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vendredi
1er
La ville citadelle de Strongoli se rappelle toujours l'Argonaute qui l'a fondée et l'on raconte que la muraille cache la formule magique, gravée, qui assure la paix éternelle. Je ne suis pas certain que cela fonctionne bien pour moi, ou alors, l'éternité ne commence pas aujourd'hui. Je me suis réveillé avec sous les paupières l'inquiétude de la nuit, la marche pesante des jours qui précèdent l'hiver. Les nouvelles sont mauvaises. Le vent a frappé, la terre a tremblé plus au nord. Une école a enseveli des enfants. La tempête n'est pas encore calmée. Je me promène longtemps, réchauffé un peu par le vin millénaire de la Calabre. Plus tard, c'est un peu froid, et pourtant, loin de novembre, loin des frimas, d'un vieux mot comme frimas, qui n'en revient pas d'être poussé loin du temps qu'il fait, la douceur malgré tout de la mer, proche, apaise novembre, le met à genoux.
1036
samedi
2
Je suis à Crotone et je n'irai pas voir le temple d'Héra, vengeresse insensée. Le demi soleil du matin est redevenu sommeil et je pleure sur les enfants italiens, tout au nord, ensevelis pour la colère de dieux ineptes. Je me suis endormi avec la radio française. Je ne saurai pas, il faudrait que je vérifie s'il il y avait ou non cette chanson fétiche à la radio et si c'est elle qui m'a fait pleurer dans mon rêve. Mon rêve me disait que j'étais dans une ville étrangère et je suis dans une ville étrangère qui ne s'amuse plus. Le soir, la ville, de la terrasse, joue des couleurs pour paraître plus belle, pour oublier toute la douleur de ce début d'hiver. Quelques rares passants se souviennent que c'est le mois de novembre, ils pressent alors le pas, s'effacent, partent plus vite, se souviennent eux aussi de toute la douleur et disparaissent.
1037
dimanche
3
La tempête, cette fois, est terminée, on ne la voit plus, on ne l'entend plus, on ne sent plus le vent sous la porte, qui ne claque plus, comme s'il y avait cette colère qui dansait, qui se disait dans le vent, qui apportait des charmes, des sortilèges, autrement plus puissants que les fausses citrouilles déçues, qui regardent passer les gens dans les vitrines. Pourtant Catanzaro est la cité du vent mais l'esprit du pont del Siano l'a enlevé et le serpent mystique ne parle plus des morts. Catanzaro, byzantine terrasse, tu me reposes merveilleuse. On aurait pu entendre des chants sacrés dans l'église tout à l'heure et mêler le désir au sacré comme une sarabande, se mélanger aux figures des mosaïques. La route descendait, marquait un peu l'automne ça et là, et partait vers des villages joliment désolés. Et dans le temps du froid, de la nuit, de la nuit, encore un peu de froid. La mer vers le Lido remue encore et porte les bruits de la Grande Grèce, définitive comme un augure.
1038
lundi
4
Je descends encore davantage, vers la pointe de la pointe, Calabre incessante, jusqu'à Locri, dont je ne connais rien, dont je ne connaîtrai que quelques arbres, un peu de vent, comme toutes les villes que je traverse. Ce matin, le ciel était assombri par des nuages que je n'avais jamais vus et le temps s'applique à être un temps de science fiction, de nuées rapides qui cinglent les tours de la ville. De Paris, le train ne rattrape pas son retard, je ne l'attendrai pas, repoussant chaque jour l'idée même de revenir tout de suite, m'engageant dans novembre, dans un hiver inéluctable.
1039
mardi
5
J'ai quitté la mer par la route des oliviers jusqu'à Bagaladi, plus calabraise que la Calabre, toute enserrée dans des montagnes bleues. Le matin est venu dans la continuité de la nuit et c'est sans peine que le jour m'a levé, pour marcher un peu, comme un oubli de la Sicile si proche, de la Sicile rêvée longtemps, contournée, avec l'espoir d'autres paysages secs. Ici aussi, ce sont les souvenirs à venir qui crient des mots horribles, qui crient encore, qui crient et la voix qui marche avec les cris, qui s'emporte et finit le soir épuisée à l'affût.
1040
mercredi
6
Je vais attendre que tout se calme avant de partir en Sicile. Je regarde l'île le long de la côte, je marche morose dans la ville mouillée par la tempête. Scilla, comme une tragédie, Sicilia avec quelques lettres perdues dans les mythes. Je cherche un peu plus de lucidité, pouvoir écrire plus de mots, te donner plus de mots, t'étonner avec eux, avec la chance de ces mots là, avec leurs volutes sur une page électronique, et dans le temps des idées, des allégations poétiques. Les mots accompagnent la promenade déçue dans la splendeur des paysages, je marche encore et les mots se dessinent juste devant moi.
1041
jeudi
7
J'ai croisé à Messine un jeune homme qui tenait un bouquet pour sa promise, me le tendant un instant dans la rue pour réajuster sa mise. Tenant le bouquet, que moi, je ne destinais à personne, je savais que je palissais, que mon visage se figeait dans cette grimace froide que je prends désormais à toute évocation d'une émotion amoureuse. Tenant ainsi les fleurs à qui destinées, pantin, je voulais m'évanouir. Je suis devant le texte à écrire puisque je suis en Sicile. Bonhomie délicate qui aligne des mots, qui les crée aujourd'hui, comme on scie le bois avec une roue mécanique. Et le temps passe circulaire.
1042
vendredi
8
Milazzo comme les lazzi siciliens au passage d'une fille, ville soudainement amusée par un peu plus de vent et la mer se souvient. J'ai déjeuné en pensant à toi au milieu des conversations et de ton absence. L'odeur des plats passe et repasse devant moi, pris soudain d'un appétit géant et le vin qui pétille légèrement, avec un goût de vert tendre et l'après midi qui commence juste un peu endormie. Je me rappelle bien la petite chambre grise où j'ai laissé mes affaires un peu plus tôt, dès l'arrivée. Je me rappelle bien que je dois y dormir et le temps passe, juste avec assez de cris pour que je ne m'endorme pas là.
1043
samedi
9
Capo d'Orlando comme un opéra baroque et ce sont bien seulement ces musiques qui chantent dans la tête lorsqu'on se rappelle les paysages, tout au long des voyages comme au long d'une vie, une route entre Koweït et Bagdad et Lucrezia qui n'en finit pas de mourir à la vue hagarde des palmiers. Il faut faire la promenade jusqu'à l'église en haut de la colline et je ne sais plus très bien ce que je devrais regarder, ce que je pourrais découvrir. Je ris, j'épuise mon inquiétude dans quelques mots, quelques rires, un peu de musique encore, baroque elle aussi, à se rendre.
1044
dimanche
10
Je compte les pavés d'Acquedolci, avec douceur comme il se doit, un à un, patiemment et tous les bancs de pierre resteront dans mon regard, longtemps, avec douceur, comme il se doit, doucement. Je suis rentré ensuite, avec un peu d'alcool, la tête prise dans l'étau du froid de l'hiver proche qui avait pris ses quartiers de nuit, assaillant mes tempes et la mer même ne pouvait me calmer. Le golfe dessine un théâtre antique où l'on pourrait presque voir un ou plusieurs acteurs névrotiques, qui ânonneraient sur une scène sombre les mots, avec douceur, encore, cependant, malgré le froid qui vient, le froid.
1045
lundi
11
Je m'étais promis de passer plusieurs nuits dans les chambres de l'hôtel "atelier sul mare" de Castel di Tusa. Dans la chambre des mots, j'ai juste apporté quelques fleurs. La marchande les a mises dans du papier, vert à l'intérieur et kraft à l'extérieur. Le pourpre se marie avec l'orange doux des tulipes. Je regarde les voûtes de la chambre, les mots, les faux mots, tout un langage qui ne se fait pas. Je cherche un peu d'inspiration, je me demande en vain si je vais ressentir une effusion et m'approcher un peu de toi en m'éloignant de moi, en oubliant ces douleurs qui persistent, le mal de crâne, la bouche qui s'empâte, qui se fige et aucun mot qui vient, la mémoire en bouillie et plus encore que le courage. J'irai demain dans la chambre jaune, j'y apporterai d'autres fleurs et les souvenirs se recomposeront sans mots, juste dans le jaune pistil des jours siciliens.
1046
mardi
12
Il pleut aujourd'hui sur la Sicile folle. Je me suis dissimulé sous le rideau de pluie et je me suis éloigné, déguisant ma démarche, prenant au passage quelques brins de bruyère pour fleurir dans ma mémoire la dépouille de notre histoire et les regarder longtemps sur le lit gothique de la chambre jaune, sans graal, sans aucune idée de graal. Combien de temps vais-je devoir rester ici, jouant à l'artiste dans cet hôtel où il y a bien trop d'art pour rester honnête. Le temps s'assombrit encore, laissant si peu de place à la lumière, qui ne se dit plus rien. Je ne sais plus rien, vexé que l'on ne me demande pas d'ajouter un seul mot à l'hôtel déguisé, riant sans détour de ma méprise.
1047
mercredi
13
Toute la chambre d'aujourd'hui rend hommage à Pasolini. Vais-je retrouver le labyrinthe dans la fumée du bar qui tangue avec l'alcool ? Je me dis que tu dois me laisser maintenant vivre ma vie de rêve, ne plus ennuyer les mots qui passent, sourire doucement du temps, oublier enfin. La journée passe entre la pluie et les nuages et les voyages ne disent rien qui vaille, en fait, que les yeux piquent davantage à mesure que le temps passe. La mer regarde la chambre de Pasolini avec compassion, s'y détend avec douceur, rejoint parfois la violence, les mots qui tournoient. Je quitte Castel di Tusa demain. Je voudrais y revenir sans ton souvenir même.
1048
jeudi
14
Ni la Sicile, ni Termini Imerese ne peuvent me réchauffer. Alors j'ai décidé de porter le froid, de me faire ce manteau d'hiver que je voulais depuis longtemps, de me parer de ces frissons en cohortes qui descendent et qui montent sur mes joues et mes épaules. Je suis au centre d'une histoire que je ne comprends pas, abrité par une légende très ancienne, qui recouvre les anciennes angoisses de givre et qui se donne un peu de bon temps à inventer des ambiances surannées où des serveurs gantés tendent les téléphones dans d'ultimes gestes d'élégance. Le grand hôtel me repose du trop d'art des jours derniers, il me fait vieillir et j'évite encore tous les miroirs.
1049
vendredi
15
Je me suis dépêché. Il fallait que j'arrive à l'heure à ce déjeuner de soleil, qui donnait sur les fenêtres dans le jardin, qui me disait que la vie était belle et que la vie était douce. J'irais après regarder les mosaïques du Christ "Pantocrator" que tu voulais que je photographie. Je suis revenu sur mes pas. Je reviens à Cefalù. Devant les tesselles fines, le souffle perdu, le souffle coupé, le souffle sans fin, et qui s'amenuise à mesure que ce temps dévasté passe et c'est cela que je vais répéter à chaque halte sicilienne, reposé sous les palmiers pensifs, apaisé seulement par la nuit de la mer, joueuse, affriolante.
1050
samedi
16
Je voulais voir, après tant d'autres, la Villa Valguarnera à Bagheria, mais c'était loin, si loin de l'hôtel, et il pleuvait, il pleut tout le temps maintenant. Alors il fallait se presser malgré tout, et surtout malgré le froid qui retient dans les lits, sous les draps et les couvertures de l'enfance, dans le froid de la vie qui commence ou qui finit. On ne sait jamais très bien. Je suis revenu à l'heure de la sieste, me couchant de nouveau dans le lit déjà refroidi. Et quand le sommeil est revenu, le temps recommençait, un peu fatigué, assoupi par tout ce temps, avançant avec moi, un peu dégingandé, temps d'hiver qui commence, sans plus d'espoir cependant que les saisons qui reviennent et la perspective un jour de voir de nouveau défiler l'asphalte d'une autoroute en pensant que cela va durer longtemps, sans vraiment se déliter davantage. Je reprendrai la vieille voiture, m'amusant sans arrêt du bruit incroyable de la machinerie des essuie-glaces.
1051
dimanche
17
Il y avait ce soir des impressions de jamais plus, des corps fauchés à Cinisi, une mise en scène, et des fleurs qui retombent sur des pleurs. Il n'y avait pas de musique. La Sicile se détend peu à peu et je la regarde prendre la pause et s'alanguir à des musiques qui ne sont pas d'ici. Dans tous les interstices de ce temps de pause, je serais en orient, dans le jardin de Bagdad ou sur la terrasse d'Alep et tu n'en saurais rien et tu me chercherais en Sicile, près de Cinisi parmi les corps couchés.
1052
lundi
18
Balestrate se prélasse dans le tourisme, je reste enfermé toute la journée, sans qu'il se passe rien, sans que je sache pourquoi la Sicile se dérobe. Quand dans la nuit enfin venue je suis sorti dans la ville, les lampadaires même n'étaient que commisération. Sur le visage, le vent marche et absorbe la transpiration. J'ai traversé les parterres de petites maisons sans grâce, tenant mon cou contre le vent, peinant un peu pour avancer davantage sans trouver aucun but. Dans une lumière blanche, à peine jaune parfois lorsque les arbres donnaient à rire, les jardins étaient froids. Il n'y avait que ton rire qui bougeait doucement, tes yeux qui regardaient et passaient sans lumière, déçus parfois que l'été ne soit pas là, que nous ne puissions courir sur les crêtes des collines de Seine, désolées. Je ne suis jamais là pour des promenades communes.
1053
mardi
19
J'ai enfin rejoint la villa de Scopello, qui pourrait être si belle, qui se cache un peu sous les cheveux des arbres plantés trop drus, et la mer se cache aussi, et les cachettes regardent les cachettes. J'ai pensé disparaître, me dire qu'il y avait le temps, me dire que je pouvais aller ailleurs. Je les ai tous retrouvés, habitant la villa sans rien connaître du passé, sans voir les fantômes des arbres la nuit devant la mer. Il faudrait fuir, repartir en train vers Marseille ou alors aller un peu dormir dans une abbaye, un monastère, s'étendre sur des dalles et ne prononcer aucun voeu, je ne sais rien des voeux, je ne sais plus rien d'aucun monastère.
1054
mercredi
20
L'hôtel de Trapani m'assaille de désuétude et à mesure que je le regardais, faisant patiemment le tour des murs ocres, je me demandais quelle machine m'avait fait remonter le temps, quel système imprévu me faisait vivre dans les années cinquante et me montrait comment cette modernité là me décidait à rester dans la ville endormie. Trapani alanguie sous une brise d'automne qui lui rappelle l'Afrique, proche, avec la pluie qui viendrait inonder le littoral gris. Dans le restaurant, il y a un peu de musique, un peu de mots, et tout cela virevolte avec un peu de vin, devient flou, décidé à ne pas appesantir le temps. La vieille voiture attend dehors, je la vois encore sur les routes de Turquie, puis passer trop près du Danube et me prend alors la tendresse du passé proche qui s'éloigne.
1055
jeudi
21
Dans le soir, tout constitué de froid, pour tenir mon coeur à l'écart de sentiments tristes, pour me tenir à l'écart de toutes les tentations d'échauffements nostalgiques, dans le soir, je me remets doucement en mémoire tes promesses. Je parcours avec envie la ville détruite de Gibellina recouverte de béton, qui joue à l'Assyrie et se donne des teintes bleutées de l'antique. Je fais un petit tour dans le quartier enrobé de froid, l'impression qu'il faudrait commencer les courses pour Noël, déjouer les files d'attente, marquer le tempo des autres sur sa propre fatigue, danser la vie douce, tendre, mêle et joue, tendre encore, rapporter un peu de béton bleui, avec le froid tout emballé dedans, pour faire rire ou pour faire pleurer.
1056
vendredi
22
Il y avait de vieux trains à la gare de Castelvetrano. Mais il n'y a plus de vapeur et les annonces tintinnabulées de la gare moderne ne permettent que des rêveries inachevées, hachées même, comme dans les aéroports, comme partout ailleurs où l'on voyage. Je ne voyagerai plus dans les trains. La vapeur des trains vaut pour le souvenir, un peu de folklore de souvenir, l'idée de tensions qui n'existaient peut-être pas, mais qui étaient là, sans tendresse, dans une enfance désorganisée. Les trains siciliens pourraient dérailler juste pour me faire pleurer, je dois faire attention.
1057
samedi
23
Je suis rentré ce soir sous la pluie, ne perdant jamais de vue l'immeuble qui caracole au dessus des palmiers. La beauté de la route vers Menfi m'avait épuisé et j'ai laissé la voiture au bas de la colline pour me laver de toute cette beauté, de tout. Je voulais laisser l'eau mouiller mon visage, jouer avec la pluie aux larmes. Je ne me rappelle pas qu'il ait pu y avoir autant de tristesse. Je ne soupçonnais pas combien la pluie sicilienne pouvait être triste. Il faudrait escalader la peine et il faudrait monter encore, encore doucement, sans peine, juste en essuyant les larmes.
1058
dimanche
24
Je ne verrai plus le carnaval de Sciacca en hiver, l'ombre des géants est trop froide mais le vent froid passe dans mes cheveux et leur donne une liberté qu'ils ne connaissaient plus. Alors, je m'habille en géant, avec un vrai costume et ma poitrine est sanglée dans l'exacte température de l'air qui me donne la sensation de liberté que je ne connaissais pas. Je crie et ma voix n'est plus enrouée, mes mains rajeunissent. Je crie et je ne sais plus vraiment qui je suis, sans nostalgie, sans douleur ni souvenir sans toi à jamais et heureux de ta perte définitive. Je n'irai plus à Sciacca près d'Agrigente. Je vais sortir, le soir, la ville, les lumières, un peu de fumée, déjà je suis pâle, la musique tremble et mes yeux ne disent rien de bon, ne disent rien de plus.
1059
lundi
25
A casteltermini, je parcours toutes les rues, c'est encore la fête et je cherche un cadeau pour toi, dans les méandres de ma mémoire, dans le ciel de ma mémoire. Je monte toutes les rues et je descends, avec un peu de musique dans mes yeux, comme le rythme s'échappe, je pourrais m'échapper vers une Sicile imaginaire qui ne me dirait rien d 'autre que ton amour tendu, là, soupirant avec la vie, soupirant dans les palmiers d'Agrigente et sans cesse je regrette de ne jamais oublier la petitesse de l'île. L'île est comme moi et elle monte et elle descend et se regarde dans la mer, toute décoiffée avec ses palmiers bizarres.
1060
mardi
26
Canicatti se lève sans moi, se réveille en Sicile comme je me réveille ailleurs, joue un peu d'un automne sicilien qui ne restera dans aucune mémoire, qui tremble un peu de vent, de pluie, et de l'ennui fade des fins d'année qui approchent. Je regarde des heures et des heures d'images sans intérêt, me perdant et te perdant avec moi dans des paysages ineptes. Je devrais arrêter mais la voiture m'entraîne, épousant tous les paysages et les mêlant les uns avec les autres et je ne m'y retrouve qu'à la nuit, avec les lumières orangées des entrées de villes. Tout à l'heure, dans la voiture à côté de moi, je vois un enfant qui s'inquiète d'un jouet qui glisse vers l'arrière, je suis cet enfant.
1061
mercredi
27
Sommatino prend deux "m", me permettant ainsi d'échapper toute une journée au soma et à tous les suffixes possibles qui encombrent la vie de ce voyage. Je cherchais le belvédère dont tu m'avais parlé un temps, avec la magie de ta voix se mêlant à la magie du lieu, et l'unique du souvenir, un baiser sur la vie. Mais la destination était floue. J'ai tourné longtemps dans le massif et toutes les destinations qui se mêlaient pour ne mener à rien d'autre qu'un peu plus de soleil sans que je sache vraiment si tu n'as pas menti.
1062
jeudi
28
Je ne me rappelais pas qu'il y avait ce cocktail ce soir à Piazza-Armerina pour célébrer le retour des mosaïques africaines sur le site. J'avais vu certaines d'entre-elles à Madrid, toutes poussiéreuses alors de l'été. Elles bleuissent sous la pluie de la Sicile. Je ne me rappelais pas ce carton d'invitation et si j'avais su qu'il y aurait tous ces ors et ces lustres qui donnent de la lumière jaune et qui donnent de la lumière, je serais resté sur le belvédère de Sommatino. Je rentre ce soir avec les poches pleines des mots d'un livre et sans même la peine de vraiment quitter mes vêtements, je commence à lire le texte d'une longue plainte arrêtée il y a presque dix ans et qui souvent revient à ma propre plainte, fait écho à ces mots, cette chronique sans objet égrenée sur ces lignes et je vais m'endormir ainsi, les mots comme les tesselles, à peine agencées dans une image si précaire.
1063
vendredi
29
Caltagirone est la ville des mosaïques, et les escaliers et les églises me mènent sous la pluie jusqu'à la nuit et je sais que je vais dormir agité dans une obscurité de tous les instants, traduite sans douleur par un sommeil de plomb avec dans les yeux des confetti de couleurs et d'émotions éparpillées. Je suis trempé. Je rentre chez moi, m'installe avec le livre sur le canapé, mais c'est inconfortable, le sommeil vient sans le sommeil, arrache un peu de vie, poche les yeux qui deviennent gris, la tête se resserre sur deux ou trois idées un peu tièdes, la nausée.
1064
samedi
30
Je rentre seul ou je ne rentre pas seul. J'embrasse cette jolie bouche ou je ne l'embrasse pas. Je suis seul à connaître ce soir et ces aléas. Je suis seul. Je rentre de ma promenade indécise dans les rues de Comiso. C'est le tournant du mois et la ville est encombrée, comme par un peu trop de mots et une émotion qui ne parvient pas à se dire. Dans le soir doux, dans le soir un peu humide, la peau collée à la peau, le sourire glissé entre deux rubans d'autoroutes et l'ouest qui n'en finit pas d'arriver, qui s'approche, avec des toits d'ardoise un peu pentus. Toutes les routes de novembre reviennent en mémoire. C'est la nuit, soudain sans discontinuité, la plage battue, là bas, le froid du soir, avec encore du soir, un peu de mer, entrevue et l'instant d'après le sommeil. Je commence à remonter demain vers le nord.
1065
vers le mois de décembre