2002 Vers 2001 - 2000 -
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mercredi
1er
et quelques jours encoreTous les jours de liberté reviennent et les cris et les chants et toute la joie de toi et de moi, dans un voyage à travers la France. Quand le soleil déclinait, la terre non cultivée est devenue pourpre. Le colza et sa couleur ont changé le paysage de France, ils l'ont éclairci, ravivé, et lui ont donné un air de joyeuse acidité qui aurait marri les écrivains nationalistes. Même le paysage manifeste son refus d'une idée d'un pays qui montrerait de la haine pour la couleur, qui pleurerait le soir du soir de la honte et que rien ne viendrait à l'esprit que le départ docile, ailleurs.
Je voulais t'attendre et je vais encore attendre et attendre un peu de corps et de caresse, des mots qui touchent et qui s'en vont, passer le temps à être disponible et à pleurer le soir, un peu, dans une solitude perlée, distante à peine de quelques sentiments d'une indifférence. Tout autour, la rue bruisse de fraternités retrouvées, s'enchante à la mémoire, défile avec bonheur, insouciante de toute cette solitude.
852
jeudi
2
Le prochain voyage sera sans doute moins lointain, je consulte, je prépare un peu, je ne sais pas vraiment comment faire. Je voulais partir dès le premier mai, alors que les rues parisiennes n'en donnaient aucune possibilité. J'aurai peut-être eu une idée, sans doute, que je n'aurai pas vu venir vraiment et qui m'aura été donnée sur un malentendu. Puis je partirai, oubliant un peu la fuite. C'est toujours comme ça et il faut laisser faire. Nous avons dîné ensemble et j'ai récité patiemment tous les mots d'italien qui me venaient encore à l'esprit et j'ai parlé de l'Inde comme on parle de soi. En Italie, je parvenais encore à appeler ton visage. En Inde, il se fondait doucement dans les peaux brunes de la rue. Comme je voulais t'aimer, tu avais peur et comme j'avais peur, tu m'envoyais des messages tendres. De la tendresse, il ne reste plus rien.
853
vendredi
3
Je vais bientôt partir pour la Bretagne, idéale, terre et mer, et une idée de perte, de cercle. Tu hantes le souvenir, les promenades aux genets, un peu de vent dans les cheveux et l'idée d'être plus propre. Tu te caches parfois mais tu es l'imaginaire définitif, et je ne t'oublie pas. J'irai encore une fois seul, sans toi et en criant plus tard que tu étais trop proche. Tu marches dans ta vie, dans la mienne, avec l'altérité, avec des mots qui ne sont pas dits et des gestes qui ne viendront jamais. Je ne sais pas qui tu es et je ne le saurai pas mais je suis prêt à renoncer à toute l'aventure, à faire le malin ou le joli coeur dans des conversations sans fin qui ne conduisent qu'au temps de la vieillesse. Je vais partir encore seul, sans téléphone, de pensions bretonnes en gîtes ruraux, avec le goût du sel, un peu de cidre sur les larmes, le soir, décillé.
854
samedi
4
Je retarde chaque jour le départ d'un jour, t'apercevant encore dans les rues de Paris, peinant à ne pas te reconnaître dans les foules qui défilent tous les jours dans les rues parisiennes et qui crient. Tu me troubles. Et chaque pas, et chaque jour, le pavé crie, sans souvenir, en tout point désolé, amoureux sans le dire. Je me réveillerai demain avec l'idée de toi contre moi et je me retournerai presque douloureux de ton absence. Je reste encore un jour et je vais aller crier moi aussi, sortir de l'imaginaire pour dire la honte, le courage, la lutte.
855
dimanche
5
Aller, venir, marcher, courir, traverser, les verbes viennent et fuient devant l'inanité des jours. Il fait triste sur Paris aujourd'hui. Les visages graves se dévisagent et la honte bue, revient déjouée. Je vais attendre quand le bleu de la nuit est au plus sombre et qu'elle raccourcit pour donner aux caresses le goût de sable doux qui vient tendrement. Je vais attendre tes caresses puisque le temps se dérobe à l'amour, que les grimaces gagnent, qu'il fait mauvais temps.
856
lundi
6
Il n'est plus temps de retarder encore le départ. La République ne bruisse plus que de phrases convenues, allant et allant mais sauve. Je ne veux plus t'attendre des soirées entières dans les fumées de cigarettes mauvaises sous les regards fixes de tous. Je pars pour ce nouveau périple je commence par les portes normandes de la Bretagne, à une encablure du Mont Saint-Michel, mais il n'y a que le train, j'arriverai dans la nuit, incapable de distinguer, même la brume. Je ne connais que tes mots doux. Je les garde avec moi, les apprendrai en breton aussi, ils me murmurent les formules du sommeil.
857
mardi
7
Qu'est-ce qu'on voit ?Dans les rues de Saint Broladre, les affiches de la campagne électorale s'étiolent et l'on dirait déjà que les visages sont figés depuis si longtemps. Les rues molles ne me disent vraiment rien. Il pleut et l'invite de la promenade jusqu'à la chapelle de la grève se fait rétive, malencontreuse. Ou alors, aller voir enfin, comme dans une enfance touristique, le Mont-Saint-Michel. Je suis de nouveau en voyage dans ce monde froid d'enseignes lumineuses naïves et agressives. Et je partirai doucement dans les rues qui s'endorment, regardant les gens qui retrouvent les promenades nocturnes et les savourent dans une fébrilité malaisée. Je te raconte les portes de la Bretagne, et l'idée plate d'oublier maintenant. Nous avons parlé au téléphone de tes amours anciennes et véritables. Rien qui engage à la gaieté.
858
mercredi
8
Il ne fallait pas sortir. Saint Broladre est sujet aux inondations, la rivière allait prendre son cours de crue. J'avais laissé sur la terrasse cette veste jaune qui te faisait rire quand je te faisais rire. Elle flottait un peu au vent, traînée. J'étais ressorti sous la pluie, malgré l'interdiction, pour l'attendre et la ramasser, mouillée quand le téléphone a sonné, et mes yeux brillants de pluie. Le soleil est revenu et je suis comme en voyage, sorti de l'hiver, directement pour le printemps, dans une ville étrangère, où les habitants vivent dehors et mangent aux terrasses dans de longs conciliabules. Je les regarde jouer sans fin les jeux de la conversation et du commentaire, appesanti de tant de mots. Je vais aller jusqu'à la chapelle des Grèves, perdue et engloutie sous les promenades. 
859
jeudi
9
Je ne connaîtrai du Vivier sur Mer que ce bateau amphibie, méchant sur le quai gris, comme une menace de trouble, de mélanges délictueux, d'idées perdues dans le sel et la mer. J'ai dîné chic dans un restaurant agréable dans la touffeur de l'orage qui arrivait. La nuit sera cependant de cauchemars, de réveils angoissés et le désir qui vient, qui te cherche et qui refuse encore toute cette solitude. Je regarde la Bretagne comme une perte un peu trop douce, déçue dans les vents qui tanguent, affalée le long de la mer qui cherche trop longtemps le va et vient du rivage. Je regarde toute cette absence.
860
vendredi
10
Je me promène à Cancale dans les friches qui ne disent rien, me rappelant cette exposition, un jour de pluie et de fâcherie à Paris où tous les châteaux d'eau des Becher menaçaient d'effondrer un peu de joie, un peu d'amour. Je ne te parlerai pas. L'image penche, se défausse sur le temps pour sa ténuité, sa pelure laide qui craquelle le vent tout autour, déçu. Le vent des ponts de Cancale épuise encore tout souvenir et ta tendresse folle qui échappe mélodieuse, têtue, rare encore. J'irai demain sur la mer, une barque pour touristes, je perdrai mon regard entre le bleu et le vert.
861
samedi
11
comme çaLe phare de la Pierre de Herpin remplace le château d'eau, érection futile et nécessaire, la mer tangente, rafraîchissante dans l'écume, douce aujourd'hui. Nous avons descendu les étages en colimaçon, passant de salles en salles et devisant. Je ne te connaissais pas, avant, le bateau a rapproché les mots, les sourires. Tu me parles de la couleur du crépuscule en prenant bien soin de me dire que parfois, il n'y en a pas. Je connais bien cette absence qui détache la mémoire, détend la vie sur le sable, s'amenuise. Je regarde le phare qui devient plus petit, le bateau d'excursion tangue un peu pour marquer la lassitude, il fait un peu froid, je n'aurais pas dû venir et le vent ne me porte plus que quelques bribes de toi.
862
dimanche
12
Je ne sais pas qui pouvait écrire de Lancieux au New York Institute of science ce mois de février 1912, une espionne sans doute, venue repérer les points sensibles de la côte, juste là où une guerre plus tard il y aura toutes ces défenses en béton, l'idée même de pleurer de honte. Le receveur de Lancieux était tombé amoureux de cette dame un peu dure qui apportait toutes ces enveloppes dont l'adresse avait été dessinée au trace lettre. Tu ne m'écris plus, même des messages doux et courts sur le téléphone. Il y a tant de sel ici que mes blessures se donnent à tes mots qui me lassent et me triturent. Je pense à toi, écoute le temps qui lave ton souvenir peu à peu puis je sors dans le soleil.
863
lundi
13
Je m'éloigne de la mer, retrouve une route romaine qui de croix en croix me propose la visite d'un manoir de l'oncle de Chateaubriand et je fais la visite, et je vais de pièces en pièces avec deux anglaises un peu saoules, qui s'exclament comme il se doit. Je pense à tes derniers messages, la rencontre que tu m'annonces, ce départ. Je ne suis cependant pas certain que tu ailles aimer. Je laisse un peu le jardin changer de couleur devant moi, te parlant au téléphone, t'imaginant dans cette crispation, un peu blême. J'entendrai encore le son de ta voix plusieurs fois pendant cette journée longue qui s'alourdit de pluie et pleure enfin de peine contenue, le soir, comme par lassitude. Mais la pluie me détend.
864
mardi
14
Le fil décousu des jours sans travail s'est cassé puisque je ne fais rien que d'épouser les manies nouvelles des touristes. Au cap Fréhel, je reste longtemps sur le parking, imaginant toute une vie asphaltée et l'odeur rance des coussins des camping car, imprégnés de sueur, une sueur nourrie à la bière. Je me rappelle ta voix et tes mains et ta voix qui accompagne tes mains et je suis encore amoureux. Je ne comprends plus bien pourquoi tu n'es pas avec moi en Bretagne.
865
mercredi
15
Je hante les lieux de vacances de l'été, m'amusant à inspecter toutes ces plages qui vont se couvrir et se découvrir de tant de couleurs et de tant de bruit. A Erquy, j'attends des heures sous des abris improvisés, guettant la montée et la descente du signal téléphonique comme une petite marée personnelle. Quand tu me parles, la vie vibre. Tu fais comme tu fais toujours, jouant la tendresse dans le lointain et quand j'étais près de toi, tu apportais toujours plus de douceur à tes mots lorsque nous étions loin. La vie tarde à s'apaiser.
866
jeudi
16
J'avais pris ce rendez-vous depuis Paris pour survoler la région, de très haut, comme si l'on allait y jeter des bombes, comme s'il y avait vraiment un sens à photographier la terre de si haut. Le pilote me demande ce qui me plaît dans ce voyage. Je ne sens aucune ironie dans sa question. Il ne s'étonne plus des lubies des passagers. Certains pleurent en voyant le ciel. L'avion m'emmène et me ramène et je ne pense qu'à toi. Je voudrais penser autrement, donner à mes pensées les couleurs les plus pâles.
867
vendredi
17
C'est gris, la Bretagne devient grise à mesure que je la photographie du ciel et les traces qui sont faites sur les photos aériennes prennent leur sens ailleurs, comme dans un enchevêtrement désolé. C'est le troisième jour que je survole la région et je vois bien que mon pilote s'inquiète un peu. Ce soir, il y avait un peu de vent. L'avion bougeait. Je lui ai montré mes carnets et il a fait semblant de croire à cette justification ténue. Le reste du jour se passe sans marcher avec toi, sans la respiration de l'air sur la peau, de la fraîcheur du soir. Je prends la route de la côte que je survolais un peu avant. Toute la journée est portée par ton attente, ce voyage secret sur cette route qui semble créée juste pour aller te voir, te chercher et qui se referme derrière nous comme dans les contes de fée. Les sortilèges bretons ne parviennent plus à faire renaître la tendresse.
868
samedi
18
Je suis déjà venu plusieurs fois à Saint-Brieuc, m'étonnant de cette ville cassée en deux, irréconciliable mais j'ai si peu de souvenirs que je crois même que je ne sais plus qui tu es. Je me promène dans les rues en pente, un peu inquiet de cette solitude, de la pluie dans la solitude et de la tristesse qui vient. Juste dans le soir qui tombe et qui me donne un peu de paix dans le secret de toi. Je vais dormir. Il serait si facile de passer ce dimanche à Paris.
869
dimanche
19
tu danses avec euxJe vais faire ce reportage demandé sur les "Filets bleus de Pordic", comme une idée bretonne bretonnante et la symétrie m'émeut et le temps de la danse se danse. Je me rappelle l'Italie et de nouveau je voyage. Avant, c'était l'occupation du temps, et sans résistance et sans aucune distance au temps que je ne connais pas. Je me promène un peu sur la route de Binic, comme une chanson déjà qui inventerait son refrain et la pluie de Bretagne se donne toute entière. Cette promenade imaginaire est gravée dans mes souvenirs bien plus profondément que beaucoup d'autres promenades enchantées, dans des jardins réels et dans des pays qui ne changent jamais. Cette promenade avec toi se dissout dans le crachin du soir.
870
lundi
20
je joue et je joueJe suis à Saint-Quay-Portrieux comme on danse dans les chansons d'Étienne Daho, la nuit, et que l'on descend des flambeaux pour retrouver les amoureux sur le sable, avec le froid qui vient. Je te cherchais. On m'avait dit que tu étais là mais je ne t'y voyais pas, arpentant des planches disjointes en bois exotique. Je ne te verrai jamais dans la mignardise du bord de mer. Dans la nuit calme qui tombe sur la piscine maintenant, les lumières ont été allumées. Des serveurs dégrafés apportent des tables et des nappes. On prépare la fête. On prépare le mystère de la nuit alcoolisée. quand nous nous retrouvons, je suis directement dans tes yeux et je vois avec toi le paysage de tes voyages, les rires de ceux que tu fais rire, les yeux pâles après les nuits.
871
mardi
21
Arrivé à Plouha, je regarde Port Moguer, que je compare à cette vieille carte postale que tu m'avais donnée un soir de dérive dans les rues parisiennes, achetée le matin même sur un des quais de la ville, me demandant un jour où je penserais à toi d'inventer une histoire et de lui donner ton nom. Mon coeur battait d'émotion. Je regarde la plage, je pourrais voir ta petite maison sous l'ocre enchanté, je t'imagine pauvre, remontant la grève et chantant un air oublié comme un poème romantique, déclinant la gamme, mineure et sinueuse.
872
mercredi
22
minard, minauder, minesIl faut que tu appelles au téléphone, regrettant cette absence qui n'en peut plus de se dire alors que tu me reproches de ne rien dire. Je n'ai plus rien à te dire. Quand tu me vois, je sais que tu ne peux empêcher la crainte. Tu ne peux empêcher que la vie te porte ailleurs. La côte de la Pointe de Minard dépêche tous les chemins de promenade et les amoureux de mai s'embrassent un peu mollement, préparant l'été. Il y a cette grande solitude dans le jardin, à regarder ceux-ci et ceux-là qui se donnent le plaisir de se voir, avec la tendresse qui construit, avec le temps qui passe et patine la tendresse. Le ciel se voile pour estomper le souvenir qui ne se tient pas.
873
jeudi
23
no wayLa ville de Paimpol est un petit cul de sac maritime. C'est encore toi qui marques le jour et je vais m'y perdre un jour. Je traverse la ville, abasourdi d'alcool, ne pensant qu'à cette tendresse et je suis comme un cuisinier qui a préparé un plat trop grand et qui attend encore des convives, qui voudrait qu'on en reprenne, qui attend un compliment pour une si jolie tendresse, et qui attend. Je t'attends méchamment avec des tas de mots de colère un peu douce, arrimant les rues de Paimpol à une rancoeur qui grandit, détalant devant les souvenirs.
874
vendredi
24
Lézardrieux m'a fait connaître la mer, il y a trente cinq ans je crois et je ne reconnais plus rien du port et le bateau de cette enfance inventée a dû couler à pic sur le petit rocher que je contournais, avec le risque désolé de ne savoir pas nager, comme dans la vie, depuis. Tu penses à moi, dis-tu, même en dehors de ce spectacle où tu nies être. tu regardes le canot de caoutchouc avancer doucement sur l'eau triste, le rocher se démet de ses algues. Il n'y a plus de révolte à attendre et à aimer et ton image descend dans l'eau avec les arabesques d'une flottaison malhabile.
875
samedi
25
Charlot - scuplteur en Bretagne -Je visite la Roche Jagu avec des touristes italiens que je reconnaîtrais presque pour les avoir vus à Padoue ou sur la lagune vénitienne, portant de petits parapluies identiques. Je m'amuse à les suivre, sous le vent, chasseur de bruit et d'odeurs, n'imaginant plus rien d'autre qu'être Italien. Je reconnais les eaux de toilette, loin, emmêlées, différentes. Je rejoins Perros-Guirrec, enfouie dans une petite brume. Tu me souris, de loin et la soirée sombre, dans l'idée d'être plus calme et de laisser se faire la tendresse. Je marche trop vite, tu ne me rattraperas pas.
876
dimanche
26
Est-ce l'euphonie entre Trégastel et Trigano ? Trégastel, c'est le mot qui me vient pour "vacances en Bretagne". Je vais encore voir les plages. Il y a aussi quelques promeneurs, inspecteurs de congés à venir, répétant avec un peu d'avance dans quelques centimètres d'eau froide, les cris des vacances. Tu étais là. Je ne me suis pas approché, pressentant confusément qu'il ne pourrait pas venir de bien d'une rencontre aussi fortuite. J'ai observé de loin ta silhouette plus lourde déjà, un à un tes essoufflements dans le vent trop fort. Nous vieillissons loin, et tous les jours partent à l'envers de ce moment là, où la bascule du temps pouvait encore dire autre chose. Mais qu'aurions-nous pu bien faire tous les deux à Trégastel ?
877
lundi
27
Je vais à Morlaix visiter le théâtre en reconstruction, utopie culturelle d'un autre siècle et l'on se demande comment on pourrait encore passer des soirées froides, après une journée près du port, juste pour ne pas se jeter trop vite du viaduc imbécile. Tu m'appelles et tu me dis que tu ne m'as pas reconnu. Tu me rejoindras près du viaduc de Morlaix, nous en compterons les arches avec méthode, recommençant sans fin pour ne pas nous tromper. La soirée se passe vide, à écouter le coeur des choses dans un baptême renouvelé. Le soir cache la ville, nous dissimule enfin, nous pourrions nous caresser et le vent.
878
mardi
28
Le ciel était bleu et puis il a plu. Les plots de la digue vont être repeints pour l'été et les enfants auront l'espoir de sauter de l'un à l'autre sans tomber, surtout sans tomber. Bleu contre bleu, dans tes yeux doux, comme ils se font sous l'effet des voix mystérieuses qui t'appellent au téléphone, et que j'ignore. Je me rappelle les sonneries qui coupent les jambes de nos promenades, qui te faisaient sourire, partir plus loin, disparaître des heures entières et le bleu, encore, tendrement installé dans le creux du lit, avec la prière que le sommeil vienne plus vite.
879
mercredi
29
faire l'inventaireA Guiclan, perdu tôt le matin dans la campagne morlaisienne, avec la pluie qui bouge doucement sur la voiture, un peu de brume et les maisons qui ne se réveillent pas, l'église en silence regarde la statue de la Vierge, pesante dans les drapés trop abondants. Je pense à toi dans tous les déserts de la vie et je sais que le ciel aujourd'hui était bleu. Je refais cette visite de calvaires en calvaires, de crêpes en crêpes, avec un peu de cidre et trois mots de prières. Quand je reviens dans le soir, le téléphone sonne dans le vide. Car il en va ainsi, que je ne sais jamais ce que tu vas inventer pour t'échapper. J'invente le sommeil qui sait bien m'éloigner de toi.
880
jeudi
30
Je passe un peu de temps blotti près de l'ancienne église de Taulé sans vraiment oser partir pour cette promenade dans la forêt de Lannuzouarn. La Bretagne me pousse dans l'ailleurs de ses toponymes qui résonnent drôlement, qui cinglent la langue et que je ne me rappelle pas bien. Je prends beaucoup de temps à regarder la carte. Je me souviens d'avoir déjà vu ce clocher dans le même paysage. Il en respirait une tristesse et une déconvenue. Tu appelles enfin. En deux ou trois mots, tu me plies et me fermes et il faudra longtemps pour retrouver le fil d'une conversation. Puis tes mots continuent de tournoyer autour du clocher de l'ancienne église de Taulé, jouant avec les ironies médiévales, se perdant dans les peurs d'enfance Ils se font ronds vers le clocheton, se penchent à la balustre, signalent la solitude à grands tours de vent.
881
vendredi
31
J'étais sur l'île de Batz, avec des palmiers chatouilleurs dans l'idée de préserver la douceur du temps de mai pour les chaleurs à venir. Je rêvais à l'ombre sur une pierre rendue chaude, le corps alangui, un espace de repos volé. Le bateau peine à suivre la marée dans ses navettes tristes, auprès du débarcadère sur lequel j'avais, petit, fait tomber à l'eau l'appareil photo gainé de cuir. Le vent traverse les lattes de bois, je suis à New York, distant de quelques miles de la côte sans brume et les grattes ciels recouvrent la petite île de Batz, sans encombre. Les nuages racontent ton sourire. Je ne dirai rien de ton absence permanente. Je la vole aussi, doucereux, préparant un coup, absent de cette absence même à la défaite jolie.

882
vers le mois de juin