| diégèse 2006 |
| l'atelier du texte |
| Séquence 04 |
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| La lumière
revient.
A. est vu de profil, assis sur le canapé. Le téléviseur
est en biais et l'on voit cependant entièrement l'écran,
tout l'écran. A. est seul. A. est seul ou plutôt, on ne voit
pas B. Donc on voit seulement A. A. regarde le téléviseur.
On ne sait pas s'il regarde la télévision. Il regarde le
téléviseur. Ça, c'est certain. Il regarde le téléviseur
en caressant les veines de son cou. Parfois. il soupire un peu, un
soupir
qui pourrait passer pour de la lassitude.
Sur l'écran du téléviseur, il y a des images de ville, des images de rues d'une ville ou de rues de plusieurs villes. On ne sait pas. Il y a des gens sur les images. Les plans sont fixes. Les images du téléviseur s'arrêtent sur un trottoir et sur le trottoir il y a un morceau de papier d'aluminium rouge. Le papier a entouré un objet, peut-être un pot, un pot d'une plante verte ou d'une plante fleurie. Il a gardé la forme du pot. Il est retourné. On dirait qu'il recouvre un pot. Mais le vent déplace le papier d'aluminium rouge. Les images suivent le papier. Les images du téléviseur s'agrandissent, sortent de l'écran du téléviseur, s'étendent à toute la pièce et parfois la couleur rouge de l'image du papier d'aluminium vient rougir et caresser le visage de A., son visage. A prend un téléphone, à moins que ce ne soit un dictaphone, on ne voit pas très bien, et dit : A. Je me souviens d'une ville par pays et d'une place par ville et de cette place, de cette place dans chaque ville, je ne me souviens de rien, et je pourrais dire, et je devrais dire que je ne me souviens de rien ou presque, mais je ne me souviens de rien, de rien du tout. Je me souviens seulement, je vais seulement me souvenir, je vais essayer de me souvenir du moment, du moment précis où les souvenirs de ces villes, de ces places, sont devenus les souvenirs du monde comme avant, du monde comme il était avant. Je me souviens de la plage, de la forêt, du champ et ce sont toujours la plage, la forêt, le champ. Mais les places de ces villes, ces souvenirs dont toute précision est évanouie, ce sont les places des villes comme elles étaient avant. Comme avant. Je voudrais me souvenir à quel moment, à quel moment précis, le monde, le souvenir du monde, a basculé dans cet indistinct du comme avant. Et je regarde les villes, et je regarde les images. On n'a pas fait attention, il n'est pas certain que l'on ait fait attention, il n'est même pas certain que l'on voie bien, que l'on distingue bien qu'il y a désormais l'image d'un homme sur le téléviseur, une silhouette d'abord, une silhouette éloignée, une silhouette de loin, pas de très loin, pas de très très loin, mais de loin, et l'image grandit, s'agrandit, c'est à dire que l'homme approche de la caméra qui capte l'image, ou qui a capté l'image si ce n'est pas en direct, si ce n'est pas du direct, ou alors que la caméra s'approche de l'homme, ou les deux. C'est indécidable. Donc, pendant que A. parle, il y a l'image de cet homme sur l'écran du téléviseur, l'image qui s'agrandit. C'est B. C'est l'image de B. Quand l'image de B est suffisamment proche, suffisamment pour que l'on distingue ses traits, aussi proche qu'un présentateur de journal télévisé, on entend sa voix. C'est à dire qu'il commence à parler, on entend sa voix. C'est sa voix. B. Tu vois je
m'éloigne.
Avec une télécommande, A. éteint le téléviseur, avant que B. n'ait fini la phrase. Il reste ensuite sans bouger, sans bouger du tout. Il reste là. Il dit : A. Je reste là. Puis il rallume
le téléviseur.
Il y a une image fixe, comme un lecteur qui est resté sur une image
fixe lorsque le téléviseur s'est éteint. C'est le
visage de B.
A. Je reste là.
Tu
ne m'as pas manqué.
A. Tu te souviens
? Tu peux
te souvenir ? Tu pourrais te souvenir de mon prénom ? Par exemple,
mon prénom ? Tu ne pourrais pas faire semblant. C'est un choix ouvert,
mais c'est un choix fermé. Il n'y a qu'une bonne réponse,
une seule. Je saurai si tu fais semblant.
B. Je me
souviens, Stanislas,
je me souviens. Je me souviens Stanislas, je me souviens. Je me
souviens
Stanislas, je me souviens. Je me souviens bien. Je me souviens très
bien. Je me souviens même de la fugacité des sentiments, de
cette fugacité de sentiments qui ne sont que le sentiment d'écarts,
le sentiment de contraste. Je me souviens de la fraîcheur. Je me
souviens de la déception. Je me souviens de la surprise. Je me souviens
de tout cela.
A., qui, après tout, s'appelle peut-être Stanislas, éteint le téléviseur et se couche sur le canapé, dans cette posture que l'on nomme "chien de fusil". Il ne se passe rien. A. est sur le canapé et il ne se passe rien. Le temps que cela dure, le temps, ce temps-là, n'est pas connu et ne sera pas connu. On sait seulement que A. éteint le téléviseur et est couché sur le canapé et qu'il est couché en "chien de fusil". On imagine, on suppose, qu'à un moment, qu'à un moment donné, précis, précisément défini mais indistinct, indistinctement choisi, avec tout l'arbitraire que suppose ce choix, le choix de se lever, de se relever d'un canapé où l'on est couché en "chien de fusil", on suppose, on imagine que A. se relève, qu'il va se relever et qu'il va rallumer le téléviseur. A. se relève du
canapé.
Sur le téléviseur, il y a des images de villes, des rues, des toits, comme dans toutes les villes. A. Pourquoi sortir ? |