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lundi
1er
A Piriac, comme dans une chanson bretonne, attendri par les vacances qui commencent, pensant retourner bientôt à Paris pour demeurer à contre sens, dans les faux amis de la vie, une absence de traduction en actes de l'absence de l'absence, une mise en abyme sans style qui se poursuite méchamment. Et tu pars à Beyrouth, et tu dis que tu m'aimes, sans jamais le montrer et sans vouloir croire que je ne t'aime pas. Sur la plage, je vais presque tomber sur le cerf volant qui ne vole plus. Les couleurs affadies par le sable qui le ronge un peu, désolé de ne pouvoir faire davantage, désolé vraiment et avec quelques larmes.
913
mardi
2
De Piriac, je peux te suivre dans tes délires libanais et t'assister au réveil et te dire qu'il est tard, que même le muezzin de la mosquée du Sourd a terminé. C'est pourtant d’habitude le dernier. Je t'accompagne un peu jusqu'au café, juste là où parlaient Marouane et Zeina dans cette vieille méthode d'arabe avant la guerre, avant tout. Il y a les flonflons de Piriac sur Mer, ensuite. Dans le brouhaha de la fête, je sais que je n'entends pas la sonnerie du téléphone car il ne sonne pas, il se soumet doucement à l'absence et je ne pense même pas à pleurer, puis viennent d'autres mots, qui se plient et qui jouent. Je m'assois sur le vieux banc pour attendre tes quelques mots quotidiens, le commentaire du temps qu'il fait, un peu de mazout dans les cheveux, un peu de suie.
914
mercredi
3
pigeonOn m'avait dit à l'hôtel que le gardien du phare avait fait venir d'Orient des pigeons et qu'il les préparait, sur de longues distances, à porter quelques mots d'amour tout enroulés. Depuis un an qu’il était là, les pigeons étaient maintenant nombreux et fort entraînés. Les mots d'amour reçus ont créé beaucoup d'histoires et des rumeurs folles sur toutes les landes de la Bretagne grise. Un jour, cependant, une histoire a déclenché une tempête et il a alors fallu arrêter. Il me dit que la fausseté harmonieuse du temps déclare que cette histoire d'amour est aussi vaine. Il me dit que cette histoire d'amour aussi est vaine. Le gardien du phare a pleuré un peu à mesure que je pleurais aussi, dans  la main, un téléphone sans sonnerie, déglingué après avoir transmis tant de rires, tant de caresses.
915
jeudi
4
A Saint-Nazaire, il y a cet hôtel incongru, recouvert de verre comme une tour mal finie, comme un défi que l'on n'achèverait pas. Quand le soleil donne enfin sur la tour de verre de l'hôtel, j'entends très distinctement les joints des différents panneaux qui, comme des oiseaux mécaniques, chantent un à un. Je suis déjà venu ici, je me souviens, avec d'autres chansons dans la tête et l'espoir terrible de te rencontrer, mais je ne te connaissais pas. Chaque jour passe et je te perds à chaque pas, passant le temps, passé menteur, qui rigole sans le sou, dans les villes bretonnes que je n'aime plus.
916
vendredi
5
Les marées de Saint-Nazaire s'échelonnent sans surprise sur le calendrier à la minute près et je suis le calendrier des marées, me donnant le trouble de vivre à 7h22, revenant à moi à 8h33, avec la lune et toutes les forces de la gravitation. Je me dis que je ne sais pas bien ce que je ressens, qu'il faudrait rentrer, que la ville est douce et que la lumière est belle. Je marche au bord de l'eau à peine tourmentée. Les orages vont et viennent et sur le lac, glacé de gris, troublé en vagues par le vent, les éclairs qui marchent, qui sautent et rendent la course haletante, avant la pluie, juste, qui se juche et qui tremble. Toute l'eau se souvient des outrages, mêlant la vase et un peu de branchages, sans rire, avec le désoeuvrement de l'été forcé.
917
samedi
6
Je n'étais pas né, quelques semaines encore à espérer monter sur le paquebot, un lancement liquide, amarré et le jour commence la promenade. Mais je ne sais pas ce que ce jour commence ou termine. Je me rappelle le soir du 11 mai 1960, après avoir crié à mesure que le paquebot descendait dans la rade, l'avoir suivi jusqu'au bout des yeux et attendu le soir, qu'il se confonde avec la mer, avec la ville. C'est encore un soir de plus, un peu d'attente, de solitude contenue, qui ne se dit pas et qui s'ignore, avant la rencontre, les retrouvailles et la tendresse alors, comme un trop plein, qui m'inquiète, me déraisonne, me prend un peu de sommeil alors que la pluie tombe. Je ne sais plus rien du cours des choses. Toutes les flottilles de la vie n'y feront rien, et la rouille douce, et la douleur.
918
dimanche
7
Le sous-marin mis en scène dans une installation bleutée, salle de bain mordorée et inquiétante, jalonnée d'une eau troublée, blanche, sans vision. Le défilé de mode se déroule sans encombre, suivant la coque longue et l'étrave profilée. Du satin pour les autres. La plus belle soie. Le plus beau satin. Comme un rire de gorge rentré. Je parle ensuite avec toi qui viens aux nouvelles, des mots échangés comme des souvenirs. Je traverse la ville pour le dernier soir, j'irai un peu plus loin demain, imaginer les mots qui pourraient faire ton plaisir, riant avec toi désormais comme on rit de la mort.
919
lundi
8
Le pont immense, sans démesure, cependant, voudrait tanguer aussi comme les bateaux, jouer du hauban et partir plus au large. Nous voulions traverser le pont ensemble, nous donner rendez-vous et bien nous tenir à tous les bastingages. Je t'observe dans le soir et tu ressembles à un oiseau, pour lequel il faut rester immobile, pour qu'il approche, cesse d'avoir peur, ne craigne plus le bruit, parvienne à chanter parfois. Mais que peut-il y avoir de plus triste que d'approcher un oiseau ? C'est si difficile, et tu pourrais chanter un peu, juste avant de partir.
920
mardi
9
Je n'aime ni la Baule, ni la plage. Le libertinage est la deuxième fortune de la ville, un libertinage discret, à coup d'huiles solaires chères et de châles qui descendent un peu sur les hanches. J'imagine avec patience toutes les approches pour que les peaux se touchent enfin, s'évanouissent l'une à l'autre dans le crissement du sable oublié là. Tu envahis mon temps et je te laisse faire, bougon parfois de toute la place qui t'est donnée et que tu picores, comme un enfant ou un oiseau, encore un oiseau. Je touche ton coeur qui bat trop vite, désolé de toute cette agitation et je voudrais le calme.
921
mercredi
10
Je retrouve ici le paquebot idiot qui masquait la vue de la Giudecca, amusant de prétention, bâclant le soleil partout où il passe. Quand reverra-t-il Venise ? Je m'ennuie autant que ses passagers, tout occupés à jouer le simulacre des vacances. C'est un joli mot, c'est presqu'un mot de théâtre, simulacre, auquel on donne de la solennité et la gravité de ce qui est faux et de ce qui est joué, sans amuser, sans faire rire. Je te fais pourtant rire un peu, dans ma geignardise tendre, recueillant pas à pas ces petites parcelles de temps que laissent les touristes, les mêlant mot à mot, tournés les uns vers les autres, spirale sensible, jeu de fou.
922
jeudi
11
La journée ne passe pas, les pas s'ajoutent aux pas, la promenade est longue, désolée entre les champs qui commencent à jaunir doucement. Le bleu s'ajoute au bleu, source infinie d'oubli de toi, source infinie d'oubli, qui déhanche la marche à la mesure des ombres. Il est à peine cinq heures et demie. Les mots se calment mais la nuit n'en finira pas. Elle annonce une lune sans pitié, des bruits de craquement dans les charpentes trop chauffées, l'idée même du temps qui s'arrêterait, la distance. Et ta voix qui ne vient pas, un son qui se désole doucement, une tendresse sans partage, et je n'ai d'autres idées que le sommeil enfin.
923
vendredi
12
Je me suis encore laissé prendre par une visite touristique d'une demeure bretonne, essayant d'imaginer une vie silencieuse de petit hobereau, avec des cheveux longs paillés et un visage aigu de qui connaît l'ankou de la lande. Des Japonaises font le même parcours mais elles n’y comprennent rien à cette maison. Elles suivent le guide à petits pas, avec une pieuse componction, comme dans le temple d'esprits maléfiques. Sur la terrasse improvisée en crêperie estivale, je mange ensuite doucement, j'écoute des voix, j'écoute, je regarde, espérant des présages, et je n'entends pas ta voix. Je regarde bien encore la maison qui change de couleur avec le soir qui commence, et ton silence se fait catastrophique.
924
samedi
13
La Vilaine érode les falaises de Pénestin, elle se couche à leurs pieds et imagine des poses de rivière amazonienne pour mieux les ronger. Que va-t-elle faire en bas, avec ses flots gris, sa douceur ? Le pont ferroviaire enjambe la rivière, éloigne, jalonne les berges et les fais jouer avec le paysage. Quand le train emporte l'angoisse, il ne reste plus que toi, ton corps qui s'étend et je peux te voir enfin, sans crainte que tu disparaisses, dans les cahots érotiques du vieux train, dans toute la brume du sommeil qui vient.
925
dimanche
14
Je suis arrivé le soir à Redon, j'y fêterai la République. Le banquet est organisé dans la cour de la mairie et je ne sais plus très bien qui m'y a invité et pourquoi. Il y aura sans doute pléthore de victuailles, mais ce ne sera pas un dîner de carnaval. J'étais à Venise l'an passé et sur le banc installé dans le jardin de Peggy Guggenheim, Jenny Holzer a écrit la violence de mon amour pour toi. La violence est restée à Venise, ne laissant à Redon que l'ennui des édiles et un peu de vin clairet que je bois avec circonspection, presque douloureusement.
926
lundi
15
Date C'est sans doute pour échapper aux mouettes que tous les pigeons de Bretagne se sont réfugiés à Redon, agglutinés aux reliefs des touristes des cafés, picorant les miettes de sandwichs défraîchis, préparés avant la fête et il y a encore quelques pétards qui veulent les réveiller. Soudain tous les pigeons des terrasses s’envolent et tournent une fois, dessinant le cercle augural de l'été qui a déjà décru. Je suis les pigeons toute l'après midi. Et je rentre la nuit, sans savoir ce que font ces pigeons de Thabor si loin de Rennes, perdus parmi les pigeons gris, blancs comme des mouettes, mais sans aucun cri.
927
mardi
16
Je reviens en autocar de l'autre côté de la Vilaine. Un grand-père tente de raconter la vie à sa petite fille, comme dans un feuilleton à la télévision. Il lui explique que c’est comme un jeu d’échecs où l’on peut tricher parce que c'est trop triste sinon de jouer pour toujours faire perdre les autres. Tricher pour perdre, n'est-ce pas ce que je fais toujours ? Depuis le matin qui m'emmène loin de toi, dans le soleil, avec insolence, je pense au retour, sans qu'il soit possible d'oublier le manque. Je pense à tous les autres voyages inutiles avec peine, à l'errance. et je voudrais bien voir moi aussi une rebouteuse de Muzillac qui soigne les corps et les âmes, en chuchotant des mots bretons tout en tirant sur les échines.
928
mercredi
17
Je pars moi aussi vers les ruines du château de Rieux, sur les traces de Naïa la sorcière. Ma logeuse me dit que si je ne reviens pas assez tôt, il y aura une messe dans la chapelle, pour mon âme, et je ne sais pas si elle plaisante vraiment. Je marche toute la journée, toutes les ruines se ressemblent et les pierres valent toutes les pierres. Le granit vibre, la lumière abasourdit. Je rentre épuisé et les forces me manquent pour aller plus loin dans la recherche des raisons d'un si grand trouble. Naïa la sorcière était-elle près de moi ? Comme ses soeurs du Mexique, joue-t-elle des failles de la terre et des hommes qui la cherchent, les faiseurs d'histoires et les faiseurs de rêves ?
929
jeudi
18
Naïa la sorcière n'est plus dans les ruines du château de Rieux. Je l'ai dans la tête, maintenant, elle grimace mais dit qu'il ne faut pas avoir peur. Elle me parle doucement en breton et je comprends mieux les landes et le sens plastique des mégalithes anciennes. La messe est dite et ce qui devrait apaiser inquiète. C'est fait, c'est annoncé, rien à craindre. Je la retrouve le soir dans la forteresse de Largoët, sur les créneaux de la tour aux chouans et les meurtrières de la poterne rendent un rythme particulier de soleil, de pluie, et le poids s'efface. Naïa me protège.
930
vendredi
19
Tu me dis que ces paysages ressemblent à la campagne du côté de Misan. Je ne sais pas où est Misan et je n'irai de toute façon jamais. Tu gardes bien tes secrets, tes histoires amères et ce pli de la bouche quand tu prononces certains mots et le rythme de tes phrases ralentit, l'hésitation se fait presque perceptible. Je m'enferme dans un petit hôtel de Vannes. Je ne veux pas voir la campagne, je ne veux pas voir la mer, le golfe du Morbihan, les vacanciers goguenards qui mangent trop vite de la nourriture salée. Je reste dans ma chambre, qui n'a pas de vue, qui ne laisse plus de place à l'imagination.
931
samedi
20
Ce voyage en Bretagne devrait vite se terminer. Il y a encore la chapelle et le pardon de Tronoen, qu'il faut revoir, et sangloter un peu sur la lande, le soir, dans les odeurs d'épices derrière les dunes et voilà, c'est tout, le feuilleton de l'été est terminé avant que l'été ne soit terminé, un peu pluvieux, humide. Je suis un peu sorti dans Vannes. Les canaux ne ressemblent plus aux canaux et la ville devient familière, sous la pluie. Je pense à Venise et à tes marches solitaires, les chemins que l'on ne trouve plus, les ponticelli qui ne se montrent plus, parfois le brouillard, parfois un regard, la nuit de Venise et de Vannes mêlées dans un souvenir confus d'après cidre.
932
dimanche
21
Je retrouve à Carnac un des lieux de l'inspiration de Barrès. Je connaissais déjà la colline de Sion et l'Oronte, à faire pleurer les pierres et les mégalithes maintenant reposent un peu la quête, alignés en vain, vers un sens indescriptible. Quand je reviendrai du voyage breton, tu me retrouveras sans la peine qui me portait mais qui me rendait amoureux dans les ruelles enlacées de Venise. Mais je ne me souviens pas bien de ces jours échauffés, de ces rencontres qui n'en finissaient pas et ne disaient plus rien que du désir détourné. Je ne me souviens plus bien du plan de la ville qui dessinait les méandres de ta bouche et ton rire à faire retourner les gondoliers.
933
lundi
22
Je suis allé me reposer des visites envoûtées des magies bretonnes sur la plage de Gâvres, près de Port-Louis. Les nuages passaient doucement, avec une mollesse estivale, assez rapidement cependant pour que le jour se passe sans gris et sans grisaille. Dans les dunes, les promeneurs ont tracé de multiples sentiers, des fausses pistes entre les buissons et le labyrinthe des passages joue les sentiments. Je me perds et ne retrouve plus la mer occupée à jouer avec les roches de Magouero.
934
mardi
23
Je reviens sur mes pas, retourne à Vannes, cherche l'église. Je me souviens être passé devant le porche. Je peux sentir encore l'irrégularité des pavés de la rue qui monte vers la cathédrale. Elle s'étend là, vitreuse, entre les maisons, il y a encore peu de monde dans les rues, je pourrais pleurer tranquille en souhaitant un peu plus de paix, un peu d'amour, un peu, juste. Je fais des ronds en Bretagne, comme dans l'eau des souvenirs, comme pour ne plus faire mentir les alignements de Carnac, pour cela et pour toi aussi, qui ne m'attend plus depuis si longtemps, qui n'entend même plus rien, dans une absolue défaite. 
935
mercredi
24
J'avance peu à peu vers la chapelle, vers le but du voyage et les images perdues. Quimperlé m'enferme, me cache la mer. Il va bientôt falloir que je quitte la Bretagne, que je rentre à Paris. Ou alors, il faudrait que je m'en aille terriblement loin, dans de l'eau mêlée à du vent. Il fait curieusement chaud, la chaleur tue les souvenirs et quand je fais venir ton visage devant les yeux, l'émotion même est détruite. Il faudra attendre le soir, la fraîcheur de la mer et son humidité pour que les rouages tendres puissent encore fonctionner, que revienne un peu de mémoire si vive pour toi, tes baisers disparus.
936
jeudi
25
Il y a les galettes et l'envie de s'arrêter plus longtemps dans la lumière qui se cache peu à peu dans le bleu qui s'étage dans le gris de maisons en maisons, comme envolée dans la poussière marine du quartier. Il fait encore un peu chaud au soleil et les portes ouvertes des magasins envoient des souffles frais. Je marche avec toute la lenteur possible pour ne pas alerter les chiens, riant parfois des toiles accrochées ici et là, cette idée de peinture qui ne sait pas d'où elle vient. Je suis toujours moi aussi dans la pose du pastiche.
937
vendredi
26
Tu me dis que les vagues de Beg-Meil sont "unbelievable" et le mot ainsi prononcé, derrière tes lunettes de soleil juste un peu trop grandes, devient proustien, verdurinesque, avec une pointe presque qui me donne envie de t'embrasser, d'enlever un peu le sel qui embue tes yeux. Tu voudrais me montrer la mer plus au sud, regarder d'autres vagues mais je n'ai pas modifié mon voyage. Je vais rentrer bientôt. Le temps s'échappe. Je n'arrive plus à retrouver le rythme amusé du voyage de cet hiver. Quand vais-je commencer à m'ennuyer ?
938
samedi
27
Le guide qui me fait visiter l'allée couverte de Lesconil me dit qu'il manque les ossements mais que le sol acide de la Bretagne n'aura pas manqué de les dissoudre. C'est donc cela la magie de la Bretagne, l'idée même de ne faire un jour plus qu'un avec sa terre et que l'on marquerait de granit la place d'une dissolution rituelle. Je pourrais m'effrayer. Mais cela ne fait rien. Ce sont tes petits mensonges du temps. L'allée couverte est l'apaisement d'un temps sédentaire qui revient, l'éternité posée, protégée dans une cosmogonie accueillante.
939
dimanche
28
Après avoir revu la chapelle et le Pardon de Tronoen, je vais repartir. Je ne sais pas si j'aurai encore le goût de blé poussiéreux en mémoire lorsque j'arriverai à Paris. Je veux revoir la villela nuit, les rencontres fortuites se mêlent à l'absence et tuent le sommeil. J'entends la ville qui marche derrière la cour, je voudrais la rejoindre, sans le faire, sans aimer, sans autre idée que toi. Je regarde les figures grotesques du Pardon, reluisant au soleil tous les péchés du monde avec beaucoup de joie dans les sculptures, une générosité de la pierre. J'entends crier les esprits de la lande de Tronoen, j'entends les feux follets. Je vais continuer mon voyage breton. La ville attendra.
940
lundi
29
X. m'invite à Quimper, dans cette maison qui n'est jamais abandonnée l'été. Je n'imaginais pas ainsi le repère de ses vacances, aussi triste et je ne comprends plus son engouement. Je ne comprends plus rien. Je vais voir les T.G.V. sur les quais de la gare. Je dis au revoir avec la main aux voyageurs pressés, comme les enfants. Parfois, je pleure un peu avec les amoureux. Je regarde attentivement la gare. C'est sans doute là que nous nous sommes séparés aussi. C'est toujours la même gare.
941
mardi
30
Après tous ces pas sur les landes bretonnes, le vent marin en ritournelle, c'est le sommeil qui reste le plus fort, je le suis consciencieusement dès que le soir est tombé, dès que le repas de midi est terminé, dès que la douche est prise, le soir et après le dîner aussi, me laissant prendre doucement par le sable de l'obscurité. Je suis sorti en mer et, dans l'obscurité de cette chambre triste, alors que la maison joue encore de ses bois et que les ferrures font semblant de faire peur, je me rappelle le vent qui tire les voiles du bateau et les remous des moteurs de la barque et le bruit des moteurs, la nuit, lorsqu'une voiture s'aventure sur la route. Les bruits se mêlent et je m'endors.
942
mercredi
31
J'ai loué un bateau jusqu'à Ouessant. Il a fallu le jour entier et le début de la nuit pour arriver sur les routes sèches de l'île, et je pense à toi, comme tu m'apparais à chaque fois que j'ai le sentiment de me perdre. Le bateau est amarré. Je suis dans la nuit de l'Atlantique, sans douceur. Je ne sais pas si je reverrai la crique la nuit, prête à couper les jambes de ceux qui s'approchent et le bruit doux de la mer molle, chaude, à côté, un peu en bas, qui chuinte le jour qui reviendra le lendemain. Je rentrerai demain de Brest. Je vais t'appeler et tu ne répondras sans doute pas.
943
vers le mois d'août