| 2002 |
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Vers
2001
- 2000 - |
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calendrier
général |
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mai
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août
septembre
octobre
novembre
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15
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22
- 23 - 24 - 25
- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 - 31 -
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lundi
1er |
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A
Piriac, comme dans une chanson bretonne, attendri par les vacances qui
commencent, pensant retourner bientôt à Paris pour demeurer
à contre sens, dans les faux amis de la vie, une absence de
traduction en actes de l'absence de l'absence, une
mise en abyme sans style qui se poursuite méchamment. Et
tu pars à Beyrouth, et tu dis que tu m'aimes, sans jamais le montrer
et sans vouloir croire que je ne t'aime pas. Sur la plage, je vais
presque tomber sur le
cerf volant qui ne vole plus. Les couleurs affadies par le sable qui
le ronge un peu, désolé
de ne pouvoir faire davantage, désolé vraiment et avec quelques
larmes. |
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913 |
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mardi
2 |
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De
Piriac, je peux te suivre dans tes délires libanais et t'assister
au réveil et te dire qu'il est tard, que même
le muezzin de la mosquée du Sourd a terminé. C'est pourtant
d’habitude le dernier. Je t'accompagne un peu jusqu'au café,
juste là où parlaient Marouane et Zeina dans cette vieille
méthode d'arabe avant la guerre, avant tout. Il y a les flonflons
de Piriac sur Mer, ensuite. Dans
le brouhaha de la fête, je sais que je n'entends pas la sonnerie
du téléphone car il ne sonne pas, il se soumet doucement
à l'absence et je ne pense même pas à pleurer, puis
viennent d'autres mots, qui se plient et qui jouent. Je
m'assois sur le vieux banc pour attendre tes quelques mots quotidiens,
le
commentaire du temps qu'il fait, un peu de mazout dans les cheveux, un
peu de suie. |
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914 |
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mercredi
3 |
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On
m'avait dit à l'hôtel que le gardien du phare avait fait venir
d'Orient des pigeons et qu'il les préparait, sur de longues distances,
à porter quelques mots d'amour tout enroulés. Depuis
un an qu’il était là, les pigeons étaient maintenant
nombreux et fort entraînés. Les mots d'amour reçus
ont créé beaucoup d'histoires et des rumeurs folles sur toutes
les landes de la Bretagne grise. Un
jour, cependant, une histoire a déclenché une tempête
et il a alors fallu arrêter. Il
me dit que la fausseté harmonieuse du temps déclare que cette
histoire d'amour est aussi vaine. Il me dit que cette histoire d'amour
aussi est vaine. Le gardien du phare a pleuré un peu à mesure
que je pleurais aussi, dans
la main, un téléphone sans sonnerie, déglingué
après avoir transmis tant de rires, tant de caresses. |
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915 |
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jeudi
4 |
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A
Saint-Nazaire, il y a cet hôtel incongru, recouvert de verre comme
une tour mal finie, comme
un défi que l'on n'achèverait pas.
Quand
le soleil donne enfin sur la tour de verre de l'hôtel, j'entends
très distinctement les joints des différents panneaux qui,
comme des oiseaux mécaniques, chantent un à un. Je suis
déjà venu ici, je me souviens, avec d'autres chansons dans
la tête et l'espoir terrible de te rencontrer,
mais
je ne te connaissais pas. Chaque
jour passe et je te perds à chaque pas, passant le temps, passé
menteur, qui rigole sans le sou, dans les villes bretonnes que je n'aime
plus. |
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916 |
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vendredi
5 |
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Les
marées de Saint-Nazaire s'échelonnent sans surprise sur le
calendrier à la minute près et je suis le calendrier des
marées, me donnant le trouble de vivre à 7h22, revenant à
moi à 8h33, avec la lune et toutes les forces de la gravitation.
Je
me dis que je ne sais pas bien ce que je ressens, qu'il faudrait rentrer,
que la ville est douce et que la lumière est belle. Je
marche au bord de l'eau à peine tourmentée. Les
orages vont et viennent et sur le lac, glacé de gris, troublé
en vagues par le vent, les éclairs qui marchent, qui sautent et
rendent la course haletante, avant la pluie, juste, qui se juche et qui
tremble. Toute l'eau se souvient des outrages, mêlant la vase
et un peu de branchages, sans rire, avec le
désoeuvrement de l'été forcé. |
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917 |
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samedi
6 |
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Je
n'étais pas né, quelques semaines encore à espérer
monter sur le paquebot, un lancement liquide, amarré et le jour
commence la promenade. Mais
je ne sais pas ce que ce jour commence ou termine. Je
me rappelle le soir du 11 mai 1960, après avoir crié
à mesure que le paquebot descendait dans la rade, l'avoir
suivi jusqu'au bout des yeux et attendu le soir, qu'il se confonde
avec la mer, avec la ville. C'est
encore un soir de plus, un peu d'attente, de solitude contenue, qui ne
se dit pas et qui s'ignore, avant la rencontre, les retrouvailles et la
tendresse alors, comme un trop plein, qui m'inquiète, me déraisonne,
me prend un peu de sommeil alors que la pluie tombe. Je ne sais plus rien
du cours des choses. Toutes
les flottilles de la vie n'y feront rien, et
la rouille douce, et la douleur. |
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918 |
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dimanche
7 |
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Le
sous-marin mis en scène dans une
installation bleutée, salle de bain mordorée et inquiétante,
jalonnée d'une eau troublée, blanche, sans vision. Le défilé
de mode se déroule sans encombre, suivant la coque longue et l'étrave
profilée. Du
satin pour les autres. La plus belle soie. Le plus beau satin. Comme
un rire de gorge rentré. Je parle ensuite avec toi qui viens aux
nouvelles,
des
mots échangés comme des souvenirs. Je traverse la ville
pour le dernier soir, j'irai un peu plus loin demain, imaginer
les mots qui pourraient faire ton plaisir, riant avec toi désormais
comme on rit de la mort. |
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919 |
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lundi
8 |
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Le
pont immense, sans
démesure, cependant, voudrait tanguer aussi comme les bateaux,
jouer du hauban et partir plus au large. Nous
voulions traverser le pont ensemble, nous donner rendez-vous et bien nous
tenir à tous les bastingages.
Je
t'observe dans le soir et tu ressembles à un oiseau, pour lequel
il faut rester immobile, pour qu'il approche, cesse d'avoir peur, ne craigne
plus le bruit, parvienne à chanter parfois. Mais que peut-il y avoir
de plus triste que d'approcher un oiseau ? C'est si difficile, et tu
pourrais chanter un peu, juste avant de partir. |
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920 |
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mardi
9 |
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Je n'aime ni la Baule, ni la plage. Le
libertinage est la deuxième fortune de la ville, un libertinage
discret, à coup d'huiles solaires chères et de châles
qui descendent un peu sur les hanches. J'imagine
avec patience toutes les approches pour que les peaux se touchent enfin,
s'évanouissent l'une à l'autre dans le crissement du sable
oublié là. Tu
envahis mon temps et je te laisse faire, bougon parfois de toute la place
qui t'est donnée et que tu picores, comme un enfant ou un oiseau,
encore un oiseau. Je
touche ton coeur qui bat trop vite, désolé de toute cette
agitation et je voudrais le calme. |
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921 |
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mercredi
10 |
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Je
retrouve ici le paquebot idiot qui masquait la vue de la Giudecca, amusant
de prétention, bâclant le soleil partout où il passe.
Quand
reverra-t-il Venise ? Je m'ennuie autant que ses passagers, tout
occupés à jouer le simulacre des vacances. C'est
un joli mot, c'est presqu'un mot de théâtre, simulacre,
auquel
on donne de la solennité et la gravité de ce qui est faux
et de ce qui est joué, sans amuser, sans faire rire. Je te fais
pourtant rire un peu, dans ma geignardise tendre, recueillant pas à
pas ces petites parcelles de temps que laissent les touristes, les mêlant
mot à mot, tournés les uns vers les autres, spirale
sensible, jeu de fou. |
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922 |
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jeudi
11 |
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La
journée ne passe pas, les pas s'ajoutent aux pas, la promenade est
longue, désolée entre les champs qui commencent à
jaunir doucement. Le bleu s'ajoute au bleu, source infinie d'oubli
de toi, source infinie d'oubli, qui déhanche la marche à
la mesure des ombres. Il
est à peine cinq heures et demie. Les
mots se calment mais la nuit n'en finira pas. Elle
annonce une lune sans pitié, des bruits de craquement dans les
charpentes trop chauffées, l'idée
même du temps qui s'arrêterait, la distance. Et ta voix
qui ne vient pas, un son qui se désole doucement, une tendresse
sans partage, et je n'ai d'autres idées que le sommeil enfin. |
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923 |
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vendredi
12 |
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Je
me suis encore laissé prendre par une visite touristique d'une
demeure bretonne, essayant
d'imaginer une vie silencieuse de petit hobereau, avec des cheveux
longs paillés et un visage aigu de qui connaît l'ankou de
la lande. Des Japonaises font le même parcours mais elles
n’y comprennent rien à cette maison. Elles
suivent le guide à petits pas, avec une pieuse componction, comme
dans le temple d'esprits maléfiques. Sur la terrasse improvisée
en crêperie estivale, je
mange ensuite doucement,
j'écoute des voix, j'écoute, je regarde, espérant
des présages, et je n'entends pas ta voix. Je regarde bien encore
la maison qui change de couleur avec le soir qui commence, et ton silence
se fait catastrophique. |
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924 |
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samedi
13 |
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La
Vilaine érode les falaises de Pénestin, elle se couche à
leurs pieds et imagine des poses de rivière amazonienne pour mieux
les ronger. Que
va-t-elle faire en bas, avec ses flots gris, sa douceur ? Le
pont ferroviaire enjambe la rivière, éloigne, jalonne
les berges et les fais jouer avec le paysage. Quand
le train emporte l'angoisse, il ne reste plus que toi, ton corps qui s'étend
et je peux te voir enfin, sans crainte que tu disparaisses, dans les
cahots érotiques du vieux train, dans toute
la brume du sommeil qui vient. |
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925 |
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dimanche
14 |
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Je
suis arrivé le soir à Redon, j'y fêterai la République.
Le
banquet est organisé dans la cour de la mairie et je ne sais plus
très bien qui m'y a invité et pourquoi. Il
y aura sans doute pléthore de victuailles, mais ce ne sera pas un
dîner de carnaval. J'étais à Venise l'an passé
et sur
le banc installé dans le jardin de Peggy Guggenheim, Jenny Holzer
a écrit la violence de mon amour pour toi. La violence est restée
à Venise, ne laissant à Redon que l'ennui des édiles
et un peu de vin clairet que je bois avec circonspection, presque
douloureusement. |
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926 |
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lundi
15 |
Date |
C'est
sans doute pour échapper aux mouettes que tous les pigeons de Bretagne
se sont réfugiés à Redon, agglutinés aux reliefs
des touristes des cafés, picorant les miettes de sandwichs défraîchis,
préparés avant la fête et il y a encore quelques pétards
qui veulent les réveiller. Soudain
tous les pigeons des terrasses s’envolent et tournent une fois, dessinant
le
cercle augural de l'été qui a déjà décru.
Je suis les pigeons toute l'après midi. Et
je rentre la nuit, sans savoir ce que font ces pigeons de Thabor si
loin de Rennes, perdus parmi les pigeons gris, blancs comme des mouettes,
mais sans aucun cri. |
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927 |
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mardi
16 |
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Je
reviens en autocar de l'autre côté de la Vilaine. Un grand-père
tente de raconter la vie à sa petite fille, comme dans un feuilleton
à la télévision. Il
lui explique que c’est comme un jeu d’échecs où l’on peut
tricher parce que c'est trop triste sinon de jouer pour toujours faire
perdre les autres. Tricher
pour perdre, n'est-ce pas ce que je fais toujours ? Depuis
le matin qui m'emmène loin de toi, dans le soleil, avec insolence,
je pense au retour, sans qu'il soit possible d'oublier le manque. Je
pense à tous les autres voyages inutiles avec peine, à l'errance.
et je voudrais bien voir moi aussi une rebouteuse de Muzillac qui soigne
les corps et les âmes, en chuchotant des mots bretons tout en tirant
sur les échines. |
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928 |
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mercredi
17 |
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Je
pars moi aussi vers les ruines du château de Rieux, sur les traces
de Naïa la sorcière. Ma logeuse me dit que si je ne reviens
pas assez tôt, il
y aura une messe dans la chapelle, pour mon âme, et je ne sais
pas si elle plaisante vraiment. Je marche toute la journée, toutes
les ruines se ressemblent et les pierres valent toutes les pierres.
Le
granit vibre, la lumière abasourdit. Je
rentre épuisé et les forces me manquent pour aller plus loin
dans la recherche des raisons d'un si grand trouble. Naïa la sorcière
était-elle près de moi ? Comme ses soeurs du Mexique, joue-t-elle
des failles de la terre et des hommes qui la cherchent, les faiseurs d'histoires
et les faiseurs de rêves ? |
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929 |
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jeudi
18 |
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Naïa
la sorcière n'est plus dans les ruines du château de Rieux.
Je
l'ai dans la tête, maintenant, elle grimace mais dit qu'il ne
faut pas avoir peur. Elle me parle doucement en breton et je
comprends mieux les landes et le sens plastique des mégalithes anciennes.
La
messe est dite et ce qui devrait apaiser inquiète. C'est fait, c'est
annoncé, rien à craindre. Je la retrouve le soir dans
la forteresse de Largoët, sur les créneaux de la tour aux chouans
et les meurtrières de la poterne rendent un rythme particulier de
soleil, de pluie, et le
poids s'efface. Naïa me protège. |
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930 |
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vendredi
19 |
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Tu
me dis que ces paysages ressemblent à la campagne du côté
de Misan. Je
ne sais pas où est Misan et je n'irai de toute façon jamais.
Tu gardes bien tes secrets,
tes histoires amères et ce pli de la bouche quand tu prononces certains
mots et le rythme de tes phrases ralentit, l'hésitation se fait
presque perceptible. Je m'enferme dans un petit hôtel de Vannes.
Je
ne veux pas voir la campagne, je ne veux pas voir la mer, le golfe
du Morbihan, les vacanciers goguenards qui mangent trop vite de la nourriture
salée. Je reste dans ma chambre, qui n'a pas de vue, qui
ne laisse plus de place à l'imagination. |
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931 |
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samedi
20 |
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Ce
voyage en Bretagne devrait vite se terminer. Il y a encore la chapelle
et le pardon de Tronoen, qu'il faut revoir, et sangloter un peu sur la
lande, le soir, dans les odeurs d'épices derrière les dunes
et voilà,
c'est tout, le feuilleton de l'été est terminé avant
que l'été ne soit terminé, un peu pluvieux, humide.
Je suis un peu sorti dans Vannes. Les
canaux ne ressemblent plus aux canaux et la ville devient familière,
sous la pluie. Je pense à Venise et à tes marches solitaires,
les
chemins que l'on ne trouve plus, les ponticelli qui ne se montrent
plus, parfois le brouillard, parfois un regard, la
nuit de Venise et de Vannes mêlées dans un souvenir confus
d'après cidre. |
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932 |
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dimanche
21 |
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Je
retrouve à Carnac un des lieux de l'inspiration de Barrès.
Je connaissais déjà la colline de Sion et l'Oronte, à
faire pleurer les pierres et les mégalithes maintenant reposent
un peu la quête, alignés
en vain, vers un sens indescriptible. Quand je reviendrai du voyage
breton, tu
me retrouveras sans la peine qui me portait mais qui me rendait amoureux
dans les ruelles enlacées
de Venise. Mais
je ne me souviens pas bien de
ces jours échauffés, de ces rencontres qui n'en finissaient
pas et ne disaient plus rien que du désir détourné.
Je ne me souviens plus bien du plan de la ville qui dessinait les méandres
de ta bouche et ton rire à faire retourner les gondoliers. |
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933 |
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lundi
22 |
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 Je
suis allé me reposer des visites envoûtées des magies
bretonnes sur la plage de Gâvres, près de Port-Louis. Les
nuages passaient doucement, avec une mollesse estivale, assez
rapidement cependant pour
que le jour se passe sans gris et sans grisaille. Dans les dunes, les
promeneurs ont tracé de multiples sentiers, des fausses pistes entre
les buissons et le
labyrinthe des passages joue les sentiments. Je
me perds et ne retrouve plus la mer occupée à jouer avec
les roches de Magouero. |
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934 |
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mardi
23 |
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Je
reviens sur mes pas, retourne à Vannes, cherche l'église.
Je
me souviens être passé devant le porche. Je
peux sentir encore l'irrégularité des pavés de la
rue qui monte vers la cathédrale. Elle
s'étend là, vitreuse, entre les maisons, il y a encore peu
de monde dans les rues, je pourrais pleurer tranquille en souhaitant un
peu plus de paix, un peu d'amour, un peu, juste. Je
fais des ronds en Bretagne, comme dans l'eau des souvenirs, comme pour
ne plus faire mentir les alignements de Carnac, pour cela et pour toi aussi,
qui ne m'attend plus depuis si longtemps, qui n'entend même plus
rien, dans une absolue défaite. |
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935 |
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mercredi
24 |
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J'avance
peu à peu vers la chapelle, vers le but du voyage et les images
perdues. Quimperlé m'enferme, me cache la mer. Il va bientôt
falloir que je quitte la Bretagne, que je rentre à Paris. Ou
alors, il faudrait que je m'en aille terriblement loin, dans de l'eau mêlée
à du vent. Il
fait curieusement chaud, la chaleur tue les souvenirs et quand je fais
venir ton visage devant les yeux, l'émotion même est détruite.
Il
faudra attendre le soir, la fraîcheur de la mer et son humidité
pour que les rouages tendres puissent encore fonctionner, que revienne
un peu de mémoire si vive pour toi, tes baisers disparus. |
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936 |
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jeudi
25 |
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Il
y a les galettes et l'envie
de s'arrêter plus longtemps dans la
lumière qui se cache peu à peu dans le bleu qui s'étage
dans le gris de maisons en maisons, comme envolée dans la poussière
marine du
quartier. Il fait encore un peu chaud au soleil et les
portes ouvertes des magasins envoient des souffles frais. Je
marche avec toute la lenteur possible pour ne pas alerter les chiens,
riant parfois des toiles accrochées ici et là, cette idée
de peinture qui ne sait pas d'où elle vient. Je suis toujours moi
aussi dans la pose du pastiche. |
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937 |
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vendredi
26 |
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Tu
me dis que les vagues de Beg-Meil sont "unbelievable" et le mot ainsi prononcé,
derrière tes lunettes de soleil juste un peu trop grandes, devient
proustien, verdurinesque, avec une pointe presque qui me donne envie de
t'embrasser, d'enlever un peu le sel qui embue tes yeux. Tu voudrais me
montrer la mer plus au sud, regarder d'autres vagues mais
je n'ai pas modifié mon voyage. Je vais rentrer bientôt.
Le
temps s'échappe. Je
n'arrive plus à retrouver le rythme amusé du voyage de cet
hiver. Quand vais-je
commencer à m'ennuyer ? |
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938 |
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samedi
27 |
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Le
guide qui me fait visiter l'allée couverte de Lesconil me dit qu'il
manque les ossements mais que le sol acide de la Bretagne n'aura pas manqué
de les dissoudre. C'est donc cela la magie de la Bretagne, l'idée
même de ne faire un jour plus qu'un avec sa terre et que l'on
marquerait de granit la place d'une dissolution rituelle. Je
pourrais m'effrayer.
Mais
cela ne fait rien. Ce sont tes petits mensonges du temps. L'allée
couverte est
l'apaisement
d'un temps sédentaire qui revient, l'éternité
posée, protégée dans une cosmogonie accueillante. |
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939 |
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dimanche
28 |
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Après
avoir revu la chapelle et le Pardon de Tronoen, je vais repartir. Je
ne sais pas si j'aurai encore le goût de blé poussiéreux
en mémoire lorsque j'arriverai à Paris. Je veux revoir
la
ville où la
nuit, les rencontres fortuites se mêlent à l'absence et tuent
le sommeil. J'entends la ville qui marche derrière la cour, je voudrais
la rejoindre, sans le faire, sans aimer, sans autre idée que toi.
Je regarde les figures grotesques du Pardon, reluisant
au soleil tous les péchés du monde avec beaucoup de joie
dans les sculptures,
une
générosité de la pierre. J'entends
crier les esprits de la lande de Tronoen, j'entends les feux follets.
Je vais continuer mon voyage breton. La ville attendra. |
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940 |
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lundi
29 |
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X.
m'invite à Quimper, dans cette maison qui n'est jamais abandonnée
l'été. Je
n'imaginais pas ainsi le repère de ses vacances,
aussi triste et je ne comprends
plus son engouement. Je ne comprends plus rien. Je vais voir les T.G.V.
sur les quais de la gare. Je
dis au revoir avec la main aux voyageurs pressés, comme les enfants.
Parfois, je pleure un peu avec les amoureux. Je regarde attentivement la
gare. C'est
sans doute là que nous nous sommes séparés aussi.
C'est toujours la même gare. |
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941 |
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mardi
30 |
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Après
tous ces pas sur les landes bretonnes, le
vent marin en ritournelle, c'est
le sommeil qui reste le plus fort, je le suis consciencieusement dès
que le soir est tombé, dès que le repas de midi est terminé,
dès que la douche est prise, le soir et après le dîner
aussi, me laissant prendre doucement par le sable de l'obscurité.
Je suis sorti en mer et, dans
l'obscurité de cette chambre triste, alors que la maison joue
encore de ses bois et que les ferrures font semblant de faire peur, je
me rappelle le vent qui tire les voiles du bateau et les remous des moteurs
de la barque et le bruit des moteurs, la nuit, lorsqu'une voiture s'aventure
sur la route. Les bruits se mêlent et je m'endors. |
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942 |
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mercredi
31 |
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J'ai
loué un bateau jusqu'à Ouessant. Il
a fallu le jour entier et le début de la nuit pour arriver sur
les routes sèches de l'île, et je pense à toi,
comme tu m'apparais à
chaque fois que j'ai le sentiment de me perdre. Le bateau est amarré.
Je
suis dans la nuit de l'Atlantique, sans douceur. Je
ne sais pas si je reverrai la crique la nuit, prête à couper
les jambes de ceux qui s'approchent et le bruit doux de la mer molle, chaude,
à côté, un peu en bas, qui chuinte le jour qui reviendra
le lendemain. Je rentrerai demain de Brest. Je vais t'appeler et tu
ne répondras sans doute pas. |
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943 |
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vers le
mois d'août |
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