| Dehors.
La scène est à
Venise. A. et B. sont assis à une table de trattoria sur une place
de Venise. Il ne fait pas froid. Il ne fait pas très chaud. Il ne
fait pas trop chaud. Il y a d'autres personnes aux autres tables de la
trattoria mais il y a encore des tables vides, il y a encore quelques
tables
libres. Il y a aussi des tables non desservies, avec des assiettes
sales
et l'argent de l'addition avec des billets de banque, quelques billets,
qui bougent un peu avec le vent. C'est une fin de repas à Venise.
A. et B. semblent travailler. B. a un carnet ouvert. C'est comme un
carnet
de notes. Il a un stylo à la main. C'est A. qui parle. B. prend
des notes. La scène dure. La scène dure trop longtemps et
on a la même impatience que le serveur de la trattoria qui voudrait
faire autre chose, non pas fermer, mais juste faire autre chose. A.
parle.
B. prend des notes. On n'entend pas ce que dit A. On entend, les bruits
de Venise, les bruits aléatoires de Venise, qui sont des bruits
de ville avec cette particularité de ne pas connaître le bruit
de voitures car le bruit des moteurs sur l'eau est différent du
bruit des voitures.
Puis l'on revoit la
scène.
Sur un écran, on revoit la même scène. A. qui parle.
B. qui prend des notes. Mais les bruits de la ville ont changé.
La bande son a changé. Ce sont désormais les bruits d'une
autre ville. Avec des voitures, sans doute aussi des camions, des
bruits
un peu à l'écart, mais des bruits présents cependant.
La scène dure. Elle
dure longtemps.
Dehors. C'est
encore Venise.
B. est seul à une
table de trattoria. C'est le matin. C'est visiblement le matin. Comment
sait-on que c'est le matin à Venise ? Sur la table, il y a quelque
chose, n'importe quoi mais quelque chose, qui évoque le petit déjeuner,
qui évoque un petit déjeuner, comme une grande tasse, comme
de la confiture internationale en petite barquette ronde, comme
l'opercule
de la barquette de la confiture un peu retourné et posé sur
la table à côté de la grande tasse. C'est donc le matin
à Venise.
Sur la table, à côté
de la grande tasse, il y a un carnet, le carnet, ce que l'on appellera
désormais le carnet de notes de B. Mais B. regarde un ordinateur
portable. Il n'écrit pas. Il regarde un ordinateur portable. S'il
y avait une caméra. Si la scène était une scène
filmée, la caméra viendrait se placer derrière B.
et capterait l'image affichée sur l'écran de l'ordinateur,
les images.
Sur l'écran de
l'ordinateur,
c'est aussi Venise. Ce sont des images du cimetière de Venise, vues
de la lagune. C'est une citation. On admettra qu'il s'agit bien d'une
citation
d'un film de Guy Debord. In girum imus nocte et consumimur igni.
Alors, ce qui fait
office
de caméra revient en arrière à moins que ce ne soit
ce qui fait office de film qui revienne en arrière. Il s'agirait
donc d'un va et vient, d'un mouvement perpétuel.
C'est ensuite la
même
scène, mais il y a une coupe. Dehors. Venise, la même trattoria
et la même table et les mêmes restes de petit déjeuner.
B. et A. sont assis face à face. Ce qui pourrait faire office de
caméra tourne autour de la table. Sur l'écran de l'ordinateur
de A. il y a le visage de B. et sur l'écran de l'ordinateur de B.
il y a le visage de A. On supposera que chaque ordinateur est équipé
d'une petite caméra qui permet le dispositif. A. et B. sont concentrés
et comme un peu las. On supposera que ce n'est que de la lassitude, que
ce n'est pas si grave, que ce n'est pas de l'ennui.
A. Venise.
B. Venise.
A. Venise.
B. Venise.
A. Calcutta.
B. Littérature.
A. Stanislas.
B. Thomas, Julien.
A. Julien, Thomas.
B. Et Stanislas.
A. Te souviens-tu
?
B. Venise.
A. Perdu.
B. Pourquoi ?
A. Pourquoi Venise
ou pourquoi
perdu ?
B. Pourquoi Venise,
Stanislas,
pourquoi Venise ?
A. Il fallait sortir
et
je n'aime pas la campagne. Il
fallait sortir et je n'aime pas les villes. Il fallait sortir et je
savais déjà que ce ne serait qu'un décor, que tout
ne serait qu'un décor. Il fallait sortir et il fallait aussi que
le décor soit assez décoratif pour laisser le champ libre.
Alors Venise.
B. Stanislas ?
A. Stanislas ?
B. Stanislas.
A. Il n'est jamais
venu.
Il n'est jamais allé à Venise. Je me demande si Stanislas
existait avant moi, s'il existait vraiment avant moi, si je peux
compter
sur son existence. Mais pas à Venise. Ça ne compte pas, ça
ne compte pas vraiment, à Venise.
B. Thomas ? Julien
?
A. Ils sont allés
à Venise, ensemble et séparément. Ils n'en gardent
cependant aucun souvenir.
B. Qui pourrait
témoigner
? Qui pourrait témoigner de ce voyage, de ce voyage à Venise,
de la traversée de la ville, qui pourrait témoigner pour
moi ?
A. Je suis là pour
travailler.
B. Qui témoigne ?
Qu'est-ce qui témoigne ?
A. Je suis là pour
travailler.
B. Mais il
suffirait, il
suffirait simplement, il faudrait juste fermer les deux écrans des
deux ordinateurs, couper les images, ton image, mon image sur les deux
écrans, sur chaque écran et Venise disparaîtrait, l'image
de Venise disparaîtrait.
A. Je suis là pour
travailler.
B. Mais il suffirait
de
quelques pas, de quelques pas réels dans Venise pour que cela cesse,
pour que tu existes, pour que j'existe.
A. Il faut penser à
autre chose. Il faut vraiment penser à autre chose.
B. Penser à autre
chose.
A. Penser à autre
chose.
B. Mais on peut
penser ailleurs,
on peut penser la
même
chose mais ailleurs, ailleurs dans une autre ville, une ville qui
ne
soit pas cette ville, et même, penser dans une ville qui soit vraiment
une ville.
A. C'est la même
chose.
Penser dans une ville qui serait vraiment une ville, ce serait penser
dans
une ville où tu existes vraiment et aucune ville ne peut donner
le jour. Il est possible, vraiment possible de dire qu'une ville a
donné
le jour, t'a donné le jour, m'a donné le jour, c'est possible,
mais ensuite, qu'est-ce que ton jour, qu'est-ce que mon jour disent de
la ville, de cette ville, de cette ville qui aurait donné le jour.
B. Il doit bien y
avoir
une ville.
A. Il doit bien y
avoir
une ville.
B. Cette ville.
A. Pas cette ville.
B. Regarde.
A. Regarde.
B. et A. regardent
l'écran
de leur ordinateur. Ce qui sert de caméra tourne autour de la table
de trattoria. On voit successivement chaque écran. Sur l'écran
de l'ordinateur de A., il y a B. qui marche dans une ville. C'est
peut-être
Budapest. C'est peut-être Budapest, l'hiver. Sur l'écran de
l'ordinateur de B., il y a B. qui marche dans une ville. C'est
peut-être
Marseille. Ainsi, il n'y a que B. sur les deux écrans des deux
ordinateurs,
B. marchant dans deux villes différentes, dans deux villes visiblement
différentes. Si c'est Marseille, si la deuxième ville, celle
sur l'écran de l'ordinateur de B., si cette ville est Marseille,
alors c'est Marseille l'été.
B. Regarde.
A. Regarde.
B. Regarde.
A. Regarde.
B. Je ne vois rien.
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