| 2002 |
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Vers 2001
- 2000 - |
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calendrier
général |
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février
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mai
juin |
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août
septembre
octobre
novembre
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1
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8
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15
- 16 - 17
- 18 - 19
- 20 - 21
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22
- 23 - 24
- 25 - 26 - 27
- 28 -
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vendredi
1er |
763 |
En
1994, à Alessandria, on garde le souvenir d'une tempête,
une
destruction forte et tout s'est trouvé chamboulé, renversé
et je suis comme cela un peu, longtemps après, longtemps après,
avec du temps en trop, qui reste, dont je ne sais pas quoi faire et je
pourrais t'oublier, aussi. C'est
la haine sans doute aussi. Le Piémont m'indiffère et
Marengo et les batailles napoléoniennes ne me disent rien. Je voudrais
me promener avec toi dans les vignes d'Asti, encore, et goûter un
peu de vin blanc dans un pichet de gros verre. Que
dis-tu de tout cela, toi, qui m'as abandonné depuis tout ce temps
et qui m'a enlevé ainsi le peu de force que j'avais pu trouver dans
les longues promenades du désert. Tu vois le paysage et tu viens
te promener avec moi dans les vignes et boire un peu de vin blanc d'un
pichet de gros verre. |
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samedi
2 |
764 |
J'ai
hésité à venir dans cette ville... Pavie : le jeu
de mot était trop facile. On nous a appris petits le
nom de la ville comme une défaite. Que pouvais-je bien aller
y promener ? Le Tessin me donne un peu de son froid et quand
je rentre dans le froid, pensant que nous aurions pu encore dîner
ensemble, qu'il y aurait eu du champagne, et la caresse de mes mains sur
ton cou, je regarde un peu le ciel, je pourrais marcher ainsi longtemps.
Arrivé à l'hôtel, je m'enferme. Je
ne veux plus rien voir aujourd'hui de la ville. J'écoute un
peu la radio française et je pense à toi. Je
me souviens de ma fureur. |
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dimanche
3 |
765 |
Le
pont de Pavie peigne l'eau et sourit. toute la journée, j'étais
moi dans l'amour de toi, occupé par ces rencontres nocturnes qui
n'en finissaient pas, qui se mouraient jusqu'à l'aube dans le désir.
Je
débauche ces lambeaux de souvenir pour cette écriture qui
n'arrête pas de se repentir et de te dire que tu n'es pas là.
Hier, c'était
presque le printemps, il y avait des odeurs italiennes de vacances,
des
projets qui couraient le long de la ville et puis il pleut maintenant
et
sur
le toit, la pluie me dit que le soir est doux, qu'il serait agréable
d'être au bord de la mer avec des amis amicaux, de mettre son nez
dans le mouillé de leurs écharpes, de sentir la laine et
le froid des gouttes d'eau sur leur peau. Il
n'y a plus que le dessèchement des jours. |
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lundi
4 |
766 |
J'ai choisi de m'arrêter
à Casalpusterlengo pour le nom de Casalpusterlengo dont Renaud
Camus dit qu'à tort ou à raison elle fait partie des
villes qui n'ont pas de noms français et ma connaissance de l'italien
ne va pas jusqu'à pouvoir décoder la signification. Sur tous
les murs, une affiche jaunit la ville. Le théâtre de Casalpusterlengo
donnera bientôt une comédie "Amur e disgrazie". Je
me demande comment toute l'Italie sait déjà que je viens
leur apporter une nonchalance sourde qui fait un peu rire. Je n'irai
pas au théâtre, bien sûr, je me repose en promenades
et pourquoi
ne pas rêver encore dans la ville et dire que c'est l'hiver qui commence
? Je pense peu à peu à toutes
nos attentes, à ces fébrilités, ces téléphones
qui ne sonnent plus et la consultation fébrile de "boites vocales"
délibérément muettes et tout le jour ensuite je
ne pense plus à rien d'autre qu'à ces malheurs discrets. |
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mardi
5 |
767 |
Toute
cette région de Lombardie est un champ de bataille mêlé
d'images passées avec des couleurs qui n'en sont plus. Lodi,
comme un vieux souvenir qui tangue sur un souvenir d'amour. Pour m'accompagner,
j'ai
acheté des chansons d'amour et des morceaux d'amour, Billie Holliday,
Songs
for distingué lovers. C'est sans doute un peu surfait, nous
ne sommes ni distingués, ni des amants. Je peux fredonner toutes
les chansons, en pensant à des jours de pluie, à un temps
de balades en rond, une tristesse malhabile. Mais
le chuintement acide de la voix de Billie susurre que le monde peut être
triste et élégant et que cette élégance suffit
à justifier la souffrance des histoires d'amour. Je cherche
le souvenir du quartier de Marseille qui porte le même nom que la
ville déchue, célèbre désormais d'être
enfouie dans les passages incessants, jamais un arrêt, et nul regards.
Mais,
au bout de la promenade lassée, dans le seul café de Lodi
qui reste ouvert, lumières sombres le soir, me
rappellerai-je longtemps les cheveux noirs et la peau blanche. Les cheveux
comme teints, les lèvres un peu rosies par le vin, l'idée
même de parler, l'idée même d'être là l'enchantait,
lui ployait la tête avec grâce dans la conversation toute faite
d'anecdotes, pour l'endormir, pour séduire, pour jouer à
être célèbres et à être intéressants,
tous, autour, affamés et sans aucune pitié pour sa jeunesse
qui s'excuse, qui tente de donner le change, par un maintien impeccable,
une idée de soi qui se construit avec douceur, une idée qu'il
n'y a rien de mal, que c'est comme
ça,
que c'est mieux comme ça, que cela viendra plus tard. Personne
n'a remarqué ma fascination. |
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mercredi
6 |
768 |
"tutto
il divertimento che potete immaginare". Je ne sais pas comment le Caravage
aurait pu recruter des modèles ni choisir des scènes dans
la plus grande discothèque lombarde, à Caravaggio. Il faut
tout le prétexte de mon enquête pour m'enfumer pendant des
heures à écouter des ténors légers chanter
"Cerrone" en se dandinant. L'énigme
de la disparition de Mathieu et les conséquences qu'elle a eues
et qu'elle a encore me plongent dans la réalité. Je n'aurais
jamais pensé sinon à passer la porte, à
scruter les visages pour tenter de retrouver un profil aperçu
si peu souvent sur une photo que je crains de perdre. J'aurais dû
m'assurer que la piste italienne était la bonne et qu'il
était plausible que dans une ville qui porte un nom de peintre,
on trouvât encore des fantômes. Je
ne crains pas ton souvenir, mais
tu ne remplaces pas la lenteur des matins, les mains sur les mains et le
vent frais qui entoure le cou, les joues et qui prend la caresse des yeux.
Tu ne me manques pas, comme ce temps de vent et de pluie ne change rien
à rien. |
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jeudi
7 |
769 |
Ce
texte s'étiole et se détruit et je ne serai jamais payé,
je le sens, pour ce long travail de recherche dans ce pays du Nord du Sud
qui bruisse de curieux bruits et la télévision gesticule
encore et les présentatrices écarquillent des yeux pour masquer
l'absence complète de sens de leurs propos. Il
y a plusieurs jours que je ne parle plus. Tu
ne m'appelles plus de cabines téléphoniques déglinguées,
juste pour t'étonner avec moi que ta voix me parvienne par le fil
à peine fixé, tu ne m'accroches plus quelques souvenirs
de toi, tu ne feins plus de me donner des indices pour me guider dans mon
voyage, pour inventer des détails sur la démarche de Mathieu
ou son port de tête, avec ce peu de souffrance qui tape les mots
sur le chemin lombard. Je suis presque arrivé en Toscane, sans vraiment
m'en apercevoir et je croyais
que ces provinces italiennes qui remplissent les pages des livres sont
plus vastes et ne défilent pas ainsi sans qu'on le sache vraiment.
J'évite
toujours les grandes villes et j'ai choisi Lecco, qui porte à
peu le nom d'une plante et fait penser aux collections d'art. |
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vendredi
8 |
770 |
J'ai
rejoint la résidence de la Rockfeller Foundation à Bellagio
sur le lac de Côme et le paysage un peu trop mièvre n'augure
rien de bon pour l'écriture, sauf à imaginer de longues images
pleines sur des edelweiss ensanglantés. Mais je sais que je
vais travailler tous les
jours en regardant la campagne, avec patience car c'est
aussi ton amour qui me rend droit. Je pense à ces jours de voyage
passés. Le
souvenir gomme les instants creux et vides, les pas perdus. La
nuit, je ne dors plus dans mes souvenirs. Il n'y a que les moments avant
le sommeil à te caresser ou ceux où je pense à toi,
doucement, doucement, si tristement. Dans le soir qui tombe, c'est toi,
dans l'infinie répétition de gestes et de pensées,
ces monceaux d'habitude qui encombrent la vie, ce qui fait que l'on trouve
la nuit, sans y penser presque. Je laisse la fenêtre ouverte
malgré le froid jusqu'à ce que je
reconnaisse cette qualité précise de fatigue que je déteste,
celle qui enserre la tête et pèse tout le jour en tourbillonnant. |
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samedi
9 |
771 |
Je
suis là pour travailler, rassembler les indices de quarante
jours ou presque de voyage qui me font suivre sans patience les
coutures de l'Italie et maintenant la boursouflure des Alpes, là
bas. Je ne sais pas encore si c'est une plaisanterie de quelques amis
fortunés qui m'ont envoyé sur les traces d'un personnage
ou bien cette vieille histoire syrienne qui revient vraiment et si je dois
alors élucider les tourments de Mathieu
Talence au détour du lac de Côme. En attendant, entre
les pages, je vois parfois ton sourire. Il transparaît des pages
que je lis, de celles que j'écris, du voyage en Syrie de Volney
que je relis très sérieusement, déjouant la parole
des autres résidents, dans le jardin de la VIlla. Je
colle des images, que je colorie ensuite des couleurs de ce que je nomme
"amour". Le soir, fatigué d'avoir fait de façon folle
concorder les horaires des trains italiens avec les marches désespérées
du personnage fou, sur
le chemin, je m'arrête dans ce café de la place et je trouve
par chance la table du dernier coin libre, et j'écris encore
un peu, avec les volutes italiennes qui recouvrent les aspérités
tendres de la langue arabe. |
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dimanche
10 |
772 |
De Bellagio, il n'est pas
si facile d'imaginer le lieu magique des montagnes syriennes où
la police a retrouvé les vêtements de Mathieu
Talence. Comme François Vermand alors, je ne crois pas vraiment
à son enlèvement. Les vêtements appesantis au pied
du l'arbre de la source, un peu au dessus du temple en ruine de Hosn Suleiman,
racontent trop évidemment la légende alaouite du khodeir,
mêlée avec insistance à toutes les légendes
des sources de toutes les légendes. C'est bien dans la curieuse
histoire d'amour de Mathieu, entrelacée à ses voyages,
que je dois trouver une explication. J'ai
parlé aujourd'hui d'écriture, au déjeuner, avec un
éditeur électronique, qui n'a pas semblé intéressé
par ce que je lui disais. Il
aurait sans doute fallu que je parte plus tôt sur ses traces au
lieu de m'engloutir dans des amours parisiennes sans aventures. Je
crois même que
ce qui a gâché
le beau sujet d'écriture, c'est toi.
C'est
l'infinie paresse que suscite l'idée même d'un texte continu,
qui jour après jour, toile de Pénélope, célèbre
un amour perdu, sans autre construction, à part quelques artifices
formels, que le temps qui passe et qui fait que l'on avance, que le texte
ne revient pas en arrière, que cela ne lui est pas permis. Pourtant,
j'aurais dû savoir que tu
sors de mon esprit dès que je pense à être heureux. |
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lundi
11 |
773 |
Les aventures syriennes
de François et de Mathieu,
la compréhension molle de François pour Mathieu, presque
amoureuse, me ramènent à la tendresse. François savait
tout je crois de la folie de Mathieu
et de toutes ses escapades dans la nuit aleppine, celles qui le conduiront
à disparaître au prétexte futile de quelques espionnages.
J'ai
enfin compris que la fin de l'histoire de Mikael Riskallah avait été
écrite par Mathieu. François ne m'a jamais raconté
cette écriture plurielle et pourtant le
texte marque les indices, il ne se dérobe pas. Quoique
des questions demeurent. Je
ne me rappelle plus bien, ni mon état, ni ma peine, je
l'oublie, plongé dans cette fiction réelle qui me fait aujourd'hui
marcher le long du lac de Côme. |
| 2003 |
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mardi
12 |
774 |
Ce
matin était un matin de printemps avec une légèreté
de l'air très particulière. Bellagio,
le bel âge, qui donne la patience pour écrire
et rassembler tous les
indices épars qui ne disent pas grand chose. Mathieu connaissait
les légendes alaouites qui courent les montagnes, dodelinant des
réincarnations et des disparitions définitives. Je sais désormais
que son histoire d'amour était sans aucune autre issue et qu'il
voulait tellement se conformer
à son propre mythe mystérieux qu'il avait construit.
J'ai plus rêvé qu'écrit et la
nuit, la petite ville vide marque sa nonchalance et martèle à
l'envi qu'elle n'est plus que solitude
cendrée. Je tourne déjà en rond. |
| 2003 |
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mercredi
13 |
775 |
François Vermand
m'a envoyé récemment les carnets noirs du piano noir avec
un mot grotesque dans lequel je trouvais cinq fois le mot "sympathique"
et la chaleur d'une bougie a révélé cet ordre idiot
de partir en Italie sur les traces de Mathieu Talence, de chercher chaque
jour les indices de l'étape suivante, sans que je sache vraiment
qui pouvait ainsi me faire les marionnettes. Je sais depuis longtemps que
la passion de Mathieu était italienne mais dois-je pour cela hanter
les vieux palais du lac de Côme. Je
vais jouer, pour moi aussi, dans
ma tête, avec quelques lambris qui doivent rester ça et là,
comme
on visite un autel juste pour soi, comme on repasse dans la forêt
sur un lieu où l'on a fait l'amour, un jour, quand le temps était
plus beau et que la chair était ferme et douce et tendre et parfumée.
Je vais jouer moi aussi
à être déjà venu là,
écrire
quelques mots pensifs avec un parfum étranger dans le cou, encore
quelques morsures sur les quelques parties du corps qui sont encore présentables. |
| 2003 |
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jeudi
14 |
776 |
Il est peut-être temps
d'expliquer pourquoi François Vermand n'est plus en mesure d'aller
vérifier à Lattaquié le récit de Mathieu. Je
ne pourrai pas le faire non plus. J'ai appris récemment la mort
de Mikael Riskallah. La découverte des vêtements de Mathieu
près de la source du temple très ancien de la montagne alaouite
n'est pas restée sans conséquence. Du consulat, François
Vermand a essayé de lancer une enquête mais il a lui même
été très vite soupçonné d'avoir orchestré
cette disparition. Un ordre de Paris l'a ramené en France. On craignait,
lui dit l'ambassadeur, pour sa sécurité, mais je n'ai jamais
su s'il n'avait pas lui-même demandé son rappel. J'ai
ouvert aujourd'hui un carnet marqué du chiffre 3, qui m'est parvenu
poste restante à Bellagio. Je l'attendais depuis Lodi, dont
je connais désormais tous les bureaux de poste. Mais
je ne l'ai pas regardé longtemps, presque pas vu, tout sentiment
oblitéré par un désir inachevé, non précisé
et qui pouvait se porter n'importe où, sur n'importe qui. Je
suis resté dans la chambre, sans courage mais je sais pourtant que
je
n'ai pas perdu mon temps et si mon coeur se serre un peu, parfois, parce
que tu ne diras pas que tu m'aimes, si mon coeur de Valentin, valentine,
et si mon coeur se débine à penser que dans un autre printemps,
tu m'aimais doucement, vivement et que tu venais et que je te voyais, et
que cet autre printemps ne sera gravé que dans ma mémoire
brève et qu'il se mêle à toutes les histoires d'amour
qui ne se sont jamais passées. |
| 2003 |
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vendredi
15 |
777 |
J'attends.
j'ai attendu toute la journée, l'agacement montant sans cesse, jusqu'à
l'agressivité. C'est
pourtant aujourd'hui que je devais recevoir une mystérieuse feuille
de route qui m'enverrait encore sur les bords de l'Italie, scrutant des
horaires et arpentant des bars, mauves de fumée, avancés
de boisson, mêlant l'alcool et l'attente. Je dois désormais
avancer dans cette enquête et je pourrais presque reconnaître
les traces de Mathieu dans le soir lombard, image fugitive dans les rues
de Bellagio. Je m'énerve
mais
j'entrevois aussi le plaisir du calme, d'être ailleurs, sans cesse
déporté, dans un vent que je connais seulement, si loin.
Les mystères de Mathieu Talence sont orientaux quand bien même
je dois les chercher encore sur les bords du lac de Côme. |
| 2003 |
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samedi
16 |
778 |
Le
samedi, c'est le jour des conférences et chacun peut s'il le souhaite
exposer devant les autres pensionnaires l'état de ses travaux. Je
m'ennuie. Je
m'absente un peu, juste le temps de voir les vagues du lac de Côme
et
revenir, écouter, debout, les assurances des uns, les demandes des
autres. J'invente une recherche sur l'urbanisme du Caire, une
méthodologie qui me permet de projeter une des photos de ta cage
d'escalier, qui devient, dans le sombre de la salle, une réplique
simplifiée des escaliers d'Escher. Épuisé,
le soir, par tous ces mots échangés, je sors encore une fois
regarder le sombre du lac et je
rentre dans la nuit qui fraîchit, qui demande que l'on se presse
un peu pour retrouver la chambre. |
| 2003 |
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dimanche
17 |
779 |
J'ai loué une voiture
pour rejoindre rapidement la nuit milanaise. L'enquête était
un prétexte. Je voulais
m'entourer de fumée et d'alcool et oublier l'âge, les mots,
le cliquetis du clavier de l'ordinateur, la confusion des phrases.
Dans
la foule qui danse, une femme me fixe puis m'aborde, me demande mon nom,
me donne le sien, un diminutif. Je lui dis que nous ne nous connaissons
pas. Le visage se ferme, se fait encore un peu plus agressif et elle m'enjoint
de "faire attention aux gens que je rencontre". J'ai quitté
rapidement la discothèque, sans même me livrer à la
pitrerie de sortir devant des serveurs embués la photo de Mathieu
Talence et passer encore une fois pour un amant déçu, un
fugitif après un fugitif. Je
ne sais pas qui m'a envoyé la pythie et ce qu'il faut faire de sa
mise en garde. C'est le dernier jour à Bellagio et ni le texte
ni l'énigme de Mathieu, nouée à mon énigme
personnelle, n'ont avancé et sa recherche poursuit ton oubli
et pourtant, je
dois faire attention, sans doute, attention à ne pas t'oublier,
ou à t'oublier. Je rassemble sans grande patience toutes les
paperolles griffonnées pendant ce séjour, je scrute la chambre
comme si je n'oubliais rien, ce
soupçon de rêve quand je suis arrivé. Dans
l'après-midi qui s'étire, je travaille et j'oublie même
de penser à toi. Il faudra l'insistance du texte et du calendrier
pour me ramener à tes cils et à ta nuque qui pourrait trembler
entre mes mains si l'entêtement n'avait pas pris le pas sur ton amour. |
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lundi
18 |
780 |
Je vais rester ce soir à
Morbegno. Tout à
l'heure, dans le soleil de la gare, sur la droite, je pouvais voir le glacier
du Disgrazie. Les mots me poursuivent dans ce voyage juste derrière
la frontière et les Alpes se moquent de moi, je déteste ces
montagnes.
Je
choisis l'hôtel le plus triste de la ville. Je voudrais rentrer.
J'imagine l'appartement parisien qui attend . La
tasse de café sale est restée sur la table du salon,
comme tous les jours, et il y aurait encore ces jours de travail et de
pluie et tous ces mots échangés. Je
suis resté à l'hôtel toute la journée pour
préparer des documents qui vont peut-être me préparer
d'autres aventures, d'autres mots et le coeur qui bat quand tu n'es pas
là. Je pense
à d'autres topographies, à d'autres mots échangés
et je sais désormais que Mathieu a bien suivi la Valtellina, que
je quitterai demain, vallée sans issue pourtant. |
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mardi
19 |
781 |
Ponte
di Legno déclare se déclare la station de ski italienne la
plus ancienne et j'y retrouve l'air sans objet de vacanciers brûlés
qui montent et qui descendent toute la journée. Est-ce vraiment
mon enquête qui me pousse maussadement à faire la fermeture
de ces discothèques incroyables, scrutant des animations imaginées
dans des téléfilms italiens. La
pauvreté, la richesse et le goût qui se détériore
et se raccommode comme il peut, dans le décalage. Ce
soir, la fête était enfumée et l'on ne voyait ni ange
ni démon. Quelques personnes essayaient de sortir de l'habitude
des jours en portant des accoutrements outrés. Je ne les ai presque
pas vus. Je
suis rentré tard, si tard que la journée déjà
passée ne revenait même plus en souvenirs. Tous
ces jours tuent ma mémoire et je n'ai pas eu le courage de reprendre
ensuite les vieux papiers pour vérifier le plus improbable, qu'un
Mathieu Talence transformiste ait gagné le concours de Miss Pandania
un jour. |
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mercredi
20 |
782 |
J'ai
quitté désormais la Lombardie pour le Tyrol italien et je
m'attends à chaque coin des rues de Bolzano à être
assailli par un groupe chantant en culottes de cuir et à devoir
rebrousser chemin sous les quolibets en trilles. L'hôtel a cru bon
sonoriser le hall avec cette musique qui a inventé le flon flon.
Je
me suis réveillé et pesait sur moi une tristesse curieuse
qui m'attrapait par le pan de ma chemise et alourdissait mes gestes et
tous mes mouvements. Je
passe la journée en pensant à ton image, à cette
histoire qui parfois encore se substitue à l'enquête idiote
que je mène aux confins italiens. J'avais
mis notre amour sous le sceau de l'adultère, délibéré,
répété, martelé, à en mourir sans toi.
Mais tu dois continuer de l'ignorer car ces jours n'ont pas de sens pour
l'histoire que je te raconte et les instants de nuit ont été
perdus dans la nuit. La
nuit de Bolzano marque du froid toute autre idée de sexe. |
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jeudi
21 |
783 |
Je
suis frappé de ma faiblesse. Je ne pouvais rester seul plus
longtemps et il a bien fallu que je noue connaissance. Je regarde le soir,
les yeux doux et dans
la nuit qui commence, les échafaudages de la conversation sont enveloppés
de linges encore propres. Les couleurs beiges se mêlent pour raconter
le temps qui passe dans une
langue qui ne dit rien. Tu as sans doute connu Mathieu Talence et ses
délibérations incessantes et la tristesse prend encore ta
bouche et ton front. Demain, loin, je ne penserai qu'à ces quelques
mots et je dois quitter ces montagnes, pousser vers le sud toute cette
désinvolture. Dans
l'hôtel de Fiera di primiero, j'entends les chants de l'armée
austro hongroise qui psalmodient le déclin de l'empire. Je veux
retrouver une Italie plus douce, avec la tendresse maritime. |
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vendredi
22 |
784 |
Je
m'approche de Venise comme on approche un animal dangereux et la lagune
pourrait bien me blesser quand j'irai encore m'asseoir sur les marches
en face de la gare de Santa Lucia. A
Castelfranco, Venise est toute proche et loin déjà. Je peux
encore l'éviter mais sa proximité a pesé tout le jour.
Je
ne sais comment s'est passé ce jour. Je me moque de ce jour.
J'ai traîné dans le centre commercial, comparant les paquets
de lessive, n'osant aller plus loin, ne faisant même plus semblant
de chercher un fugitif, derelict narratif et voyageur. Jamais
rien ne dit rien et dans les mots qui passent il y a bien un peu de pluie
qui accroche la poussière et l'entraîne, il y a un peu de
vent qui porte la pluie un peu ailleurs que dans une implacable verticalité.
Il y a un peu de bruit qui danse, qui danse. J'éviterai ce soir
la discothèque de Castelfranco. je suis épuisé. |
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samedi
23 |
785 |
Je
vais m'installer sur tous les Lidos et j'observerai la vieille cité
carapace de loin, muette éperdue. Je
commence par le Lido di Jesolo, tout au nord de la lagune, pauvre comme
une Venise pauvre. La proximité de Venise m'affole. J'ai
perdu le fil de ce que je dois faire. J'ai perdu le fil de ce que les autres
pensent que je fais. Il y a la mer douce, l'hiver gris, les bateaux
plus loin qui entrent et sortent de la lagune. Je reste toute la journée
dans cette mauvaise chambre. Je
ne reconnais plus l'enthousiasme des jours. Il n'y a rien au Lido de
Jesolo, comme si Venise
avait absorbé toutes les possibilités d'histoires, de récits,
toute narration même. Je vais contourner Venise, par la mer. |
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dimanche
24 |
786 |
Je
me suis approché de Venise et j'ai demandé à survoler
la lagune. Je ne parvenais pas à croire que la Cité était
si proche, juste derrière Cavallino, blottie pour échapper
au sortilège. L'enquête avance, je crois. Il y a tous ces
indices. Je
n'oublierai pas ce que François m'a raconté lorsque je suis
allé le chercher à l'aéroport après son rapatriement
de Syrie. Ces idées de voyage et l'image de Venise qui troublait
Mathieu les soirs de boisson dans le salon à colonnes. Je
marche le long de la mer, poussé par le vent, arraché parfois.
Il
y a eu des giboulées aujourd'hui. Elles ont un peu hésité
entre la pluie et la neige, entre l'averse et le tourbillon, entre l'humide
et le sec, elles ont hésité et puis je ne sais plus, il n'y
avait que le froid. Le
temps de quelques gouttes, ton image s'est dessinée plus loin,
qui prend la forme d'un arbre, qui dépiaute la paysage. |
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lundi
25 |
787 |
Je descends peu à
peu le Lido de Jesolo jusqu'à Treporti. Je
longe la mer, le vent italien comme une caresse un peu plus violente, désemparée.
Les
vêtements de pluie engoncent le temps et l'idée même
de ne plus rien dire.
Je
me souviens de jours plus vifs, de regards aiguisés, de nuits où
les sexes s'émouvaient de ne jamais se toucher et où la parole
ne relayait plus rien. On
annonce un temps plus froid mais ce n'est pas vraiment une annonce.
Les
fins d'hiver sont toutes les mêmes, elles donnent un peu de froid
pour mieux nous surprendre chaque fois. Les fins d'amour sont toutes les
mêmes, il n'y fait même plus froid. Venise
pourrait bien s'engloutir. |
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mardi
26 |
788 |
Si
le temps était meilleur, je resterais plus longtemps, juste
de l'autre côté du vrai Lido, comme le film à jamais
perdu qui chante piteusement la Mort à Venise, reconstituée.
Je ne cherche plus Mathieu Talence. Les messages semblent m'avoir perdu
et ton
absence me donne une douleur douce. Je ne fais plus aucun effort physique,
avec de vieilles douleurs qui reviennent lorsque je marche sur la plage
ou que j'oublie le temps devant la piscine verdâtre, un peu mélancolique.
Mais il
faudra un jour souffrir pour de bon, pour de vrai, ne plus aller nulle
part avec un corps définitivement dérobé. Si
tout cela est une histoire, il n'y a plus vraiment de personnage et
dans le film, on ne rit pas beaucoup. |
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mercredi
27 |
789 |
Je
crois que c'est l'amour des météorites qui le premier a donné
à
Matthieu
Talence le goût des religions à étoiles, de dieux
qui lancent de petites pierres sur le sol, comme on cogne aux fenêtres
pour
attirer l'attention sur un amour perdu. Je ne sais pas comment ils
ont pu viser avec autant de précision cette petite bande de terre
du Lido di Venezia et manquer un souvenir, une star de cinéma, l'idée
d'un vieux film embarrassé. Tout est fermé maintenant.
Je
me suis réfugié dans un restaurant rapide, de ceux dont les
lumières trop fortes rappellent la misère de la solitude.
Je regarde la plage. Je
ne sais plus qui je cherche et la vie même se dissout dans ce trop
peu de terre. Quand
tu sais ce que je sais, tu regardes la vie sans hâte et ce que je
sais n'est rien, un peu de tendresse une fois, qui a fait basculer le monde
sur une autre terre où l'ocre domine lentement et tourne parfois
au vert olive dans une odeur âcre. |
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jeudi
28 |
790 |
Il
y a la légende de Malamocco, qui dit que la cité a été
reconstruite après une catastrophe, mais on ne connaît ni
la catastrophe ni l'emplacement de l'ancienne cité. Je prends les
petits canaux, une idée de Venise rurale. On
y croise des gens désoeuvrés et des gens pressés.
On pourrait y nouer des idylles. Je me rappelle la première
fois que je suis venu ici, sans souci alors d'enquête, rien qu'avec
toi. Je riais doucement
à tes sourires puis je
reprenais le cours de la conversation sans plus penser qu'il pouvait y
avoir du plaisir. Le
temps est toujours à la pluie, qui se mêle à l'air
de Venise qui arrive encore chargé de tout le bruit des vaporetti.
Je
continue à longer la lagune, regardant
parfois, à la faveur d'une éclaircie un campanile qui tiraille
le ciel. |
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Vers le mois de mars |