord, sans arrêts brusque et sans rencontre, dans la solitude choisie de l'Italie d'hiver.
1072
dimanche
8
L'hôtel de Tropea a laissé partir ses touristes et j'ai dû insister pour que l'on allume toutes les lampes du restaurant. Je n'y étais pas venu depuis plusieurs années et je ne reconnaissais plus rien. La dernière fois, j'étais de l'autre côté de la cour où l'on jouait des concerts sur la terrasse les soirs de printemps quand je passais ces soirées à écouter de la mauvaise musique en buvant du mauvais vin et pourtant je riais. J'attendais le soir qui ne disait rien de bon, un peu de brume, un peu d'alcool, le temps de redonner de la braise au matin, l'agitation de la nuit, l'été qui revient, le soleil, enfin. Mais il n'y a aucun soleil à attendre ce soir, rien que la pluie et l'idée des volcans qui grondaient plus loin.
1073
lundi
9
Le vent joue avec le plateau calabrais de Vibo Valentia, courageusement. Le vent est ma mémoire, il me porte et m'enveloppe et se donne et se reprend à mesure que le plan de la ville apparaît plus pentu, affiché, démuni. L'intérieur de la Calabre se dépeuple doucement et la pierre se transforme doucement en sable, comme pour donner un peu plus de plages pour l'été, pour un peu plus d'Allemands et de Suisses, qui viennent là comme on allait jadis dans l'Empire et toutes les âmes calabraises se réfugient alors dans les ruines.
1074
mardi
10
Je suis le dernier touriste d'Amantea dans un hôtel qui ne me dit pas grand chose. C'est le retour. J'ai un peu rêvé, regardant passer les nuages dans la fenêtre du toit au dessus de ma tête, remarquant la lumière qui change, qui passe au bleu très pâle du matin au jaune fin de l'après-midi avant de s'obscurcir par accoups, comme dans une vieillesse accélérée. Le soir, je partage la salle de restaurant avec un couple de Français arrivés dans l'après-midi. Je reste un peu silencieux, me détends, comprends doucement ce qui se dit vite et j'accroche quelques moments de soleil dans la salle du premier étage du restaurant, en douce, avant le début de ma nuit de pizzaiolo.
1075
mercredi
11
Je croyais trouver l'hiver à Cetraro, juste à la frontière folle du nord italien, quand le sud cesse d'être le sud dans une mémoire troublée, mais c'est un automne à peine entamé que je trouve et que je salue. Je parcours la ville et je suis échaudé. Rien ne ressemble à mon souvenir. Je vois le temps qui passe mieux que tout le monde, emprunt d'une mégalomanie vitale, désireux de me faire oublier, à moi même aussi, désolé, rassis, mystérieux dans le vide, gelé, abouti, sans trêve. La ville tremble aussi, se fend, se fendille. Mais, curieusement, c'est bien la douceur qui me prend, une impression d'adulte, le reste ne me fait plus rire, comme une école fermée, les vacances, l'odeur aigre, le cartable abandonné, travailler enfin, regarder mieux et dire mieux et le temps et les failles dans le sol, et la mémoire de tout cela.
1076
jeudi
12
Acquafredda, les eaux froides, je n'échange aucun regard avec les passants de ce soir de pluie, ils me dépassent, je vais trop lentement, enfermé dans la lenteur de la bruine presque tiède, presque froide, et le paysage va s'endormir mouillé. Dans la froide immobilité douce, je ne me demande plus rien que ce soir qui vient, qui m'endort qui se déprend et j'oublie tous les voyages pour rappeler à moi un peu de tes yeux, un peu de ton oubli, qui m'endort, qui me déprend. Quand le soleil reviendra, je verrai bien si tu me regardes encore et je rechercherai la tendresse d'autres paysages.
1077
vendredi
13
Je sais que les statues ont recouvert un jour Marina di Ascea et puis, enterrées, ont rongé l'espoir, abandonné. Je vais me promener à la rencontre de l'ombre des statues. Dans le soir revenu encore, sans que l'on sache vraiment s'il pleut ou s'il fait froid, alors que l'hiver ne devient plus qu'une idée banale, qui s'adosse à un peu de pluie et à beaucoup de vent, les passants ne regardent plus rien et en oublient noël. Ils m'oublient un peu aussi. Pourquoi pourrais-je les étonner ? Pourquoi sauraient-ils que je voyage pour une ombre ? Ils s'en inquiéteraient. Plus que quelques jours avant que la nuit soit vraiment longue, que les lumières artificielles gagnent sur la lumière et que le texte épuisé échoue. L'Italie me porte vers le Nord, autre chose.
1078
samedi
14
Agropoli cherche encore Enée et la mer se couvre certains soirs de toutes les voiles de la mythologie. La ville de garnison, corsetée dans ses casernes et ses forteresses aux remparts qui courent dans la vieille ville et qui dorment et qui dansent et qui se disent que jamais, non, il ne leur viendra à l'esprit de proposer des promenades mystérieuses. Mais elle invite à prendre le large, le dernier bord de la Méditerranée déçue, une aventure de croisade, Ulysse, toutes les marchandises de l'orient. Je marche dans le froid, la rue se fait titubante, à mesure que l'alcool vient dans le sang et dénie la danse, un désir de froid comme on n'en fait plus, des images de confort, un peu de rouge avant que tout bascule. Le ciel sera bleu demain, il n'y a rien à craindre.
1079
dimanche
15
Chaque fois, j'oublie pourquoi le christ s'est arrêté à Eboli. Je n'étais pas très loin, à Battipaglia. J'ai marché un peu dans les rues, me laissant aller secrètement à cette impression de province que j'aime, qui m'étonne encore. L'Italie prépare Noël, pour que le Christ s'arrête encore doucement, pleure un peu. Quelques vitrines du centre ville ont échappé aux décorateurs. Je voudrais voir toutes les rues de la ville mais il fait trop froid et les picotements dans la gorge me feraient dire qu'il faut rester tendre mais seul, dans le seul. Je rentre à l'hôtel, accablé de désoeuvrement et je me sens plat, transparent, idiot, jusqu'à ce que le sommeil prennent le pas sur la fatigue.
1080
lundi
16
Tous les visages se ressemblaient ce soir, sur l'aire d'autoroute près de Castellammare di Stabia, dans l'absence de tout regard donné, de tout regard versé au bénéfice d'un sourire, d'un peu de tendresse. C'est la voiture qui rend inquiet, qui ferme les regards, entièrement, avec le vrombissement dans les têtes. Plus tard, à la Trattoria, au contraire, ce sont les yeux qui plissent et il y avait du soleil et des palmes qui retombaient. Je passais dans les allées ensoleillées par un soir d'hiver italien inattendu, regardant à gauche et à droite tous les yeux amis, un peu de tendresse et la maison dépossédait le jour, venait à la nuit comme un bateau vert, comme une propriété douce, un jardin, le paradis joué, une miniature. Une vraie douceur.
1081
mardi
17
J'évite Mondragone, je connais trop bien la villa romaine et je ne veux pas voir les alignements d'hôtels sur la plage. Je me réfugie à Sparanise, au milieu de champs de fleurs qui ne sont pas fleuries et j'évite Sparanise et je me réfugie dans un bungalow et je lis. Le livre parle toujours de cet amour infini de paysages gris, de ces pierres disloquées qui ne se regardent plus, de la lune qui se lève derrière les collines pour éclairer sans espoir le paysage de friches définitives. Je regarde un texte qui s'étale comme on essuie un peu la peine, la joue, les pleurs et tout ce qui peut se faire de triste. Je regarde la tristesse, je te regarde.
1082
mercredi
18
Je n'attendais plus ce rendez-vous avec toi sur la nouvelle via Appia de Terracina. Dans le soir de la ville, nous menons vaillamment une conversation exténuée qui mêle fausses confidences, travail et considérations générales sur l'amour et l'amitié. Puis nous nous séparons, fixant un autre rendez vous qui restera aussi secret que les derniers mystères de Fatima.  Je me prépare à de plus grands froids, à des idées qui démangent, des solitudes abasourdies, fixées à jamais dans l'attente de catastrophes sans appel. Le Nord appelle, le froid avec lui, qui s'enchante aux souvenirs.
1083
jeudi
19
A Anzio, la mer imite encore le fracas de la guerre. La pluie me fait regarder la mer, dans un café perché, bruyant, avec la fumée qui pique les yeux et je pourrais pleurerLa musique dans les oreilles ne disait même pas qu'il y avait autre chose à faire que de rester douillettement dans un coin de la banquette, près du bar, à regarder une serveuse piercée servir des demis et des verres de vin rouge, avec la lassitude grasse du jour et de la nuit sans fête vraie. Et je reste à Anzio, dans l'écoute de voix perchées, nasillardes à l'italienne et la fin de la journée est une asymptote et le temps retarde à l'envi le moment.
1084
vendredi
20
Je quitte le bord de mer, Sacrofano suit ses rues et ses ruelles avec une impatience de fête. Je suis passé par ici l'année dernière, sans m'arrêter davantage. Il y avait alors trop d'espoir. Je marche, retrouvant une identité de solitude sans solitude, dans la rue affairée, au milieu de toutes les personnes qui vont, qui partent et qui arrivent. Tout à l'heure, dans Rome sans repos, j'avais perdu le sens des rues, ce qui fait que l'on va vers le sud plutôt que vers d'autres points cardinaux en fonction de l'état amoureux, de l'émotion qui se perd aussi, qui s'échappe et efface l'idée même des sens. Alors, je suis reparti vers le Nord.
1085
samedi
21
Je revois la Toscane refroidie, le plaisir de la route s'efface, je ne descends presque plus de la voiture, les vitres de la vieille Peugeot servent de cadre aux images. Arrivé à Pescia Romana, je m'endors avec la peine qui sied au temps qui passe, qui mène vers Noël et les jeux. Il ne fait pas assez froid pour que je parvienne à y croire. Je voudrais de la neige, et j'arrêterais un instant ma course pour regarder la rue blanchie, un peu, avant d'être sale, grise. Les voitures avanceraient prudemment, avec la crainte de glisser. On pourrait faire du creux du froid une fête du tiède, de ce qui se blottit et caresse, qui donne à éternuer et garde avec soi tous les parfums rencontrés, un peu de terre rouge, épicée de l'hiver, et un peu d'eau blanche de craie, pour feindre.
1086
dimanche
22
Je vais toujours à Orbetello en hiver, regarder les bateaux qui partent un peu plus loin, Venise sans canaux, ville sans joie qui se rapproche lentement de la terre. Le jardin de l'hôtel a pris sa mine d'hiver et l'on pourrait presque voir, derrière les vitrines des boutiques fermées et sans clients, des révolutionnaires bavards inventer le mouvement et les vibrations de la révolte, Garibaldi et ses amis, encore d'autres anarchistes. Ce sont des promenades répétées dans le froid. Je fais le tour de l'île, devenue fausse maintenant. Un peu de neige fondue et le temps doux de la solitude choisie. Je ne parle plus. Le ciel est gris. Le froid dérange un peu l'ordonnancement des rues. Elles convergent vers le mole, je vois d'autres lagunes. Je pleure.
1087
lundi
23
Je finis les courses de noël dans le grand magasin de Grosseto. Je marche entre les rayons, me laissant distraire par des regards et des silhouettes, des fragilités italiennes qui s'appuient sur une épaule, l'arrête d'un rayon, la rampe de l'escalator au caoutchouc poli par tant de mains. Je me réfugie dans la librairie du dernier étage, m'attarde à quelques lignes d'un livre que je croyais perdu, traduit en italien et dans cette langue, le texte se cache un peu, pas trop. J'entreprends de longues conversations téléphoniques avant de sortir le soir, juste avant la fermeture, trop tard déjà, pour suivre des rues sombres, mesurer le froid apposé au froid. Il faut continuer vers le nord, encombré de paquets, de ce livre que je ne comprends plus.
1088
mardi
24
Depuis deux jours, la campagne est plate, vide de ses souvenirs, loin de l'été étrusque et des étranges rassemblements sur les plages. Bibbona comme une farce. La nuit tendre regarde la route un peu sombre et l'indicateur du tableau de bord qui montre que la température baisse d'un degré à chaque fois que je pense un peu à toi. Il va bientôt geler dans cet hiver si doux, le gel avec toi, une main si près, et dans une caresse, l'air italien se renverse.
1089
mercredi
25
Au creux de la pile de linge de la malle arrière, j'ai sorti la chemise blanche de Noël, celle que je mets chaque année depuis notre rencontre. Je l'ai sentie longuement, espérant reconnaître une once de ton parfum, qui serait restée du moment où tu l'as palpée, soupesée, regardée. C'est mon cadeau de noël, mais je me trompe peut-être. Il n'est même pas certain que ce cadeau vienne de toi. Je perds la soirée dans des conversations sans fin, avec un peu d'ineptie au coin des phrases, de la redite. Je m'ennuie un peu jusque dans le sommeil. Je me réveillerai avec le Nord dans la tête, déjà loin de Pise. 
1090
jeudi
26
Je ne reviendrai pas avant longtemps. La campagne toscane ne me grise pas. Je m'attarde dans les musées, je visite La Spezia, sans hâte, mais sans plaisir. Le texte du voyage va s'arrêter avec le voyage. Sa fin provisoire, définitive pourtant sur ce mode là, est programmée et à mesure que passent les pages électroniques, que se déroulent les signes doux, qui déterminent une vie rêvée, je pense à d'autres voyages, avec toi, dans un texte enlevé de toute carte, de toute sinuosité
1091
vendredi
27
copyright : Izumi YamashitaJ'ai apporté sur la terrasse de la trattoria de Rapallo le livre que tu m'as offert pour Noël. Tu avais raison. Je ne l'avais jamais lu. On l'avait mis ensemble au fond du sac de voyage. Tu m'avais dit que je le lirais ensuite, après, pour de vrai, quand la solitude se ferait sentir vraiment. J'ai lu quelques lignes seulement. J'ai regardé la mer. J'ai presque parcouru maintenant un tiers des côtes méditerranéennes, soleil et pluie se confondent comme aujourd'hui la couleur de la route se mêle à la pluie. Je remarque bien les gouttes d'eau. Le jardin du château pourrait faire une jolie photographie d'hiver, comme un décor que l'on donne pour de mauvais films de cinéma et tout se brouille, toutes les plages, toutes les routes et les mots qui n'en finissent plus.
1092
samedi
28
Je suis allé faire les courses à Varazze, me demandant encore s'il fallait que je vienne ici, si loin de toi, si loin de la solitude particulière dans laquelle tu me déposes gentiment pour trouver un peu de choses à consommer, deux ou trois colifichets qui traîneront ensuite sur la plage arrière de la voiture. Le jour glisse vers des phrases sans suite, l'idée même de ne plus vouloir sortir, décidé avant tout, à revoir tes yeux, décidé à revenir à Paris, à ne plus partir que pour des voyages imaginaires.
1093
dimanche
29
Albenga, à contre temps, plongé dans le mystère de l'antique, célèbre Pâques continuellement, donnant à la mosaïque déchue, un esprit nouveau. Je n'ai pas entendu ta voix depuis des siècles je crois, un au moins, déjà. La pluie est partout sur la côte ligure, elle imbibe la fin de ce voyage. Je plonge avec grand calme dans une succession d'averses drues. La voiture est ballottée et le paysage noyé demeure indistinct. Tout devient flou et les rêves de la nuit plongent dans les abysses. Comment retrouver la lumière de Lisbonne l'été ?
1094
lundi
30
Je me suis levé tôt, comme je le fais toujours quand les vacances se terminent pour rejoindre Monet dans les rues de Bordighera. C'est encore un enfant que sa mère tient par la main et les palmes se balancent et projettent de la couleur en éclabousse. Je lui dis quelques mots, regarde encore la couleur, rejoindrai Matisse plus tard, un peu désolé. L'année se termine en roue libre comme si les soliloques abandonnaient aussi le texte à son cours en spirale et que les routes de montagne détendaient le ressort d'une intrigue introuvable, d'un rabâchement esseulé. Après demain peut-être, l'ailleurs du texte reprendra sa place.
1095
mardi
31
Dans la nuit, entre les rires et la fête, sur le balcon tiède du studio de l'hôtel Le Corbusier de Marseille, j'écris ces mots qui ne sont plus pour personne maintenant. Tu vas sonner à la porte, tu m'as appelé de la gare, tu me souhaites la bienvenue.  Dans la rue où les gens crient de peine comme si c'était de la joie, j'entends une plainte, un youyou, une trille et puis quelques gaucheries de jeunes. Je regarde la douceur des temps comme un rien qui ne dit rien, comme le temps lui même. Docile, le texte s'étiole en asymptote alors que l'année arrive à son terme et je ne peux rien penser de tous ces mots, dans la seule satisfaction de les clore.
1096
vers 2003