| 2002 |
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Vers
2001
- 2000 - |
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général |
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22
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- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 - 31 -
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mardi
1er |
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Impossible
de s'arrêter à Istanbul, juste le pont, très haut sur
le Bosphore et les rambardes qui cognent le paysage et la ville qui murmure
qu'elle ne souhaite pas vraiment me voir confronter
des souvenirs de bazar à d'autres souvenirs, encore. Je
ne suis pas fier de ce monde ce soir, de la torture infligée
sur les grandes villes, la
beauté qui croule avec les souvenirs, le
temps qui passe comme une gentille blague. A Kartal, il n'y a rien
d'autre que rien. Les
sons de la ville s'étendent aussi, juste là, un peu de
mer, quelques bateaux proches, une épreuve passée, le passé. |
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1005 |
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mercredi
2 |
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Ce
soir, je suis seul à Adapazari. Je
ne suis pas dans l'hôtel où j'ai rencontré ton fantôme,
mais j'y ai dîné. Les chambres n'ont pas encore été
ouvertes aux clients depuis le tremblement de terre et ton
fantôme en a rejoint beaucoup d'autres, plus agités, plus
remuants, qui se cognent contre les murs qui vacillent doucement. Il
me faudrait un
peu de temps pour imaginer des vacances, donner à jouer avec le
temps, retrouver des amis, s'amuser et la tranquillité aussi,
pousser jusqu'à la mer noire, essayer de manger du caviar, prendre
le temps du voyage, puisque c'est le voyage. |
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1006 |
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jeudi
3 |
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Je
pars pour quelques semaines dans l'Orient de l'enfance, sans les complications
des sentiments, je crois, à
la recherche de ruines de ruines, à Duzce, bouleversées
et rebouleversées et qui tomberaient bien encore, sans jalousie,
sans détresse, juste pour tomber. Tout
cela est une perte de temps. Une
perte de temps, comme le temps qui s'en va, qui part en voyage, dans des
rêves de corps et de conversations jamais abouties. Ce qui ne dit
rien, ce qui ne fait rien, ce qui ne se passe pas, ce qui ne se passe plus,
jamais, plus du tout. Dans le soir qui s'efface, dans la nuit déjà,
avec ces choses sombres. Dans
le soir qui efface tout, la nuit même qui ne saurait venir et l'odeur
de l'orient des voix, musique tendre. |
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1007 |
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vendredi
4 |
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Je
suis arrivé à Ankara, mais ce n'est pas une destination,
Ankara
ne m'arrête pas, ni les murs, ni les banlieues. J'ai
commencé un voyage où tu ne peux pas me suivre. Tu vas rejoindre
ainsi la mémoire et le souvenir. Je redécouvre la grande
ville turque, me rappelant parfois les jardins qui pleurent l'hiver sous
le gel. Je
marche, je descends des rues entières, transportant sans fin cet
amour de toi dont je ne sais que faire, pour de vrai, pas pour de rire,
pour toi et sans toi, avec cette précision dans la souffrance qu'apportent
ces paysages urbains, ces coins de rue où tu ne voulais plus m'embrasser.
Tu t'effaces peu à peu d'Ankara, tu t'effaces, jouant le cache cache
de ma mémoire engourdie. |
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1008 |
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samedi
5 |
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Ankara,
toute tendue vers l'Europe, à maquiller ses banlieues en approches
commerciales, voulant ressembler aux abords de toutes les villes plus à
l'Ouest. L'Ouest s'imprime sur le monde. Je
suis parti sous la pluie, me rappelant le soleil de la Méditerranée
et les immeubles blancs. Je
croyais mieux connaître la ville, pouvoir l'enserrer davantage dans
les souvenirs, lui enlever
plus vite des voiles imaginaires. Je
la colore encore de gris.
Le
point fixe mâtiné de ma vie serait encore l'angoisse, fatiguée
et douce parfois, vive souvent, attendrie par mes efforts, ralentie par
les tiens. Tu me fais Ankara, par défaut, par manque, au plus
loin. |
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1009 |
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dimanche
6 |
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Je
regarde les cafés d'Ankara et c'est
la ville qui les a inventés.
Est-ce
que tu sais ce qui se passe dans la tête de ceux qui fument dans
le café derrière la vitre ? Je suis dans un hôtel
précaire, prêt à partir à la première
injonction. Je n'ai encore aucune destination. La
pluie tombe avec précision sur le toit, rythme d'automne, appréciations
bruyante de la paresse, du froid qui vient et le sommeil envahit, soucieux
de maux de crâne, d'images terribles qui s'appellent, qui se déchantent,
qui s'entendent avec peine. Je repars demain, je crois, et je
n'entends plus aucun murmure du souvenir. Tu viens ? |
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1010 |
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lundi
7 |
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Toute
la journée la pluie sur la ville au joli nom. Toute
la journée le ciel bas pèse sur les fenêtres du toit
et veut entrer
avec sa mélancolie tendre. Iskesehir
épuise tous ses charmes turcs pour moi et le thé brun, fort,
sucré, combat la pluie dans une lutte tribale d'arômes et
de goût orientaux contre l'odeur de la terre mouillée, comme
ici, comme ça.
Tu
te rappelles ce chemin doux qui monte vers Abu Qobeis, ces pierres écroulées,
ce temps qui passe sans rien de toi et le château des assassins qui
regarde l'avenir. Tu te rappelles bien les forteresses assassines et
les enfants qui courent sur le bord du ravin, jouant avec ta vie, puis
la mienne, et le souvenir. |
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1011 |
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mardi
8 |
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Le
matin, le ciel faisait toujours des siennes, pesant tout autant sur les
fenêtres, poignant dans sa sollicitude, voulant tellement entrer,
craquelant les murs de l'appartement si frêle. Je retrouve en
arrière Adapazari, encore détruite dans le souvenir du tremblement
de terre, les immeubles défaits par les géants, Gaïa
la folle, Gaïa, désordonnée et capricieuse. C'est la
vie qui passe, qui amoncelle le temps comme si elle en avait tant et tant
qu'elle irait en revendre sur ces marchés turcs qui se remettent
à peine de ma solitude. Je
retourne vers le Bosphore, regardant déjà Istanbul à
marier, qui se prépare elle aussi à la fougue de la terre,
qui va donner des coupoles en sacrifice, le bleu des céramiques
d'Izmit, le bleu du Bosphore quand il fait froid. Adapazari
ne finit pas de grincer le soir, dans une fumée de grillades
propitiatoires. |
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1012 |
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mercredi
9 |
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J'aurais
voulu rencontrer Atatürk à Gebze, élégant comme
un afghan et l'émacié du visage comme un loup de Turquie,
et la peur, dans le train d'Istanbul, dans tous les trains de bois, et
la fumée qui grésille, sans aucun sentiment. J'ai
demandé un bureau pour la journée à la bibliothèque,
près du tombeau d'Hannibal, pour regarder les photographies de l'indépendance.
Dans
le milieu de la journée, la pluie a obscurci la fenêtre du
bureau et n'a plus cessé. Les
photos jaunes sont devenues vertes, bronze, et les contours dessinaient
une mémoire inconnue. Et
quand venait la nuit, et que tu ne voulais plus rien savoir, que toute
connaissance était enfin suspendue au souffle de ta nuit à
toi, sans tendresse, juste un peu chaude. Et
quand venait la nuit, tu étais comme les images d'Atatürk,
je
ne te reconnaissais plus. |
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1013 |
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jeudi
10 |
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Je
n'étais pas à Istanbul le 11 août 1999 quand la ville
a pris sa vraie couleur. Je
me rappelle pourtant les chemins en lacets qui montaient vers la maison
dans les vignes, les carcasses des voitures encore endommagées par
toutes les embûches et les camions qui tempêtaient de ne
plus voir la route, de devoir éviter les enfants qui de toutes les
sarabandes criaient en choeur. Je n'étais pas à Beyrouth,
pas davantage, sous la pluie. Je ne reconnais plus rien d'Istanbul sans
éclipse.
Mais
je ne sais plus si je pourrais encore reconnaître Beyrouth sous la
pluie. Je ne reconnais
plus rien après tant de voyages et je ne connais plus la couleur
des villes orientales. |
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1014 |
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vendredi
11 |
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Istanbul
et tous les sons qu'il faut garder et puis envoyer là bas pour rendre
compte du voyage, donner à entendre la musique frêle et bancale.
Dans
le studio d'enregistrement très sombre, avec la musique qui donne
le rythme, je pense qu'il y a trop longtemps que je ne t'ai pas donné
de baiser. Alors que se déroulent les voix gravées et
les champs des mosquées couverts par les oiseaux noirs, que l'éclipse
sonore s'étend je pense à attendre
ta voix, le long du port, marcher, comme si c'était encore l'été,
douter à peine de cette enfance que j'avais retrouvée et
attendre de toi. Attendre
de toi l'enfance comme on attend longtemps, comme on attend toujours,
et attendre ta voix dans un lamento discontinu baroque, jouer des rires
affadis. |
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1015 |
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samedi
12 |
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J'éparpille
mes papiers sur la petite table du hall de l'hôtel Princess de Kumburgaz.
Il ne pleut plus. Au
milieu, je trouve une lettre de toi, avec quelques mots griffonnés
qui disent que tu voudrais me voir, m'avertir de quelque chose. Impossible
de se rappeler aucune date et l'hôtel entier semble s'apitoyer sur
mon amnésie qui se donne des airs d'élégance.
Je regarde les allées et venues sans désir. C'était
avant un terrain de jeu qui s'imaginait bien, qui voulait apporter des
couleurs et se mesurer aux regards. Je ne visiterai aucune des plages
de Kumburgaz. Partir vite
et laisser le papier griffonné en évidence sur la desserte
de la chambre de l'hôtel Princess. |
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1016 |
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dimanche
13 |
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La
Grèce est à deux pas, isolée par la nuit. J'ai loué
une petite chambre à Ipsala, le
plus près possible de la frontière. Après la promenade,
je
suis descendu du haut de la ville vers chez moi. C'était la pleine
nuit déjà, le milieu de la nuit et l'alcool dans ma tête
disait les mêmes mots que la chanson dans les écouteurs sur
mes oreilles. J'écoute toujours la même chanson en ce moment,
celle qui dit que je veux revoir ton sourire, et que je veux revoir le
miroir de ton âme. C'est toujours la même histoire d'amour
dans les chansons de variété et c'est toujours la même
histoire d'amour que je dévoile ici, sans arrêt, jusqu'à
la nausée et jusqu'à la passion. Et je veux revoir ton
sourire et je veux revoir ton sourire et je veux revoir ton sourire. Et
c'est encore l'absence, agrémentée d'un vol, comme un aveu
d'échec à maintenir en vie les situations de joie, de plaisir,
de bonheur, d'allégresse et le temps se referme sur la ville qui
abandonne l'été, définitivement, avec l'idée
d'en avoir profité, jamais assez, décidément, sans
arrêter. La Grèce me donnera des idées de soleil
et je continuerai une route
charmeuse avec les lambeaux
de ma tête aux
augures des temples détruits. |
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1017 |
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lundi
14 |
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Près
d'Alexandroupoli, le vent de la mer, se rappelant Ulysse et les voyages
infinis, se rappelant Lisbonne vivifiée, porte les cerfs volants.
J'ai emporté le mien, caché au fond de la malle arrière
mais il
fallait que je répare d'abord le tendeur de caoutchouc noir qui
permet au tissu de se tendre et de porter doucement l'appareil de toile
que l'on peut alors diriger. Jouer avec le cerf volant me permet de
mieux regarder les nuages. Le
ciel hésite entre une gouache sombre, des
aquarelles encore humides et quelques huiles vives, vernies,
ensoleillées et la ville hésite alors elle aussi, se remplissant
et fuyant l'instant d'après les gouttes d'eau sous les auvents des
magasins d'été qui se ferment et pleurent quelques écailles
de peinture blanche. |
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1018 |
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mardi
15 |
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J'écoute
des chansons d'amour ébloui
par le marbre blanc de l'Île de Thassos. La vieille Peugeot a
animé le bac. J'aurais
tant voulu aller en Grèce avec toi.
Mais
toutes les chansons ne disent pas que longtemps après la fin de
l'histoire, les émotions viennent se cacher dans les conversations
banales et l'évocation du nom d'une ville déporte vers un
quai, un cou embrassé, un parfum que l'on a tant aimé.
J'ai retrouvé tous tes parfums sur le pont du bac pour Thassos.
Je vais dormir ici. Les
lumières molles de la rue me rappellent tous ces soirs, ces verres
bus et la joie qui partait comme des rires forcés, des dîners
obligés, des temps et des temps de silence ne seront jamais suffisants.
Je
ne regarde plus rien et je m'évanouis vers la mer. |
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1019 |
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mercredi
16 |
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Je
suis au coeur du récit, au coeur de l'écriture, la
ville sainte des mots, Dráma, dans les montagnes, portant le gouffre
de la littérature dans son nom, ville d'un drame qui n'a jamais
été écrit. Je
vais m'étendre tout à l'heure dans le noir de la chambre
et repenser à ton visage. Comme sur les photos numériques,
je peux dans le secret le retoucher, le colorier de tous les crimes, de
l'abandon et l'effacer ensuite pour pouvoir dormir sans toi. Je ne
vais pas me promener dans la ville du Drame, je vais rester un peu caché,
au douillet de l'avant les mots. Je
vois à peine le ciel en ce moment, décidé à
ne plus rien voir d'autre que ce qui se passe devant moi, arrêté
dans la course pour ne rien dire, ne rien faire et ta voix même ne
saura pas se mettre folle dans mes rêves, accompagner un sommeil
un peu froid, un peu enrhumé, discret. Je ne resterai pas longtemps,
juste
toucher le nom du rêve, juste un peu, et tous les théâtres
de la Grèce appellent un peu de jeu, un peu de phrases simples. |
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1020 |
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jeudi
17 |
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Nigrita,
la ville porte un nom de récit policier, blottie et n'aurait jamais
l'idée de jouer avec mes souvenirs, avec toute ces idées
de ne plus voyager. Les
façades ocres de la ville remplacent Paris dans mon souvenir.
Paris et Nigrita forment alors un cocktail du soir, qui se voudrait un
peu sophistiqué et qui n'est là que pour saouler plus vite.
Je descends les quelques kilomètres qui vont à la mer. J'ai
encore la corniche sous les yeux, assagie doucement par le jour qui se
lève, débordée de bons sentiments et la foule qui
viendrait et les cris, et la peur. J'ai
encore tous les souvenirs dans la tête. Le
voyage n'y peut rien. |
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1021 |
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vendredi
18 |
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Il
y a des étapes sans grand intérêt et je fais comme
les touristes qui cherchent chez eux ailleurs, qui comparent les murs blancs
à d'autres murs blancs en se disant que ce sont les vacances. Langadas
ne me dit rien, je m'y arrêterai pourtant. Quand
je pars le matin maintenant, je sens que ce pourrait être la nuit.
C'est encore l'automne et le jour se lève alors que je trouve encore
le sommeil. Les destinations
se brouillent pendant presque tout le trajet. Le soir, c'est
l'alcool qui vient dans la tête, pesant avec un peu de fumée
d'un petit cigare pour donner plus de parole, des mots qui vont, arrangés
à peine dans l'idée de ne rien en faire, de ne pas les transformer
en une conversation facile, ou à peine, à peine encore, décidé
à ne pas vraiment dire les choses, à cacher, à s'énerver,
doucement doucement. Ce
sont les murs blancs qui l'emportent encore comme
je rentre dans la nuit et mes pas éclairés font un peu de
mémoire. |
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1022 |
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samedi
19 |
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Je
te connaissais déjà quand tu venais te promener dans les
Météores et qu'avec d'autres, aussi encombrés de sacs
à dos, tu me racontais les longues marches toujours émerveillées
et je ne sais plus ce qui
me fatiguait autant dans tes récits. Tu voulais comparer l'Ouzo
du soir, dans de petites tavernes maintenues à l'arak de la nuit,
dans les bars d'Alep la Grise. Je préférais l'arak. J'en
déduisais toujours qu'il était plus sucré, qu'il n'y
avait pas vraiment de comparaison. Alors je prends moi aussi les chemins
des Météores et je m'étonne de l'énervement
qui monte au long du jour, qui donne de la sueur après tous les
déplacements et puis la vie, et puis je ne sais quoi te dire, qui
descend et qui monte, avec
si peu de désir que j'ai froid, et
j'ai froid encore comme tu me quittais, comme si. Les météores
deviennent une autre métaphore qui m'épuise comme tu
m'épuises. |
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1023 |
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dimanche
20 |
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Je
retrouve l'autoroute d'Athènes à Lamia. J'ai regardé
longtemps la table à côté de la mienne dans ce restaurant
d'étape joueur, qui propose des feuilles de vigne farcies, un peu
grasses, pour bien faire. Elle
restait sans convives, comme notre amour est aujourd'hui sans objet.
Je suis resté trop longtemps dans le restaurant trop clair, seul
avec l'absence de convives à la table à côté
de la mienne. Je ne savais plus encore vraiment ce que je devais faire.
Je
pense toujours à la douleur quand il faut choisir, c'est un trait
de caractère et le mot douillet n'y échappe pas, sans cesse.
Je
me suis installé douillettement dans ton absence, lui rendant
grâce parfois, dans
le secret le plus fort du voyage. |
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1024 |
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lundi
21 |
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J'ai
marché un peu moi aussi dans la station balnéaire de
Kamena Vourla et
plus j'avançais, plus le ciel s'abaissait sur la ville. Il
pleut comme il pleut, sans que je n'y puisse rien et la Grèce dévoile
son automne doux, juste pour moi. Je
pense à toi, au milieu de toutes les nuées de sentiments
et le délire des mots, la nuit, les rêves, les rêves
encore qui partent en vrille, qui s'acharnent. Est-ce que toutes les
âmes de tous les héros grecs se réveillent encore à
nos évocations et apprenons-nous encore à leurs drames un
peu de vie plus haute, un peu de vie ? Ajoutons-nous
encore du drame à ce drame, à la vie ? |
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1025 |
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mardi
22 |
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Je
suis allé rendre visite à Dyonisos, comme dans cet autre
théâtre, plus
au sud, de l'autre côté de la mer, avec le
cirque de l'amour comme unique paysage. J'ai
marqué de rides nouvelles mon visage pour que tu ne me reconnaisses
plus. J'ai donné à voir ma tristesse à la rue. Je
suis parti tôt le matin, tendre comme il n'est pas permis d'être
tendre quand on n'a personne à serrer dans ses bras. Le soir,
je retrouve d'autres cirques et d'autres danses bachiques. Dans
la fumée et dans la musique, je ne voudrais voir que toi et ta voix
me surprend et les mots qui me viennent te diraient tout l'amour et la
vie qui se prend et la vie, et la vie et puis le téléphone
sonne sans que je puisse l'entendre, l'amour donné se prend et se
reprend tendrement et puis la nuit s'étale, minorée, changée
et je pourrais pleurer de tant de solitude |
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1026 |
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mercredi
23 |
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J'ai
visité un autre théâtre muet avant d'arriver à
Erythrés. Il
s'agit toujours d'un
lieu de fête et de plaisir détruit. La métaphore
évidente me fait rire seul, au volant de la voiture, comme
j'ai toujours ri seul dans les ruines et dans tous les amphithéâtres
de l'orient. Il pleut. Je
voudrais du soleil, un peu d'insouciance, du temps avec toi comme le temps
ne dit rien, et des conversations douces qui ne s'en iraient pas. J'écoute
la radio grecque, sucrée et curieuse comme marquée dans le
son par l'écriture de ces lettres que j'arrive encore difficilement
à déchiffrer. La
petite ville isolée dort et dort, sûre de ne jamais se
réveiller plus loin que toute l'histoire grecque, à ses pieds,
avec modestie. |
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1027 |
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jeudi
24 |
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Je
suis athénien, dans un immeuble des années trente qui pense
encore à la modernité. Je
voulais aller à la piscine, marquer par la nage la volonté
de ne pas dire qui et quoi me guette, et le temps. Je
regarde les portes de l'appartement qui gardent les traces sombres de l'été,
les corps trop chauds, la sueur. Car
c'est toujours la sueur
des autres qui use les choses, et
celle des autres aussi qui attire quand on pense à des scènes
d'amour qui auraient un peu de constance, de l'amour qui pourrait donner
du plaisir et de l'espoir aussi, enfin. Peut-on habiter un nouvel appartement
sans penser à tous les amours, à tous les drames et au film
de Godard, l'actrice enfermée, le bain, puis elle ne sait pas quoi
faire ? |
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1028 |
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vendredi
25 |
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Athènes
joue avec mon tourisme et j'ouvre grand les yeux. Il
y a dans cette période d'automne une
volonté d'émerveillement, un peu d'enfance sur les colonnes
qui émergent du bruit. Je visite des lieux de culte. Je
regarde les murs de l'abbaye, pense un peu aux paroles qu'il faudra échanger,
goûte un peu de vin, un peu de tabac, comme s'il y avait encore toute
la vie, comme si nous ne savions pas. C'est jour maigre, je ne m'agite
pas. Je descends jusqu'au
port, imagine des embarquements, un
peu gêné de ne rien éprouver. |
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1029 |
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samedi
26 |
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Dans
le matin qui porte du soleil, je suis allé et j'ai bougé
toute la journée, pensant à demain. Les
bas reliefs du théâtre de Bacchus m'encourageaient à
la légèreté, au rire, à me faire des grimaces,
et je leur tire la langue, amusé rajeuni au soleil blanc d'Athènes.
Tes
yeux aussi rient
au loin, je pourrais les dessiner, tes yeux se masquent, tu pars, en partance,
sans retour et doucement encore, jusqu'au Pirée, jusqu'à
la mer, avec Ulysse et tous
les mythes assourdis de la Grèce. |
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1030 |
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dimanche
27 |
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Et
le canal et les raisins, Corinthe
comme un conte mystique à écrire, comme un sourire fendu
au coeur de la Grèce, je
pars vers l'Italie, encore, rejoindre un autre hiver et les dieux olympiens
l'ignorent toujours. Ils détestent toujours autant les voyageurs.
Dans
l'encens qui aurait pu se lever, je
ne sais rien d'autre que le bonheur d'être là. Les bateaux
qui traversent le canal sont des jouets que l'on pourrait animer et des
images me reviennent de géants cyclopes jetant des rochers sur des
marins apeurés. Je repars encore.
Je
ne sais rien dire, rien penser de ce retour, de ces idées immenses
qui ne font rien, qui s'effacent à mesure qu'elles naissent et je
dois aller et il faut ensuite dormir. Je dors à Corinthe au
goût sucré, avec un peu de bruit, à côté,
juste, pour dire adieu. |
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1031 |
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lundi
28 |
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Je
suis allé faire des courses à Egio pour me préparer
doucement au Nord et
dans le monde adouci par l'hiver qui vient et la laine qu'ils portent,
les écharpes en mohair des femmes et les foulards et le tweed des
casquettes, tout un
affairement qui tranche avec la douceur du Péloponnèse.
Il ne fait pas beau et nous jouons à faire semblant d'avoir froid.
Le
gris de la journée s'est estompé dans la nuit. Je regarde
autour de moi dans le calme d'une solitude choisie. J'ai rouvert ce
livre très ancien.
Peut-on
vraiment penser qu'un livre ouvert, un
seul livre puisse faire espérer davantage de pureté ?
Peut-on espérer ? |
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1032 |
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mardi
29 |
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Je
suis arrivé à Brindisi, Albanais de mon voyage, les étoiles
brouillées sur le pont ont laissé quelques traces et le noir
autour de mes yeux se creuse et m'endort presque. J'ai
pris quelques photos de la ville la nuit à l'approche du port. J'ai
beaucoup marché avant de choisir un hôtel. Le
texte s'évanouit.
avec le soir qui embaume et la maison, de la lumière dans le salon
trop grand, meublé de rotin, vide, quelques tapis et le jardin de
jasmin qui embaume, et des plantations maladives qui jaunissent sous les
frondaisons molles des palmiers. Le
décor se substitue aux mots qui ne viennent pas. Où
aller encore pour se perdre ? |
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1033 |
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mercredi
30 |
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Scanzano
Jonico, comme une chanson, qui prolonge le voyage d'Italie interrompu brutalement
au mois de mars, par solitude, par lassitude. Scanzano, détruite
et détruite, refait sa chanson douce juste au bord de la Péninsule.
Et c'est
le grand vent encore. Le toit du bungalow vibre
et les fenêtres laissent passer un peu d'air comme si la ville n'était
plus qu'une chambre froide ventilée. Les nuages passent, à
peine nuages, à l'horizontale et vite. Les
nuages quittent la terre, ils ne font plus rêver. Le
temps va changer maintenant, ce sera l'hiver, des absences encore plus
froides et le corps qui se dérobe de nouveau. Il
y a cet espoir en vain, qui ne me fait rien dire. L'espoir de la Sicile
qui s'approche et qui bouge le coeur comme un souvenir qui vient. |
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1034 |
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jeudi
31 |
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A
Rossano, là où la botte italienne descend abruptement vers
la Sicile, le paysage se remet doucement de cet autre coup de vent. Tous
les lidos s'ébrouent, secouant les
branches de palmier déjantées sur le bitume des corniches
salées. Dans
la cour de l'hôtel, les
plantes se relèvent, protégées par les murs, contentes
d'avoir été protégées, même si le soleil
n'arrive pas toujours jusqu'à elles. Je dormirai mal, tendu
vers l'orient. Toute
la nuit, il y aura des trains dans ma tête, qui vont vite, sur
une
pente rapide, et
avec un bruit de soufflement souple, un train qui remonterait vers
toi, l'idée de toi, à Paris, jalousement. |
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1035 |
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vers le mois de novembre |
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