| 2002 |
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Vers
2001
- 2000 - |
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calendrier
général |
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22
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- 26 - 27 - 28
-
29
- 30
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vendredi
1er |
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La
ville citadelle de Strongoli se rappelle toujours l'Argonaute qui l'a fondée
et l'on raconte que la muraille cache la formule magique, gravée,
qui assure la paix éternelle. Je ne suis pas certain que cela
fonctionne bien pour moi, ou alors, l'éternité
ne commence pas aujourd'hui.
Je
me suis réveillé avec sous les paupières l'inquiétude
de la nuit, la marche pesante des jours qui précèdent l'hiver.
Les nouvelles sont mauvaises. Le vent a frappé, la terre a tremblé
plus au nord. Une école a enseveli des enfants. La
tempête n'est pas encore calmée. Je me promène
longtemps, réchauffé un peu par le vin millénaire
de la Calabre. Plus
tard, c'est un peu froid, et pourtant, loin de novembre, loin des frimas,
d'un vieux mot comme frimas,
qui
n'en revient pas d'être poussé loin du temps qu'il fait,
la
douceur malgré tout de la mer, proche, apaise novembre, le met à
genoux. |
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1036 |
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samedi
2 |
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Je
suis à Crotone et je n'irai pas voir le temple d'Héra,
vengeresse
insensée.
Le
demi soleil du matin est redevenu sommeil et je pleure sur les enfants
italiens, tout au nord, ensevelis pour la colère de dieux ineptes.
Je me suis endormi avec la radio
française. Je
ne saurai pas, il faudrait que je vérifie s'il il y avait ou non
cette chanson fétiche à la radio et si c'est elle qui m'a
fait pleurer dans mon rêve. Mon rêve me disait que j'étais
dans une ville étrangère et je suis dans une ville étrangère
qui ne s'amuse plus. Le
soir, la ville, de la terrasse, joue des couleurs pour paraître plus
belle, pour oublier toute la douleur de ce début d'hiver. Quelques
rares passants se souviennent que c'est le mois de novembre, ils pressent
alors le pas, s'effacent, partent plus vite, se souviennent eux aussi
de toute la douleur et disparaissent. |
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1037 |
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dimanche
3 |
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La
tempête, cette fois, est terminée, on ne la voit plus, on
ne l'entend plus, on ne sent plus le vent sous la porte, qui ne claque
plus, comme s'il y avait cette colère qui dansait, qui se disait
dans le vent, qui apportait des charmes, des sortilèges, autrement
plus puissants que les fausses citrouilles déçues, qui regardent
passer les gens dans les vitrines. Pourtant
Catanzaro est la cité du vent mais l'esprit du pont del Siano
l'a enlevé et le serpent mystique ne parle plus des morts. Catanzaro,
byzantine
terrasse, tu me reposes merveilleuse. On
aurait pu entendre des chants sacrés dans l'église tout à
l'heure et mêler le désir au sacré comme une sarabande,
se mélanger aux figures des mosaïques. La route descendait,
marquait un peu l'automne ça et là, et partait vers des villages
joliment désolés. Et dans le temps du froid, de la nuit,
de la nuit, encore un peu de froid. La mer vers le Lido remue encore
et porte les bruits de la Grande Grèce, définitive comme
un augure. |
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1038 |
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lundi
4 |
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Je
descends encore davantage, vers la
pointe de la pointe, Calabre incessante, jusqu'à Locri, dont je
ne connais rien, dont je ne connaîtrai que quelques arbres, un peu
de vent, comme toutes les villes que je traverse. Ce matin, le
ciel était assombri par des nuages que je n'avais jamais vus
et le temps s'applique
à être un temps de science fiction, de
nuées rapides qui cinglent les tours de la ville. De Paris,
le
train ne rattrape pas son retard, je ne l'attendrai pas, repoussant
chaque jour l'idée même de revenir tout de suite, m'engageant
dans novembre, dans un hiver inéluctable. |
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1039 |
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mardi
5 |
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J'ai
quitté la mer par la route des oliviers jusqu'à Bagaladi,
plus calabraise que la Calabre, toute enserrée dans des montagnes
bleues. Le
matin est venu dans la continuité de la nuit et c'est sans peine
que le jour m'a levé, pour marcher un peu, comme
un oubli de la Sicile si proche, de la Sicile rêvée longtemps,
contournée, avec l'espoir d'autres paysages secs. Ici aussi,
ce sont les souvenirs à venir
qui
crient des mots horribles, qui crient encore, qui crient et la
voix qui marche avec les cris, qui s'emporte et finit le soir épuisée
à l'affût. |
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1040 |
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mercredi
6 |
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Je
vais attendre que tout se calme avant de partir en Sicile. Je regarde
l'île le long de la côte, je
marche morose dans la ville mouillée par la tempête. Scilla,
comme une tragédie, Sicilia avec quelques lettres perdues dans les
mythes. Je cherche un
peu plus de lucidité, pouvoir écrire plus de mots, te donner
plus de mots, t'étonner avec eux, avec la chance de ces mots là,
avec leurs volutes sur une page électronique, et dans le temps des
idées, des allégations poétiques. Les mots accompagnent
la promenade déçue dans la splendeur des paysages, je marche
encore et les
mots se dessinent juste
devant moi. |
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1041 |
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jeudi
7 |
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J'ai
croisé à Messine un jeune homme qui tenait un bouquet pour
sa promise, me le tendant un instant dans la rue pour réajuster
sa mise. Tenant
le bouquet, que moi, je ne destinais à personne, je
savais que je palissais, que mon visage se figeait dans cette grimace froide
que je prends désormais à toute évocation d'une
émotion amoureuse. Tenant ainsi les fleurs à qui destinées,
pantin, je voulais m'évanouir. Je
suis devant le texte à écrire puisque je suis en Sicile.
Bonhomie
délicate qui aligne des mots, qui les crée aujourd'hui, comme
on scie le bois avec une roue mécanique. Et
le temps passe circulaire. |
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1042 |
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vendredi
8 |
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Milazzo
comme les lazzi siciliens au passage d'une fille, ville
soudainement amusée par un peu plus de vent et la mer se souvient.
J'ai
déjeuné en pensant à toi au milieu des conversations
et de ton absence. L'odeur des plats passe et repasse devant moi, pris
soudain d'un appétit géant et le vin qui pétille légèrement,
avec un goût de vert tendre et l'après midi qui commence juste
un peu endormie. Je
me rappelle bien la petite chambre grise où j'ai laissé
mes affaires un peu plus tôt, dès l'arrivée. Je me
rappelle bien que je dois y dormir et le temps passe, juste
avec assez de cris pour que je ne m'endorme pas là. |
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1043 |
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samedi
9 |
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Capo
d'Orlando comme un opéra baroque et ce sont bien seulement
ces musiques qui chantent dans la tête lorsqu'on se rappelle les
paysages,
tout au long
des voyages comme au long d'une vie, une route entre Koweït et
Bagdad et Lucrezia qui n'en finit pas de mourir à la
vue hagarde des palmiers. Il faut faire la promenade jusqu'à
l'église en haut de la colline et je ne sais plus très bien
ce que je devrais regarder, ce que je pourrais découvrir. Je
ris, j'épuise mon inquiétude dans quelques mots, quelques
rires, un peu de musique encore, baroque elle aussi, à se rendre. |
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1044 |
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dimanche
10 |
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Je
compte les pavés d'Acquedolci, avec douceur comme il se doit, un
à un, patiemment et tous les bancs de pierre resteront dans
mon regard, longtemps, avec douceur, comme il se doit, doucement. Je
suis rentré ensuite, avec un peu d'alcool, la tête prise dans
l'étau du froid de l'hiver proche qui avait pris ses quartiers de
nuit, assaillant mes tempes et la mer même ne pouvait me calmer.
Le golfe dessine un théâtre antique où l'on pourrait
presque voir un
ou plusieurs acteurs névrotiques, qui ânonneraient sur une
scène sombre les mots, avec douceur, encore, cependant, malgré
le froid qui vient, le froid. |
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1045 |
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lundi
11 |
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Je
m'étais promis de passer plusieurs nuits dans les chambres de l'hôtel
"atelier sul mare" de Castel di Tusa. Dans
la chambre des mots, j'ai juste apporté quelques fleurs. La
marchande les a mises dans du papier, vert à l'intérieur
et kraft à l'extérieur. Le pourpre se marie avec l'orange
doux des tulipes. Je
regarde les voûtes de la chambre, les mots, les faux mots, tout
un langage qui ne se fait pas. Je
cherche un peu d'inspiration, je me demande en vain si je vais ressentir
une effusion et m'approcher un peu de toi en m'éloignant de moi,
en oubliant ces douleurs qui persistent, le mal de crâne, la bouche
qui s'empâte, qui se fige et aucun mot qui vient, la mémoire
en bouillie et plus encore que le courage. J'irai demain dans la chambre
jaune, j'y apporterai d'autres fleurs et les
souvenirs se recomposeront sans mots, juste dans le jaune pistil des
jours siciliens. |
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1046 |
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mardi
12 |
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Il
pleut aujourd'hui sur la Sicile folle. Je
me suis dissimulé sous le rideau de pluie et je me suis éloigné,
déguisant ma démarche, prenant au passage quelques brins
de bruyère pour fleurir dans ma mémoire la dépouille
de notre histoire et les regarder longtemps sur le lit gothique de
la chambre jaune, sans graal, sans aucune idée de graal. Combien
de temps vais-je devoir rester ici, jouant à l'artiste dans
cet hôtel où il y a bien trop d'art pour rester honnête.
Le
temps s'assombrit encore, laissant si peu de place à la lumière,
qui ne se dit plus rien. Je ne sais plus rien, vexé que l'on
ne me demande pas d'ajouter un seul mot à l'hôtel déguisé,
riant sans détour de ma méprise. |
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1047 |
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mercredi
13 |
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Toute
la chambre d'aujourd'hui rend hommage à Pasolini. Vais-je retrouver
le labyrinthe
dans
la fumée du bar qui tangue avec l'alcool ? Je me dis que tu dois
me laisser maintenant vivre ma vie de rêve, ne plus ennuyer les
mots qui passent, sourire
doucement du temps, oublier enfin. La
journée passe entre la pluie et les nuages et les voyages ne disent
rien qui vaille, en fait, que les yeux piquent davantage à mesure
que le temps passe. La mer regarde la chambre de Pasolini avec compassion,
s'y détend avec douceur, rejoint parfois la violence, les
mots qui tournoient. Je quitte Castel di Tusa demain. Je voudrais y
revenir sans ton souvenir même. |
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1048 |
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jeudi
14 |
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Ni
la Sicile, ni Termini Imerese ne peuvent me réchauffer. Alors
j'ai décidé de porter le froid, de me faire ce manteau d'hiver
que je voulais depuis longtemps, de me parer de ces frissons en cohortes
qui descendent et qui montent sur mes joues et mes épaules.
Je
suis au centre d'une histoire que je ne comprends pas, abrité
par une
légende très ancienne, qui recouvre les anciennes angoisses
de givre et qui se donne un peu de bon temps à inventer des ambiances
surannées où des serveurs gantés tendent les téléphones
dans d'ultimes gestes d'élégance. Le
grand hôtel me repose du trop d'art des jours derniers, il me
fait vieillir et j'évite encore tous les miroirs. |
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1049 |
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vendredi
15 |
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Je
me suis dépêché. Il fallait que j'arrive à l'heure
à ce déjeuner de soleil, qui donnait sur les fenêtres
dans le jardin, qui me disait que la vie était belle et que la vie
était douce. J'irais après regarder les mosaïques
du Christ "Pantocrator" que tu voulais que je photographie. Je suis revenu
sur mes pas. Je reviens à Cefalù. Devant les tesselles fines,
le
souffle perdu, le souffle coupé, le souffle sans fin, et qui s'amenuise
à mesure que ce temps dévasté passe et c'est cela
que je vais répéter à chaque halte sicilienne,
reposé
sous les palmiers pensifs, apaisé
seulement par la nuit de la mer, joueuse, affriolante. |
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1050 |
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samedi
16 |
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Je
voulais voir, après tant d'autres, la Villa Valguarnera à
Bagheria, mais c'était loin, si loin de l'hôtel, et il pleuvait,
il
pleut tout le temps maintenant. Alors
il fallait se presser malgré tout, et surtout malgré le froid
qui retient dans les lits, sous les draps et les couvertures de l'enfance,
dans le froid de la vie qui commence ou qui finit. On ne sait jamais très
bien. Je suis revenu à l'heure de la sieste, me couchant de
nouveau dans le lit déjà refroidi. Et
quand le sommeil est revenu, le temps recommençait, un peu fatigué,
assoupi par tout ce temps, avançant avec moi, un peu dégingandé,
temps d'hiver qui commence, sans plus d'espoir cependant que les saisons
qui reviennent et la perspective un jour de voir de nouveau défiler
l'asphalte d'une autoroute en pensant que cela va durer longtemps, sans
vraiment se déliter davantage. Je reprendrai la vieille voiture,
m'amusant sans arrêt du bruit incroyable de la machinerie des essuie-glaces. |
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1051 |
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dimanche
17 |
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Il
y avait ce soir des impressions de jamais plus, des corps fauchés
à Cinisi, une mise en scène, et
des fleurs qui retombent sur des pleurs. Il n'y avait pas de musique.
La
Sicile se détend peu à peu et je
la regarde prendre la
pause et s'alanguir
à des musiques qui ne sont pas d'ici.
Dans
tous les interstices de ce temps de pause, je serais en orient, dans le
jardin de Bagdad ou sur la terrasse d'Alep et tu n'en saurais rien
et tu me chercherais en Sicile, près de Cinisi parmi les corps couchés. |
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1052 |
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lundi
18 |
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Balestrate
se prélasse dans le tourisme, je
reste enfermé toute la journée, sans qu'il se passe rien,
sans que je sache pourquoi la Sicile se dérobe.
Quand
dans la nuit enfin venue je suis sorti dans la ville, les lampadaires même
n'étaient que commisération. Sur le visage, le vent marche
et absorbe la transpiration. J'ai
traversé les parterres de petites maisons sans grâce, tenant
mon cou contre le vent, peinant un peu pour avancer davantage sans trouver
aucun but.
Dans
une lumière blanche, à peine jaune parfois lorsque les arbres
donnaient à rire, les jardins étaient froids. Il n'y avait
que ton rire qui bougeait doucement, tes yeux qui regardaient et passaient
sans lumière, déçus parfois que l'été
ne soit pas là, que nous ne puissions courir sur les crêtes
des collines de Seine, désolées. Je ne suis jamais là
pour des promenades communes. |
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1053 |
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mardi
19 |
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J'ai
enfin rejoint la villa de Scopello, qui pourrait être si belle, qui
se cache un peu sous les cheveux des arbres plantés trop drus, et
la mer se cache aussi, et les cachettes regardent les cachettes. J'ai
pensé disparaître, me dire qu'il y avait le temps, me dire
que je pouvais aller ailleurs. Je
les ai tous retrouvés, habitant la villa sans rien connaître
du passé, sans voir les fantômes des arbres la nuit devant
la mer. Il
faudrait fuir, repartir en train vers Marseille ou alors aller un peu dormir
dans une abbaye, un monastère, s'étendre sur des dalles et
ne prononcer aucun voeu, je
ne sais rien des voeux, je ne sais plus rien d'aucun monastère. |
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1054 |
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mercredi
20 |
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L'hôtel
de Trapani m'assaille de désuétude et à mesure que
je le regardais, faisant patiemment le tour des murs ocres, je
me demandais quelle machine m'avait fait remonter le temps, quel système
imprévu me faisait vivre dans les années cinquante et me
montrait comment cette modernité là me décidait à
rester dans la ville endormie. Trapani
alanguie sous une brise d'automne qui lui rappelle l'Afrique, proche, avec
la pluie qui viendrait inonder le littoral gris. Dans le restaurant,
il
y a un peu de musique, un peu de mots, et tout cela virevolte avec un peu
de vin, devient flou, décidé à ne pas appesantir le
temps. La vieille voiture attend dehors, je la vois encore sur les
routes de Turquie, puis passer trop près du Danube et me prend alors
la
tendresse du passé proche qui s'éloigne. |
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1055 |
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jeudi
21 |
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Dans
le soir, tout constitué de froid, pour tenir mon coeur à
l'écart de sentiments tristes, pour me tenir à l'écart
de toutes les tentations d'échauffements nostalgiques, dans le soir,
je me remets doucement en mémoire tes promesses. Je
parcours avec envie la ville détruite de Gibellina recouverte de
béton, qui joue à l'Assyrie et se donne des teintes bleutées
de l'antique. Je
fais un petit tour dans le quartier enrobé de froid, l'impression
qu'il faudrait commencer les courses pour Noël, déjouer les
files d'attente, marquer le tempo des autres sur sa propre fatigue, danser
la vie douce, tendre, mêle et joue, tendre encore, rapporter
un peu de béton bleui, avec
le froid tout emballé dedans, pour faire rire ou pour faire
pleurer. |
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1056 |
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vendredi
22 |
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Il
y avait de vieux trains à la gare de Castelvetrano. Mais
il n'y a plus de vapeur et les annonces tintinnabulées de la
gare moderne ne
permettent que des rêveries inachevées, hachées même,
comme dans les aéroports, comme partout ailleurs où l'on
voyage. Je ne voyagerai plus dans les trains. La
vapeur des trains vaut pour le souvenir, un peu de folklore de souvenir,
l'idée de tensions qui n'existaient peut-être pas, mais qui
étaient là, sans tendresse, dans une
enfance désorganisée. Les trains siciliens pourraient
dérailler juste pour me faire pleurer, je
dois faire attention. |
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1057 |
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samedi
23 |
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Je
suis rentré ce soir sous la pluie, ne perdant jamais de vue
l'immeuble qui caracole au dessus des palmiers. La
beauté de la route vers Menfi m'avait épuisé et
j'ai laissé la voiture au bas de la colline pour me laver de toute
cette beauté, de tout.
Je
voulais laisser l'eau mouiller mon visage, jouer avec la pluie aux larmes.
Je
ne me rappelle pas qu'il ait pu y avoir autant de tristesse. Je
ne soupçonnais pas combien la pluie sicilienne pouvait être
triste.
Il faudrait
escalader la peine et il faudrait monter encore, encore doucement,
sans peine, juste en essuyant les larmes. |
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1058 |
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dimanche
24 |
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Je
ne verrai plus le carnaval de Sciacca en hiver, l'ombre
des géants est trop froide mais le
vent froid passe dans mes cheveux et leur donne une liberté qu'ils
ne connaissaient plus. Alors, je m'habille en géant, avec un
vrai costume et ma
poitrine est sanglée dans l'exacte température de l'air qui
me donne la sensation de liberté que je ne connaissais pas.
Je crie et ma
voix n'est plus enrouée, mes mains rajeunissent. Je crie et
je
ne sais plus vraiment qui je suis, sans nostalgie, sans douleur ni souvenir
sans toi à jamais et heureux de ta perte définitive.
Je n'irai plus à Sciacca près d'Agrigente. Je
vais sortir, le soir, la ville, les lumières, un peu de fumée,
déjà
je suis pâle, la musique tremble et mes yeux ne disent rien de bon,
ne disent rien de plus. |
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1059 |
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lundi
25 |
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A
casteltermini, je parcours
toutes les rues, c'est encore la fête et je
cherche un cadeau pour toi, dans les méandres de ma mémoire,
dans le ciel de ma mémoire. Je monte toutes les rues et je
descends, avec un peu de musique dans mes yeux, comme le rythme s'échappe,
je
pourrais m'échapper vers une Sicile imaginaire qui ne me dirait
rien d 'autre que ton amour tendu, là, soupirant avec la vie, soupirant
dans les palmiers d'Agrigente et sans cesse je regrette de ne jamais
oublier la petitesse de l'île. L'île est comme moi et elle
monte et elle descend et se regarde dans la mer, toute décoiffée
avec ses palmiers bizarres. |
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1060 |
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mardi
26 |
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Canicatti
se lève sans moi, se réveille en Sicile comme je me réveille
ailleurs, joue un peu d'un automne sicilien qui ne restera dans aucune
mémoire, qui tremble un peu de vent, de pluie, et de l'ennui fade
des fins d'année qui approchent. Je
regarde des heures et des heures d'images sans intérêt, me
perdant et te perdant avec moi dans des paysages ineptes. Je
devrais arrêter mais la voiture m'entraîne, épousant
tous les paysages et les mêlant les uns avec les autres et je
ne m'y retrouve qu'à la nuit, avec les lumières orangées
des entrées de villes. Tout à l'heure, dans la voiture à
côté de moi, je vois un
enfant qui s'inquiète d'un jouet qui glisse vers l'arrière,
je suis cet enfant. |
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1061 |
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mercredi
27 |
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Sommatino
prend deux "m", me permettant ainsi d'échapper toute une journée
au soma et à tous les suffixes possibles qui encombrent la vie de
ce voyage. Je cherchais
le belvédère dont tu m'avais parlé un temps, avec
la magie de ta voix se mêlant à la magie du lieu, et l'unique
du souvenir, un baiser sur la vie. Mais
la destination était floue. J'ai tourné longtemps dans
le massif et toutes
les destinations qui se mêlaient pour ne mener à rien
d'autre qu'un peu plus
de soleil sans que
je sache vraiment si tu n'as pas menti. |
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1062 |
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jeudi
28 |
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Je
ne me rappelais pas qu'il y avait ce cocktail ce soir à Piazza-Armerina
pour célébrer le retour des mosaïques africaines sur
le site. J'avais vu certaines d'entre-elles à Madrid, toutes poussiéreuses
alors de l'été. Elles
bleuissent sous la pluie de la Sicile.
Je
ne me rappelais pas ce carton d'invitation et si j'avais su qu'il y aurait
tous ces ors et ces lustres qui donnent de la lumière jaune et qui
donnent de la lumière, je serais resté sur le belvédère
de Sommatino. Je
rentre ce soir avec les poches pleines des mots d'un livre et sans même
la peine de vraiment quitter mes vêtements, je commence à
lire le texte d'une longue plainte arrêtée il y a presque
dix ans et qui souvent revient à ma propre plainte, fait écho
à ces mots, cette chronique sans objet égrenée sur
ces lignes et je vais m'endormir ainsi, les
mots comme les tesselles, à peine agencées dans une
image si précaire. |
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1063 |
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vendredi
29 |
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Caltagirone
est la ville des mosaïques, et les escaliers et les églises
me mènent sous la pluie jusqu'à la nuit et je sais que
je
vais dormir agité dans une obscurité de tous les instants,
traduite sans douleur par un sommeil de plomb avec dans les yeux des
confetti de couleurs et d'émotions éparpillées. Je
suis trempé. Je rentre chez moi, m'installe avec le livre sur le
canapé, mais c'est inconfortable, le
sommeil vient sans le sommeil, arrache un peu de vie, poche les yeux
qui deviennent gris, la
tête se resserre sur deux ou trois idées un peu tièdes,
la nausée. |
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1064 |
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samedi
30 |
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Je
rentre seul ou je ne rentre pas seul. J'embrasse cette jolie bouche ou
je ne l'embrasse pas. Je suis seul à connaître ce soir et
ces aléas. Je suis seul. Je rentre de ma promenade indécise
dans les rues de Comiso. C'est le tournant du mois et la
ville est encombrée, comme par un peu trop de mots et une émotion
qui ne parvient pas à se dire. Dans le soir doux, dans le soir un
peu humide, la peau collée à la peau, le sourire glissé
entre deux rubans d'autoroutes et l'ouest qui n'en finit pas d'arriver,
qui s'approche, avec des toits d'ardoise un peu pentus. Toutes
les routes de novembre reviennent en mémoire. C'est
la nuit, soudain sans
discontinuité, la plage battue, là bas, le
froid du soir, avec encore du soir, un
peu de mer, entrevue et l'instant d'après le sommeil. Je commence
à remonter demain vers le nord. |
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1065 |
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vers le mois de décembre |
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