| 2002 |
|
Vers
2001
- 2000 - |
|
|
calendrier
général |
| janvier
février
mars
avril
mai
juin
|
juillet
août
septembre
octobre
novembre
décembre
|
1
- 2 - 3 - 4
- 5 - 6 - 7
-
8
- 9 - 10 - 11
- 12 - 13 - 14
-
15
- 16 - 17 - 18
- 19 - 20 - 21
-
22
- 23 - 24 - 25
- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 -
|
|
|
|
|
|
|
samedi
1er |
|
Je
me perds dans Landivisiau pavoisé des sons flonflons de la foire
et toute la ville chine avec la désinvolture jouée des familles,
au bord d'une crise définitive, d'un repas brûlé, d'un
enfant perdu, de ce divorce qui piaille. Je
déteste les brocantes, tous ces souvenirs bradés, étalés,
ces âmes qui croient, ces rideaux en cretonne. Je
baguenaude à l'écœurement, touché parfois par les
vieilles photographies, un peu de pause vendue, les habits du dimanche,
la raideur pour ne pas bouger et la mort dans les yeux en noir et
blanc, l'œilleton qui ne se referme pas. Je finis au cinéma "les studios"
avec un des vendeurs de cartes postales, repu d'images fixes. Quand
nous sortons, il y a le froid de la ville, il y a quelques crêpes
et du cidre, le récit de cette mémoire qu'il promène
dans toute la Bretagne, les histoires racontées autour des coiffes
et de l'Ankou. Je pourrais
m'endormir.
|
|
883 |
|
dimanche
2 |
|
Je
marche le long de la mer, comme une promenade sans but, mais les mots
viennent
un à un, inventant une histoire de goémon, un peu de vert
et de sable mêlés sur une peau abrasée, les embruns
déçus. Je
ne sais comment l'histoire s'est terminée. Les maisons une à
une sont englouties par le soir, distantes pourtant de quelques mètres
seulement, jouant avec la brume, échantillons de brumes un peu
jaunies
par les lumières proches. Je
me retourne et ne vois plus aucune trace de ma peur. Je
ne sais plus ce qui me pousse dans ces marches désolées.
Je vais dormir. |
|
884 |
|
lundi
3 |
|
Tu
m'avais vanté, depuis longtemps, avec une vaillance que je ne te
connaissais pas, le pèlerinage de Folgoet, miraculeux et tendre,
avec des coiffes sorties du ciel, un temps, pour aller
dans les petites rues et croire que la vie est possible. Tu m'avais
dit que nous nous y retrouverions un soir, après avoir tant marché
sur la grève de Goulven, avec,
dans la chevelure, un peu de notre histoire accrochée.
Je
n'y suis donc pas allé et je ne saurai jamais si tu étais
là. J'ai évité
toutes les processions et la mémoire déjoue ton existence
même et
le blanc de ton absence qui désormais se confond avec tout ce vide,
indispos, éloigné. |
|
885 |
|
mardi
4 |
|
Je
me perds dans Brest et les
pensées que j'ai pour toi font comme un labyrinthe, un quizz, un
jeu que l'on trouve à la fin des journaux. Je tourne autour
des ports, je remonte sans grâce les lignes des avenues. Les
grues font des signes
incompréhensibles
à mon passage et
grincent parfois ton nom. Cette
écriture est une écriture de mots croisés. Combien
de grilles ont été inventées ? Depuis le début,
combien de parcours fléchés ? Alors tu me dis que ces textes
ne disent rien mais les amateurs de mots croisés savent qu'à
la fin d'une grille, un instant, il reste comme un goût, un soupçon,
une odeur intime de lettres et de mots, quelque chose de rémanent,
de fugace, qui tache un peu les doigts. Le temps court sur Brest,
avec
une chanson de pluie dans la tête, l'idée de s'écrouler
à l'envi. Il
n'y aurait que les larmes pour tenir. |
|
886 |
|
mercredi
5 |
|
Je
ne suis pas à Brest, je survole la ville, avec
les brumes et les oiseaux qui crient une détresse incompréhensible,
alertée. Je me promène aérien et je
ne sais même plus si j'ai un corps. Je ne sais même plus si
tu en as un. Je ne suis que sommeil malencontreux. Tu n'en sauras rien.
Je sombre avec l'au revoir et je ne sais plus si je peux encore revivre.
Je te parle parfois
le soir un peu tard, trop tard pour dire la vérité,
te donner des nouvelles de la vie et du sens que je cherche à peine,
dans les interstices qui me sont laissés. Je
me laisse tuer par la parole. Dans l'amour de toi avec toi, à
peine visible, tendrement caché, je
reste triste, absolument. |
|
887 |
|
jeudi
6 |
|
Depuis
1964, Brest est jumelée avec Tarente et l'Italie des parfums me
reprend encore, doucement. Je suis
rentré tout à l'heure dans les rues entre les bougainvillées
en fleurs, qui cachent la misère des murs et qui chantent. Je suis
rentré, dans la fraîcheur parfaite de la nuit tombée,
montant en lacet entre les maisons qui font de la pierre apparente,
pour
rire, pour croire que la ville vit. Je
me promène encore et la Bretagne revient, quelques odeurs de
crêpes, un peu de cidre doux, calmement avec la
tendresse imaginée. La
vie arrête pendant quelques heures d'être absurde. Quelle
vie ? |
|
888 |
|
vendredi
7 |
|
Il
n'y a plus de maquerelles dans les bars de Brest et Querelle ne joue
plus
aux dés une virginité feinte. Il n'y a que des pizzas un
peu molles et des néons trop brillants qui tremblotent sous la pluie.
Je
ne sais plus pourquoi je voyage ainsi, les idées tournent un peu
avec le surplus de bière.
Puis
j'oublie. Il est trop tard pour y réfléchir. Je m'allonge
sur les bancs, prenant des poses de poète esseulé, je m'endors.
Au réveil,
le
mal de dos a remplacé le mal de tête, mais je peux te parler
et nos conversations soignent un peu cette douleur diffuse. La conversation
s'enchevêtre dans des dates et encore un peu trop de mots. Je
voudrais voir tes yeux, il n'y a que la pluie. |
|
889 |
|
samedi
8 |
|
Je
vais de Brest à Lannilis, voir le tumulus amusant, comme une jetée
de terre qui subsisterait. Il n'y a rien à voir. Je vais aller au
cinéma avant de prendre le train pour Paris. Il
y a un film qui est sorti et qui raconte une histoire d'amour. La
dernière
fois, dans l'obscurité
de la salle presque vide, je murmurais tous les mots
d'amour du dialogue,
je récitais des phrases entières après les acteurs,
comme
une doublure décalée, asynchrone.
Je
te parlais je crois, sans méchanceté, juste pour me rappeler
ces mots que j'oublie à Paris. |
|
890 |
|
dimanche
9 |
|
Je
suis rentré à Paris pour voter, imaginer un autre monde qui
ne viendra pas, qui jouera en suspens sans qu'il ne se dise rien. Après
le vote, j'ai traversé la Seine. J'étais
en sueur lorsque je suis arrivé sur le parvis de la bibliothèque.
Il y avait du vent et à la porte d'entrée, après la
rampe sur laquelle on pourrait glisser, il y avait des lecteurs qui
fumaient,
seul endroit d'apparence où l'on pouvait le faire. La bibliothèque
était ouverte pour cette occasion, comme un refuge, comme
une idée douce de connaître davantage, de savoir, de trouver
le seul livre qui donnerait la seule réponse. C'est
au moment de sortir que me prend la douleur. Je vais repartir en
Bretagne. |
|
891 |
|
lundi
10 |
|
Arrivé
le matin à Brest, je
cherche un petit restaurant avec des nappes rouges, quel que soit
le
menu, je voudrais juste un
peu d'ombre sur la table et le reflet des verres sur la
vitrine toute
proche. Je
ne
me souviens plus de la première fois que je suis allé au
restaurant, sinon de ce départ ou de ce retour de vacances et du
Lion d'or sur une route ensoleillée, une place chauffée et
l'impression de manger dans une pièce où les persiennes avaient
été fermées. D'où vient ce sentiment de grande
détente. Parce que je suis loin. La dernière nuit à
Brest avait été froide, la pluie ennuyant toutes les promenades,
se dirigeant toujours vers moi, comme dans un film, une lance à
incendie. Je
me rappelle le retour à Paris le lendemain, seul, et l'impression
que la route allait se dérober, que je ne pouvais plus me concentrer
assez pour conduire, et quelle inquiétude. Je ne conduirai plus,
je ne ferai plus rien. |
|
892 |
|
mardi
11 |
|
Je
vais rester un peu à Plougonvelin si, chaque
jour, l'herbe
se couche au vent. Je
partage une maison, pas si loin de la mer
et le jour se termine. C'était
de ces jours où dans une maison vaste chacun se repère, seul
dans ce qu'il fait, aux bruissements que provoquent les autres, un
fredonnement,
des verres que l'on bouscule dans un évier, un journal froissé
à la brise et que l'on a du mal à lire et Julien Gracq
qui rentre de promenade. Le
ciel encore a perdu de sa superbe, mais a donné à choisir
plusieurs bleus divers qui ne disaient rien d'autre que le plaisir de
choisir,
d'imaginer une histoire de ciel avant de rire. Dans la douceur.
Comment
souhaites-tu que je pense à toi, avec l'amitié que j'ai pour
le ciel. Je regarde le
fort
de Bertheaume, juste là, et nous pourrions jouer encore tant de
jeux. |
|
893 |
|
mercredi
12 |
|
Je
suis allé à l'île Molène sur la seule petite
route du village. J'ai
goûté la douceur de la route vide, laissant derrière
moi les familles prendre leur déjeuner. Je rentre par le dernier
bateau du soir, revoir mes convives diserts, à table, avec du gros
pain de campagne et un peu de vin pour pouvoir dormir. Je
sors un peu au milieu de la nuit.
Qu'as-tu
encore imaginé pour donner au ciel cette couleur d'encre à
mesure que le temps passe, que j'écoute ta voix qui vient et qui
va, qui s'enchante et puis s'évanouit dans le fil de conversations
amoureuses ? Qu'as-tu imaginé pour que je parvienne encore à
supporter ton absence douillette sous la couette de plumes bretonnes. |
|
894 |
|
jeudi
13 |
|
Je
suis de plus en plus fatigué et je ne me reconnais plus dans les
vitrines du Conquet, tout à leur préparation d'un été
à venir. Ou
alors c'est le corps qui a décidé de changer, de marquer
que lui sait la décennie accomplie, que je ne peux lui mentir plus
souvent, qu'il faut accepter qu'il devienne mou, que les plis du ventre
s'accentuent, que la graisse s'accumule là même où
il y a de la maigreur, que la peau du visage s'épaississe, qu'elle
devienne terne et presque sale à force de gris et toutes les
cigarettes montent la nicotine noire aux arrêtes du visage.
Je
ne peux pas rester fatigué ainsi encore quarante ans, il faudra
en finir. Arrivé, je regarde les collines douces, la maison blanche
tout en haut, marquée de toutes tes attentes et toute cette couleur
blanche qui assiste à notre réconciliation. Je vais continuer
le
travail comme palliatif à la déchéance. |
|
895 |
|
vendredi
14 |
|
Je
ne vois plus rien et je ne me demande plus pourquoi. La vie est tranquille,
dans une douceur qui ne dit rien qui vaille. La
fatigue est comme dans mes bras, je la berce, je la chouchoute. Elle
m'enserre
parfois elle aussi et je la regarde avec mélancolie. Que fais-tu
de tes jours, toi qui ne travailles pas ? Dans
le soleil abruti, je voudrais te parler. Recommençons
le dialogue des jours. J'écoute
plusieurs fois ta voix, qui vient me caresser, dire que le temps est
rêche
et que la pluie pourra adoucir les jours. J'écoute
plusieurs fois ta voix et toute ma solitude. |
|
896 |
|
samedi
15 |
|
Je
vais à notre rendez-vous à Morgat, dans un
climat doux et amusé et amusé encore par les brumes qui délassent.
Quand
tu te retournes et que je te reconnais, tu ne prends même pas le
temps de feindre de me reconnaître, tu viens vers moi avec un sourire
un peu fatigué et tu me proposes tout de suite de te suivre chez
toi. Toi aussi tu as loué une maison en Bretagne et la
vie se déprécie soudain, dans toutes ses fausses pierres
et la vanité de notre conversation.
J'ai
à peine regardé la photo que tu m'as montrée où
tes amours déçues s'affichent avec prémonition. C'est
le dos tourné que s'écrivent les histoires. Et je repars
sans crainte. |
|
897 |
|
dimanche
16 |
|
Je
suis venu à Paris, quelques heures de train encore, pour voter,
sans grand espoir, passer un peu de temps dans Paris déserté,
rendu muette par la léthargie molle de devoir voter pour perdre.
Nous
devions
nous voir.
Je
ne sais pas qui tu m'envoies, pour jouer à Proust, pour m'indiquer
des rendez vous rares auxquels tu ne viens pas, tu le sais. Après
le bureau de vote, je
marche
au hasard des couleurs de la ville. Presque
toute la journée, je joue avec ton nom, avec des morceaux de toi
que j'arrange en petites mosaïques et je ris tout seul, devenu fou,
à ces agencements subtils de couleurs et de vies qui ne sont que
pour toi. J'entends
ton rire, je
rêve ton rire et ton absence se fait violence, encore, sans que
je sache vraiment ce que je vais faire de ce temps là. |
|
898 |
|
lundi
17 |
|
Je
vais rester un peu à Paris puisque tu n'es pas là, donner
de l'imaginaire à l'imaginaire et savourant la chaleur éprouvante
qui m'a rejoint ici, dans tous les pas et jusque dans la chambre fermée
où je ne te rencontre plus. La
journée de soleil a passé sans soleil. J'ai
remis les papiers à leur place. Je ne te verrai plus. La télévision
commente sans fin les mêmes rires et les mêmes défaites, une larme, un cri et toute la
vulgarité du bonheur. Je
t'attends sans attendre et je vais un peu à Venise, puis encore
en voyage, diseur de la bonne aventure de la rencontre, diseur de
l'aventure
des mots échangés et de toute la tendresse qui ne sait plus
où elle va. Et je ne sais plus le goût de tes baisers
à tes lèvres qui se refusent désormais jusque dans
les mots de la tendresse. |
|
899 |
|
mardi
18 |
|
Je
dois repartir en voyage mais je n'ai plus envie de prendre le train de
l'Atlantique, encore, reconnaître le quai, entendre le grelin
moderniste
de la gare et la voix de synthèse qui annonce des
destinations qui paraissent toutes mortes. Je
ne sais pas s'il est possible, vraiment, d'aller en taxi, sans l'avoir
préparé, jusqu'en Normandie. Quel intérêt cela
pourrait-il avoir ? Quel amour ? Je
dois préparer un autre voyage, imaginer une Croatie comme dans
un film, des plages rutilantes de guerre, la mer qui n'en croit pas la
paix. Je vais marcher dans
Paris. La
soirée est douce, sans autre attente que des mots qui caressent.
Je pourrais me reposer dans tes yeux si tu les approchais un peu de
moi, si tu les laissais briller au devant, doucement la tendresse et le
vent se cabre et il se démène, apporte un peu de pluie, le
calme. |
|
900 |
|
mercredi
19 |
|
Je
décide de partir pour Rennes, comme on se lance, avec difficulté,
pris par Paris, la nuit et le jour, à ta recherche sans grande joie,
avec la pluie, des orages drus qui percent le toit. Tu
te souviens de ces visites surprises, de l'appel des corps qui dans un
seul sourire nous faisaient nous retrouver nus l'un contre l'autre,
jouant
du souffle et du gémissement, avant de repartir sans presque un
seul regard, parfois un baiser volé, même pas sur la bouche,
même pas sur le front. Je te cherche dans la capitale bretonne.
Il
doit bien y avoir des traces de toi, le nom d'une rue, un brin d'air
humide.
Toute
la journée se passe avec toi, minute après minute, comme
une folie de vie en vie et de mon cœur au tien. Pourquoi n'en fais-tu
rien ? |
|
901 |
|
jeudi
20 |
|
Je
me promène dans la ville, amusé par les rues et les jardins.
Je regarde les préparatifs des fêtes de demain, une idée
de biniou, de la musique bretonne à tous les coins de toutes les
rues de Rennes. J'ai
couru pour prendre le bus. C'est un des rares moments de vivacité
que j'ai connu pour autre chose que les bêtises des contraintes qui
sont posées par le temps qui passe, cette recherche vaine et
le musée qui ne vient pas. Dans
une campagne improvisée, le vin sur la pelouse se fait plus sombre
à mesure que le jour finit. Il fait noir maintenant, une
nuit sans grande tendresse, avec
trop de vent et le souffle sur moi. |
|
902 |
|
vendredi
21 |
|
La
ville bretonne se prépare à la fête de la musique. Je me rappelle la
touffeur parisienne et la musique qui ne parvient pas
vraiment à traverser les odeurs de merguez, l'impression
de kermesse désolée, l'alcool qui trouble les yeux et
les pas de la foule.
Comment
penses-tu que la mémoire s'achève dans les démolitions
des jours ? Place du parlement, je suis juste à l'heure pour
assister au spectacle des "Jump girls". Je voulais voir des majorettes
et les longues rues de villes du nord assaillies par la brique
chauffée.
Dans
la fête, je remarque que c'est la couleur jaune qui a été
choisie, qui amuse et fait miroiter les yeux des invités. Le
jaune tourne au gris à mesure que la ville s'endort. C'est la
nuit la plus courte, il y a une lune un peu ronde. Je regarde, je marche
et je regarde. |
|
903 |
|
samedi
22 |
|
Nous
allons déjeuner Place de l'hôtel de ville et la ville sans
musique semble désormais s'ennuyer. Au
restaurant, je regarde, sans insistance cependant, tes bras nus en
cette
saison. J'aime les bras nus. Quand je rentre le soir dans la fatigue
accumulée,
je sais à peine mon nom. Je crois que l'on me porte vers l'âge
dans un brouhaha anesthésiant. Je quitte Rennes ensuite vers
vingt heures pour aller plus au sud. J'ai
perdu ton nom dans la ville et tes pas et tes rires. Dans
le train, le téléphone ne me dit pas que tu seras là,
longiligne au bout du quai, attendant dans cette nonchalance qui te va
si bien, avant que ne commencent les rires et les promenades sans fin
dans
la ville qui bouge. Dans
le soir, la solitude reprend, abusée. |
|
904 |
|
dimanche
23 |
|
Nous
avions rendez-vous devant l'église de Bain de Bretagne, et il
fallait trouver la place
exacte
entre les deux tours où nous aurions pu nous retrouver. Quand
je vois avec force que tu n'es pas là, que puis-je faire ? Il me
faudrait un peu de calme, un peu de paresse. C'est quand tu n'es
pas
là, avec entêtement, que la petite photographie que je porte
toujours sur moi désormais devient utile. Je
te regarde. Je vois tes yeux qui font les yeux, ta bouche qui
sourit
et ta présence qui te sied, qui s'endort sur mon épaule avec
toute la douceur de l'Italie. Bain de Bretagne s'endort sans moi. Je
continue. |
|
905 |
|
lundi
24 |
|
Je
me rappelle le temps où je voulais travailler sur Jean Zay et par
ironie, je décide de dîner et de loger dans cette petite auberge
de Nozay et les poutres apparentes pourraient me tomber sur la tête
que je ne bougerais pas. Tu vois, je fais comme toi. Tu
me lances de fausses pistes, tu
me tournes la tête, tu m'échappes et me reviens. Je ne sais
que dire, depuis le premier jour de notre rencontre à la tienne
arborée. Tu ne viens
pas, alors je reprends la photographie. Je
ne regarde vraiment que tes yeux et ta bouche. La serveuse veut
aussi
la regarder. Le service terminé, elle s'assoit. Le
temps passe en rires et en blagues, sans arrêt, sans pause, et la
tendresse. Je crois que je ne retournerai plus jamais à Nozay. |
|
906 |
|
mardi
25 |
|
On
fabriquait jadis de la corde à Nort sur Erdre mais je cherche en
vain les artisans qui semblaient nouer ainsi les tendons de leurs bras
avec des machines qui semblaient beaucoup trop fragiles. Je cherche et
je
pense à toi qui noues et qui dénoues, noué, nouant,
sans arrêt. Tu
m'envoies des messages qui me font pleurer. On dirait que tu as décidé
de me prendre l'impossible de l'amour, la détresse de l'inaccompli.
J'écoute ta voix un peu cassée sur la messagerie du téléphone.
Tu
restes dans ma mémoire vive et je peux t'appeler à chaque
instant, entendre ta voix qui vibre. J'attends
si peu, sans aucune cesse, sans rien. |
|
907 |
|
mercredi
26 |
|
Je
m'invente une Bretagne avec des vagues et des marais salants, rouges
puis
cuivre à mesure que le soleil se donne des couleurs de blé
pâle, voilé. Je me promène. Je
crois que je pourrais profiter des terrasses de café au soleil,
mais quand j'en avais le temps, je ne le faisais pas, Je déteste
les terrasses de café. Et si je n'aimais pas non plus le soleil
? J'ai envie d'aller à Venise. Alors,
les fausses lagunes s'inventent une Venise sans Venise, une île,
un îlot, comme dans ces jeux électroniques où il faut
construire le temps et il faudra des siècles de jeu pour tous ces
palais et cette décrépitude. Je pense à toi, bien
sûr. Ton cœur avec mon cœur dans ma poitrine, ça fait presque mal parfois.
Il
faudra que je pense un jour à te le rendre. |
|
908 |
|
jeudi
27
Trottoir
|
|
Je
visite la bibliothèque du couvent rencontré au hasard sur
les routes de la bicyclette. Les
livres s'y amoncellent, sur tous les sujets, de toutes les langues, de
tous les âges, reliures craquelées, pages gaufrées
par le temps, éparpillés dans toutes les pièces, disparates
comme les pièces elles-mêmes, les sols, les plafonds, les
fenêtres et leurs grilles, comme la taille des pierres aussi qui
pointe les ajouts. Je
m'arrête
de longs instants, je copie quelques lignes de latin, reconnaissant
à peine les mots, inventant le sens de phrases imaginaires, latin
de rêve, cuisine du fantasme. La
notation me livre à moi-même, s'arrêtant,
elle m'oblige au souvenir, à chercher d'autres traces. Je me
souviens de toi. |
|
909 |
|
vendredi
28 |
Date |
J'ai
pu enfin lui rendre visite, un peu désolé de tout ce temps
qui a passé. Le film repart, avec quelques tressautements. Une
vieille domestique m'a introduit dans la maison : un couloir, voûté
comme celui d'un couvent, sombre, pavé de marbre blanc et noir.
Je ne suis pas resté
très longtemps. La conversation ne pouvait qu'être brève,
hachée menue par tous
ces mots empesés et la vie qui se tourne ailleurs. Le
train me porte un peu loin, mais dès que je m'éloigne un
peu, la fatigue me quitte. Le soleil me fait rougir, la chaleur emplit
le wagon comme une jeunesse qui se retrouve. Je
lis la presse et j'arrive à comprendre ce que je lis. Ce soir,
je serai à Saint Brévin. Nantes pourra bien jouer de ses
couleurs. |
|
910 |
|
samedi
29 |
|
Les
promenades de Saint Brévin invitent aux confidences, ricanent un
peu des pins qui se mouchent sur les promeneurs. Les
conversation hésitent, vont et viennent et se marchent lentement
les unes sur les autres, comme avec des crinolines un peu trop
longues.
Nous
avons ensuite bavardé de mon voyage, de mon installation, du confort
de mon hôtel. Dans le calme pourtant précaire de ce bord
de mer abîmé, la
ville ne se profilait pas, je n'avais pas peur, je ne te connaissais
pas
encore. Je pouvais
parler
de choses et d'autres, oublier un peu le temps. Je
ne savais rien de cette douleur, de ton absence, j'avais oublié.
Je
me le rappellerai plus tard, dans la nuit, juste quand la pluie arrive. |
|
911 |
|
dimanche
30 |
|
Tu
voulais tout savoir sur New York et la vie de la ville sans les tours.
J'ai
gardé un silence embarrassé, cherchant à rassembler
ce que je savais d'une ville qui ne m'avait jamais intéressé.
Nous longeons le stade, mélangés
par la peur de se perdre, par l'ennui de devoir se perdre, ébahis
par le temps qui passe et
qui
tue tous les mots et le désir soudain, bref, qui ne vient plus
jamais. Il
aurait fallu encore plus de tendresse pour me rapprocher de toi et de
la
vie. Je ne sais plus
comment
sortir, clôturé de la vie et de ton amour. |
|
912 |
|
|
|
vers le
mois de juillet |
|
|
|