| C'est B. qui
raconte.
B. Il y a la
ville et il
y a la banlieue de la ville. Il y a les villes et il y a la banlieue
des
villes. La ville remue. La banlieue ne remue pas, elle fixe, elle
demeure,
elle maintient, elle perpétue le mythe de l'existence de la ville.
La banlieue ne devient jamais la ville, jamais, pour que la ville
demeure
la ville. Sans banlieue, sans cet éloignement, il n'y a pas de ville.
A. Paris.
B. La banlieue de
Paris.
A. Lyon.
B. La banlieue de
Lyon.
A. Encore.
B. La banlieue.
Encore.
A. Encore.
B. Il y a donc un
centre,
le centre de la ville, qui est plus loin, qui n'est pas là et il
faut apprendre à replacer ce centre, à le remettre en mémoire,
à l'inventer et c'est ce centre qui ensuite t'invente. Et puis un
jour, le centre est imaginaire. Pour toujours, la ville est imaginaire.
Seule existe la banlieue.
B. Montre-moi.
A. Tu veux Paris ?
B. Paris.
A. Porte d'Orléans,
d'abord la Porte d'Orléans, l'église de Montrouge, sur la
gauche, au dessus de l'autoroute. Puis, le panneau Paris Centre, Porte
de Bercy, en contrebas du périphérique, dans l'enchevêtrement
d'un échangeur complexe, avec le véhicule de la fourrière
stationné en permanence à proximité. Porte de Bagnolet
et la file de voitures qui descend vers la place et le couloir de bus
surveillé
par la police qui ne surveille, qui ne surveille vraiment que la
tentation,
que cette tentation-là de prendre le couloir de bus et le soupir
de satisfaction dans chaque voiture de la file qui attend lorsque la
police
arrête celui ou celle, celle ou celui, qui a pris le couloir de
bus.
B. Les lignes ne se
croisent
pas sur le plan. Tes lignes ne se croisent pas.
A. Attends. Regarde.
B. Je ne vois rien.
A. Regarde bien.
B. Je ne vois rien.
C'est
à moi. J'essaye, je vais essayer. C'est une affaire de barycentre.
C'est une affaire de point d'équilibre. Je dois trouver le point
d'équilibre, mon point d'équilibre, mon point d'équilibre
historique dans Paris, dans la ville de Paris. Je vais le trouver.
A. Je regarde.
B. Je vais tricher.
Je sais
que je vais tricher.
A. Je regarde.
B. Porte de la
Chapelle,
la courbe du périphérique, le périphérique
extérieur.
A. Premier point.
Encore
deux.
B. La Porte Maillot.
Le
terre-plein de droite quand on vient de Neuilly, entre le bois et le
boulevard
vers la Porte Dauphine. Et puis, et puis encore, la station essence de
la Porte d'Italie.
A. Et puis ?
B. Je ne sais pas.
c'est
peut-être la place de la Concorde.
A. Ce n'est pas
possible.
B. Alors, ce serait
quelle
ville ?
A. Ce serait la même
ville, avec les mêmes gens. Ce serait n'importe quelle même
ville avec n'importe quels mêmes gens. Cette ville. Cette autre ville.
Ici.
B. Et ce serait
quelle ville
?
A. Ce serait une
ville avec
des hommes doux et une ville avec des femmes moins douces que les
hommes
doux. Ce seraient d'autres façons de marcher dans les rues, ce seraient
d'autres regards vers d'autres regards et le plissé des sourires
dans le regard qui répondrait au plissé des sourires dans
le regard.
B. Ce ne serait pas
ici.
A. Ce serait ici.
B. Ici.
A. Ce ne serait pas
vraiment
ici mais ce serait la même ville.
B. Et qu'est-ce que
je ferais
?
A. Tu ferais autre
chose.
B. Je ferais autre
chose.
Je serais ailleurs. Mais je ne sais pas où. Il y avait un temps,
il y avait un temps qui est passé, qui est passé maintenant,
il y avait ce temps où il suffisait de prononcer, de prononcer
doucement,
en regardant le ciel, les nuages, juste le ciel, il suffisait de
prononcer
le nom d'une ville, le nom d'une autre ville pour penser, pour pouvoir
penser, en regardant le ciel, les nuages, juste le ciel, pour pouvoir
penser
qu'il était possible de faire autre chose, ailleurs. Et puis
maintenant,
il y a cette ville, cette ville qui s'impose, qui s'impose comme la
ville
d'ici, qui dit que c'est ici, il y a cette ville que je regarde, qui
dit
qu'elle est ici et que je ne reconnais pas, et que je ne nomme pas et
qui
pourtant, et qui pourtant à cause de ça, juste à cause
de ça, m'interdit d'être ailleurs, m'interdit tout ailleurs.
A. Tu ferais autre
chose.
Tu serais ailleurs. Mais tu ne sais pas où.
B. Arrête.
A. J'arrête. Je dois
arrêter. Qu'est-ce que je dois arrêter ? Qu'est-ce que
je devrais arrêter ? Je devrais arrêter de collecter
pour toi des instants, de les coller, de les mettre bout à bout
et de leur donner l'apparence du rêve. Je devrais arrêter de
provoquer ton souvenir. Souviens-toi, rappelle-toi ou rappelle à
toi quelques-uns de ces instants où tu étais ailleurs, où
tu étais vraiment ailleurs, là où le temps ne défile
plus, où le temps ne fait plus la cohorte.
B. Arrête.
A. J'arrête. C'est
ce que tu lui as demandé aussi. C'est ce qu'elle t'a demandé
aussi. C'est ce qu'il t'a demandé aussi. C'est ce que je t'ai demandé
aussi. C'est ce que te demande toute la conjugaison, toute la
conjugaison
des pronoms, à tous les genres et à tous les nombres et c'est
ce qui t'est demandé aussi, à la forme active et à
la forme passive. Arrête.
B. J'arrête, mais
j'arrête tout. J'arrête et j'arrête tout. Tu entends
comment sonne ce verbe, le verbe arrêter ? Tu veux vraiment que
j'utilise
ce verbe ? Je dois arrêter la ville, je dois transformer la ville
en une image fixe, une image qui serait comme l'image définitive
de la ville. ce serait une image grise. Ce serait une image triste.
Puis
je remplacerai l'image grise de la ville par une image verte de la
campagne.
Ce serait une image moins triste. Tu vois que c'est ridicule. Je ne
peux
pas arrêter. Ce serait comme vouloir arrêter le monde.
A. Tu lui en as
parlé
?
B. Je ne pourrai
jamais
lui parler d'arrêter le monde. Je ne pourrai jamais lui demander
de m'accompagner vers d'autres images.
A. Je ne pourrai
jamais
arrêter le monde.
B. Ce n'est pas
possible.
A. Ce n'est pas
possible.
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