2002 Vers 2001 - 2000 -
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mardi
1er
Impossible de s'arrêter à Istanbul, juste le pont, très haut sur le Bosphore et les rambardes qui cognent le paysage et la ville qui murmure qu'elle ne souhaite pas vraiment me voir confronter des souvenirs de bazar à d'autres souvenirs, encore. Je ne suis pas fier de ce monde ce soir, de la torture infligée sur les grandes villes, la beauté qui croule avec les souvenirs, le temps qui passe comme une gentille blague. A Kartal, il n'y a rien d'autre que rien. Les sons de la ville s'étendent aussi, juste là, un peu de mer, quelques bateaux proches, une épreuve passée, le passé.
1005
mercredi
2
Ce soir, je suis seul à Adapazari. Je ne suis pas dans l'hôtel où j'ai rencontré ton fantôme, mais j'y ai dîné. Les chambres n'ont pas encore été ouvertes aux clients depuis le tremblement de terre et ton fantôme en a rejoint beaucoup d'autres, plus agités, plus remuants, qui se cognent contre les murs qui vacillent doucement. Il me faudrait un peu de temps pour imaginer des vacances, donner à jouer avec le temps, retrouver des amis, s'amuser et la tranquillité aussi, pousser jusqu'à la mer noire, essayer de manger du caviar, prendre le temps du voyage, puisque c'est le voyage.
1006
jeudi
3
Je pars pour quelques semaines dans l'Orient de l'enfance, sans les complications des sentiments, je crois, à la recherche de ruines de ruines, à Duzce, bouleversées et rebouleversées et qui tomberaient bien encore, sans jalousie, sans détresse, juste pour tomber. Tout cela est une perte de temps. Une perte de temps, comme le temps qui s'en va, qui part en voyage, dans des rêves de corps et de conversations jamais abouties. Ce qui ne dit rien, ce qui ne fait rien, ce qui ne se passe pas, ce qui ne se passe plus, jamais, plus du tout. Dans le soir qui s'efface, dans la nuit déjà, avec ces choses sombres. Dans le soir qui efface tout, la nuit même qui ne saurait venir et l'odeur de l'orient des voix, musique tendre.
1007
vendredi
4
Je suis arrivé à Ankara, mais ce n'est pas une destination, Ankara ne m'arrête pas, ni les murs, ni les banlieues. J'ai commencé un voyage où tu ne peux pas me suivre. Tu vas rejoindre ainsi la mémoire et le souvenir. Je redécouvre la grande ville turque, me rappelant parfois les jardins qui pleurent l'hiver sous le gel. Je marche, je descends des rues entières, transportant sans fin cet amour de toi dont je ne sais que faire, pour de vrai, pas pour de rire, pour toi et sans toi, avec cette précision dans la souffrance qu'apportent ces paysages urbains, ces coins de rue où tu ne voulais plus m'embrasser. Tu t'effaces peu à peu d'Ankara, tu t'effaces, jouant le cache cache de ma mémoire engourdie.
1008
samedi
5
Ankara, toute tendue vers l'Europe, à maquiller ses banlieues en approches commerciales, voulant ressembler aux abords de toutes les villes plus à l'Ouest. L'Ouest s'imprime sur le monde. Je suis parti sous la pluie, me rappelant le soleil de la Méditerranée et les immeubles blancs. Je croyais mieux connaître la ville, pouvoir l'enserrer davantage dans les souvenirs, lui enlever plus vite des voiles imaginaires. Je la colore encore de gris. Le point fixe mâtiné de ma vie serait encore l'angoisse, fatiguée et douce parfois, vive souvent, attendrie par mes efforts, ralentie par les tiens. Tu me fais Ankara, par défaut, par manque, au plus loin.
1009
dimanche
6
Je regarde les cafés d'Ankara et c'est la ville qui les a inventés. Est-ce que tu sais ce qui se passe dans la tête de ceux qui fument dans le café derrière la vitre ? Je suis dans un hôtel précaire, prêt à partir à la première injonction. Je n'ai encore aucune destination. La pluie tombe avec précision sur le toit, rythme d'automne, appréciations bruyante de la paresse, du froid qui vient et le sommeil envahit, soucieux de maux de crâne, d'images terribles qui s'appellent, qui se déchantent, qui s'entendent avec peine. Je repars demain, je crois, et je n'entends plus aucun murmure du souvenir. Tu viens ?
1010
lundi
7
Toute la journée la pluie sur la ville au joli nom. Toute la journée le ciel bas pèse sur les fenêtres du toit et veut entrer avec sa mélancolie tendre. Iskesehir épuise tous ses charmes turcs pour moi et le thé brun, fort, sucré, combat la pluie dans une lutte tribale d'arômes et de goût orientaux contre l'odeur de la terre mouillée, comme ici, comme ça. Tu te rappelles ce chemin doux qui monte vers Abu Qobeis, ces pierres écroulées, ce temps qui passe sans rien de toi et le château des assassins qui regarde l'avenir. Tu te rappelles bien les forteresses assassines et les enfants qui courent sur le bord du ravin, jouant avec ta vie, puis la mienne, et le souvenir.
1011
mardi
8
Le matin, le ciel faisait toujours des siennes, pesant tout autant sur les fenêtres, poignant dans sa sollicitude, voulant tellement entrer, craquelant les murs de l'appartement si frêle. Je retrouve en arrière Adapazari, encore détruite dans le souvenir du tremblement de terre, les immeubles défaits par les géants, Gaïa la folle, Gaïa, désordonnée et capricieuse. C'est la vie qui passe, qui amoncelle le temps comme si elle en avait tant et tant qu'elle irait en revendre sur ces marchés turcs qui se remettent à peine de ma solitude. Je retourne vers le Bosphore, regardant déjà Istanbul à marier, qui se prépare elle aussi à la fougue de la terre, qui va donner des coupoles en sacrifice, le bleu des céramiques d'Izmit, le bleu du Bosphore quand il fait froid. Adapazari ne finit pas de grincer le soir, dans une fumée de grillades propitiatoires.
1012
mercredi
9
J'aurais voulu rencontrer Atatürk à Gebze, élégant comme un afghan et l'émacié du visage comme un loup de Turquie, et la peur, dans le train d'Istanbul, dans tous les trains de bois, et la fumée qui grésille, sans aucun sentiment. J'ai demandé un bureau pour la journée à la bibliothèque, près du tombeau d'Hannibal, pour regarder les photographies de l'indépendance. Dans le milieu de la journée, la pluie a obscurci la fenêtre du bureau et n'a plus cessé. Les photos jaunes sont devenues vertes, bronze, et les contours dessinaient une mémoire inconnue. Et quand venait la nuit, et que tu ne voulais plus rien savoir, que toute connaissance était enfin suspendue au souffle de ta nuit à toi, sans tendresse, juste un peu chaude. Et quand venait la nuit, tu étais comme les images d'Atatürk, je ne te reconnaissais plus.
1013
jeudi
10
Je n'étais pas à Istanbul le 11 août 1999 quand la ville a pris sa vraie couleur. Je me rappelle pourtant les chemins en lacets qui montaient vers la maison dans les vignes, les carcasses des voitures encore endommagées par toutes les embûches et les camions qui tempêtaient de ne plus voir la route, de devoir éviter les enfants qui de toutes les sarabandes criaient en choeur. Je n'étais pas à Beyrouth, pas davantage, sous la pluie. Je ne reconnais plus rien d'Istanbul sans éclipse. Mais je ne sais plus si je pourrais encore reconnaître Beyrouth sous la pluie. Je ne reconnais plus rien après tant de voyages et je ne connais plus la couleur des villes orientales.
1014
vendredi
11
Istanbul et tous les sons qu'il faut garder et puis envoyer là bas pour rendre compte du voyage, donner à entendre la musique frêle et bancale. Dans le studio d'enregistrement très sombre, avec la musique qui donne le rythme, je pense qu'il y a trop longtemps que je ne t'ai pas donné de baiser. Alors que se déroulent les voix gravées et les champs des mosquées couverts par les oiseaux noirs, que l'éclipse sonore s'étend je pense à attendre ta voix, le long du port, marcher, comme si c'était encore l'été, douter à peine de cette enfance que j'avais retrouvée et attendre de toi. Attendre de toi l'enfance comme on attend longtemps, comme on attend toujours, et attendre ta voix dans un lamento discontinu baroque, jouer des rires affadis.
1015
samedi
12
J'éparpille mes papiers sur la petite table du hall de l'hôtel Princess de Kumburgaz. Il ne pleut plus. Au milieu, je trouve une lettre de toi, avec quelques mots griffonnés qui disent que tu voudrais me voir, m'avertir de quelque chose. Impossible de se rappeler aucune date et l'hôtel entier semble s'apitoyer sur mon amnésie qui se donne des airs d'élégance. Je regarde les allées et venues sans désir. C'était avant un terrain de jeu qui s'imaginait bien, qui voulait apporter des couleurs et se mesurer aux regards. Je ne visiterai aucune des plages de Kumburgaz. Partir vite et laisser le papier griffonné en évidence sur la desserte de la chambre de l'hôtel Princess.
1016
dimanche
13
La Grèce est à deux pas, isolée par la nuit. J'ai loué une petite chambre à Ipsala, le plus près possible de la frontière. Après la promenade, je suis descendu du haut de la ville vers chez moi. C'était la pleine nuit déjà, le milieu de la nuit et l'alcool dans ma tête disait les mêmes mots que la chanson dans les écouteurs sur mes oreilles. J'écoute toujours la même chanson en ce moment, celle qui dit que je veux revoir ton sourire, et que je veux revoir le miroir de ton âme. C'est toujours la même histoire d'amour dans les chansons de variété et c'est toujours la même histoire d'amour que je dévoile ici, sans arrêt, jusqu'à la nausée et jusqu'à la passion. Et je veux revoir ton sourire et je veux revoir ton sourire et je veux revoir ton sourire. Et c'est encore l'absence, agrémentée d'un vol, comme un aveu d'échec à maintenir en vie les situations de joie, de plaisir, de bonheur, d'allégresse et le temps se referme sur la ville qui abandonne l'été, définitivement, avec l'idée d'en avoir profité, jamais assez, décidément, sans arrêter. La Grèce me donnera des idées de soleil et je continuerai une route charmeuse avec les lambeaux de ma tête aux augures des temples détruits.
1017
lundi
14
Près d'Alexandroupoli, le vent de la mer, se rappelant Ulysse et les voyages infinis, se rappelant Lisbonne vivifiée, porte les cerfs volants. J'ai emporté le mien, caché au fond de la malle arrière mais il fallait que je répare d'abord le tendeur de caoutchouc noir qui permet au tissu de se tendre et de porter doucement l'appareil de toile que l'on peut alors diriger. Jouer avec le cerf volant me permet de mieux regarder les nuages. Le ciel hésite entre une gouache sombre, des aquarelles encore humides et quelques huiles vives, vernies, ensoleillées et la ville hésite alors elle aussi, se remplissant et fuyant l'instant d'après les gouttes d'eau sous les auvents des magasins d'été qui se ferment et pleurent quelques écailles de peinture blanche.
1018
mardi
15
J'écoute des chansons d'amour ébloui par le marbre blanc de l'Île de Thassos. La vieille Peugeot a animé le bac. J'aurais tant voulu aller en Grèce avec toi. Mais toutes les chansons ne disent pas que longtemps après la fin de l'histoire, les émotions viennent se cacher dans les conversations banales et l'évocation du nom d'une ville déporte vers un quai, un cou embrassé, un parfum que l'on a tant aimé. J'ai retrouvé tous tes parfums sur le pont du bac pour Thassos. Je vais dormir ici. Les lumières molles de la rue me rappellent tous ces soirs, ces verres bus et la joie qui partait comme des rires forcés, des dîners obligés, des temps et des temps de silence ne seront jamais suffisants. Je ne regarde plus rien et je m'évanouis vers la mer.
1019
mercredi
16
Je suis au coeur du récit, au coeur de l'écriture, la ville sainte des mots, Dráma, dans les montagnes, portant le gouffre de la littérature dans son nom, ville d'un drame qui n'a jamais été écrit. Je vais m'étendre tout à l'heure dans le noir de la chambre et repenser à ton visage. Comme sur les photos numériques, je peux dans le secret le retoucher, le colorier de tous les crimes, de l'abandon et l'effacer ensuite pour pouvoir dormir sans toi. Je ne vais pas me promener dans la ville du Drame, je vais rester un peu caché, au douillet de l'avant les mots. Je vois à peine le ciel en ce moment, décidé à ne plus rien voir d'autre que ce qui se passe devant moi, arrêté dans la course pour ne rien dire, ne rien faire et ta voix même ne saura pas se mettre folle dans mes rêves, accompagner un sommeil un peu froid, un peu enrhumé, discret. Je ne resterai pas longtemps, juste toucher le nom du rêve, juste un peu, et tous les théâtres de la Grèce appellent un peu de jeu, un peu de phrases simples.
1020
jeudi
17
Nigrita, la ville porte un nom de récit policier, blottie et n'aurait jamais l'idée de jouer avec mes souvenirs, avec toute ces idées de ne plus voyager. Les façades ocres de la ville remplacent Paris dans mon souvenir. Paris et Nigrita forment alors un cocktail du soir, qui se voudrait un peu sophistiqué et qui n'est là que pour saouler plus vite. Je descends les quelques kilomètres qui vont à la mer. J'ai encore la corniche sous les yeux, assagie doucement par le jour qui se lève, débordée de bons sentiments et la foule qui viendrait et les cris, et la peur. J'ai encore tous les souvenirs dans la tête. Le voyage n'y peut rien.
1021
vendredi
18
Il y a des étapes sans grand intérêt et je fais comme les touristes qui cherchent chez eux ailleurs, qui comparent les murs blancs à d'autres murs blancs en se disant que ce sont les vacances. Langadas ne me dit rien, je m'y arrêterai pourtant. Quand je pars le matin maintenant, je sens que ce pourrait être la nuit. C'est encore l'automne et le jour se lève alors que je trouve encore le sommeil. Les destinations se brouillent pendant presque tout le trajet. Le soir, c'est l'alcool qui vient dans la tête, pesant avec un peu de fumée d'un petit cigare pour donner plus de parole, des mots qui vont, arrangés à peine dans l'idée de ne rien en faire, de ne pas les transformer en une conversation facile, ou à peine, à peine encore, décidé à ne pas vraiment dire les choses, à cacher, à s'énerver, doucement doucement. Ce sont les murs blancs qui l'emportent encore comme je rentre dans la nuit et mes pas éclairés font un peu de mémoire.
1022
samedi
19
Je te connaissais déjà quand tu venais te promener dans les Météores et qu'avec d'autres, aussi encombrés de sacs à dos, tu me racontais les longues marches toujours émerveillées et je ne sais plus ce qui me fatiguait autant dans tes récits. Tu voulais comparer l'Ouzo du soir, dans de petites tavernes maintenues à l'arak de la nuit, dans les bars d'Alep la Grise. Je préférais l'arak. J'en déduisais toujours qu'il était plus sucré, qu'il n'y avait pas vraiment de comparaison. Alors je prends moi aussi les chemins des Météores et je m'étonne de l'énervement qui monte au long du jour, qui donne de la sueur après tous les déplacements et puis la vie, et puis je ne sais quoi te dire, qui descend et qui monte, avec si peu de désir que j'ai froid, et j'ai froid encore comme tu me quittais, comme si. Les météores deviennent  une autre métaphore qui m'épuise comme tu m'épuises.
1023
dimanche
20
Je retrouve l'autoroute d'Athènes à Lamia. J'ai regardé longtemps la table à côté de la mienne dans ce restaurant d'étape joueur, qui propose des feuilles de vigne farcies, un peu grasses, pour bien faire. Elle restait sans convives, comme notre amour est aujourd'hui sans objet. Je suis resté trop longtemps dans le restaurant trop clair, seul avec l'absence de convives à la table à côté de la mienne. Je ne savais plus encore vraiment ce que je devais faire. Je pense toujours à la douleur quand il faut choisir, c'est un trait de caractère et le mot douillet n'y échappe pas, sans cesse. Je me suis installé douillettement dans ton absence, lui rendant grâce parfois, dans le secret le plus fort du voyage.
1024
lundi
21
J'ai marché un peu moi aussi dans la station balnéaire de Kamena Vourla et plus j'avançais, plus le ciel s'abaissait sur la ville. Il pleut comme il pleut, sans que je n'y puisse rien et la Grèce dévoile son automne doux, juste pour moi. Je pense à toi, au milieu de toutes les nuées de sentiments et le délire des mots, la nuit, les rêves, les rêves encore qui partent en vrille, qui s'acharnent. Est-ce que toutes les âmes de tous les héros grecs se réveillent encore à nos évocations et apprenons-nous encore à leurs drames un peu de vie plus haute, un peu de vie ? Ajoutons-nous encore du drame à ce drame, à la vie ?
1025
mardi
22
Je suis allé rendre visite à Dyonisos, comme dans cet autre théâtre, plus au sud, de l'autre côté de la mer, avec le cirque de l'amour comme unique paysage. J'ai marqué de rides nouvelles mon visage pour que tu ne me reconnaisses plus. J'ai donné à voir ma tristesse à la rue. Je suis parti tôt le matin, tendre comme il n'est pas permis d'être tendre quand on n'a personne à serrer dans ses bras. Le soir, je retrouve d'autres cirques et d'autres danses bachiques. Dans la fumée et dans la musique, je ne voudrais voir que toi et ta voix me surprend et les mots qui me viennent te diraient tout l'amour et la vie qui se prend et la vie, et la vie et puis le téléphone sonne sans que je puisse l'entendre, l'amour donné se prend et se reprend tendrement et puis la nuit s'étale, minorée, changée et je pourrais pleurer de tant de solitude
1026
mercredi
23
J'ai visité un autre théâtre muet avant d'arriver à Erythrés. Il s'agit toujours d'un lieu de fête et de plaisir détruit. La métaphore évidente me fait rire seul, au volant de la voiture, comme j'ai toujours ri seul dans les ruines et dans tous les amphithéâtres de l'orient. Il pleut. Je voudrais du soleil, un peu d'insouciance, du temps avec toi comme le temps ne dit rien, et des conversations douces qui ne s'en iraient pas. J'écoute la radio grecque, sucrée et curieuse comme marquée dans le son par l'écriture de ces lettres que j'arrive encore difficilement à déchiffrer. La petite ville isolée dort et dort, sûre de ne jamais se réveiller plus loin que toute l'histoire grecque, à ses pieds, avec modestie.
1027
jeudi
24
Je suis athénien, dans un immeuble des années trente qui pense encore à la modernité. Je voulais aller à la piscine, marquer par la nage la volonté de ne pas dire qui et quoi me guette, et le temps. Je regarde les portes de l'appartement qui gardent les traces sombres de l'été, les corps trop chauds, la sueur. Car c'est toujours la sueur des autres qui use les choses, et celle des autres aussi qui attire quand on pense à des scènes d'amour qui auraient un peu de constance, de l'amour qui pourrait donner du plaisir et de l'espoir aussi, enfin. Peut-on habiter un nouvel appartement sans penser à tous les amours, à tous les drames et au film de Godard, l'actrice enfermée, le bain, puis elle ne sait pas quoi faire ?
1028
vendredi
25
Athènes joue avec mon tourisme et j'ouvre grand les yeux. Il y a dans cette période d'automne une volonté d'émerveillement, un peu d'enfance sur les colonnes qui émergent du bruit. Je visite des lieux de culte. Je regarde les murs de l'abbaye, pense un peu aux paroles qu'il faudra échanger, goûte un peu de vin, un peu de tabac, comme s'il y avait encore toute la vie, comme si nous ne savions pas. C'est jour maigre, je ne m'agite pas. Je descends jusqu'au port, imagine des embarquements, un peu gêné de ne rien éprouver.
1029
samedi
26
Dans le matin qui porte du soleil, je suis allé et j'ai bougé toute la journée, pensant à demain. Les bas reliefs du théâtre de Bacchus m'encourageaient à la légèreté, au rire, à me faire des grimaces, et je leur tire la langue, amusé rajeuni au soleil blanc d'Athènes. Tes yeux aussi rient au loin, je pourrais les dessiner, tes yeux se masquent, tu pars, en partance, sans retour et doucement encore, jusqu'au Pirée, jusqu'à la mer, avec Ulysse et tous les mythes assourdis de la Grèce.
1030
dimanche
27
Et le canal et les raisins, Corinthe comme un conte mystique à écrire, comme un sourire fendu au coeur de la Grèce, je pars vers l'Italie, encore, rejoindre un autre hiver et les dieux olympiens l'ignorent toujours. Ils détestent toujours autant les voyageurs. Dans l'encens qui aurait pu se lever, je ne sais rien d'autre que le bonheur d'être là. Les bateaux qui traversent le canal sont des jouets que l'on pourrait animer et des images me reviennent de géants cyclopes jetant des rochers sur des marins apeurés. Je repars encore. Je ne sais rien dire, rien penser de ce retour, de ces idées immenses qui ne font rien, qui s'effacent à mesure qu'elles naissent et je dois aller et il faut ensuite dormir. Je dors à Corinthe au goût sucré, avec un peu de bruit, à côté, juste, pour dire adieu.
1031
lundi
28
Je suis allé faire des courses à Egio pour me préparer doucement au Nord et dans le monde adouci par l'hiver qui vient et la laine qu'ils portent, les écharpes en mohair des femmes et les foulards et le tweed des casquettes, tout un affairement qui tranche avec la douceur du Péloponnèse. Il ne fait pas beau et nous jouons à faire semblant d'avoir froid. Le gris de la journée s'est estompé dans la nuit. Je regarde autour de moi dans le calme d'une solitude choisie. J'ai rouvert ce livre très ancien. Peut-on vraiment penser qu'un livre ouvert, un seul livre puisse faire espérer davantage de pureté ? Peut-on espérer ?
1032
mardi
29
Je suis arrivé à Brindisi, Albanais de mon voyage, les étoiles brouillées sur le pont ont laissé quelques traces et le noir autour de mes yeux se creuse et m'endort presque. J'ai pris quelques photos de la ville la nuit à l'approche du port. J'ai beaucoup marché avant de choisir un hôtel. Le texte s'évanouit. avec le soir qui embaume et la maison, de la lumière dans le salon trop grand, meublé de rotin, vide, quelques tapis et le jardin de jasmin qui embaume, et des plantations maladives qui jaunissent sous les frondaisons molles des palmiers. Le décor se substitue aux mots qui ne viennent pas. Où aller encore pour se perdre ?
1033
mercredi
30
Scanzano Jonico, comme une chanson, qui prolonge le voyage d'Italie interrompu brutalement au mois de mars, par solitude, par lassitude. Scanzano, détruite et détruite, refait sa chanson douce juste au bord de la Péninsule. Et c'est le grand vent encore. Le toit du bungalow vibre et les fenêtres laissent passer un peu d'air comme si la ville n'était plus qu'une chambre froide ventilée. Les nuages passent, à peine nuages, à l'horizontale et vite. Les nuages quittent la terre, ils ne font plus rêver. Le temps va changer maintenant, ce sera l'hiver, des absences encore plus froides et le corps qui se dérobe de nouveau. Il y a cet espoir en vain, qui ne me fait rien dire. L'espoir de la Sicile qui s'approche et qui bouge le coeur comme un souvenir qui vient.
1034
jeudi
31
A Rossano, là où la botte italienne descend abruptement vers la Sicile, le paysage se remet doucement de cet autre coup de vent. Tous les lidos s'ébrouent, secouant les branches de palmier déjantées sur le bitume des corniches salées. Dans la cour de l'hôtel, les plantes se relèvent, protégées par les murs, contentes d'avoir été protégées, même si le soleil n'arrive pas toujours jusqu'à elles. Je dormirai mal, tendu vers l'orient. Toute la nuit, il y aura des trains dans ma tête, qui vont vite, sur une pente rapide, et avec un bruit de soufflement souple, un train qui remonterait vers toi, l'idée de toi, à Paris, jalousement.
1035
vers le mois de novembre