| C'est le même
décor.
C'est la même lumière. Il y a le canapé, il y a le
téléviseur mais on regarde en biais, on regarde de côté
et l'on ne voit dès lors qu'un seul des deux hommes, on ne voit
que le profil de A. et un peu de l'écran du téléviseur.
A. Qu'est-ce que
tu lis ?
B. Autre question.
A. Qu'est-ce que tu
fais
?
B. Je lis.
A. Qu'est-ce que je
fais
?
B. Tu tentes, tu
essayes,
tu insistes, tu insistes dans l'existence, tu confirmes, tu affirmes,
tu
affirmes ton existence.
A. Qu'est-ce que tu
lis
?
B. J'ai reconnu
que j'existe
; je cherche ce que je suis, moi, ce moi que j'ai reconnu.
A. René Descartes.
Les Méditations métaphysiques.
B. Qu'est-ce que je
fais
?
A. Tu lis.
On entend la voix
de femme
et l'on voit un visage de femme sur l'écran du téléviseur.
La voix lit et l'on sait bien qu'elle ne récite pas : Il est
tout à fait certain que la connaissance de cet être considéré
dans ces limites précises ne dépend pas des choses dont je
n'ai pas encore reconnu qu'elles existent, ni par conséquent d'aucune
des inventions de l'imagination.
A. Reprenons.
B. Cela ne reprend
pas,
cela continue.
A. Cela va
continuer. Cela
ne va pas reprendre.
B. Non. Je vais me
taire.
A. Un peu.
On ne voit pas B.
On ne le
voit toujours pas. On ne voit que A., de profil, en entier, mais de
profil
et aussi un peu de l'écran du téléviseur. B. se lève
et tourne le téléviseur. On voit désormais tout l'écran,
l'écran en entier. Il retourne s'asseoir sur le canapé. On
ne voit pas B. On ne le voit toujours pas. Mais on voit l'écran
du téléviseur, l'image sur l'écran, les images sur
l'écran. Il y a un visage. L'image s'agrandit, comme s'était
agrandi le paysage de montagne. C'est un visage d'homme. Le visage de
l'homme
se superpose à la scène que forment A. et B., le canapé,
le téléviseur. Le visage n'est pas celui de A. et le visage
n'est pas celui de B., n'est pas non plus celui de B. C'est le visage
d'un
autre homme. Puis le champ de l'image s'élargit. Il y a le cou de
l'homme, puis ses épaules, puis son torse, son buste, son buste
en entier, puis le bassin, son bassin, ses jambes, puis on le voit en
entier,
entièrement, superposé à la scène que forment
A. et B. et le canapé et le téléviseur. L'homme de
l'image remue les lèvres, puis l'on entend sa voix dans le téléviseur.
On supposera que c'est sa voix, qu'elle n'est pas doublée, mais
elle pourrait être doublée. La voix dit : je ne peux jamais
te regarder et comprendre en même temps ce que tu dis. Puis l'image
rétrécit et revient, retourne, reprend la taille du téléviseur.
B. Tu crois qu'il
était
nu ?
A. Tu crois qu'il
était
nu ?
A. et B. en même
temps,
exactement en même temps : Or maintenant je sais avec certitude
que je suis et en même temps qu'il se peut que toutes ces images,
et généralement tout ce qui est rapporté à
la nature du corps, ne soient rien que des rêves.
La voix de
l'homme dans le
téléviseur, et si l'on peut s'approcher on voit que c'est
lui qui dit, qui c'est bien lui qui prononce, cette même voix prononce
: Les Méditations métaphysiques.
B. Tu crois qu'il
était
nu ?
A. Tu aurais posé
quelle question s'il avait été nu ?
B. Je crois qu'il
était
nu.
A. Et tu poses
quelle question
?
B. Tu crois qu'il
était
nu ?
A. Il y avait ces
collants,
ces collants de scène, ces collants couleur chair, ces collants
qui figuraient la nudité quand la nudité devait être
figurée, sur la scène, sur les photographies et aussi au
cinéma. Il y avait ces collants, mais je ne sais pas si l'on en
trouve encore, si l'on peut encore en trouver pour figurer la nudité.
Alors il était peut-être nu, alors c'était peut-être
l'image d'un homme nu.
B. Pourquoi il était
nu, l'homme, nu sur cette image, l'homme, nu sur cet écran de
télévision
?
A. Et tu poses
quelle question
?
B. Je voudrais
revoir cette
image.
A. Je voudrais
revoir cette
image.
B. Et tu poses
quelle question
?
A. Pourquoi est-ce
que l'on
ne trouve plus de collants couleur chair pour figurer la nudité
?
B. C'est ton dernier
mot
? C'est ta dernière question ?
A. Raconte-moi son
histoire,
l'histoire de l'homme sur l'image.
B. L'homme sur
l'image,
cette image, tu voudrais une histoire, tu voudrais son histoire, une
histoire
qui colle bien, une histoire qui pourrait coller à ta propre histoire,
à ton histoire, celle que tu racontes, celle que tu te racontes
et celle que tu ne te racontes pas et tu voudrais que l'histoire de cet
homme t'invente des solutions, t'invente le sens, le sens de la vie et
c'est tout le pouvoir, rien de moins, que tu donnes, que tu alloues,
que
tu concèdes à la création de l'histoire de cet homme,
cet homme, l'image de cet homme, qui pourtant ne t'est rien, que tu ne
connais pas, que tu n'as même pas vu nu, que tu n'as pas vraiment
vu, qui n'est ni ton fils, ni ton père, ni ton frère, ni
ton ami, ni ton amant, cette image inconnue, tu voudrais qu'elle te
raconte
une histoire, son histoire.
A. Tu m'entends ?
B. Je n'entends
plus, je
n'entends plus tes attentes, les attentes de ton histoire. Je ne veux
plus
te raconter ton histoire.
A. Et pourtant,
c'était
un homme, n'est-ce pas, sur l'image ? Pourquoi ? C'était un homme,
n'est-ce pas, sur l'image, et l'histoire de cet homme doit bien être
dans l'image ?
B. C'était un homme.
C'était une image. C'est passé maintenant.
A. Raconte-moi le
passé.
B. Tu m'entends ?
A. Raconte-moi le
passé.
B. Je t'écoute.
A. Le passé.
B. Il était une fois
le passé. Il était une fois, dans un monde, dans un certain
monde, un temps, un certain temps, que l'on appelait le passé. Le
passé était un temps commode, un temps accueillant, qui engrangeait,
qui accumulait, qui acceptait tout ce qu'on voulait bien lui donner et
qui accueillait aussi quantité de choses que l'on ne voulait pas
lui donner et qui lui revenaient sans qu'on l'ait voulu, sans qu'on
l'ait
jamais voulu, qui revenaient au passé, qui lui revenaient
nécessairement,
sans qu'on l'ait vraiment voulu, sans qu'on le sache même. Certains
tentaient de se défendre contre la gloutonnerie du passé,
mais le passé les avalait, les digérait, ogre vorace, ogre
universel, ogre impitoyable. Ils lui avaient pourtant tout cédé,
tout jeté, des histoires et des histoires, des enfances, des amours
et des tas de souvenirs, des souvenirs et des souvenirs, des lectures,
des douleurs, de grandes joies et des peines, ils avaient tout jeté
au passé, vers lui, pour lui, pour ne pas être engloutis par
le passé, qui ne se contentait pourtant jamais de leur bimbeloterie
et qui finissait toujours par les prendre eux aussi.
A. Mais le passé...
B. Je t'écoute.
A. Le passé.
B. Je t'ai écouté.
A. Tu m'as écouté.
Tu m'as écouté jusqu'au matin. Tu m'as écouté
du soir au matin, du soir sombre au matin clair et du soir éclairci,
du soir qui s'éclaire par un peu de bonté, par un peu de
beauté et le matin qui s'embrume, qui s'embrume de la nuit, et puis
ça recommence.
B. Il n'y a pas de
soir.
Raconte-moi le soir.
A. C'est le moment,
c'est
juste le moment, ce n'est pas une couleur, ce n'est pas une impression,
c'est juste le moment de jointure entre ce qui est sombre et ce qui est
clair, le moment où ce qui était clair devient sombre. Il
y a de grands soirs et de petits soirs, d'infinis petits soirs, des
soirs
qui ne finissent pas, qui n'en finissent pas de s'assombrir, de tout
assombrir.
Parfois, je pense que tu es le soir.
B. Tu es le soir.
A. Il n'y a pas de
soir.
B. Ne recommence
pas, ne
recommence pas la métaphore, la nomination. Si je ne suis pas Thomas,
je suis le soir, je suis un soir grandiloquent, qui n'en finit pas de
s'assombrir.
Je ne suis ni le soir, ni Thomas.
A. Tu vois ce que tu
as
fait ?
B. Thomas. Julien.
A. C'est le soir
maintenant.
B. Écoute.
A. J'écoute.
B. Tu entends ?
A. C'est dehors,
c'est le
bruit de dehors.
B. Ça dit quoi ?
Ça dit quoi aujourd'hui, le bruit de dehors ?
A. Ça dit que ça
existe, que ce n'est pas un rêve, ça dit qu'il faut sortir,
qu'il ne faut pas rester ici, dans le confinement d'une fausse
conversation,
dans ce qui nous occupe et qui nous préoccupe et qui tente de se
joindre et qui ne fait que se disjoindre. Ça hurle. Ça gronde.
C'est le monde. Et il fut un temps où c'était le vaste monde.
Ça dit qu'il faut que tu arrêtes de faire le malin. Ça
dit tout ça, dehors.
B. Oui. Mais ça ne
dit pas que j'existe. Ça ne dit pas ce qu'est mon rêve.
A. C'est plus
intéressant
que ton rêve. C'est plus grand que ton rêve, plus divers, plus
riche, plus excitant. Tu ne pourras jamais rêver autant que le monde
te rêve.
B. Écoute.
A. J'écoute.
B. Tu entends ?
A. Je pourrais
entendre.
Je pourrais entendre ta rencontre avec le monde, avec tout le monde,
avec
le monde entier.
B. Tu restes là ?
A. Je reste là.
B. Je t'ai rêvé
aussi distinctement que j'ai pu et je suis désolé de t'avoir
manqué.
A. Je reste là.
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