2002
Vers 2001 - 2000

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vendredi
1er
763 cul par dessus têteEn 1994, à Alessandria, on garde le souvenir d'une tempête, une destruction forte et tout s'est trouvé chamboulé, renversé et je suis comme cela un peu, longtemps après, longtemps après, avec du temps en trop, qui reste, dont je ne sais pas quoi faire et je pourrais t'oublier, aussi. C'est la haine sans doute aussi. Le Piémont m'indiffère et Marengo et les batailles napoléoniennes ne me disent rien. Je voudrais me promener avec toi dans les vignes d'Asti, encore, et goûter un peu de vin blanc dans un pichet de gros verre. Que dis-tu de tout cela, toi, qui m'as abandonné depuis tout ce temps et qui m'a enlevé ainsi le peu de force que j'avais pu trouver dans les longues promenades du désert. Tu vois le paysage et tu viens te promener avec moi dans les vignes et boire un peu de vin blanc d'un pichet de gros verre.



samedi
2
764 J'ai hésité à venir dans cette ville... Pavie : le jeu de mot était trop facile. On nous a appris petits le nom de la ville comme une défaite. Que pouvais-je bien aller y promener ? Le Tessin me donne un peu de son froid et quand je rentre dans le froid, pensant que nous aurions pu encore dîner ensemble, qu'il y aurait eu du champagne, et la caresse de mes mains sur ton cou, je regarde un peu le ciel, je pourrais marcher ainsi longtemps. Arrivé à l'hôtel, je m'enferme. Je ne veux plus rien voir aujourd'hui de la ville. J'écoute un peu la radio française et je pense à toi. Je me souviens de ma fureur.



dimanche
3
765 Le pont de Pavie peigne l'eau et sourit. toute la journée, j'étais moi dans l'amour de toi, occupé par ces rencontres nocturnes qui n'en finissaient pas, qui se mouraient jusqu'à l'aube dans le désir. Je débauche ces lambeaux de souvenir pour cette écriture qui n'arrête pas de se repentir et de te dire que tu n'es pas là. Hier, c'était presque le printemps, il y avait des odeurs italiennes de vacances, des projets qui couraient le long de la ville et puis il pleut maintenant et sur le toit, la pluie me dit que le soir est doux, qu'il serait agréable d'être au bord de la mer avec des amis amicaux, de mettre son nez dans le mouillé de leurs écharpes, de sentir la laine et le froid des gouttes d'eau sur leur peau. Il n'y a plus que le dessèchement des jours.



lundi
4
766 J'ai choisi de m'arrêter à Casalpusterlengo pour le nom de Casalpusterlengo dont Renaud Camus dit qu'à tort ou à raison elle fait partie des villes qui n'ont pas de noms français et ma connaissance de l'italien ne va pas jusqu'à pouvoir décoder la signification. Sur tous les murs, une affiche jaunit la ville. Le théâtre de Casalpusterlengo donnera bientôt une comédie "Amur e disgrazie". Je me demande comment toute l'Italie sait déjà que je viens leur apporter une nonchalance sourde qui fait un peu rire. Je n'irai pas au théâtre, bien sûr, je me repose en promenades et pourquoi ne pas rêver encore dans la ville et dire que c'est l'hiver qui commence ? Je pense peu à peu à toutes nos attentes, à ces fébrilités, ces téléphones qui ne sonnent plus et la consultation fébrile de "boites vocales" délibérément muettes et tout le jour ensuite je ne pense plus à rien d'autre qu'à ces malheurs discrets.



mardi
5
767 Toute cette région de Lombardie est un champ de bataille mêlé d'images passées avec des couleurs qui n'en sont plus. Lodi, comme un vieux souvenir qui tangue sur un souvenir d'amour. Pour m'accompagner, j'ai acheté des chansons d'amour et des morceaux d'amour, Billie Holliday, Songs for distingué lovers. C'est sans doute un peu surfait, nous ne sommes ni distingués, ni des amants. Je peux fredonner toutes les chansons, en pensant à des jours de pluie, à un temps de balades en rond, une tristesse malhabile. Mais le chuintement acide de la voix de Billie susurre que le monde peut être triste et élégant et que cette élégance suffit à justifier la souffrance des histoires d'amour. Je cherche le souvenir du quartier de Marseille qui porte le même nom que la ville déchue, célèbre désormais d'être enfouie dans les passages incessants, jamais un arrêt, et nul regards. Mais, au bout de la promenade lassée, dans le seul café de Lodi qui reste ouvert, lumières sombres le soir, me rappellerai-je longtemps les cheveux noirs et la peau blanche. Les cheveux comme teints, les lèvres un peu rosies par le vin, l'idée même de parler, l'idée même d'être là l'enchantait, lui ployait la tête avec grâce dans la conversation toute faite d'anecdotes, pour l'endormir, pour séduire, pour jouer à être célèbres et à être intéressants, tous, autour, affamés et sans aucune pitié pour sa jeunesse qui s'excuse, qui tente de donner le change, par un maintien impeccable, une idée de soi qui se construit avec douceur, une idée qu'il n'y a rien de mal, que c'est comme ça, que c'est mieux comme ça, que cela viendra plus tard. Personne n'a remarqué ma fascination.



mercredi
6
768 "tutto il divertimento che potete immaginare". Je ne sais pas comment le Caravage aurait pu recruter des modèles ni choisir des scènes dans la plus grande discothèque lombarde, à Caravaggio. Il faut tout le prétexte de mon enquête pour m'enfumer pendant des heures à écouter des ténors légers chanter "Cerrone" en se dandinant. L'énigme de la disparition de Mathieu et les conséquences qu'elle a eues et qu'elle a encore me plongent dans la réalité. Je n'aurais jamais pensé sinon à passer la porte, à scruter les visages pour tenter de retrouver un profil aperçu si peu souvent sur une photo que je crains de perdre. J'aurais dû m'assurer que la piste italienne était la bonne et qu'il était plausible que dans une ville qui porte un nom de peintre, on trouvât encore des fantômes. Je ne crains pas ton souvenir, mais tu ne remplaces pas la lenteur des matins, les mains sur les mains et le vent frais qui entoure le cou, les joues et qui prend la caresse des yeux. Tu ne me manques pas, comme ce temps de vent et de pluie ne change rien à rien.



jeudi
7
769 Ce texte s'étiole et se détruit et je ne serai jamais payé, je le sens, pour ce long travail de recherche dans ce pays du Nord du Sud qui bruisse de curieux bruits et la télévision gesticule encore et les présentatrices écarquillent des yeux pour masquer l'absence complète de sens de leurs propos. Il y a plusieurs jours que je ne parle plus. Tu ne m'appelles plus de cabines téléphoniques déglinguées, juste pour t'étonner avec moi que ta voix me parvienne par le fil à peine fixé, tu ne m'accroches plus quelques souvenirs de toi, tu ne feins plus de me donner des indices pour me guider dans mon voyage, pour inventer des détails sur la démarche de Mathieu ou son port de tête, avec ce peu de souffrance qui tape les mots sur le chemin lombard. Je suis presque arrivé en Toscane, sans vraiment m'en apercevoir et je croyais que ces provinces italiennes qui remplissent les pages des livres sont plus vastes et ne défilent pas ainsi sans qu'on le sache vraiment. J'évite toujours les grandes villes et j'ai choisi Lecco, qui porte à peu le nom d'une plante et fait penser aux collections d'art.



vendredi
8
770 J'ai rejoint la résidence de la Rockfeller Foundation à Bellagio sur le lac de Côme et le paysage un peu trop mièvre n'augure rien de bon pour l'écriture, sauf à imaginer de longues images pleines sur des edelweiss ensanglantés. Mais je sais que je vais travailler tous les jours en regardant la campagne, avec patience car c'est aussi ton amour qui me rend droit. Je pense à ces jours de voyage passés. Le souvenir gomme les instants creux et vides, les pas perdus. La nuit, je ne dors plus dans mes souvenirs. Il n'y a que les moments avant le sommeil à te caresser ou ceux où je pense à toi, doucement, doucement, si tristement. Dans le soir qui tombe, c'est toi, dans l'infinie répétition de gestes et de pensées, ces monceaux d'habitude qui encombrent la vie, ce qui fait que l'on trouve la nuit, sans y penser presque. Je laisse la fenêtre ouverte malgré le froid jusqu'à ce que je reconnaisse cette qualité précise de fatigue que je déteste, celle qui enserre la tête et pèse tout le jour en tourbillonnant.



samedi
9
771 Je suis là pour travailler, rassembler les indices de quarante jours ou presque de voyage qui me font suivre sans patience les coutures de l'Italie et maintenant la boursouflure des Alpes, là bas. Je ne sais pas encore si c'est une plaisanterie de quelques amis fortunés qui m'ont envoyé sur les traces d'un personnage ou bien cette vieille histoire syrienne qui revient vraiment et si je dois alors élucider les tourments de Mathieu Talence au détour du lac de Côme. En attendant, entre les pages, je vois parfois ton sourire. Il transparaît des pages que je lis, de celles que j'écris, du voyage en Syrie de Volney que je relis très sérieusement, déjouant la parole des autres résidents, dans le jardin de la VIlla. Je colle des images, que je colorie ensuite des couleurs de ce que je nomme "amour". Le soir, fatigué d'avoir fait de façon folle concorder les horaires des trains italiens avec les marches désespérées du personnage fou, sur le chemin, je m'arrête dans ce café de la place et je trouve par chance la table du dernier coin libre, et j'écris encore un peu, avec les volutes italiennes qui recouvrent les aspérités tendres de la langue arabe.



dimanche
10
772 De Bellagio, il n'est pas si facile d'imaginer le lieu magique des montagnes syriennes où la police a retrouvé les vêtements de Mathieu Talence. Comme François Vermand alors, je ne crois pas vraiment à son enlèvement. Les vêtements appesantis au pied du l'arbre de la source, un peu au dessus du temple en ruine de Hosn Suleiman, racontent trop évidemment la légende alaouite du khodeir, mêlée avec insistance à toutes les légendes des sources de toutes les légendes. C'est bien dans la curieuse histoire d'amour de Mathieu, entrelacée à ses voyages, que je dois trouver une explication. J'ai parlé aujourd'hui d'écriture, au déjeuner, avec un éditeur électronique, qui n'a pas semblé intéressé par ce que je lui disais. Il aurait sans doute fallu que je parte plus tôt sur ses traces au lieu de m'engloutir dans des amours parisiennes sans aventures. Je crois même que ce qui a gâché le beau sujet d'écriture, c'est toi. C'est l'infinie paresse que suscite l'idée même d'un texte continu, qui jour après jour, toile de Pénélope, célèbre un amour perdu, sans autre construction, à part quelques artifices formels, que le temps qui passe et qui fait que l'on avance, que le texte ne revient pas en arrière, que cela ne lui est pas permis. Pourtant, j'aurais dû savoir que tu sors de mon esprit dès que je pense à être heureux.



lundi
11
773 Les aventures syriennes de François et de Mathieu, la compréhension molle de François pour Mathieu, presque amoureuse, me ramènent à la tendresse. François savait tout je crois de la folie de Mathieu et de toutes ses escapades dans la nuit aleppine, celles qui le conduiront à disparaître au prétexte futile de quelques espionnages. J'ai enfin compris que la fin de l'histoire de Mikael Riskallah avait été écrite par Mathieu. François ne m'a jamais raconté cette écriture plurielle et pourtant le texte marque les indices, il ne se dérobe pas. Quoique des questions demeurent. Je ne me rappelle plus bien, ni mon état, ni ma peine, je l'oublie, plongé dans cette fiction réelle qui me fait aujourd'hui marcher le long du lac de Côme.
2003

mardi
12
774 Ce matin était un matin de printemps avec une légèreté de l'air très particulière. Bellagio, le bel âge, qui donne la patience pour écrire et rassembler tous les indices épars qui ne disent pas grand chose. Mathieu connaissait les légendes alaouites qui courent les montagnes, dodelinant des réincarnations et des disparitions définitives. Je sais désormais que son histoire d'amour était sans aucune autre issue et qu'il voulait tellement se conformer à son propre mythe mystérieux qu'il avait construit. J'ai plus rêvé qu'écrit et la nuit, la petite ville vide marque sa nonchalance et martèle à l'envi qu'elle n'est plus que solitude cendrée. Je tourne déjà en rond.
2003

mercredi
13
775 François Vermand m'a envoyé récemment les carnets noirs du piano noir avec un mot grotesque dans lequel je trouvais cinq fois le mot "sympathique" et la chaleur d'une bougie a révélé cet ordre idiot de partir en Italie sur les traces de Mathieu Talence, de chercher chaque jour les indices de l'étape suivante, sans que je sache vraiment qui pouvait ainsi me faire les marionnettes. Je sais depuis longtemps que la passion de Mathieu était italienne mais dois-je pour cela hanter les vieux palais du lac de Côme. Je vais jouer, pour moi aussi, dans ma tête, avec quelques lambris qui doivent rester ça et là, comme on visite un autel juste pour soi, comme on repasse dans la forêt sur un lieu où l'on a fait l'amour, un jour, quand le temps était plus beau et que la chair était ferme et douce et tendre et parfumée. Je vais jouer moi aussi à être déjà venu là, écrire quelques mots pensifs avec un parfum étranger dans le cou, encore quelques morsures sur les quelques parties du corps qui sont encore présentables.
2003

jeudi
14
776 Il est peut-être temps d'expliquer pourquoi François Vermand n'est plus en mesure d'aller vérifier à Lattaquié le récit de Mathieu. Je ne pourrai pas le faire non plus. J'ai appris récemment la mort de Mikael Riskallah. La découverte des vêtements de Mathieu près de la source du temple très ancien de la montagne alaouite n'est pas restée sans conséquence. Du consulat, François Vermand a essayé de lancer une enquête mais il a lui même été très vite soupçonné d'avoir orchestré cette disparition. Un ordre de Paris l'a ramené en France. On craignait, lui dit l'ambassadeur, pour sa sécurité, mais je n'ai jamais su s'il n'avait pas lui-même demandé son rappel. J'ai ouvert aujourd'hui un carnet marqué du chiffre 3, qui m'est parvenu poste restante à Bellagio. Je l'attendais depuis Lodi, dont je connais désormais tous les bureaux de poste. Mais je ne l'ai pas regardé longtemps, presque pas vu, tout sentiment oblitéré par un désir inachevé, non précisé et qui pouvait se porter n'importe où, sur n'importe qui. Je suis resté dans la chambre, sans courage mais je sais pourtant que je n'ai pas perdu mon temps et si mon coeur se serre un peu, parfois, parce que tu ne diras pas que tu m'aimes, si mon coeur de Valentin, valentine, et si mon coeur se débine à penser que dans un autre printemps, tu m'aimais doucement, vivement et que tu venais et que je te voyais, et que cet autre printemps ne sera gravé que dans ma mémoire brève et qu'il se mêle à toutes les histoires d'amour qui ne se sont jamais passées.
2003

vendredi
15
777 J'attends. j'ai attendu toute la journée, l'agacement montant sans cesse, jusqu'à l'agressivité. C'est pourtant aujourd'hui que je devais recevoir une mystérieuse feuille de route qui m'enverrait encore sur les bords de l'Italie, scrutant des horaires et arpentant des bars, mauves de fumée, avancés de boisson, mêlant l'alcool et l'attente. Je dois désormais avancer dans cette enquête et je pourrais presque reconnaître les traces de Mathieu dans le soir lombard, image fugitive dans les rues de Bellagio. Je m'énerve mais j'entrevois aussi le plaisir du calme, d'être ailleurs, sans cesse déporté, dans un vent que je connais seulement, si loin. Les mystères de Mathieu Talence sont orientaux quand bien même je dois les chercher encore sur les bords du lac de Côme.
2003

samedi
16
778 comme un ouragan... qui fondait sur moi...Le samedi, c'est le jour des conférences et chacun peut s'il le souhaite exposer devant les autres pensionnaires l'état de ses travaux. Je m'ennuie. Je m'absente un peu, juste le temps de voir les vagues du lac de Côme et revenir, écouter, debout, les assurances des uns, les demandes des autres. J'invente une recherche sur l'urbanisme du Caire, une méthodologie qui me permet de projeter une des photos de ta cage d'escalier, qui devient, dans le sombre de la salle, une réplique simplifiée des escaliers d'Escher. Épuisé, le soir, par tous ces mots échangés, je sors encore une fois regarder le sombre du lac et je rentre dans la nuit qui fraîchit, qui demande que l'on se presse un peu pour retrouver la chambre.
2003

dimanche
17
779 J'ai loué une voiture pour rejoindre rapidement la nuit milanaise. L'enquête était un prétexte. Je voulais m'entourer de fumée et d'alcool et oublier l'âge, les mots, le cliquetis du clavier de l'ordinateur, la confusion des phrases. Dans la foule qui danse, une femme me fixe puis m'aborde, me demande mon nom, me donne le sien, un diminutif. Je lui dis que nous ne nous connaissons pas. Le visage se ferme, se fait encore un peu plus agressif et elle m'enjoint de "faire attention aux gens que je rencontre". J'ai quitté rapidement la discothèque, sans même me livrer à la pitrerie de sortir devant des serveurs embués la photo de Mathieu Talence et passer encore une fois pour un amant déçu, un fugitif après un fugitif. Je ne sais pas qui m'a envoyé la pythie et ce qu'il faut faire de sa mise en garde. C'est le dernier jour à Bellagio et ni le texte ni l'énigme de Mathieu, nouée à mon énigme personnelle, n'ont avancé et sa recherche poursuit ton oubli et pourtant, je dois faire attention, sans doute, attention à ne pas t'oublier, ou à t'oublier. Je rassemble sans grande patience toutes les paperolles griffonnées pendant ce séjour, je scrute la chambre comme si je n'oubliais rien, ce soupçon de rêve quand je suis arrivé. Dans l'après-midi qui s'étire, je travaille et j'oublie même de penser à toi. Il faudra l'insistance du texte et du calendrier pour me ramener à tes cils et à ta nuque qui pourrait trembler entre mes mains si l'entêtement n'avait pas pris le pas sur ton amour.



lundi
18
780 Je vais rester ce soir à Morbegno. Tout à l'heure, dans le soleil de la gare, sur la droite, je pouvais voir le glacier du Disgrazie. Les mots me poursuivent dans ce voyage juste derrière la frontière et les Alpes se moquent de moi, je déteste ces montagnes.
Je choisis l'hôtel le plus triste de la ville. Je voudrais rentrer. J'imagine l'appartement parisien qui attend . La tasse de café sale est restée sur la table du salon, comme tous les jours, et il y aurait encore ces jours de travail et de pluie et tous ces mots échangés. Je suis resté à l'hôtel toute la journée pour préparer des documents qui vont peut-être me préparer d'autres aventures, d'autres mots et le coeur qui bat quand tu n'es pas là. Je pense à d'autres topographies, à d'autres mots échangés et je sais désormais que Mathieu a bien suivi la Valtellina, que je quitterai demain, vallée sans issue pourtant.



mardi
19
781 Miss PadaniaPonte di Legno déclare se déclare la station de ski italienne la plus ancienne et j'y retrouve l'air sans objet de vacanciers brûlés qui montent et qui descendent toute la journée. Est-ce vraiment mon enquête qui me pousse maussadement à faire la fermeture de ces discothèques incroyables, scrutant des animations imaginées dans des téléfilms italiens. La pauvreté, la richesse et le goût qui se détériore et se raccommode comme il peut, dans le décalage. Ce soir, la fête était enfumée et l'on ne voyait ni ange ni démon. Quelques personnes essayaient de sortir de l'habitude des jours en portant des accoutrements outrés. Je ne les ai presque pas vus. Je suis rentré tard, si tard que la journée déjà passée ne revenait même plus en souvenirs. Tous ces jours tuent ma mémoire et je n'ai pas eu le courage de reprendre ensuite les vieux papiers pour vérifier le plus improbable, qu'un Mathieu Talence transformiste ait gagné le concours de Miss Pandania un jour.



mercredi
20
782 subitoJ'ai quitté désormais la Lombardie pour le Tyrol italien et je m'attends à chaque coin des rues de Bolzano à être assailli par un groupe chantant en culottes de cuir et à devoir rebrousser chemin sous les quolibets en trilles. L'hôtel a cru bon sonoriser le hall avec cette musique qui a inventé le flon flon. Je me suis réveillé et pesait sur moi une tristesse curieuse qui m'attrapait par le pan de ma chemise et alourdissait mes gestes et tous mes mouvements. Je passe la journée en pensant à ton image, à cette histoire qui parfois encore se substitue à l'enquête idiote que je mène aux confins italiens. J'avais mis notre amour sous le sceau de l'adultère, délibéré, répété, martelé, à en mourir sans toi. Mais tu dois continuer de l'ignorer car ces jours n'ont pas de sens pour l'histoire que je te raconte et les instants de nuit ont été perdus dans la nuit. La nuit de Bolzano marque du froid toute autre idée de sexe.



jeudi
21
783 Je suis frappé de ma faiblesse. Je ne pouvais rester seul plus longtemps et il a bien fallu que je noue connaissance. Je regarde le soir, les yeux doux et dans la nuit qui commence, les échafaudages de la conversation sont enveloppés de linges encore propres. Les couleurs beiges se mêlent pour raconter le temps qui passe dans une langue qui ne dit rien. Tu as sans doute connu Mathieu Talence et ses délibérations incessantes et la tristesse prend encore ta bouche et ton front. Demain, loin, je ne penserai qu'à ces quelques mots et je dois quitter ces montagnes, pousser vers le sud toute cette désinvolture. Dans l'hôtel de Fiera di primiero, j'entends les chants de l'armée austro hongroise qui psalmodient le déclin de l'empire. Je veux retrouver une Italie plus douce, avec la tendresse maritime.



vendredi
22
784 Je m'approche de Venise comme on approche un animal dangereux et la lagune pourrait bien me blesser quand j'irai encore m'asseoir sur les marches en face de la gare de Santa Lucia. A Castelfranco, Venise est toute proche et loin déjà. Je peux encore l'éviter mais sa proximité a pesé tout le jour. Je ne sais comment s'est passé ce jour. Je me moque de ce jour. J'ai traîné dans le centre commercial, comparant les paquets de lessive, n'osant aller plus loin, ne faisant même plus semblant de chercher un fugitif, derelict narratif et voyageur. Jamais rien ne dit rien et dans les mots qui passent il y a bien un peu de pluie qui accroche la poussière et l'entraîne, il y a un peu de vent qui porte la pluie un peu ailleurs que dans une implacable verticalité. Il y a un peu de bruit qui danse, qui danse. J'éviterai ce soir la discothèque de Castelfranco. je suis épuisé.



samedi
23
785 Je vais m'installer sur tous les Lidos et j'observerai la vieille cité carapace de loin, muette éperdue. Je commence par le Lido di Jesolo, tout au nord de la lagune, pauvre comme une Venise pauvre. La proximité de Venise m'affole. J'ai perdu le fil de ce que je dois faire. J'ai perdu le fil de ce que les autres pensent que je fais. Il y a la mer douce, l'hiver gris, les bateaux plus loin qui entrent et sortent de la lagune. Je reste toute la journée dans cette mauvaise chambre. Je ne reconnais plus l'enthousiasme des jours. Il n'y a rien au Lido de Jesolo, comme si Venise avait absorbé toutes les possibilités d'histoires, de récits, toute narration même. Je vais contourner Venise, par la mer.



dimanche
24
786 Je me suis approché de Venise et j'ai demandé à survoler la lagune. Je ne parvenais pas à croire que la Cité était si proche, juste derrière Cavallino, blottie pour échapper au sortilège. L'enquête avance, je crois. Il y a tous ces indices. Je n'oublierai pas ce que François m'a raconté lorsque je suis allé le chercher à l'aéroport après son rapatriement de Syrie. Ces idées de voyage et l'image de Venise qui troublait Mathieu les soirs de boisson dans le salon à colonnes. Je marche le long de la mer, poussé par le vent, arraché parfois. Il y a eu des giboulées aujourd'hui. Elles ont un peu hésité entre la pluie et la neige, entre l'averse et le tourbillon, entre l'humide et le sec, elles ont hésité et puis je ne sais plus, il n'y avait que le froid. Le temps de quelques gouttes, ton image s'est dessinée plus loin, qui prend la forme d'un arbre, qui dépiaute la paysage.



lundi
25
787 Je descends peu à peu le Lido de Jesolo jusqu'à Treporti. Je longe la mer, le vent italien comme une caresse un peu plus violente, désemparée. Les vêtements de pluie engoncent le temps et l'idée même de ne plus rien dire. Je me souviens de jours plus vifs, de regards aiguisés, de nuits où les sexes s'émouvaient de ne jamais se toucher et où la parole ne relayait plus rien. On annonce un temps plus froid mais ce n'est pas vraiment une annonce. Les fins d'hiver sont toutes les mêmes, elles donnent un peu de froid pour mieux nous surprendre chaque fois. Les fins d'amour sont toutes les mêmes, il n'y fait même plus froid. Venise pourrait bien s'engloutir.



mardi
26
788 Si le temps était meilleur, je resterais plus longtemps, juste de l'autre côté du vrai Lido, comme le film à jamais perdu qui chante piteusement la Mort à Venise, reconstituée. Je ne cherche plus Mathieu Talence. Les messages semblent m'avoir perdu et ton absence me donne une douleur douce. Je ne fais plus aucun effort physique, avec de vieilles douleurs qui reviennent lorsque je marche sur la plage ou que j'oublie le temps devant la piscine verdâtre, un peu mélancolique. Mais il faudra un jour souffrir pour de bon, pour de vrai, ne plus aller nulle part avec un corps définitivement dérobé. Si tout cela est une histoire, il n'y a plus vraiment de personnage et dans le film, on ne rit pas beaucoup.



mercredi
27
789 Je crois que c'est l'amour des météorites qui le premier a donné à Matthieu Talence le goût des religions à étoiles, de dieux qui lancent de petites pierres sur le sol, comme on cogne aux fenêtres pour attirer l'attention sur un amour perdu. Je ne sais pas comment ils ont pu viser avec autant de précision cette petite bande de terre du Lido di Venezia et manquer un souvenir, une star de cinéma, l'idée d'un vieux film embarrassé. Tout est fermé maintenant. Je me suis réfugié dans un restaurant rapide, de ceux dont les lumières trop fortes rappellent la misère de la solitude. Je regarde la plage. Je ne sais plus qui je cherche et la vie même se dissout dans ce trop peu de terre. Quand tu sais ce que je sais, tu regardes la vie sans hâte et ce que je sais n'est rien, un peu de tendresse une fois, qui a fait basculer le monde sur une autre terre où l'ocre domine lentement et tourne parfois au vert olive dans une odeur âcre.



jeudi
28
790 Il y a la légende de Malamocco, qui dit que la cité a été reconstruite après une catastrophe, mais on ne connaît ni la catastrophe ni l'emplacement de l'ancienne cité. Je prends les petits canaux, une idée de Venise rurale. On y croise des gens désoeuvrés et des gens pressés. On pourrait y nouer des idylles. Je me rappelle la première fois que je suis venu ici, sans souci alors d'enquête, rien qu'avec toi. Je riais doucement à tes sourires puis je reprenais le cours de la conversation sans plus penser qu'il pouvait y avoir du plaisir. Le temps est toujours à la pluie, qui se mêle à l'air de Venise qui arrive encore chargé de tout le bruit des vaporetti. Je continue à longer la lagune, regardant parfois, à la faveur d'une éclaircie un campanile qui tiraille le ciel.


Vers le mois de mars