Noir.
Lumière.
Le canapé. Les deux
hommes. Les deux hommes A. et B. Les deux hommes assis l'un à côté
de l'autre. Celui qui était à gauche est assis à droite.
Celui qui était assis à droite est assis à gauche.
Ils sont habillés en noir.
A. Décès de
l'actrice américaine.
B. Elle demande la réouverture
des négociations.
A. Indemnisations : négociations
reportées.
B. Elle soutient une fondation
humanitaire.
A. L'hypothèse de
la fuite privilégiée.
B. Deuxième séisme
en 24 heures.
A. Objectif de croissance
à 2 chiffres confirmé.
B. En hausse à l'ouverture.
A. Elle doit renoncer.
B. Dernière étape
maintenue.
A. Controverse.
B. Tu vois, tu ne sais pas
jouer. Tu dis que tu sais jouer et puis tu t'arrêtes, tu t'arrêtes
au premier obstacle, à la première difficulté, la
première petite difficulté. Controverse. Comment veux
tu jouer si tu dis controverse ? Moi, je ne recommence pas, je ne
recommencerai pas. C'est toi qui as voulu jouer à ce jeu. C'est
toi qui m'as forcé à jouer à ce jeu. Je ne recommencerai
pas.
A. Tu vois, tu ne sais pas
parler. Tu ne sais pas discuter. Tu dis que tu sais discuter et puis tu
t'arrêtes, tu
t'arrêtes à la première controverse, à la
première toute petite controverse. C'est toi qui as voulu discuter.
C'est toi qui m'obliges à discuter. Je peux aussi me taire. Je peux
aussi ne pas parler.
A. et B. se taisent, il se
taisent tous les deux. On entend une voix de femme, on va entendre une
voix de femme, la voix de femme, la même voix de femme, la voix neutre,
la voix off, celle qui a commencé par lire Descartes, par le lire,
non par le réciter, cette voix-là, cette voix qui vient du
téléviseur. C'est cette voix que l'on entend avec une diction
de journaliste, avec cette diction de journaliste : "Controverse après
le décès de l'actrice américaine." Puis le téléviseur
grésille, chuinte, crachote.
B. Perdu.
A. Perdu. Oui. Perdu. Perdu
complètement. Mais la perte, c'est une habitude. On ne s'habitue
pas mais c'est une habitude.
B. Perdu.
A. Oui. Perdu. Tu t'en souviendras.
Tu t'en souviendras. Et je me demande d'abord si tu t'en souviendras et
je profère ensuite une vague menace.
B. Perdu. Encore perdu.
Tu vois, tu dois te servir, tu dois te servir à toi-même tes
propres didascalies pour que je me souvienne, pour que j'aie une chance,
une chance minuscule de me souvenir, de me souvenir de notre conversation,
de me souvenir de toi.
A. C'est un jeu cruel, la
mémoire. Je ne jouerai pas avec toi au jeu de la mémoire.
Je vais perdre encore, je vais perdre, encore, je vais perdre encore et
donne l'intonation que tu veux, que tu souhaites à ces je vais
perdre encore. J'abandonne mes didascalies.
B. Mais non. Ne te décourage
pas. Je vais te donner un souvenir. Je vais te le donner vraiment. Il va
devenir un de tes souvenirs, non pas un souvenir possible, un souvenir
potentiel, mais un vrai souvenir, un véritable souvenir et tu ne
te souviendras pas que je te l'ai donné.
A. C'est un souvenir soldé.
Perdu.
B. Pense ce que tu veux,
pense comme tu veux, c'est le choix libre, le choix supposé libre
de ta pensée. Je vais te donner un souvenir. Ce n'est pas un souvenir
soldé. Tu le solderas peut-être. Je ne sais pas. Je vais te
le donner. Écoute. Écoute-moi. Écoute-moi une fois,
une première fois, il était une fois, il était un
temps, il était ailleurs, il était autre part, il était
dans un autre temps, il était dans le souvenir, il était
dans le vent, il était un souvenir, un souvenir que je te donne,
le souvenir d'une vie blanche, le souvenir d'une vie ailleurs, d'une autre
vie, de ma vie, de ma vie peut-être...
A. D'accord. J'accepte.
Tu ne parles pas, tu chantes. Tu chantes, on dirait une chanson. J'accepte
le souvenir. J'accepte ton souvenir.
B. Il était une fois,
il était une fois des mots, il était une fois les mots du
souvenir, des mots que je vais te laisser, que je vais laisser ici, des
mots qui emplissent ma nuit, des mots qui ne me laissent pas vivre, qui
ne me laissent plus, des mots qui ne me quittent plus.
A. D'accord, j'accepte.
Tu ne chantes pas, tu pries. Tu pries, on dirait une prière. J'accepte
ta prière. J'accepte le souvenir de ta prière. J'accepte
ta vie.
B. Il était une fois.
J'aurais pu aimer.
A. Je ne me souviens pas.
B. Je me souviens.
A. Je ne me souviens pas.
B. Mais je me souviens.
A. Mais...
B. On joue ?
A. Tu t'appelles Thomas.
B. Tu t'appelles Julien.
A. Tu vois, c'est facile.
C'est un jeu facile de faire croire que l'on existe, de faire croire que
l'on est vivant, que l'on est un sac à souvenirs, un gros sac à
souvenirs, des souvenirs que l'on peut partager, que l'on peut distribuer,
en fermant un peu les yeux pour mieux se souvenir, pour mieux se rappeler,
de bons souvenirs, de vrais souvenirs, des souvenirs amoureux. C'est facile.
C'est très facile.
B. C'est facile.
A. Alors on ne joue
pas ?
B. Si, on joue.
A. On joue à quoi
?
B. On joue encore à
Julien et on joue encore à Thomas. Julien. Julien. Thomas. Thomas.
Julien.
A. Je connais ce jeu. Je
connais cette chanson.
B. On joue.
A. Tu connais un autre jeu.
Je sais que tu connais d'autres jeux. Parfois tu regardes un peu de côté
et tout ton visage me dit que tu sais jouer. Tout ton visage me dit que
tu as beaucoup joué, et que tu aimes ça aussi, jouer.
B. Thomas. Julien.
A. Je ne connais pas ce
jeu.
B. Thomas. Julien.
A. Thomas. Julien.
B. Tu vois. Perdu.
A. Ce n'est pas facile.
B. Ce n'est pas facile,
mais tu pouvais gagner. Il faut que tu te concentres, il faut que tu oublies
ta mémoire, que tu la fasses dégorger, dégorger comme
un légume, comme une légumineuse, comme une sale légumineuse,
comme une mémoire sale.
A. Ce n'est pas facile.
B. Ce n'est pas facile,
mais tu pouvais être gagnant. On recommence. Thomas. Julien.
A. Julien. Thomas.
B. Perdu. Encore perdu.
Toujours perdu. Tu ne fais aucun effort. Tu veux jouer et tu ne fais rien.
A. Ce n'est pas facile.
B. Encore.
A. Thomas. Julien.
B. Encore.
A. Je ne cède pas.
Je ne céderai pas. Je ne cède jamais. Je ne te cède
jamais.
B. Thomas. Julien.
A. Perdu.
B. Ce n'est pas facile.
A. Ce n'est pas facile.
B. Gagné. |