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samedi
1er
Je me perds dans Landivisiau pavoisé des sons flonflons de la foire et toute la ville chine avec la désinvolture jouée des familles, au bord d'une crise définitive, d'un repas brûlé, d'un enfant perdu, de ce divorce qui piaille. Je déteste les brocantes, tous ces souvenirs bradés, étalés, ces âmes qui croient, ces rideaux en cretonne. Je baguenaude à l'écoeurement, touché parfois par les vieilles photographies, un peu de pause vendue, les habits du dimanche, la raideur pour ne pas bouger et la mort dans les yeux en noir et blanc, l'oeilleton qui ne se referme pas. Je finis au cinéma "les studios" avec un des vendeurs de cartes postales, repu d'images fixes. Quand nous sortons, il y a le froid de la ville, il y a quelques crêpes et du cidre, le récit de cette mémoire qu'il promène dans toute la Bretagne, les histoires racontées autour des coiffes et de l'Ankou. Je pourrais m'endormir.
883
dimanche
2
Je marche le long de la mer, comme une promenade sans but, mais les mots viennent un à un, inventant une histoire de goémon, un peu de vert et de sable mêlés sur une peau abrasée, les embruns déçus. Je ne sais comment l'histoire s'est terminée. Les maisons une à une sont englouties par le soir, distantes pourtant de quelques mètres seulement, jouant avec la brume, échantillons de brumes un peu jaunies par les lumières proches. Je me retourne et ne vois plus aucune trace de ma peur. Je ne sais plus ce qui me pousse dans ces marches désolées. Je vais dormir.
884
lundi
3
pour toi qui ne lis pas ces textesTu m'avais vanté, depuis longtemps, avec une vaillance que je ne te connaissais pas, le pèlerinage de Folgoet, miraculeux et tendre, avec des coiffes sorties du ciel, un temps, pour aller dans les petites rues et croire que la vie est possible. Tu m'avais dit que nous nous y retrouverions un soir, après avoir tant marché sur la grève de Goulven, avec, dans la chevelure, un peu de notre histoire accrochée. Je n'y suis donc pas allé et je ne saurai jamais si tu étais là. J'ai évité toutes les processions et la mémoire déjoue ton existence même et le blanc de ton absence qui désormais se confond avec tout ce vide, indispos, éloigné.
885
mardi
4
Je me perds dans Brest et les pensées que j'ai pour toi font comme un labyrinthe, un quizz, un jeu que l'on trouve à la fin des journaux. Je tourne autour des ports, je remonte sans grâce les lignes des avenues. Les grues font des signes incompréhensibles à mon passage et grincent parfois ton nom. Cette écriture est une écriture de mots croisés. Combien de grilles ont été inventées ? Depuis le début, combien de parcours fléchés ? Alors tu me dis que ces textes ne disent rien mais les amateurs de mots croisés savent qu'à la fin d'une grille, un instant, il reste comme un goût, un soupçon, une odeur intime de lettres et de mots, quelque chose de rémanent, de fugace, qui tache un peu les doigts. Le temps court sur Brest, avec une chanson de pluie dans la tête, l'idée de s'écrouler à l'envi. Il n'y aurait que les larmes pour tenir.
886
mercredi
5
Je ne suis pas à Brest, je survole la ville, avec les brumes et les oiseaux qui crient une détresse incompréhensible, alertée. Je me promène aérien et je ne sais même plus si j'ai un corps. Je ne sais même plus si tu en as un. Je ne suis que sommeil malencontreux. Tu n'en sauras rien. Je sombre avec l'aurevoir et je ne sais plus si je peux encore revivre. Je te parle parfois le soir un peu tard, trop tard pour dire la vérité, te donner des nouvelles de la vie et du sens que je cherche à peine, dans les interstices qui me sont laissés. Je me laisse tuer par la parole. Dans l'amour de toi avec toi, à peine visible, tendrement caché, je reste triste, absolument.
887
jeudi
6
Depuis 1964, Brest est jumelée avec Tarente et l'Italie des parfums me reprend encore, doucement. Je suis rentré tout à l'heure dans les rues entre les bougainvillées en fleurs, qui cachent la misère des murs et qui chantent. Je suis rentré, dans la fraîcheur parfaite de la nuit tombée, montant en lacet entre les maisons qui font de la pierre apparente, pour rire, pour croire que la ville vit. Je me promène encore et la Bretagne revient, quelques odeurs de crêpes, un peu de cidre doux, calmement avec la tendresse imaginée. La vie arrête pendant quelques heures d'être absurde. Quelle vie ?
888
vendredi
7
Il n'y a plus de maquerelles dans les bars de Brest et Querelle ne joue plus aux dés une virginité feinte. Il n'y a que des pizzas un peu molles et des néons trop brillants qui tremblotent sous la pluie. Je ne sais plus pourquoi je voyage ainsi, les idées tournent un peu avec le surplus de bière. Puis j'oublie. Il est trop tard pour y réfléchir. Je m'allonge sur les bancs, prenant des poses de poète esseulé, je m'endors. Au réveil, le mal de dos a remplacé le mal de tête, mais je peux te parler et nos conversations soignent un peu cette douleur diffuse. La conversation s'enchevêtre dans des dates et encore un peu trop de mots. Je voudrais voir tes yeux, il n'y a que la pluie.
889
samedi
8
Je vais de Brest à Lannilis, voir le tumulus amusant, comme une jetée de terre qui subsisterait. Il n'y a rien à voir. Je vais aller au cinéma avant de prendre le train pour Paris. Il y a un film qui est sorti et qui raconte une histoire d'amour. La dernière fois, dans l'obscurité de la salle presque vide, je murmurais tous les mots d'amour du dialogue, je récitais des phrases entières après les acteurs, comme une doublure décalée, asynchrone. Je te parlais je crois, sans méchanceté, juste pour me rappeler ces mots que j'oublie à Paris.
890
dimanche
9
Je suis rentré à Paris pour voter, imaginer un autre monde qui ne viendra pas, qui jouera en suspens sans qu'il ne se dise rien. Après le vote, j'ai traversé la Seine. J'étais en sueur lorsque je suis arrivé sur le parvis de la bibliothèque. Il y avait du vent et à la porte d'entrée, après la rampe sur laquelle on pourrait glisser, il y avait des lecteurs qui fumaient, seul endroit d'apparence où l'on pouvait le faire. La bibliothèque était ouverte pour cette occasion, comme un refuge, comme une idée douce de connaître davantage, de savoir, de trouver le seul livre qui donnerait la seule réponse. C'est au moment de sortir que me prend la douleur. Je vais repartir en Bretagne.
891
lundi
10
Arrivé le matin à Brest, je cherche un petit restaurant avec des nappes rouges, quel que soit le menu, je voudrais juste un peu d'ombre sur la table et le reflet des verres sur la vitrine toute proche. Je ne me souviens plus de la première fois que je suis allé au restaurant, sinon de ce départ ou de ce retour de vacances et du Lion d'or sur une route ensoleillée, une place chauffée et l'impression de manger dans une pièce où les persiennes avaient été fermées. D'où vient ce sentiment de grande détente. Parce que je suis loin. La dernière nuit à Brest avait été froide, la pluie ennuyant toutes les promenades, se dirigeant toujours vers moi, comme dans un film, une lance à incendie. Je me rappelle le retour à Paris le lendemain, seul, et l'impression que la route allait se dérober, que je ne pouvais plus me concentrer assez pour conduire, et quelle inquiétude. Je ne conduirai plus, je ne ferai plus rien.
892
mardi
11
Je vais rester un peu à Plougonvelin si, chaque jour, l'herbe se couche au vent. Je partage une  maison, pas si loin de la mer et le jour se termine. C'était de ces jours où dans une maison vaste chacun se repère, seul dans ce qu'il fait, aux bruissements que provoquent les autres, un fredonnement, des verres que l'on bouscule dans un évier, un journal froissé à la brise et que l'on a du mal à lire et Julien Gracq qui rentre de promenade. Le ciel encore a perdu de sa superbe, mais a donné à choisir plusieurs bleus divers qui ne disaient rien d'autre que le plaisir de choisir, d'imaginer une histoire de ciel avant de rire. Dans la douceur. Comment souhaites-tu que je pense à toi, avec l'amitié que j'ai pour le ciel. Je regarde le fort de Bertheaume, juste là, et nous pourrions jouer encore tant de jeux.
893
mercredi
12
Je suis allé à l'île Molène sur la seule petite route du village. J'ai goûté la douceur de la route vide, laissant derrière moi les familles prendre leur déjeuner. Je rentre par le dernier bateau du soir, revoir mes convives diserts, à table, avec du gros pain de campagne et un peu de vin pour pouvoir dormir. Je sors un peu au milieu de la nuit. Qu'as-tu encore imaginé pour donner au ciel cette couleur d'encre à mesure que le temps passe, que j'écoute ta voix qui vient et qui va, qui s'enchante et puis s'évanouit dans le fil de conversations amoureuses ? Qu'as-tu imaginé pour que je parvienne encore à supporter ton absence douillette sous la couette de plumes bretonnes.
894
jeudi
13
Je suis de plus en plus fatigué et je ne me reconnais plus dans les vitrines du Conquet, tout à leur préparation d'un été à venir. Ou alors c'est le corps qui a décidé de changer, de marquer que lui sait la décennie accomplie, que je ne peux lui mentir plus souvent, qu'il faut accepter qu'il devienne mou, que les plis du ventre s'accentuent, que la graisse s'accumule là même où il y a de la maigreur, que la peau du visage s'épaississe, qu'elle devienne terne et presque sale à force de gris et toutes les cigarettes montent la nicotine noire aux arrêtes du visage.
Je ne peux pas rester fatigué ainsi encore quarante ans, il faudra en finir. Arrivé, je regarde les collines douces, la maison blanche tout en haut, marquée de toutes tes attentes et toute cette couleur blanche qui assiste à notre réconciliation. Je vais continuer le travail comme palliatif à la déchéance.
895
vendredi
14
Je ne vois plus rien et je ne me demande plus pourquoi. La vie est tranquille, dans une douceur qui ne dit rien qui vaille. La fatigue est comme dans mes bras, je la berce, je la chouchoute. Elle m'enserre parfois elle aussi et je la regarde avec mélancolie. Que fais-tu de tes jours, toi qui ne travailles pas ? Dans le soleil abruti, je voudrais te parler. Recommençons le dialogue des jours. J'écoute plusieurs fois ta voix, qui vient me caresser, dire que le temps est rêche et que la pluie pourra adoucir les jours. J'écoute plusieurs fois ta voix et toute ma solitude.
896
samedi
15
Je vais à notre rendez-vous à Morgat, dans un climat doux et amusé et amusé encore par les brumes qui délassent. Quand tu te retournes et que je te reconnais, tu ne prends même pas le temps de feindre de me reconnaître, tu viens vers moi avec un sourire un peu fatigué et tu me proposes tout de suite de te suivre chez toi. Toi aussi tu as loué une maison en Bretagne et la vie se déprécie soudain, dans toutes ses fausses pierres et la vanité de notre conversation. J'ai à peine regardé la photo que tu m'as montrée où tes amours déçues s'affichent avec prémonition. C'est le dos tourné que s'écrivent les histoires. Et je repars sans crainte.
897
dimanche
16
Je suis venu à Paris, quelques heures de train encore, pour voter, sans grand espoir, passer un peu de temps dans Paris déserté, rendu muette par la léthargie molle de de voir voter pour perdre. Nous devions nous voir. Je ne sais pas qui tu m'envoies, pour jouer à Proust, pour m'indiquer des rendez vous rares auxquels tu ne viens pas, tu le sais. Après le bureau de vote, je marche au hasard des couleurs de la ville. Presque toute la journée, je joue avec ton nom, avec des morceaux de toi que j'arrange en petites mosaïques et je ris tout seul, devenu fou, à ces agencements subtils de couleurs et de vies qui ne sont que pour toi. J'entends ton rire, je rêve ton rire et ton absence se fait violence, encore, sans que je sache vraiment ce que je vais faire de ce temps là.
898
lundi
17
Je vais rester un peu à Paris puisque tu n'es pas là, donner de l'imaginaire à l'imaginaire et savourant la chaleur éprouvante qui m'a rejoint ici, dans tous les pas et jusque dans la chambre fermée où je ne te rencontre plus. La journée de soleil a passé sans soleil. J'ai remis les papiers à leur place. Je ne te verrai plus. La télévision commente sans fin les mêmes rires et les mêmes défaites, une larme, un cri et toute la vulgarité du bonheur. Je t'attends sans attendre et je vais un peu à Venise, puis encore en voyage, diseur de la bonne aventure de la rencontre, diseur de l'aventure des mots échangés et de toute la tendresse qui ne sait plus où elle va. Et je ne sais plus le goût de tes baisers à tes lèvres qui se refusent désormais jusque dans les mots de la tendresse.
899
mardi
18
just a littleJe dois repartir en voyage mais je n'ai plus envie de prendre le train de l'Atlantique, encore, reconnaître le quai, entendre le grelin moderniste de la gare et la voix de synthèse qui annonce des destinations qui paraissent toutes mortes. Je ne sais pas s'il est possible, vraiment, d'aller en taxi, sans l'avoir préparé, jusqu'en Normandie. Quel intérêt cela pourrait-il avoir ? Quel amour ? Je dois préparer un autre voyage, imaginer une Croatie comme dans un film, des plages rutilantes de guerre, la mer qui n'en croit pas la paix. Je vais marcher dans Paris. La soirée est douce, sans autre attente que des mots qui caressent. Je pourrais me reposer dans tes yeux si tu les approchais un peu de moi, si tu les laissais briller au devant, doucement la tendresse et le vent se cabre et il se démène, apporte un peu de pluie, le calme.
900
mercredi
19
Je décide de partir pour Rennes, comme on se lance, avec difficulté, pris par Paris, la nuit et le jour, à ta recherche sans grande joie, avec la pluie, des orages drus qui percent le toit. Tu te souviens de ces visites surprises, de l'appel des corps qui dans un seul sourire nous faisaient nous retrouver nus l'un contre l'autre, jouant du souffle et du gémissement, avant de repartir sans presque un seul regard, parfois un baiser volé, même pas sur la bouche, même pas sur le front. Je te cherche dans la capitale bretonne. Il doit bien y avoir des traces de toi, le nom d'une rue, un brin d'air humide. Toute la journée se passe avec toi, minute après minute, comme une folie de vie en vie et de mon coeur au tien. Pourquoi n'en fais-tu rien ?
901
jeudi
20
Création  Le Fourneau à Rennes.Je me promène dans la ville, amusé par les rues et les jardins. Je regarde les préparatifs des fêtes de demain, une idée de biniou, de la musique bretonne à tous les coins de toutes les rues de Rennes. J'ai couru pour prendre le bus. C'est un des rares moments de vivacité que j'ai connu pour autre chose que les bêtises des contraintes qui sont posées par le temps qui passe, cette recherche vaine et le musée qui ne vient pas. Dans une campagne improvisée, le vin sur la pelouse se fait plus sombre à mesure que le jour finit. Il fait noir maintenant, une nuit sans grande tendresse, avec trop de vent et le souffle sur moi.
902
vendredi
21
La ville bretonne se prépare à la fête de la musique. je me rappelles la touffeur parisienne et la musique qui ne parvient pas vraiment à traverser les odeurs de merguez, l'impression de kermesse désolée, l'alcool qui trouble les yeux et les pas de la foule. Comment penses-tu que la mémoire s'achève dans les démolitions des jours ? Place du parlement, je suis juste à l'heure pour assister au spectacle des "Jump girls". Je voulais voir des majorettes et les longues rues de villes du nord assaillies par la brique chauffée. Dans la fête, je remarque que c'est la couleur jaune qui a été choisie, qui amuse et fait miroiter les yeux des invités. Le jaune tourne au gris à mesure que la ville s'endort. C'est la nuit la plus courte, il y a une lune un peu ronde. Je regarde, je marche et je regarde.
903
samedi
22
Nous allons déjeuner Place de l'hôtel de ville et la ville sans musique semble désormais s'ennuyer. Au restaurant, je regarde, sans insistance cependant, tes bras nus en cette saison. J'aime les bras nus. Quand je rentre le soir dans la fatigue accumulée, je sais à peine mon nom. Je crois que l'on me porte vers l'âge dans un brouhaha anesthésiant. Je quitte Rennes ensuite vers vingt heures pour aller plus au sud. J'ai perdu ton nom dans la ville et tes pas et tes rires. Dans le train, le téléphone ne me dit pas que tu seras là, longiligne au bout du quai, attendant dans cette nonchalance qui te va si bien, avant que ne commencent les rires et les promenades sans fin dans la ville qui bouge. Dans le soir, la solitude reprend, abusée.
904
dimanche
23
Nous avions rendez-vous devant l'église de Bain de Bretagne, et il fallait trouver la place exacte entre les deux tours où nous aurions pu nous retrouver. Quand je vois avec force que tu n'es pas là, que puis-je faire ? Il me faudrait un peu de calme, un peu de paresse. C'est quand tu n'es pas là, avec entêtement, que la petite photographie que je porte toujours sur moi désormais devient utile. Je te regarde. Je vois tes yeux qui font les yeux, ta bouche qui sourit et ta présence qui te sied, qui s'endort sur mon épaule avec toute la douceur de l'Italie. Bain de Bretagne s'endort sans moi. Je continue.
905
lundi
24
Je me rappelle le temps où je voulais travailler sur Jean Zay et par ironie, je décide de dîner et de loger dans cette petite auberge de Nozay et les poutres apparentes pourraient me tomber sur la tête que je ne bougerais pas. Tu vois, je fais comme toi. Tu me lances de fausses pistes, tu me tournes la tête, tu m'échappes et me reviens. Je ne sais que dire, depuis le premier jour de notre rencontre à la tienne arborée. Tu ne viens pas, alors je reprends la photographie. Je ne regarde vraiment que tes yeux et ta bouche. La serveuse veut aussi la regarder. Le service terminé, elle s'assoit. Le temps passe en rires et en blagues, sans arrêt, sans pause, et la tendresse. Je crois que je ne retournerai plus jamais à Nozay.
906
mardi
25
On fabriquait jadis de la corde à Nort sur Erdre mais je cherche en vain les artisans qui semblaient nouer ainsi les tendons de leurs bras avec des machines qui semblaient beaucoup trop fragiles. Je cherche et je pense à toi qui noues et qui dénoues, noué, nouant, sans arrêt. Tu m'envoies des messages qui me font pleurer. On dirait que tu as décidé de me prendre l'impossible de l'amour, la détresse de l'inaccompli. J'écoute ta voix un peu cassée sur la messagerie du téléphone. Tu restes dans ma mémoire vive et je peux t'appeler à chaque instant, entendre ta voix qui vibre. J'attends si peu, sans aucune cesse, sans rien.
907
mercredi
26
Je m'invente une Bretagne avec des vagues et des marais salants, rouges puis cuivre à mesure que le soleil se donne des couleurs de blé pâle, voilé. Je me promène. Je crois que je pourrais profiter des terrasses de café au soleil, mais quand j'en avais le temps, je ne le faisais pas, Je déteste les terrasses de café. Et si je n'aimais pas non plus le soleil ? J'ai envie d'aller à Venise. Alors, les fausses lagunes s'inventent une Venise sans Venise, une île, un îlot, comme dans ces jeux électroniques où il faut construire le temps et il faudra des siècles de jeu pour tous ces palais et cette décrépitude. Je pense à toi, bien sûr. Ton coeur avec mon coeur dans ma poitrine, ça fait presque mal parfois. Il faudra que je pense un jour à te le rendre.
908
jeudi
27

Trottoir

Je visite la bibliothèque du couvent rencontré au hasard sur les routes de la bicyclette. Les livres s'y amoncellent, sur tous les sujets, de toutes les langues, de tous les âges, reliures craquelées, pages gaufrées par le temps, éparpillés dans toutes les pièces, disparates comme les pièces elles-mêmes, les sols, les plafonds, les fenêtres et leurs grilles, comme la taille des pierres aussi qui pointe les ajouts. Je m'arrête de longs instants, je copie quelques lignes de latin, reconnaissant à peine les mots, inventant le sens de phrases imaginaires, latin de rêve, cuisine du fantasme. La notation me livre à moi-même, s'arrêtant, elle m'oblige au souvenir, à chercher d'autres traces. Je me souviens de toi.
909
vendredi
28
Date J'ai pu enfin lui rendre visite, un peu désolé de tout ce temps qui a passé. Le film repart, avec quelques tressautements. Une vieille domestique m'a introduit dans la maison : un couloir, voûté comme celui d'un couvent, sombre, pavé de marbre blanc et noir. Je ne suis pas resté très longtemps. La conversation ne pouvait qu'être brève, hachée menue par tous ces mots empesés et la vie qui se tourne ailleurs. Le train me porte un peu loin, mais dès que je m'éloigne un peu, la fatigue me quitte. Le soleil me fait rougir, la chaleur emplit le wagon comme une jeunesse qui se retrouve. Je lis la presse et j'arrive à comprendre ce que je lis. Ce soir, je serai à Saint Brévin. Nantes pourra bien jouer de ses couleurs.
910
samedi
29
Les promenades de Saint Brévin invitent aux confidences, ricanent un peu des pins qui se mouchent sur les promeneurs. Les conversation hésitent, vont et viennent et se marchent lentement les unes sur les autres, comme avec des crinolines un peu trop longues. Nous avons ensuite bavardé de mon voyage, de mon installation, du confort de mon hôtel. Dans le calme pourtant précaire de ce bord de mer abîmé, la ville ne se profilait pas, je n'avais pas peur, je ne te connaissais pas encore. Je pouvais parler de choses et d'autres, oublier un peu le temps. Je ne savais rien de cette douleur, de ton absence, j'avais oublié. Je me le rappellerai plus tard, dans la nuit, juste quand la pluie arrive.
911
dimanche
30
Tu voulais tout savoir sur New York et la vie de la ville sans les tours. J'ai gardé un silence embarrassé, cherchant à rassembler ce que je savais d'une ville qui ne m'avait jamais intéressé. Nous longeons le stade, mélangés par la peur de se perdre, par l'ennui de devoir se perdre, ébahis par le temps qui passe et qui tue tous les mots et le désir soudain, bref, qui ne vient plus jamais. Il aurait fallu encore plus de tendresse pour me rapprocher de toi et de la vie. Je ne sais plus comment sortir, clôturé de la vie et de ton amour.
912
vers le mois de juillet