2002 Vers 2001 - 2000 -
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dimanche
1er
Il faudrait beaucoup plus d'imagination pour retrouver Proust à la Ferté-sous-Jouarre. Je suis resté un peu sur les tables disposées pour l'après-midi devant l'hôtel du plat d'étain où j'avais réservé. Quand je suis parti, j'ai entendu crier le nom d'Albertine ; dans la Ferté-sous-Jouarre déserte. Je me suis retourné deux fois et je crois que j'étais bien hagard, comme des piquets qui avancent dans la mer, sur ces côtes de bouchot, loin de Proust et de Duras. L'hôtel n'est pas encore chauffé. Il ne fait pas froid mais le corps frissonne un peu sous les draps, il faudrait pouvoir s'arrêter, donner de la distance à la vie, la regarder, arrêtée, essoufflée, malheureuse. Je suis encore trop près de Paris. 67 kilomètres, disent les cartes. Ta présence peut encore m'atteindre. Tu peux encore m'imaginer. Je dois m'éloigner davantage.
975
lundi
2
Toute la ville de Verdun est dédiée à la mort et à son souvenir bruyant. Elle volette au dessus des monuments, elle s'affiche sur les cartes postales et emprisonne la vie. En 1999, l'éclipse de soleil était entièrement visible à Verdun, commémoration spectaculaire et parfaite de toutes ces nuits de guerre. Je suis très impressionné et je sais déjà que la nuit sera agitée, je ne vais pas pouvoir dormir. Les mots que tu as prononcés vont se perdre en moi, se multiplier, prendre tout l'espace du sommeil, tournoyer en boucle, sans droit, sans devoir. Dans les rêves troubles qui venaient à travers la ville, tout était faux et factice. Seule l'angoisse, il faut le parier, était bien véritable, assidue et fidèle, comme dans un théâtre idiot qui n'en finirait pas. Je vais quitter la ville très tôt demain, espérant laisser là tous les fantômes qui repartiront vers tous les monuments de toutes les villes, de tous les villages, réveillés à peine par les sonneries aux morts de novembre.
976
mardi
3
Je m'approche au plus près de la frontière allemande, jusqu'au nom le plus exotique, que je peux à peine prononcer : Freyming-Merlebach, avec ses chevalerets d'aciéries photographiés par les Becher et ses rues appauvries, riant tout à coup, pour rien, en souvenir juste de l'éclipse de 1999. Je te retrouve là, tu veux me dire adieu avant que je ne quitte la France. Dans le jardin à la française, nous avons marché sous les feuilles qui tombaient déjà, dans le soleil en pluie, sous les arbres. Tu me dis adieu. C'est la nuit  maintenant, j'avance dans la ville. Les rues défilent d'une façon nouvelle. Je suis plus proche des odeurs de la ville et cela va un peu lentement et j'ai un peu peur, encore un peu peur, toujours. Qui pourrait jamais me faire grandir ?
977
mercredi
4
Il fallait un barrage pour m'arrêter à Iffezheim. Il laisse passer les saumons et me refuse le passage sans grande décence. Je m'arrête, une longue après-midi dans un des bars à bière de la ville, sans même le projet d'écrire, de lire, de lier en trois mots une conversation d'alcool. Ce sera un nouveau café que je connaîtrai par coeur, dont j'aurai détaillé la décoration de brasseur et les enseignes placardées à la va vite, et les réclames pour des jeux que j'ignore. Le patron m'aura regardé souvent avec l'espoir que je parte, l'inquiétude que je sois là pour contrôler les débits, car le jeu veut que j'attende jusqu'à la fermeture, je rentre à deux heures, donc, enfumé par les autres, saoulé par le bruit, et je dors avec toi, dans ce souvenir là. Et la vie, ce temps qui passe, qui fait battre le coeur, qui tricote et brode d'affreuses histoires oubliées, la vie, passe son temps à elle, comme elle veut, sans jamais me demander mon avis. Elle virevolte dans les rues d'Iffezheim, comme par magie revenue sans que j'en sache rien.
978
jeudi
5
Leonberg, ce doit être la montagne de Léon ou du paon. Pourquoi ai-je tout oublié de l'allemand et je suis comme un enfant dans ce pays, à ne rien reconnaître, à ne rien savoir, à ne rien comprendre des toponymes ou si peu. Le voyage vers l'Est devrait peu à peu accentuer cette perte, si différente de la proximité italienne qui fait apparaître le sens comme si l'on avait toujours un peu bu. J'avais donné rendez-vous à J. devant les silos que tu m'avais vantés. Il y avait si longtemps... Nous nous sommes regardés vieillir dans le miroir, nous nous sommes reconnus et nous avons su que nous ne vieillissions pas. Il en est sans doute ainsi de ces amitiés parallèles, à distance, qui laissent peu de place au corps et donnent tout à la voix, aux silences. J'ai apprivoisé maintenant la vieille voiture française, que l'on regarde beaucoup dans les rues de Leonberg. J'entends le bruit du moteur, doux, lent, comme s'il allait s'arrêter et tout devient métaphore d'un temps immobile, d'un monde mouvant à ma fixation.
979
vendredi
6
Sur l'autoroute qui mène à Geislingen, en fin d'après-midi, le paysage reprend des allures détruites, des soucis de guerre et de violence, une marche sans fin dans la chaleur qui n'arrive pas à s'évacuer de l'habitacle de tôle et les vieilles garnitures de faux velours de la 404 exhalent tous les souvenirs de toutes les vacances familiales, parfois, une légère odeur de vomi d'enfant. Dérisoires les routes dans les ruines à l'approche du soir, quand la lune tombe sur le calcaire et l'éclaire. Parfois, je voudrais que le voyage n'existe simplement pas, que la route soit un rêve et je ne pense plus qu'à retrouver le sommeil, la douceur du sommeil, sa fraîcheur, son oubli, sous des couettes allemandes, molles et résistantes comme des oreillers.
980
samedi
7
Je ne sais pas vraiment si je suis sur les traces de ce très ancien poète allemand de Zwiefalten, de ce poème que je ne comprends pas, de ces mots qui tapent un peu la tête, qui emplissent entièrement la bouche, à les répéter sans jamais imaginer leur sens. Je fais l'étranger dans la petite ville. Je porte un pull bleu qui regarde ailleurs, qui se laisse dépasser par un tee shirt blanc. Encore une fois, je saisis l'étrangeté du voyage, étrange à moi, en moi. Je suis modifié, changé, tourneboulé, comme dans les contes, ceux qui parlent de philtres magiques, d'idées folles où les crapauds ne pleurent plus. Les vieilles légendes allemandes fonctionnent par ma peau, dans l'air du vent, à la musique des feuilles, à leur rythme, sans encombre.
981
dimanche
8
Le monde se remplit de machines bizarres qui prennent peu à peu la place des maisons à pans de bois photographiées par les Becher. A Krumbach, il y a un immeuble que l'on détruit et les démolisseurs ont fait apparaître le pignon de l'immeuble voisin. L'image vaut pour la planète entière et Krumbach est ici la planète. Il pleut. Et dans le calme, et dans l'attente, la journée de pluies se déroule et sombre, froide déjà, si automnale, si douillette, prête à se lover, à s'évanouir dans une soirée sans bruits inutiles, à laisser le soleil se donner la joie de mourir. Ainsi toute la ville inconnue se détruit dans la nuit, soudaine, froide.
982
lundi
9
Je me suis levé tôt. Il fallait que je respecte l'objectif donné : arriver à Heilbronn avant la fin des festivités organisées dans la ville, avec des cris de joie hululés à perdre la raison. Je savais qu'ainsi, le jour serait programmé, à l'abri de toutes les surprises. Il a déroulé ses heures sans encombre. J'ai laissé le jour venir à moi doucement, remarquant même que le temps fraîchissait au point qu'il fallait fermer les fenêtres. J'ai laissé le jour devenir nuit, ne remarquant plus rien, que la route ouverte. tous les paysages se mêlent, les autoroutes allemandes les dissimulent et la route devient secret, sans partage.
983
mardi
10
Je suis l'inspecteur de la santé des villes d'Allemagne et tout Dillingen veut me prouver qu'il leur faut huit étoiles dans le guide que je suis en train d'écrire. Toute la ville, en tenue de sport brillante est venue dans toutes les rues pour courir et s'étirer et m'explique par gestes que tout cela est sain. Je pourrais faire des photos de l'air vivifiant. Mais c'est le matin qu'il faut le faire, si l'on veut la lumière. Je regarde, je souris mais je ne saurai jamais imiter cet air de retour de vacances, cet air reposé qu'ils arborent dans toutes les rues de la ville et qu'ils entretiennent à coup de crudités et de bonnes résolutions vitaminées. Je n'imite pas bien le bon air, je ne sais qu'imiter le soir, parfois.
984
mercredi
11
Ce n'est pas une halte, c'est une descente, un obstacle sur la route, une terreur et des images qui s'échappent, qui couvrent le ciel, dénué de toute miséricorde. La lumière vient casser le gris. Elle est d'un jaune pâle, qui ne demande qu'à dorer. Elle s'épuise sur le paysage, ne parvient plus à rien faire. Je marche. Je ne voulais pas m'arrêter. Je suis tombé là. En vérité, on pourrait presque entendre les hurlements avec un peu d'attention. C'est ici, fourmilière de la mort, que tout s'est écrasé.
985
jeudi
12
A Ebensee, la vie reprend pied sur la mort, mais j'ai oublié mon corps à Dachau et tu ne me manques presque plus puisque je n'ai plus de corps. Le monde bruisse de la peine récente et je suis dans ces paysages riants qui suintent d'une peine ancienne. Toute notre histoire est prise, coincée entre les événements, les troubles et toute la poussière et encore la poussière de fumée et de bruits et de cris et encore, qui sait, qui comprend. La rigueur simple du temps me blesse et puis m'apaise, reconstruit. Le doute viendra avec le soir. Il faut que je m'éloigne.
986
vendredi
13
Je ne me souviens plus qui m'avait demandé d'aller voir ce nouveau projet de Leoben, pas si loin de Graz, pas si loin de l'ennui de Graz et de l'autriche qui rebrunit dans la verdure molle. Je m'assois à la terrasse d'un café pour goûter une bière glacée. Le projet n'aura jamais lieu, je crois. Il n'y a plus rien à voir, il n'y a rien encore. Alors, je dois me coucher tôt, me lever tôt, dormir ou ne pas dormir, ne plus y arriver, ne plus pouvoir et se réveiller soudain, et ne plus dormir et dormir encore et se réveiller avec ces yeux aussi cernés, et ce teint si gris. Je ne resterai pas en Autriche, je tomberais si faible.
987
samedi
14
La dernière fois, je pense, que je suis passé à Murska Sobota, ce n'était pas encore en Slovénie. Le nord de la Yougoslavie ne cessait pas d'étirer le cou vers Graz, sans charme, et la tristesse avec la tristesse mêlée. Je m'arrête un peu là à scruter l'absence de souvenirs. Je commence la journée sur la table de verre à lire toutes ces lignes qui ne disent rien de bien intéressant, qui redondent. Soudain, je me rappelle une rue, quelques pas formés pour une cigarette. Je portais déjà une écharpe, il faisait un peu froid. Le souvenir s'évanouit avant que le mégot ne finisse.
988
dimanche
15
A mesure que l'automne devient plus précis, les noms des villes deviennent plus complexes. A peine arrivé, j'oublie où je suis, incapable d'arranger ensemble des rues uniformes et des toponymes qui s'enroulent dans les yeux, en mémoire. Le soir, je suis rentré sous la pluie de la pluie de Nagykanisza, l'automne arrivé, qui lave et qui dit que la fête est finie. Pourquoi n'ai je pas choisi un circuit balnéaire ? Je me demande comment est la mer, qui reçoit toute la poussière de l'été sur elle, en elle, qui la charrie, qui prépare le bleu de l'été prochain. Le soir, l'humidité revient en vague mais parfois cet endormissement doux devient sec, asséché, distant et le sommeil part et le lit devient une lente rivière qui passe. Je regarde le temps comme une saison.
989
lundi
16
J'ai choisi de m'arrêter à Pécs, comme une invite à faire un peu de sport, à dégourdir le corps coincé dans la vieille voiture, et tous les autres noms étaient si lointains, avec des lettres que je ne forme pas en syllabes. La Hongrie, nous en avions parlé lors de ce dîner pendant lequel tu avais renversé la bouteille de vin sur la nappe alors que les fenêtres du mur jaune, derrière toi, me disaient que la nuit passerait doucement, que c'était encore l'été, qu'il n'y avait rien à craindre de l'été. Nous avions évoqué ce pays doux qui laisse la langue pantoise, labyrinthe linguistique soudain offert, nouveauté absolue. On ne devrait jamais accepter aucune répétition, aucune réplique de séismes, comme disent les experts, les soirs de catastrophe. La Hongrie se déploie sans catastrophe et je mange de petits gâteaux à la graine de pavot, comme dans l'enfance.
990
mardi
17
Les découpes balkaniques sont incompréhensibles et sur quelques kilomètres, je joue avec les frontières jusqu'à Bezdan. Je me suis ennuyé comme il était frappant de voir combien les femmes s'ennuyaient, les hommes aussi, mais il écoutaient la radio. J'ai écouté la radio, mais ce n'était pas suffisant. J'avais choisi Bezdan pour le nom de cet artiste qui n'y est jamais venu et qui intervient sur les forêts comme une tempête rigoureuse, comme un but de promenade. Je me rappelle bien la promenade de ce dimanche et je me rappelle aussi combien je suis peu doué pour cet exercice. Je suis peu doué.
991
mercredi
18
La ville de Vrbas, imprononçable, comme une onomatopée d'enfant, comme le bruit du moteur de la vieille voiture, comme un arrêt imaginaire, avec des immeubles qui portent un rêve déchu. On avait annoncé de la pluie. Je m'aperçois que j'attends l'automne avec impatience, avec volonté. Les routes marquées par la guerre m'angoissent et je me demande si je vais pouvoir dormir dans cette ville, le Sud appelant tant de vigilance à la souffrance. Je suis calme, dans un calme qui ne dit rien, qui voudrait s'allonger, se rendre douillettement aux oreillers, à la couette, cachée, avec une lumière pâle, un peu d'oubli, un peu d'idées folles qui passent dans la tête et qui s'imagine un peu de temps, et je ne sais pas, et j'attends ta voix. Ta voix me calme, je n'ai plus peur.
992
jeudi
19
Ce doit être déjà le Kosovo et la douleur de Stara Pazova apparaît parfois autour des villages, dans les yeux que l'on arrive à percevoir derrière la vie. Je rencontre quelques écrivains prévenus du passage de la vieille Peugeot par l'éditeur. Dans l'ancienne bibliothèque qui donnait sur le jardin mouillé, nous avons déjeuné léger, servi par un garçon blond, qui sentait fort, et parlé anglais, comme des gens qui ne pensent pas vraiment ce qu'ils disent. Le soir, je traverse la ville reconstruite, comme une ville reconstruite, un peu désolée. Il pleut, et il pleut encore, doucement, sans cesse et le ciel est bas. Quand je rentre le soir, je sens une odeur bizarre sur la ville, une rumeur aussi, qui parle de bruit, qui emporte avec elle la fumée de la peur, de l'angoisse encore. Combien de temps pour traverser la douleur ?
993
vendredi
20
C'est la banlieue de Belgrade qui m'offre une passionaria dans une autre bibliothèque. Barajevo, le pays douloureux semble se refermer sur ses livres et sur ses écrivains. Dans le grand salon doré, elle était là, tellement comme moi, souriante, mais pleurant sa liberté, désolée et tout d'un coup prête à se battre, frappant avec tact, puis pleurant encore, se disant que tout cela n'avait vraiment aucun sens. Le cocktail un peu guindé épuise le début d'après-midi. Beaucoup de conversations sont tristes et s'évanouissent un peu, à peine, avec du silence et de la timidité et les yeux se baissent et la tête dodeline doucement, vaincue, sans espoir de jamais, de nouveau, être tenue droite et fière. Et puis la conversation s'évanouit tard, dans beaucoup de fumée et de bruit, doucereuse, démunie, trop bavarde et sans grand espoir de vivre bien longtemps. La mort fait encore tant de bruit.
994
samedi
21
Vous venez me voir, avec votre parfum, avec vos bijoux et cet accent de comédie dont on ne saurait se moquer, et je tombe de sommeil à vous entendre, et je tombe de sourire à vous écouter raconter ces vacances splendides, éternelles, que vous avez passé près de Versailles avec votre mari et ses parents, comme on le faisait déjà du temps de Marcel Proust. Vous me racontez, croyant cela spirituel, que l'usine Zastava de Kragujevac avait été détruite parce que ces voitures étaient de piètre qualité. Je m'enfuis plus loin. Tito, à Kragujevac, avait une Mercedes. Je sors de la ville. Je me rappelle un peu la route, qui s'élargit, qui descend de la plaine et la ville endormie, qui jaillit soudain. Qui reviendra jamais ici ?
995
dimanche
22
La ville de Sokobanja s'était tapie toute la journée sans voitures et elles étaient revenues vengeresses, vers 19 heures, comme s'il n'y avait pas eu tous ces cris, pour jouer à l'Europe, déjà, pour oublier doucement. Je prends une chambre dans ce vieil hôtel qui attend l'automne serbe, et dans le moment de cette écriture douce, je sens ton parfum qui revient, comme un remède, comme une récompense. Pourrai-je un jour, en Serbie ou ailleurs, écrire une seule ligne que tu lirais un jour avec tendresse ? Pourrai-je écrire encore, et encore dans le soir du voyage, avec un peu d'insouciance ?
996
lundi
23
J'approche avec bonheur de la frontière bulgare, et d'une paix un peu glacée qui sied bien à l'automne. Je choisis cependant la dernière ville serbe, Dimitrovgrad. Je suis sorti tard dans la ville, comme si c'était l'été. Mais je n'avais aucune attente de soleil ni de bruits de désir, rien que chercher quelques couleurs jaunes et les rapporter de moi vers moi, seul encore. La Bulgarie est un pays sans grand bruit, je pense, et, à mesure que s'approchent tous ces jours de silence, comme les pas sur le gravillon, un peu mort, un peu fictif, je vais sans hâte, triste, mais avec la détermination du voyage.
997
mardi
24
Je suis enfin allé jusqu'au monastère de Rila, évitant Sofia la pas si sage pour parcourir les montagnes bulgares. En rentrant dans le monastère, je suis allé voir les escaliers dont tu m'avais parlé et j'ai pu reconnaître, comme tu me l'avais prédit, l'harmonie des formes qu'appellent l'aplat. J'ai rêvé un long moment devant les marches en spirales qui me disaient le temps. Je rentre le soir de la promenade. La route est mauvaise, il fait nuit et je suis si seul que le temps ne compte plus. Je regarde la chaussée qui glisse, comme une de nos conversations nocturnes. Je regarde le paysage comme je regarde la nuit.
998
mercredi
25
Le mal de crâne ne s'est dissipé qu'avec le soir. De l'alcool bu la veille, à Rila, de la conversation vengeresse de ce soir, à Pazardzik ou Pazarjik, des rêves confus qui m'ont habité pendant la nuit, je ne savais plus ce qui me donnait cette impression idiote d'être sans rien, sans toi, sans lendemain. Je ne comprends rien au paysage bulgare il se trompe de personnes, il se trompe de ville, il se trompe sur tout sauf sur le diagnostic certain d'une vie marquée d'accidents, de défaites, d'idiotes vengeances de mots et d'angoisses, de ces rues qui penchent un peu et qui demandent juste qu'on les laisse vides, qu'on ne les encombre plus avec les cris des enfants, un peu de fumée blanche, une idée ou deux de décoration molle. Le pays en vain est en jachère, cultures pauvres et sans conviction et le chant seul parfois résonne sur le vieil autoradio de la 404.
999
jeudi
26
Je n'arrêterai sans doute pas de fumer à Haskovo et j'apprends à lire sur les paquets de cigarettes que j'égrène en me promenant dans les rues, à la recherche, sans doute pour toi, d'un peu de cette couleur jaune. Il y a dans l'intervention du jaune dans la ville une préméditation que je ne saurais décrire précisément mais dont je ressens, encore dans la plus grande confusion, qu'elle donne de l'émotion, et pas de sens. J'approche du but, un mois bientôt, et Istanbul est déjà là, avec désinvolture, dans ces petits voyages, ces journées indolentes où je vais voir ça et là une image, écouter un son, quêter une parole, quelques mots, qui me parleront un jour de toi, dans le bazar des rues bulgares, tout entières tournées dans le rêve vers la grande cité césure
1000
vendredi
27
Je ne suis arrivé que le soir à Edirne. Je m'étais arrêté trop longtemps sur la route à regarder les nuages lenticulaires qui se formaient là bas, plus loin, sur le Bosphore. Ce soir, c'est un soir de souvenirs de coeurs qui battent. C'est un soir qui se rappelle plus loin que l'automne, plus loin que la pluie de l'automne qui vient. Le soir a remplacé les nuages, l'autoroute ne dit rien qui vaille,  la ville est encore loin. Je ne sais pas vraiment quoi faire. Le dîner se passe dans une lumière jaune, difficile, qui ne donne vite plus rien à voir, jusqu'au miroir qui devient sombre, plus pâle, plus affreux encore que toutes ces peaux qui parcheminent. La Turquie commence mal et les minarets ne me calment pas.
1001
samedi
28
J'ai retrouvé Babaeski avec plaisir, il n'y a rien. Je me souvenais de ce matin du premier voyage, avec l'angoisse et le désir de voir Istanbul et de regarder les oiseaux près de la mosquée bleue. Je tenais tellement à partir vite que j'en ai oublié mon écharpe au café. Babaeski a beaucoup changé. Il n'y avait pas alors de café fréquentable, il y a maintenant celui, nouvellement aménagé, près de l'hôpital, qui fait semblant d'être agréable, qui conviendrait bien à une fiction bon marché, pour la télévision, à une histoire d'amour un peu dégingandée, qui ne se terminerait pas, ni bien, ni mal, juste la fadeur des jours, juste les jours, juste la vie. Je vais encore voir Istanbul mais tu n'es plus là.
1002
dimanche
29
La petite ville de Seymen me donne le temps d'attendre Istanbul. J'étais si tendu que tout buveur de bière à la terrasse d'un café froid me paraissait pris dans une sarabande de plaisirs inouïs. Jusqu'à aujourd'hui, je ne pouvais pas me rappeler le bazar immense, après Istiklal et l'hôtel Pera Palas avec toi, dans ce jour. Je peux mieux l'imaginer maintenant, disert, nécessairement donné à voir tout ce que l'on peut voir, à faire un peu de feu, à caresser doucement la vie, à sentir tes épaules, un peu froides la nuit, dans des lits de douceur fraîche, de lessives séchées au plein air. Le charbon qui commence à fumer, avec un avant goût d'hiver.
1003
lundi
30
Vais-je arriver à Istanbul ? Les hangars du lac de Küçükçekmece m'arrêtent. Je voudrais y travailler un peu, prendre leurs couleurs avec moi, dévaler des pentes douces juste pour se baigner doucement. Demain, c'est octobre. Déjà le dixième mois et c'est déjà un des mois de la fin. Mais comme en septembre, on peut de nouveau manger des huîtres. Je suis resté à l'hôtel et je n'ai pu dormir de toute la nuit. L'automne me prend. C'est stupide une journée blanche passée encore une fois les yeux dans les étoiles du ciel du lit. L'automne parisien me manque un peu. Les promenades le long du canal me semblent bien lointaines, tout va si vite maintenant, tout s'emmêle tant, dans le temps des promenades douces, avec un peu de terre sur les talons, qui s'échauffe, qui s'amoncelle. La route continuera demain avec des couleurs nouvelles.
1004
vers le mois d'octobre