| 2002 |
|
Vers
2001
- 2000 - |
|
|
calendrier
général |
| janvier
février
mars
avril
mai
juin |
juillet
août
septembre
octobre
novembre
décembre |
1
- 2 - 3 - 4
- 5 - 6 - 7
-
8
- 9 - 10 - 11
- 12 - 13 - 14
-
15
- 16 - 17 - 18
- 19 - 20 - 21
-
22
- 23 - 24 - 25
- 26 - 27 - 28
-
29
- 30 -
|
|
|
|
|
|
|
dimanche
1er |
|
Il
faudrait beaucoup plus d'imagination pour retrouver Proust à la
Ferté-sous-Jouarre. Je
suis resté un peu sur les tables disposées pour l'après-midi
devant l'hôtel du plat d'étain où j'avais réservé.
Quand je suis parti, j'ai entendu crier le nom d'Albertine ; dans la Ferté-sous-Jouarre
déserte.
Je
me suis retourné deux fois et je crois que j'étais bien hagard,
comme des piquets qui avancent dans la mer, sur ces côtes de
bouchot, loin de Proust et de Duras. L'hôtel n'est pas encore chauffé.
Il ne fait pas froid mais le
corps frissonne un peu sous les draps, il faudrait pouvoir s'arrêter,
donner de la distance à la vie, la regarder, arrêtée,
essoufflée, malheureuse. Je suis encore trop près de
Paris. 67 kilomètres, disent les cartes. Ta présence peut
encore m'atteindre. Tu
peux encore m'imaginer. Je dois m'éloigner davantage. |
|
975 |
|
lundi
2 |
|
Toute
la ville de Verdun est dédiée à la mort et à
son souvenir bruyant. Elle volette au dessus des monuments, elle s'affiche
sur les cartes postales et emprisonne la vie. En
1999, l'éclipse de soleil était entièrement visible
à Verdun, commémoration spectaculaire et parfaite de toutes
ces nuits de guerre. Je suis très impressionné et je
sais déjà que la
nuit sera agitée, je ne vais pas pouvoir dormir. Les mots que tu
as prononcés vont se perdre en moi, se multiplier, prendre tout
l'espace du sommeil, tournoyer en boucle, sans droit, sans devoir.
Dans
les rêves troubles qui venaient à travers la ville, tout était
faux et factice.
Seule
l'angoisse, il faut le parier, était bien véritable, assidue
et fidèle, comme dans un théâtre idiot qui n'en finirait
pas. Je vais quitter la ville très tôt demain, espérant
laisser là tous les fantômes qui repartiront vers tous les
monuments de toutes les villes, de tous les villages, réveillés
à peine par les sonneries aux morts de novembre. |
|
976 |
|
mardi
3 |
|
Je m'approche au plus près de la frontière allemande, jusqu'au
nom le plus exotique, que je peux à peine prononcer : Freyming-Merlebach,
avec ses chevalerets d'aciéries photographiés par les Becher
et ses rues appauvries, riant tout à coup, pour rien, en souvenir
juste de l'éclipse de 1999. Je te retrouve là, tu veux me
dire adieu avant que je ne quitte la France. Dans
le jardin à la française, nous avons marché sous les
feuilles qui tombaient déjà, dans le soleil en pluie, sous
les arbres. Tu me dis adieu. C'est
la nuit maintenant, j'avance
dans la ville. Les rues défilent d'une façon nouvelle.
Je
suis plus proche des odeurs de la ville et cela va un peu lentement et
j'ai un peu peur, encore un peu peur, toujours. Qui
pourrait jamais me faire grandir ? |
|
977 |
|
mercredi
4 |
|
Il
fallait un barrage pour m'arrêter à Iffezheim. Il laisse passer
les saumons et me refuse le passage sans grande décence. Je m'arrête,
une longue après-midi dans un des bars à bière de
la ville, sans même le projet d'écrire, de lire, de lier en
trois mots une conversation d'alcool. Ce
sera un nouveau café que je connaîtrai par coeur, dont j'aurai
détaillé la décoration de brasseur et les enseignes
placardées à la va vite, et les réclames pour des
jeux que j'ignore. Le patron m'aura regardé souvent avec l'espoir
que je parte, l'inquiétude que je sois là pour contrôler
les débits, car le jeu veut que j'attende jusqu'à la fermeture,
je rentre à deux heures, donc, enfumé par les autres, saoulé
par le bruit, et je dors avec toi, dans ce souvenir là. Et
la vie, ce temps qui passe, qui fait battre le coeur, qui tricote et brode
d'affreuses histoires oubliées, la
vie, passe son temps à elle, comme elle veut, sans jamais me demander
mon avis. Elle virevolte
dans les rues d'Iffezheim, comme par magie revenue sans que j'en sache
rien. |
|
978 |
|
jeudi
5 |
|
Leonberg,
ce doit être la montagne de Léon ou du paon. Pourquoi ai-je
tout oublié de l'allemand et je
suis comme un enfant dans ce pays, à ne rien reconnaître,
à ne rien savoir, à ne rien comprendre des toponymes ou si
peu. Le voyage vers l'Est devrait peu à peu accentuer cette
perte, si différente de la proximité italienne qui fait apparaître
le sens comme si l'on avait toujours un peu bu. J'avais donné rendez-vous
à J. devant les silos que tu m'avais vantés. Il y avait si
longtemps... Nous
nous sommes regardés vieillir dans le miroir, nous nous sommes reconnus
et nous avons su que nous ne vieillissions pas. Il en est sans doute
ainsi de ces amitiés parallèles, à distance, qui laissent
peu de place au corps et donnent tout à la voix, aux silences. J'ai
apprivoisé maintenant la vieille voiture française, que l'on
regarde beaucoup dans les rues de Leonberg. J'entends
le bruit du moteur, doux, lent, comme s'il allait s'arrêter et tout
devient métaphore d'un
temps immobile, d'un
monde mouvant à ma fixation. |
|
979 |
|
vendredi
6 |
|
Sur
l'autoroute qui mène à Geislingen, en fin d'après-midi,
le
paysage reprend des allures détruites, des soucis de guerre
et de violence, une marche sans fin dans la chaleur qui n'arrive pas à
s'évacuer de l'habitacle de tôle et les vieilles garnitures
de faux velours de la 404 exhalent tous les souvenirs de toutes les vacances
familiales, parfois, une légère odeur de vomi d'enfant. Dérisoires
les routes dans les ruines à l'approche du soir, quand la lune tombe
sur le calcaire et l'éclaire. Parfois,
je voudrais que le voyage n'existe simplement pas, que la route soit
un rêve et je
ne pense plus qu'à retrouver le sommeil, la douceur du sommeil,
sa fraîcheur, son oubli, sous des couettes allemandes, molles
et résistantes comme des oreillers. |
|
980 |
|
samedi
7 |
|
Je
ne sais pas vraiment si je suis sur les traces de ce très ancien
poète allemand de Zwiefalten, de ce poème que je ne comprends
pas, de ces mots qui tapent un peu la tête, qui emplissent entièrement
la bouche, à les répéter sans jamais imaginer leur
sens. Je fais l'étranger dans la petite ville. Je
porte un pull bleu qui regarde ailleurs, qui se laisse dépasser
par un tee shirt blanc. Encore une fois, je saisis l'étrangeté
du voyage, étrange
à moi, en moi. Je
suis modifié, changé, tourneboulé, comme dans les
contes, ceux qui parlent de philtres magiques, d'idées folles où
les crapauds ne pleurent plus.
Les vieilles légendes allemandes fonctionnent par ma peau, dans
l'air du vent, à la musique des feuilles, à leur rythme,
sans encombre. |
|
981 |
|
dimanche
8 |
|
Le
monde se remplit de machines bizarres qui prennent peu à peu la
place des maisons à pans de bois photographiées par les Becher.
A Krumbach, il
y a un immeuble que l'on détruit et les démolisseurs ont
fait apparaître le pignon de l'immeuble voisin. L'image vaut
pour la planète entière et Krumbach
est ici la planète. Il pleut. Et
dans le calme, et dans l'attente, la journée de pluies se déroule
et sombre, froide déjà, si automnale, si douillette, prête
à se lover, à s'évanouir dans une soirée sans
bruits inutiles, à laisser le soleil se donner la joie de mourir.
Ainsi toute la ville inconnue
se détruit dans la nuit, soudaine, froide. |
|
982 |
|
lundi
9 |
|
Je
me suis levé tôt. Il
fallait que je respecte l'objectif donné : arriver à
Heilbronn avant la fin des festivités organisées dans la
ville, avec des cris de joie hululés à perdre la raison.
Je savais qu'ainsi, le jour serait programmé, à
l'abri de toutes les surprises.
Il
a déroulé ses heures sans encombre. J'ai laissé
le jour venir à moi doucement, remarquant
même que le temps fraîchissait au point qu'il fallait fermer
les fenêtres. J'ai laissé le jour devenir nuit, ne remarquant
plus rien, que la route ouverte. tous les paysages se mêlent, les
autoroutes allemandes les dissimulent et la
route devient secret, sans partage. |
|
983 |
|
mardi
10 |
|
Je
suis l'inspecteur de la santé des villes d'Allemagne et tout Dillingen
veut me prouver qu'il leur faut huit étoiles dans le guide que je
suis en train d'écrire. Toute la ville, en tenue de sport brillante
est venue dans toutes les rues pour courir et s'étirer et m'explique
par gestes que tout cela est sain. Je
pourrais faire des photos de l'air vivifiant. Mais
c'est le matin qu'il faut le faire, si l'on veut la lumière.
Je regarde, je souris mais je
ne saurai jamais imiter cet air de retour de vacances, cet air reposé
qu'ils arborent dans toutes les rues de la ville et qu'ils entretiennent
à coup de crudités et de bonnes résolutions vitaminées.
Je
n'imite pas bien le bon air, je ne sais qu'imiter le soir, parfois. |
|
984 |
|
mercredi
11 |
|
Ce
n'est pas une halte, c'est une descente, un obstacle sur la route, une
terreur et des images qui s'échappent, qui couvrent le ciel,
dénué de toute miséricorde. La lumière vient
casser le gris. Elle
est d'un jaune pâle, qui ne demande qu'à dorer. Elle s'épuise
sur le paysage, ne parvient plus à rien faire. Je marche. Je ne
voulais pas m'arrêter. Je suis tombé là. En
vérité, on pourrait presque entendre les hurlements avec
un peu d'attention. C'est
ici, fourmilière de la mort, que tout s'est écrasé. |
|
985 |
|
jeudi
12 |
|
A
Ebensee, la vie reprend
pied sur la mort, mais j'ai oublié mon corps à Dachau
et tu
ne me manques presque plus puisque je n'ai plus de corps. Le
monde bruisse de la peine récente et je suis dans ces paysages
riants qui suintent d'une peine ancienne. Toute
notre histoire est prise, coincée entre les événements,
les troubles et toute la poussière et encore la poussière
de fumée et de bruits et de cris et encore, qui sait, qui comprend.
La
rigueur simple du temps me blesse et puis m'apaise, reconstruit. Le
doute viendra avec le soir. Il faut que je m'éloigne. |
|
986 |
|
vendredi
13 |
|
Je
ne me souviens plus qui m'avait demandé d'aller voir ce nouveau
projet de Leoben, pas si loin de Graz, pas si loin de l'ennui de Graz et
de l'autriche qui rebrunit dans la verdure molle. Je
m'assois à la terrasse d'un café pour goûter une bière
glacée. Le
projet n'aura jamais lieu, je crois. Il n'y a plus rien à voir,
il n'y a rien encore. Alors, je
dois me coucher tôt, me lever tôt, dormir ou ne pas dormir,
ne plus y arriver, ne plus pouvoir et se réveiller soudain, et ne
plus dormir et dormir encore et se réveiller avec ces yeux aussi
cernés, et ce teint si gris. Je ne resterai pas en Autriche,
je
tomberais si faible. |
|
987 |
|
samedi
14 |
|
La
dernière fois, je pense, que je suis passé à Murska
Sobota, ce n'était pas encore en Slovénie. Le nord de la
Yougoslavie ne cessait pas d'étirer le cou vers Graz, sans charme,
et la tristesse avec la
tristesse mêlée. Je m'arrête un peu là à
scruter l'absence de souvenirs. Je
commence la journée sur la table de verre à lire toutes ces
lignes qui ne disent rien de bien intéressant, qui redondent.
Soudain, je me rappelle une rue, quelques
pas formés pour une cigarette.
Je
portais déjà une écharpe, il faisait un peu froid.
Le souvenir s'évanouit avant que le mégot ne finisse. |
|
988 |
|
dimanche
15 |
|
A
mesure que l'automne devient plus précis, les noms des villes deviennent
plus complexes. A peine arrivé, j'oublie où je suis, incapable
d'arranger ensemble des rues uniformes et des toponymes qui s'enroulent
dans les yeux, en mémoire. Le
soir, je suis rentré sous la pluie de la pluie de Nagykanisza,
l'automne arrivé, qui lave et qui dit que la fête est finie.
Pourquoi n'ai je pas choisi un circuit balnéaire ? Je
me demande comment est la mer, qui reçoit toute la poussière
de l'été sur elle, en elle, qui la charrie, qui prépare
le bleu de l'été prochain. Le soir, l'humidité
revient en vague mais
parfois cet endormissement doux devient sec, asséché, distant
et le sommeil part et le lit devient une lente rivière qui passe.
Je regarde le temps
comme une saison. |
|
989 |
|
lundi
16 |
|
J'ai
choisi de m'arrêter à Pécs, comme une invite à
faire un peu de sport, à dégourdir le corps coincé
dans la vieille voiture, et tous les autres noms étaient si lointains,
avec des lettres que je ne forme pas en syllabes. La Hongrie, nous
en avions parlé lors de ce dîner pendant lequel tu avais renversé
la bouteille de vin sur la nappe alors que les fenêtres du mur jaune,
derrière toi, me disaient que la nuit passerait doucement, que c'était
encore l'été, qu'il n'y avait rien à craindre de l'été.
Nous avions évoqué ce pays doux qui laisse la langue pantoise,
labyrinthe linguistique soudain offert, nouveauté absolue.
On
ne devrait jamais accepter aucune répétition, aucune réplique
de séismes, comme disent les experts, les soirs de catastrophe.
La
Hongrie se déploie sans catastrophe et je
mange de petits gâteaux à la graine de pavot, comme dans
l'enfance. |
|
990 |
|
mardi
17 |
|
Les
découpes balkaniques sont incompréhensibles et sur quelques
kilomètres, je joue avec les frontières jusqu'à Bezdan.
Je me suis ennuyé comme il
était frappant de voir combien les femmes s'ennuyaient, les hommes
aussi, mais il écoutaient la radio. J'ai
écouté la radio, mais ce n'était pas suffisant.
J'avais choisi Bezdan pour le nom de cet artiste qui n'y est jamais venu
et qui intervient sur les forêts comme
une tempête rigoureuse, comme un but de promenade.
Je
me rappelle bien la promenade de ce dimanche et je me rappelle aussi
combien je suis peu doué
pour cet exercice. Je suis peu doué. |
|
991 |
|
mercredi
18 |
|
La
ville de Vrbas, imprononçable, comme une onomatopée d'enfant,
comme le bruit du moteur de la vieille voiture, comme
un arrêt imaginaire, avec des immeubles qui portent un rêve
déchu. On
avait annoncé de la pluie. Je m'aperçois que j'attends l'automne
avec impatience, avec volonté. Les routes marquées par
la guerre m'angoissent et je me demande si je vais pouvoir dormir dans
cette ville, le Sud appelant tant de vigilance à la souffrance.
Je
suis calme, dans un calme qui ne dit rien, qui voudrait s'allonger, se
rendre douillettement aux oreillers, à la couette, cachée,
avec une lumière pâle, un peu d'oubli, un peu d'idées
folles qui passent dans la tête et qui s'imagine un peu de temps,
et je ne sais pas, et j'attends ta voix. Ta
voix me calme, je n'ai plus peur. |
|
992 |
|
jeudi
19 |
|
Ce
doit être déjà le Kosovo et la douleur de Stara Pazova
apparaît parfois autour des villages, dans les
yeux que l'on arrive à percevoir derrière la vie. Je
rencontre quelques écrivains prévenus du passage de la vieille
Peugeot par l'éditeur.
Dans
l'ancienne bibliothèque qui donnait sur le jardin mouillé,
nous avons déjeuné léger, servi par un garçon
blond, qui sentait fort, et parlé anglais, comme des gens qui ne
pensent pas vraiment ce qu'ils disent. Le soir, je traverse la ville
reconstruite, comme une ville reconstruite, un peu désolée.
Il
pleut, et il pleut encore, doucement, sans cesse et le ciel est bas. Quand
je rentre le soir, je sens une odeur bizarre sur la ville, une rumeur aussi,
qui parle de bruit, qui emporte avec elle la fumée de la peur, de
l'angoisse encore. Combien
de temps pour traverser la douleur ? |
|
993 |
|
vendredi
20 |
|
C'est
la banlieue de Belgrade qui m'offre une passionaria dans une autre bibliothèque.
Barajevo,
le pays douloureux semble se refermer sur ses livres et sur ses écrivains.
Dans
le grand salon doré, elle était là, tellement comme
moi, souriante, mais pleurant sa liberté, désolée
et tout d'un coup prête à se battre, frappant avec tact, puis
pleurant encore, se disant que tout cela n'avait vraiment aucun sens.
Le cocktail un peu guindé épuise le début d'après-midi.
Beaucoup
de conversations sont tristes et s'évanouissent un peu, à
peine, avec du silence et de la timidité et les yeux se baissent
et la tête dodeline doucement, vaincue, sans espoir de jamais, de
nouveau, être tenue droite et fière. Et puis la conversation
s'évanouit tard, dans beaucoup de fumée et de bruit, doucereuse,
démunie, trop bavarde et sans grand espoir de vivre bien longtemps.
La
mort fait encore tant de bruit. |
|
994 |
|
samedi
21 |
|
Vous
venez me voir, avec votre parfum, avec vos bijoux et cet accent de comédie
dont on ne saurait se moquer, et je tombe de sommeil à vous entendre,
et je tombe de sourire à vous écouter raconter ces vacances
splendides, éternelles, que vous avez passé près de
Versailles avec votre mari et ses parents, comme on le faisait déjà
du temps de Marcel Proust. Vous me racontez, croyant cela spirituel,
que l'usine Zastava de Kragujevac avait été détruite
parce que ces voitures étaient de piètre qualité.
Je m'enfuis plus loin. Tito,
à Kragujevac, avait une Mercedes. Je sors de la ville. Je
me rappelle un peu la route, qui s'élargit, qui descend de la plaine
et la ville endormie, qui jaillit soudain. Qui
reviendra jamais ici ? |
|
995 |
|
dimanche
22 |
|
La
ville de Sokobanja s'était
tapie toute la journée sans voitures et elles étaient revenues
vengeresses, vers 19 heures, comme s'il n'y avait pas eu tous ces cris,
pour jouer à l'Europe, déjà, pour oublier doucement.
Je
prends une chambre dans ce vieil hôtel qui attend l'automne serbe,
et
dans le moment de cette écriture douce, je sens ton parfum qui revient,
comme un remède, comme une récompense. Pourrai-je un
jour, en Serbie ou ailleurs, écrire une seule ligne que tu lirais
un jour avec tendresse ? Pourrai-je
écrire encore, et encore dans le soir du voyage, avec un peu
d'insouciance ? |
|
996 |
|
lundi
23 |
|
J'approche
avec bonheur de la frontière bulgare, et d'une
paix un peu glacée qui sied bien à l'automne. Je choisis
cependant la dernière ville serbe, Dimitrovgrad. Je
suis sorti tard dans la ville, comme si c'était l'été.
Mais je n'avais aucune attente de soleil ni de bruits de désir,
rien que chercher quelques couleurs jaunes et les rapporter de moi vers
moi, seul encore. La Bulgarie est un pays sans grand bruit, je pense,
et,
à mesure que s'approchent tous ces jours de silence, comme les pas
sur le gravillon, un peu mort, un peu fictif, je vais sans hâte,
triste, mais avec la
détermination du voyage. |
|
997 |
|
mardi
24 |
|
Je
suis enfin allé jusqu'au monastère de Rila, évitant
Sofia la pas si sage pour parcourir les montagnes bulgares. En
rentrant dans le monastère, je
suis allé voir les escaliers dont tu m'avais parlé et j'ai
pu reconnaître, comme tu me l'avais prédit, l'harmonie des
formes qu'appellent l'aplat. J'ai rêvé un long moment
devant les marches en spirales qui me disaient le temps. Je rentre le soir
de la promenade. La route est mauvaise, il fait nuit et je
suis si seul que le temps ne compte plus. Je
regarde la chaussée qui glisse, comme une de nos conversations nocturnes.
Je
regarde le paysage comme je regarde la nuit. |
|
998 |
|
mercredi
25 |
|
Le
mal de crâne ne s'est dissipé qu'avec le soir. De
l'alcool bu la veille, à Rila, de
la conversation vengeresse de ce soir, à Pazardzik ou Pazarjik,
des
rêves confus qui m'ont habité pendant la nuit, je ne savais
plus ce qui me donnait cette
impression idiote d'être sans rien, sans toi, sans
lendemain. Je ne comprends
rien au paysage bulgare il
se trompe de personnes, il se trompe de ville, il se trompe sur tout sauf
sur le diagnostic certain d'une vie marquée d'accidents, de défaites,
d'idiotes vengeances de mots et d'angoisses, de ces rues qui penchent un
peu et qui demandent juste qu'on les laisse vides, qu'on ne les encombre
plus avec les cris des enfants, un peu de fumée blanche, une idée
ou deux de décoration molle. Le pays en vain est en jachère,
cultures pauvres et sans conviction et le chant seul parfois résonne
sur le vieil autoradio de la 404. |
|
999 |
|
jeudi
26 |
|
Je
n'arrêterai sans doute pas de fumer à Haskovo et j'apprends
à lire sur les paquets de cigarettes que j'égrène
en me promenant dans les rues, à la recherche, sans doute pour toi,
d'un peu de cette couleur jaune. Il
y a dans l'intervention du jaune dans la ville une préméditation
que je ne saurais décrire précisément mais dont je
ressens, encore dans la plus grande confusion, qu'elle donne de l'émotion,
et pas de sens. J'approche du but, un mois bientôt, et Istanbul
est déjà là, avec
désinvolture, dans ces petits voyages, ces journées indolentes
où je vais voir ça et là une image, écouter
un son, quêter une parole, quelques mots, qui me parleront un jour
de toi, dans le bazar
des rues bulgares, tout entières tournées dans le rêve
vers la grande cité
césure. |
|
1000 |
|
vendredi
27 |
|
Je
ne suis arrivé que le soir à Edirne. Je
m'étais arrêté trop longtemps sur la route à
regarder les nuages lenticulaires qui se formaient là bas, plus
loin, sur le Bosphore.
Ce soir, c'est
un soir de souvenirs de coeurs qui battent. C'est un soir qui se rappelle
plus loin que l'automne, plus loin que la pluie de l'automne qui vient.
Le
soir a remplacé les nuages, l'autoroute ne dit rien qui vaille,
la ville est encore loin. Je ne sais pas vraiment quoi faire. Le
dîner se passe dans une lumière jaune, difficile, qui ne donne
vite plus rien à voir, jusqu'au miroir qui devient sombre, plus
pâle, plus affreux encore que toutes ces peaux qui parcheminent.
La Turquie commence mal et les minarets ne me calment pas. |
|
1001 |
|
samedi
28 |
|
J'ai
retrouvé Babaeski avec plaisir, il n'y a rien. Je
me souvenais de ce matin du premier voyage, avec l'angoisse et le désir
de voir Istanbul et de regarder les oiseaux près de la mosquée
bleue.
Je
tenais tellement à partir vite que j'en ai oublié mon écharpe
au café. Babaeski a beaucoup changé. Il
n'y avait pas alors de café fréquentable, il y a maintenant
celui, nouvellement aménagé, près de l'hôpital,
qui fait semblant d'être agréable, qui conviendrait bien à
une fiction bon marché, pour la télévision, à
une histoire d'amour un peu dégingandée, qui ne se terminerait
pas, ni bien, ni mal, juste la fadeur des jours, juste les jours, juste
la vie. Je vais encore
voir Istanbul mais tu n'es plus là. |
|
1002 |
|
dimanche
29 |
|
La
petite ville de Seymen me donne le temps d'attendre Istanbul. J'étais
si tendu que tout
buveur de bière à la terrasse d'un café froid me paraissait
pris dans une sarabande de plaisirs inouïs. Jusqu'à aujourd'hui,
je ne pouvais pas me rappeler le bazar immense, après Istiklal et
l'hôtel Pera Palas avec toi, dans ce jour. Je
peux mieux l'imaginer maintenant, disert, nécessairement donné
à voir tout ce que l'on peut voir, à faire un peu de feu,
à caresser doucement la vie, à sentir tes épaules,
un peu froides la nuit, dans des lits de douceur fraîche, de lessives
séchées au plein air. Le charbon qui commence à
fumer, avec un avant goût
d'hiver. |
|
1003 |
|
lundi
30 |
|
Vais-je
arriver à Istanbul ? Les hangars du lac de Küçükçekmece
m'arrêtent. Je voudrais y travailler un peu, prendre leurs couleurs
avec moi, dévaler des pentes douces juste pour se baigner doucement.
Demain,
c'est octobre. Déjà le dixième mois et c'est déjà
un des mois de la fin. Mais comme en septembre, on peut de nouveau manger
des huîtres. Je
suis resté à l'hôtel et je n'ai pu dormir de toute
la nuit. L'automne
me prend. C'est
stupide une journée blanche passée encore une fois les yeux
dans les étoiles du ciel du lit. L'automne
parisien me manque un peu. Les
promenades le long du canal me semblent bien lointaines, tout va si vite
maintenant, tout s'emmêle tant, dans le temps des promenades douces,
avec un peu de terre sur les talons, qui s'échauffe, qui s'amoncelle.
La route continuera demain avec des couleurs nouvelles. |
|
1004 |
|
|
|
vers le
mois d'octobre |
|
|
|