2002
Vers 2001 - 2000

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vendredi
1er


C'est la fin du Lido, une nuée de dunes parfois un peu sale, une végétation stationnaire, un embryon de cache cache. J'espère que je trouverai facilement un bateau pour traverser le port de Malamocco et qu'Alberoni ne sera vite qu'un souvenir. Je t'ai parlé au téléphone. Cela faisait longtemps que tu ne m'avais pas surpris et pour entendre un peu de tendresse, il faut maintenant les négociations iniques de la conversation. Il n'y a presque personne dans les dunes et pourtant, juste avant de dormir c'est à peine si je peux reconnaître les visages que j'ai rencontrés, sauf peut-être ce couple que je ne connaissais pas et que je voulais embrasser, ce jeune homme amené qui sera embauché samedi à l'essai dans le restaurant d'habitudes, l'alignement parfait des corps des danseurs dans la salle de gala de l'hôtel Excelsior ce soir, dont les gestes parfois faisaient crisser l'air, comme une pureté, un autre élément et le monde qui claque. C'est encore la nuit et pourtant j'ai eu la nuit sur les paupières toute la journée et je sentais tes lèvres dans le rêve que tu m'avais donné et puis tu as repris le temps.

791
samedi
2

pas graveAvant que je parte pour ce voyage idiot, depuis combien de temps n'avions-nous pas connu la tendresse ? J'ai trouvé une pauvre chambre d'hôte à San Pietro in volta. Volte face. Je crois que la police locale pourrait bientôt s'intéresser à mes questions incessantes, à ces notes que je fais semblant de griffonner. Bientôt, je serai noyé, recouvert par tous ces papiers qui ne disent pas grand chose, qui avancent quelques idées, qui tentent de glisser ici et là un son, une musique, un peu d'avenir dans les méandres du convenu, dans la tendresse triste de la vie, une lagune de mots, un peu envasée, voici le texte que j'écris.

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dimanche
3

too highSur la lagune trop pâle, le ciel est blanc comme à Samarcande les jours de neige, quand blancs sur blanc les oiseaux survolent les coupoles des tombeaux et les minarets qui crient. Dans ce voyage qui ne fait que commencer pourtant, Samarcande est encore une des rares villes que je peux imaginer au loin et que je peux désirer. La fin d'une route, une destination. S'étendre sur un tapis et goûter les épices et oublier les traces du temps. Je cherche Mathieu Talence en Italie, dans cette italie molle de Venise et je ne sais toujours pas s'il est passé par Samarcande. Je le crois plutôt en Turquie, jouant bizarre de sa solitude folle, à suivre les étoiles pour retrouver ce que la science a mis des siècles à comprendre et tenter le secret contre la clarté mathématique.Aucune photo prise d'un satellite ne peut me renseigner sur les étoiles, ni sur qui les adore.

793
lundi
4

bête si bête mais belleJe suis arrivé à la fin du Lido, à Chioggia qui porte le nom d'une betterave à l'apparence vénéneuse et je dois accélérer ce pourtour italien, distant, désoeuvré. Je suis resté toute la matinée dans les réflexions, me demandant si je reverrai Venise un jour. La ville est tapie dans la lagune, on pense qu'elle est éternelle et que l'on est aussi éternel qu'elle peut l'être et pourtant qui peut dire que je reverrai Venise. Tous les jours, la fatigue du jour vide pèse sur mes paupières avant même qu'il ne soit commencé et tout le jour je tente d'oublier la fatigue et tout le jour encore.

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mardi
5

Fatigué des embruns vénitiens et de ces auberges qui font regretter le voyage, j'ai réservé une chambre à Ariano nel Polesine et je vais rassembler dans le luxe les quelques indices recueillis sur les lidos mouillés. Je ne sais pas combien de langues pouvait parler Mathieu Talence mais il ne devait pas parler allemand. sur les bords de Venise, l'allemand devient indispensable. François affirme qu'il l'avait surpris un jour en grande conversation avec un Turc dans le souk d'Alep, mais François ne distinguait pas le Turc du Kurde. La piste kurde n'aboutit à rien, ni la turque, ni aucune autre piste italienne à ce jour. Je ne retrouverai jamais Mathieu à ces méandres brouillés.

795
mercredi
6

On n'en mangerait pasJe quitte la région vénitienne pour rejoindre une de ces petites Venises qui hantent la planète et qui commencent près de Ferrare sur de vrais lidos, dès que les Doges tournent le dos. Il faut travailler et oublier un temps les rêveries orientales, même lorsqu'elles sont frappées de désespoir et de mort. Je cherche tes indices sur de plus petits canaux, comme une réplique amusante. J'ai acheté de nouveaux vêtements de sport qui sont restés dans un sac en plastique. Je ne sais plus vraiment si j'aurai encore longtemps la force de te faire exister. Je ne sais plus vraiment si c'est toi que je cherche.

796
jeudi
7

ptit KanardJe n'avais jamais imaginé que tu puisses me suivre ou me précéder dans cette errance italienne un peu douce, au désespoir un peu voilé, comme la Pineta di Classe près de Ravenne, en ce début de printemps. Tu m'indiqueras que tu passais et repassais tous les ponts de Venise dans un tricot maniaque et que tu me cherchais et je n'aurai d'autre choix que de te croire. Tu aurais pu m'accompagner, sans doute, dans cette enquête piétinante, qui s'étiole à mesure que le temps passe. Dans l'épuisement du soir, j'entends parfois encore ta voix et elle ne me dit jamais autre chose que ton absence qui s'ajoute à la disparition, à ce pèlerinage vers le vide.

797
vendredi
8

Centre historique d'UrbinoJe suis resté toute la journée fixé par des conférences de l'université d'Urbino, calant mon attention sur ce mauvais anglais avec l'accent italien qui donne à tous les propos un air de mascarade plaisant. Le manque de toi est revenu plus fort, même si je m'éloigne un peu des faux délices de l'Adriatique. Parfois, je cachais ma peine dans une absence, je plissais les yeux pour feindre l'attention, et j'imaginais la nuit, à traverser les ponts, me rappelant qu'autrefois, ou un autre jour, j'aurais été capable de donner des rendez-vous insolites, de partir à ta recherche et de donner du sens à qui j'aurais trouvé. Je me rappelle désolé ce jour où j'ai encore manqué le petit mur jaune que j'aurais voulu photographier, suspendu en haut du mur délabré, simple mémoire d'une envie de couleur, de l'espoir d'une vie qui serait faite d'amour et de tendresse et où les murs peints en jaune pourraient remplacer l'absence de soleil. L'Italie me donne parfois ce jaune poussin un peu distant et je plisse encore les yeux doux.

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samedi
9

J'ai quitté les abords endormis du palais consulaire de Gubbio. Il y avait ce soir, à la Discoteca Papillon, un spectacle de danse avec des paillettes et un petit effeuillage un peu déplumé et puis le public qui traverse le temps pour bouger un peu le torse. Dans ces moments là, je peux mesurer la pureté de la chair. Le temps s'arrête un instant, étonné, que les corps en mouvement s'opposent à sa marche inouïe, car la danse ne veut rien d'autre qu'arrêter le temps, hymne propitiatoire à la vie et la chair palpite. Mais je m'endors, refusant ce soir d'interroger encore sur le visage de Mathieu, sa ressemblance avec n'importe quel danseur, son absence.

799
dimanche
10

Tu te rappelles les colonnes de Todi de Beverly Pepper, à Florence, ce jour là ?Je voulais rendre visite à Beverly Pepper dans son atelier de Todi. Tu te rappelles sans doute les colonnes qu'elle avait disposées et Florence plus loin, dans un soleil ingénu. Et puis le Palais royal, l'été, d'autres sculptures et le gravillon des allées qui entre dans les chaussures et comme le soleil tu saurais me blesser sans même le savoir. Tu saurais me blesser, et le sachant, tu saurais refaire le chemin qui mène à la blessure. Je marche longtemps dans la campagne, délaissant cette enquête trouble. Je reste sur cet effort là tout le reste du jour, me déguisant doucement une autre vie mitigée de jour et de nuit et je prends tant de temps au réglage de l'obscurité que je tomberai de sommeil avant la fin de la nuit. Je n'irai pas ce soir à la discothèque Papillon. Gageons que Mathieu Talence non plus.

800
lundi
11

Je vais finir par devenir vraiment un touriste amusé, regardant les fresques et les tableaux, pensant parfois à Stendhal, à ses vapeurs, à cette fausse tristesse. Je suis resté longtemps devant cette image de pape à Subiaco, dont le visage trahit tout, sauf l'innocence et si mon nom aussi était bien mal choisi ? J'ai repris le périple des discothèques denses et il aurait fallu danser sur cette musique dansée mais le lieu ne s'y prêtait pas, trop dur et trop tendu. Pour y parvenir, il me manquerait ta tendresse encore et le son de ta voix, juste dans le chuchotis de l'oreille.
2003 801
mardi
12

Je suis enfin arrivé à Fiuggi pour cette conférence, calmé par le monde et l'obligation de parler avec tous ces gens qui m'ont connu parlant. Je suis juste inquiet du rendez-vous du lendemain, je forme et je conforme des phrases que je ne prononcerai jamais, je vais de ma chambre au jardin et du jardin à ma chambre mais le corps sollicité par le poids et les volées de marches vide ses phrases de leur apprêt. Je vis. Après le dîner, dans le soir et dans le bruit, j'écoute des demi confidences, comme au temps passé, quand tout cela avait encore un sens. L'enquête s'est arrêtée. Je ne suis pas certain de la reprendre si vite, après cette pause un peu distante, ce réel un peu timoré, l'idée même d'un déclin.
2003 802
mercredi
13

il faut choisirJ'ai lu je crois que la station thermale de Fiuggi est connue depuis le XIIème siècle et je m'imagine alors moyenâgeux à boire cette eau un peu trop douce. Je me suis réveillé tard, mélancolique déjà de cette journée à bascule, triste de devoir parler et de donner le change immédiat à la pâleur de ces jours italiens. Que dire ? Parler de ce voyage insensé ? Les soirs sombres passent les uns après les autres et ne disent rien d'autre maintenant que cette obscurité qui renaît, un peu plus tard chaque jour, mais plus profonde dans la fatigue donnée. Mon voyage n'accompagne pas les jours à rallonge et ce surcroît de temps est autant perdu que la nuit.
2003 803
jeudi
14

peintureA Fiuggi encore, je pense à toi dans les brumes du Palazzo Fonte. Que fais-tu sans moi dans cette vie ? Je sais que ta bouche sur sa bouche me réveillera la nuit par des baisers froids que je sentirai à peine, un souffle, un soupir et que je peux tout imaginer de ton corps qui tremble et de la caresse, de la dernière caresse, juste avant que tu t'endormes, juste là, dans le creux du cou, la naissance des cheveux, la douceur. Je pense toujours à ton corps comme une nostalgie nocturne, une démangeaison, un réveil immense.
2003 804
vendredi
15

J'ai pourtant répondu à leur invitation étrange. J'étais sur une piste m'a-t-on dit, troublé et je les vois assis dans le bleu de la nuit, qui veillent sur la plaine latine. Et puis il y a le cercle magique et proche, les odeurs et le corps prennent le pas sur la conversation. Je retrouve à Sermoneta les célébrations de la bataille de Lepante, les drapeaux de sang et d'or qui s'envolent dans l'air humide du bas Lazio, comme une douceur italienne, un voyage enfin apaisé. Ce serait le lieu magnifique. Mathieu Talence n'a pas pu rencontrer les descendants du Duc de Sermoneta et l'Ordre égyptien n'a pu nourrir ses rêves ésotériques et le perdre aux étoiles éternelles.
2003 805
samedi
16

On aurait vu Mathieu Talence au Prix de Fregene, il y a déjà deux ans, comme une malchance, riant de la statuette en forme d'hippocampe et dans son sourire même, elle se transforme en cobra. Je mentirai encore. Fregene étale les plages frileuses et le temps s'épanouit dans une dolce vita trop rance. Je rentre dans la nuit, comme une longue promenade calme qui apaise toute la journée bruissante et mouvante, toutes les couleurs et tous les sentiments marqués.
2003 806
dimanche
17

Les ruines sont les ruines du souvenir et celles de l'Ansedonia, cité antique de Cosa, sont celles des châteaux ismaéliens où se portent les rêveries orientales des promeneurs. Je marche sous le soleil, oubliant pour le moment qu'il y aurait tant d'autres choses à faire. J'ai erré ensuite aux abords de la cité, cherchant un autre mauvais coup d'oubli. Au départ, il faisait moins beau et j'étais fatigué. Le soir se couche avec moi, quand tu m'appelles et je voudrais déjà dormir, j'entends tes consignes et le jeu somnambule. Et si j'arrêtais de te jouer la vie.

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lundi
18

Le supermarché de Viterbo s'affiche comme une photographie manquée de Gurski et toutes ces valises ne disent rien de mon voyage. Je voudrais t'accompagner encore dans les aéroports, voir ton visage se tendre, cerner tes yeux de noir pour dire des adieux sans tendresse. Je ne serai jamais libre de toi. Je suis presque en pèlerinage entre les lacs circulaires qui déchantent un peu le tourisme en cette approche de Pâques, Bolsano, Vico, Bracciano, Bracciano encore dans tes bras. Je n'ai pas de photographie de cet endroit précis, de ce chemin pierreux où je me suis soudain rappelé ton visage.

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mardi
19

tuilageLes Alpes sont encore proches, consternantes et Rieti pourrait être aussi le début d'une promenade douce, mais rien n'est plus si doux. Je me rappelle cette semaine enneigée. Je ne comprenais rien à ce qui se passait et sans doute ne se passait-il rien ou presque. Ton amour se dessinait comme on apparaît soudain derrière une vitre, pendant l'enfance et que l'on pense que la peur ainsi créée va nous précipiter vite dans des bras qui accueillent. Mais tes bras s'amenuisaient à mesure du temps déçu et je ne savais alors rien de toi, rien dire et dans mes rêves.

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mercredi
20

La route qui mène de Rieti à Borgorose se prend de jeu avec la montagne et les tunnels se succèdent, métaphore sombre, inconsolable. Je me suis arrêté sur le bord de la route et le repos que j'ai volé cet après-midi a marqué mon visage de tendresse et de calme. La chambre idiote est encore plus laide qu'à l'habitude. Il pleut dehors et je ne peux rien faire pour sortir ni pour épuiser l'angoisse. In questa citta, il n'y a rien et l'on se demande bien pourquoi tant de tunnels pour en arriver là.
  810
jeudi
21

Il y a bien plus d'un siècle  maintenant que le lac d'Avezzano a été vidé et qu'au centre de la plaine découverte, s'est installée la principale station de réception satellitaire. Je voulais entendre les signaux dont tu m'avais parlé. J'y suis allé en zazou, forme désuète de la négligence. Je suis resté jusqu'au soir, tirant les cordes du souvenir à ces sons épars qui parvenaient ici et là, ces vieilles cordes que l'on ne veut plus tendre autant, qu'il faut laisser un peu reposer, un peu plus lâches et quand la vie se tait, dire que la vie se tait. Il pleut désormais sur la plaine italienne artificielle et je rentre sous la pluie retrouver un peu de musique chaude, un peu de mots qui ne disent presque rien, de dormir, de dormir encore et que la vie passe entre ce sommeil et ce sommeil.

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vendredi
22

C'est un soir de fête et de déguisement dans la salle de concert de Sulmona. Le gros bâtiment pataud bruisse et les couloirs portent les ombres. Des hommes en habits montrent que la vie passe et qu'ils ne sont que des rouages insolubles de la fébrilité des hommes. Je ne crois pas avoir pu reconnaître Mathieu Talence dans la foule qui perd trop de temps à monter et à se montrer, jouant et déjouant les rires et les caresses. Je me sens si seul. Je vais rejoindre la mer. Dans la nuit plus lointaine, je ne sens plus que la fraîcheur des draps.

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samedi
23

comme un hélicoptèreLa ville porte le nom de cette machine que tu me montrais sur des livres d'enfance, folle machine volante dans laquelle tu me racontais vouloir voyager un jour de quelques centimètres verticaux avant de t'écraser doucement dans un fracas doux de bois et de vieux caoutchouc. Pescara me donne le souvenir et le souvenir de la mer. Je déteste le modèle assez banal de lampadaire public qui est installé dès que l'on quitte les lieux touristiques. Mais venir ici, c'était un faux voyage, une fausse idée de voyage, une fausse prédiction pour un voyage dans une ville fausse, posée malhabile sur l'eau, trop près de l'eau, comme une Venise attachée à la terre et les planchers se défont et le sol penche indocile.

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dimanche
24

J'ai traversé le Trigno, comme on passe du nord au sud, comme on pense, comme on rit et je ne sais plus rien du voyage entrepris. Cela fait plus d'une semaine maintenant que tu ne m'as donné aucune consigne et je ne sais pas où aller. Tu aurais dû m'envoyer un message, m'indiquer une nef, une toile, un point de vue mais tu me laisses aux touristes et à leur flux.Tu pensais vraiment que je pouvais m'intéresser longtemps à cette fausse enquête, à ces occupations sans but que je ne connais plus et au temps qu'il fait et qu'on mesure à Guglionesi. Il ne se passe rien, le froid est revenu et je n'entends que ton silence, quand j'y pense, un peu, toutes les heures, attendant le changement d'heure.

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lundi
25

Nous avions rendez-vous sur l'île de Tremiti. Je t'attendais sur le quai. J'étais arrivé bien avant l'heure du bateau pour que tu ne croies à aucune nonchalance. Tu avais choisi des vêtements de voyage seyants et confortables agrémentés d'une touche de soie. Je ne savais pas vraiment quoi dire. Le voyage bougeait avec malignité. Tu m'as demandé l'heure du dîner et quelle tenue il fallait porter. Tu sais sans mentir que je ne veux que frotter mon corps et mon coeur n'y peut rien et je suis resté languide, plongé dans le sommeil pour le repos, pour le sommeil seulement, les mots décentrés comme les souvenirs. Je ne savais plus rien de ton amour et de ses rêves.

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mardi
26

L'épisode imaginé de l'île de Tremiti, comme une réconciliation bleue, comme un amour retrouvé et des vagues et de la peau sonne mou comme on ne saurait dire. Tout cela m'a épuisé. Je suis sans voix, sur le même lit du même hôtel recommencé, sans rien penser de la plage qui s'étend là-bas, du printemps qui dépossède l'hiver peu à peu du froid, de ce qui fige et tous ces mouvements m'agacent comme des imitations de vie. Je reviens dans l'hiver qui se donne une dernière chance.

816
mercredi
27

Le 30 août 1999, au large de Vieste, la tornade d'orage a imprimé sa marque sur la mer, mais elle n'en garde aucun souvenir, rien qui puisse lui remettre en mémoire cette belle agitation. Je me promène, je m'ennuie et je suis rentré seul dans les rues noires qui retrouvent l'hiver vieux, qui revient là, qui gèle les doigts, qui endort. Je ne sais quoi te dire. Tout cela piétine. Je vais revenir en France, toute cette Italie m'ennuie trop, me fatigue maintenant et le printemps naissant me donne à pleurer. Je regarde les temples, l'architecture classique et dans la solitude classique, je ne pense pas à la solitude. Je ne pense pas.

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jeudi
28

Soudain, j'ai senti comme une lame entre les côtes de mon dos, une douleur qui bloque et qui empêche. Le taxi qui m'emmène vers Fiumicino tente de comprendre pourquoi j'ai avec moi cet air de fuite, pourrait se demander si je n'ai pas commis de crime. Je suis bredouille sans histoire et j'ai perdu définitivement je crois celle de Mathieu Talence. L'avion vers Paris me désole. Je prendrai le premier qui partira. Mon passeport me montre sans amour, encore et la douanière qui le regarde ne semble savoir que dire. J'ai tellement vieilli. Arrivé, je regarde les yeux rieurs d'amis, je mesure dans leurs yeux l'envie d'aimer, cette soudaine délicatesse qui leur donnerait un peu plus de vie, un surcroît et je m'éloigne encore davantage, avec pour toute énergie celle de sourire de temps en temps, de dire quelques mots et de me concentrer sur l'apaisement.

818
vendredi
29

encore une foisJe retrouve les rues de Paris, et ce gris à la mode des trottoirs marqués par l'envie de fumer. J'ai toujours cette douleur dans le dos qui me rappelle que je suis fragile et que je vieillis comme mes sentiments. Je retrouve l'idée même de la solitude, celle où l'on comprend bien ce que disent les gens dans les cafés et le désoeuvrement se fait désoeuvré et tourne et tournicote sans qu'on se le dise. J'essaie de prendre des photos de la ville, qui s'échappe, je m'échappe avec elle sans plus rien entendre du désir italien.

819
samedi
30

Fallait-il vraiment que je revienne d'Italie pour ne voir que l'Italie et Rome à la télévision et les foules de Pâques qui espèrent la résurrection. J'ai déjeuné avec M. Nous avons parlé de toi, de rien aussi, des jours que tu passes avec le corps ailleurs, avec le désir devenu pour moi caduque, sans toi, avec le désir qui s'étiole quand je te vois, qui renaît quand tu me prends la main. Le temps était tout doux, blanc de lait dans la poussière qui se donne de drôles d'air, avec toi, sans toi. Je suis revenu sous la pluie. Je ne sais plus vraiment ce que je t'écris. Je cache tellement les mots du texte que je perds les clés des différents masques que je me donne et Venise qui s'efface et l'Italie qui dort.

820
dimanche
31

Et Pâques s'ennuie doucement dans Paris, se promène et baguenaude et s'évanouit dans des fêtes immenses que rien ne vient déranger. Tu te souviens que ce soir là, le même soir, presque, j'avais retrouvé ton ombre dans le jardin, derrière la maison, et que je me suis dit que ta bouche était fraîche. L'idée de la ville me prend et me déprend, elle fait tache, elle marque la promenade, les déambulations et les stations et se donne des airs d'images avant même d'être prise en photographie. Je m'amuse avec elle. Elle disparaît une heure entière, puis revient coup sur coup. Dans le soir, le vent de la ville accompagne mes pas. Dans le jardin, je vois tes yeux et je voudrais les voir davantage. Il n'y a plus de couleur et la ville doit s'endormir jusqu'au lendemain. C'était Pâques et rien ne s'en souvient.

821


Vers le mois d'avril