|
1
|
|
Gustav |
|
Nous sommes arrivés
à Piriac et nous n'avons pas encore parlé beaucoup de la
Bretagne, préférant demeurer
à contre sens. Pourtant la Bretagne devrait nous poser toute
une
série de questions. |
|
|
D. |
|
C'est le pays du rêve
et c'est idéal dès lors qu'il
s'agit de s'engager dans la réalité. |
|
|
Mathieu |
|
Je ne me rappelle rien de
la Bretagne, c'est le
souvenir qui se rappelle. Ainsi,
porterons-nous silencieusement le souvenir. |
|
|
Noëmie |
|
C'est curieux comme le souvenir
oublie tout ce qu'il
ne connaît pas avec assez de transparence. Il est aussi
superstitieux qu’amateur de règles et de règlements. |
 |
|
D. |
|
Il faut oublier parfois
le souvenir. C'est ce qui fait que des
conversations qui s'étouffent. |
| 2 |
|
Mathieu |
|
Avec ou sans souvenir, nos
conversations s'étouffent et il n'y a aucune
procédure particulière en cas de défaillance. |
|
|
Gustav |
|
Nos conversations sont à
éclipse. Nous pourrions parler
de l'éclipse d'août 1999. Du passé, de mon passé
de comédien et de personnage, Je
me souviens seulement que
j'étais un personnage souvent en colère, souvent irrité. |
|
|
D. |
|
Nous pensions que pour retrouver
la mémoire et l'irritation et même la colère, il fallait
retrouver
le goût de partir, le goût de voyager. Mais c'est
bien impossible de prévoir tes allées et tes venues dans
les mots que je vous lance. |
|
|
Noëmie |
|
En
effet, aussi probables que soient les conjectures qui m'entraînent
d'un côté, le seul fait de savoir que ce sont seulement des
conjectures, et non des raisons certaines et indubitables, suffit à
pousser mon assentiment du côté opposé. |
|
|
Gustav |
|
Je
devrais accepter la mer et la bretagne, le
commentaire du temps qu'il fait, un peu de mazout dans les cheveux, un
peu de suie. Je devrais
accepter. |
|
|
Mathieu |
|
Je
devrais accepter. |
|
|
Noëmie |
|
Je
devrais accepter. |
 |
|
D. |
|
Je
devrais accepter. |
| 3 |
|
Gustav |
|
Nous pourrions accepter.
Cependant, il
va falloir lutter encore avec
la ville qui s'endort sans joie. |
|
|
Mathieu |
|
Nous pourrions faire l'annonce
de l'arrivée d’un bateau de Venise, Cela la réveillerait
peut-être. |
|
|
Gustav |
|
Il aurait été
arraisonné au
milieu de sa course. |
|
|
D. |
|
Un
bateau de Venise. Et quelle serait sa couleur
? |
|
|
Gustav |
|
Ce ne serait pas un vrai
bateau. Ce serait l'histoire d'un bateau de Venise. |
|
|
D. |
|
Un
jour, cependant, une histoire a déclenché une tempête. |
|
|
Mathieu |
|
Ce serait l'histoire d'un
bateau de Venise dans la la tempête. Ce serait faux. Mais nous y
croirions. |
|
|
Noëmie |
|
Je
l'ai suffisamment expérimenté ces jours-ci, quand j'ai supposé
qu'était absolument faux tout ce que j'avais auparavant tenu pour
vrai et cru avec la plus grande force. |
 |
|
D. |
|
De
quel texte s'agit-il ? Un roman ? Un scénario ? |
| 4 |
|
Noëmie |
|
C'est juste une
fuite de circonstance, sans perspective autre que d'oublier. Une fuite,
toute
la vie et je me garde
bien de porter un jugement. |
|
|
Mathieu |
|
Quand
elle ne sait plus quoi faire, quand elle renonce. |
|
|
Gustav |
|
Je
ne savais pas que cette ville avait tant de souvenirs. Elle a même
des souvenirs de nuits
de chaos. Elle se lance des défis mais des défis que
l'on n'achèverait pas. |
 |
|
D. |
|
Je
dois écrire cela. Je
n'ai pas beaucoup le temps de réfléchir. |
| 5 |
|
Gustav |
|
La ville est un lieu où
l'on se
toise plus que l'on se regarde. Je préfère la mer, non
pas la plage, mais la côte, une côte rocheuse et je
marche au bord de l'eau à peine tourmentée. |
|
|
Mathieu |
|
Et
si le vent s'était levé désormais ? |
|
|
Gustav |
|
La ville a un impact
sur nos mémoires, impact sur nos imaginations, impact sur nos craintes.
La mer nous rappelle la vie. Il n'y a pas d'images de la mer. La ville
est un amoncellement
de rues. |
|
|
Mathieu |
|
Et
le spectateur regarde des images. Il ne faut plus être spectateur. |
|
|
Noëmie |
|
La ville est le lieu des
itinéraires. Il faut toujours tourner à gauche ou bien tourner
à droite et en allant au hasard, je me dis que c'est
bien sur la vérité que par hasard je tomberai. |
 |
|
D. |
|
Je ne connais pas bien la
mer alors que la
ville était dans mon imaginaire et je ne le savais pas. |
| 6 |
|
Gustav |
|
La ville imaginaire, c'est
Venise. Nous pouvons encore une fois aller à Venise mais je
ne sache pas
que les chemins de Venise sont encore
ouverts à l'aventure. Nous resterons à Saint-Nazaire.
Il y a des paquebots. J'étais à Saint-Nazaire pour le lancement
du Queen Mary 2. Je
me rappelle l'avoir suivi jusqu'au bout des yeux et attendu le soir. |
|
|
Mathieu |
|
Il y a aussi tous ces vieux
bateaux, comme des souvenirs, et
la rouille douce, et la douleur. Il y a ces paquebots dépecés,
comme une ville déglinguée. |
|
|
Gustav |
|
Je vais rester là.
Je vais rester là au moins jusqu'à demain, au bout de la
jetée. |
|
|
Noëmie |
|
Reste
la peine de ne pouvoir rester avec toi, jusqu'à demain. Je sais
qu'il s'agit d'un usage
non correct du libre arbitre. Je sais qu'il s'agit d'un manquement
aux règles de notre récit. |
|
|
D. |
|
Nous nous sommes donné
la contrainte d'être ensemble, de rester ensemble comme nous étions
ensemble pour l'éclipse
d'août. Mais si tout tout
se tient prêt, puisque les volontés sont nées, ont
grandi, soudées pour que nous nous séparions,
nous pouvons tout aussi bien nous séparer. |
|
|
Gustav |
|
Nous n'étions pas
ensemble pour l'éclipse
d'août 1999. Nous allons donc inéluctablement demeurer
ensemble maintenant, à Saint-Nazaire. |
 |
|
D. |
|
Je l'écrirai donc
ainsi. |
| 7 |
|
Gustav |
|
Qu'est-ce que tu vas écrire
? Tu n'oublies pas que nous sommes réunis et que nous voyageons
afin que je puisse retrouver la mémoire. |
|
|
Mathieu |
|
Il y a ce trouble et il
est difficile d'admettre que ce trouble, c'est la perte de la mémoire.
Cette perte de la mémoire, cette amnésie, ce temps
de l'éclipse ne s'interrompt qu'avec le sommeil. |
|
|
Noëmie |
|
Le sommeil est un
soi avec soi, une
installation bleutée qui se passe de la mémoire. Ou alors
elle
se fait toute petite, elle rêve. |
|
|
D. |
|
Et
encore... |
|
|
Gustav |
|
Je dors sans mémoire.
Je dors sans rêve. Je
n'ai en effet aucune raison de me plaindre. |
 |
|
D. |
|
Il
pleut. |
| 8 |
|
Mathieu |
|
Oui, il pleut, et nous
voulions traverser le pont ensemble, nous donner rendez-vous et bien nous
tenir à tous les bastingages. |
|
|
Noëmie |
|
Nous voulions le faire tout
de suite. La volonté
ne consiste qu'en une seule chose. |
|
|
Gustav |
|
Sauf
si ça l'arrange. Nous ne traverserons pas le
pont de Saint-Nazaire. Je
n'apprendrai rien. |
|
|
D. |
|
Chaque
jour l'histoire écrit
de nouvelles dates qui nous laissent regarder
la ville. |
 |
|
Gustav |
|
Qu'importe
les autres lieux puisque tu ne m'en parles pas. |
| 9 |
|
D. |
|
Je ne parle pas des autres
lieux parce que le narrateur
n'est nulle part. |
|
|
Noëmie |
|
Pourtant, tu es avec nous.
Je ne me trompe pas. Que
je me trompe ou que je ne me trompe pas n'a d'ailleurs strictement
aucune importance. |
|
|
Mathieu |
|
Le narrateur est avec nous.
Il n'est pour autant pas le
centre. Mais il est visible. |
|
|
Gustav |
|
Il est parfois invisible,
mais c'est un accident et quel
récit faire alors de
l'accident ? |
 |
|
D. |
|
Vous êtes d'une finesse
incomparable. Je suis nulle part et je suis avec vous et si je m'absente,
ce sera pour
une autre promenade, une autre fois. Pour toutes les promenades, c'est
moi qui imagine avec
patience toutes les approches. |
| 10 |
|
Gustav |
|
Est-ce que les promenades
peuvent parfois exténuer l'angoisse ? Il m'arrive de me promener
avec mon angoisse et quand
j'arrive, le temps passé à mourir me regarde, perdu.
Il
y a de petites routes et des fossés luisants, la campagne et des
paysages qui s'ouvrent et qui se referment. Je ne vois plus rien que
la peine. |
|
|
Noëmie |
|
C'est l'angoisse, la
raison formelle de la fausseté et de la faute. Et ce n'est pas
le contraire. |
|
|
Gustav |
|
Qui
peut dessiner le cône d'ombre de l'angoisse et l'effacer ensuite
? Vous êtes tout
occupés à jouer le simulacre des vacances. |
|
|
Mathieu |
|
Il a essayé de le
faire. Il
a même fait procéder à une répétition
générale. Mais c'est difficile. Tu ne te laisses pas
faire. |
 |
|
D. |
|
Pour sortir de l'angoisse,
je
me le rappelle bien, il faut sortir de l'observation permanente du
temps qui passe et qui n'a pas besoin pour passer d'être sans cesse
observé. Ensuite peuvent venir d'autres images, des
images qui ne prendraient pas pour base, pour base commune, une posture
romantique, romantique parce que nostalgique, nostalgique parce que mélancolique. |
| 11 |
|
Mathieu |
|
Un
peu de peur, de nostalgie, de mésentente, de mots qui s'effondrent
les uns sur les autres. Le souvenir, la mémoire. |
|
|
D. |
|
Tous ces événements
passés qui encombrent la mémoire... Il
semble impossible de procéder à un récolement suffisamment
efficace pour que le sens soit donné. |
|
|
Noëmie |
|
Je me souviens parfois de
choses que j'aimerais oublier. J'aimerais alors avoir vraiment la
liberté d'accorder ou non mon assentiment à certaines choses.
La liberté totale. |
|
|
Gustav |
|
Je vois que la
machine fonctionne. Et
l'on ne comprend rien. La
journée ne passe pas, les pas s'ajoutent aux pas, la promenade est
longue, désolée entre les champs qui commencent à
jaunir doucement. |
 |
|
Noëmie |
|
Aucun de nous n'est jamais
pressé. |
| 12 |
|
Mathieu |
|
Nous pourrions visiter un
château. Nous pourrions même habiter un château et le
faire visiter. |
|
|
D. |
|
Je
pourrais imaginer des visites décalées, déformées,
changeantes, modifiées, des visites où le guide montre les
éléments épars de l'émotion, les éléments
dispersés du souvenir, les éléments morcelés
qui fabriquent la nostalgie d'un moment et d'un lieu. |
|
|
Gustav |
|
Il y aurait des gens qui
passeraient
du matin au soir. Il y aurait toutes ces
pièces les unes derrière les autres. Il serait dès
lors impossible d'imaginer
une vie silencieuse. |
|
|
Noëmie |
|
Je ne sais pas si j'aimerais
cela. Je n'ai jamais habité dans un château. Or, il
ne faut jamais juger d'aucune chose sans en avoir une claire et distincte
intellection. |
|
|
Gustav |
|
Déjà, quand
je rentre de promenade, je
suis presqu'évanoui... Je ne peux imaginer faire visiter un
château. |
|
|
Mathieu |
|
Rien n'est décidé.
Le texte n'est pas paru
au JO. |
 |
|
D. |
|
Il n'y a aucun texte à
faire paraître. Le
narrateur a disparu. |
| 13 |
|
Mathieu |
|
Comment pourrions-nous conjurer
l'angoisse de la journée, cette angoisse comme les volutes de
l'air chauffé
de cette journée sans
grâce ? |
|
|
Gustav |
|
C'est désormais la
nuit et c'est la pleine
lune. |
|
|
Mathieu |
|
On peut voir très
bien le pont ferroviaire
qui enjambe la rivière.
Il faut désormais, après le jour, conjurer l'angoisse de
la nuit. |
|
|
Noëmie |
|
Nous pourrions compter.
Nous pourrions compter les mots, les phrases. Nous pourrions compter les
artistes et chercher vainement, jusqu'à l'épuisement le
nom d'un peintre devenu très célèbre. |
|
|
D. |
|
Nous ne compterons pas.
Compter,
c'est compter les jours et c'est compter les nuits, c'est décompter
le temps, c'est décompter le temps qui reste, qui demeure le temps. |
|
|
Gustav |
|
Et c'est donc admettre que
nous ne sommes pas éternels. Cependant, aurions-nous été
plus parfaits si nous avions l'éternité ? |
 |
|
Noëmie |
|
Je
reconnais sans peine que j'aurais été, en tant que j'ai le
statut d'un tout... Plus parfaite sans doute et cependant, pas plus
éternelle. |
| 14 |
|
Mathieu |
|
Descartes dit aussi : "Je
n'ai aucun droit de me plaindre que Dieu ait voulu que je tienne dans le
monde un rôle qui n'est pas le principal et le plus parfait de tous."
Et nous ne cessons pourtant pas de nous plaindre. |
|
|
Noëmie |
|
Nous nous plaignons parce
que nous sommes les enfants
de l'utopie. Nous sommes comme des enfants qui ne connaissent
pas
encore les images.
Certaines
de nos
parties ne
sont pas exemptes d'erreurs alors que d'autres le sont. Pour autant
nous imaginons des utopies parfaites. |
|
|
Gustav |
|
C'est pourquoi nous aimons
Venise et qu'il n'y a que Venise qui vraiment nous apaise. Je ne me demande
jamais qui
me regarde passer dans les ruelles de Venise. Je cherche les marchés
et je sais que les
fruits feront des collines. Et je sais enfin que le soir me rendra
une solitude bleutée. |
 |
|
D. |
|
Nous
ne sommes pas à Venise mais à Redon,
en Bretagne et nous irons ce soir au banquet républicain organisé
dans la cour de la mairie. Je ne sais plus très bien qui nous y
a invités ni pourquoi. Nous y transporterons les utopies et
les solitudes bleutées et notre air de Venise, et même un
peu d'Orient. |
| 15 |
|
Gustav |
|
Notre air de Venise... Nous
avons le même
regard circulaire et rapide. Nous avions ce regard-là dans les
rues de Venise. Les enfants couraient autour de nous puis nous poursuivaient
parfois, sans aucun
cri. Personne
n'enquêtera jamais sur notre silence à Venise, sur ce
silence qui est comme le
deuxième sens du mot éclipse. |
|
|
D. |
|
Il ne faut pas utiliser
le mot jamais. Il ne faut pas utiliser le mot toujours. Je
me les interdis. |
|
|
Noëmie |
|
Je les utilise souvent mais
il est vrai que je ne
peux me garder des erreurs.
Mais pourquoi faut-il bannir
le mot toujours ? |
|
|
D. |
|
Le
mot toujours est un mot terrible, de la famille des mots qui mentent. |
 |
|
Mathieu |
|
Utiliser le mot toujours,
c'est déjà porter un jugement et il
faut se garder de porter un jugement. |
| 16 |
|
Mathieu |
|
Nous trichons avec les voyages.
Nous trichons avec la vie. |
|
|
Noëmie |
|
Nous
trichons pour perdre. C'est
ce que nous faisons toujours et j'expérimente
en moi cette faiblesse, ce silence
plus grand. |
|
|
D. |
|
Mais tricher, c'est aussi
expérimenter
le possible du monde. |
|
|
Gustav |
|
Cela s'apprend. |
|
|
Mathieu |
|
J'ai été un
temps un
maître qui initiait les novices. Je me suis depuis fait pardonner. |
|
|
Gustav |
|
Pardonner ? Ce
serait croire qu'une innocence perdue puisse se racheter. |
|
|
Noëmie |
|
Nous pourrions faire un
vrai voyage, avec des
falaises blanches. |
 |
|
D. |
|
Je
pense à tous les autres voyages. |
| 17 |
|
Gustav |
|
Tu penses à quels
voyages ? |
|
|
D. |
|
Je pense d'abord à
Venise. Mais la ville
aux canaux me prend mes mots. Puis je pense à la Bretagne un
jour d'été quand le
granit vibre, la lumière abasourdit. Puis je ne pense plus à
rien, et surtout pas à l'été, l'été
qui brûle, l'été qui fatigue, l'été qui
embrume l'esprit de chaleur. |
|
|
Mathieu |
|
Et que fais-tu des souvenirs
de voyages ? |
|
|
D. |
|
Ils
sont
dans une boîte bleue. Ils forment ce vieux
réseau de clients fidèles qui me fournit en mots et qui
les transforment. |
|
|
Noëmie |
|
L'écriture est sans
doute la plus grande
et principale perfection de l'homme. |
|
|
Gustav |
|
Je ne sais pas écrire.
Et puis qu'écrire
sur ce monde qui s'échappe et qui ne se comprend plus ? |
 |
|
D. |
|
Tu as raison. Je voudrais
écrire autre chose. Je
voudrais pouvoir écrire des chansons, savoir écrire des chansons,
des chansons que l'on fredonnerait, parfois doucement, parfois à
pleine gorge. |
| 18 |
|
Mathieu |
|
Un chant peut réparer
le temps. Le chant est un
réparateur. |
|
|
Gustav |
|
Le
temps poudroie et il
n'y a pas de réparateur de sens. Il
ne peut y avoir rien d'autre que cette absence. |
|
|
Noëmie |
|
Parfois, ce
qui devrait apaiser inquiète. |
 |
|
D. |
|
C'est
sans doute pourquoi nous nous promenons en Bretagne. Je
comprends mieux les landes et le sens plastique des mégalithes anciennes.
Pour combler cette absence, il y a des
nuages, en petite quantité. Nous irons au château de Largoët.
Montre-moi
le plan. |
| 19 |
|
Gustav |
|
Il
n'y a pas vraiment d'absence. Ce n'est qu'une éclipse. Il
y a nécessairement toujours quelqu'un. Il y a toujours une parole,
un rire, même un sourire parfois. |
|
|
D. |
|
C'est
facile. Mais parfois je
vagabonde et j'écris alors des textes que vous ne connaissez
pas. Vous demeurez dans l'absence. |
|
|
Mathieu |
|
Tu
gardes bien tes secrets, tes histoires amères et ce pli de la bouche
quand tu prononces certains mots et le rythme de tes phrases ralentit,
l'hésitation se fait presque perceptible. |
|
|
D. |
|
J'hésite
parfois mais il est absolument
impossible que je me trompe puisque je ne le veux pas. |
|
|
Noëmie |
|
Il
oublie encore qu'il peut s'agir d'autre chose que ce qui se gouverne par
la volonté. |
|
|
D. |
|
Je
préfère garder mes textes secrets plutôt que
de
nourrir les commentaires, les plaisanteries, les conversations, le manque
de conversations, le manque de plaisanteries. |
 |
|
Gustav |
|
Tu
nous laisseras toujours vraiment
sans sommeil. |
| 20 |
|
Mathieu |
|
Tu es notre écrivain
et peut-être même notre auteur mais tu
ne proposes que d'attendre avec toi une éclipse qui ne viendra pas,
qui ne vient jamais, qui ne peut pas venir. |
|
|
D. |
|
Vous souhaiteriez que j'écrive
une histoire dont vous seriez les personnages. Vous souhaiteriez que j'écrive
une histoire et qu'elle vous soit dédiée. Mais il faut refuser
les histoires. Vous pensez que l'histoire va venir, comme
s'il suffisait d'avoir placé les éléments de l'intrigue. |
|
|
Gustav |
|
Il
n'est pas utile de connaître l'intrigue pour que naisse une histoire.
Il n'est même pas nécessaire qu'il y ait une intrigue pour
cela. |
|
|
Noëmie |
|
Une intrigue, je sais que
c'est ce qu'il me faut
éviter pour ne jamais me tromper. |
 |
|
Mathieu |
|
Je suis allé me promener
cette nuit dans Vannes, avec
moins d'entrain que tôt ce matin, la
nuit de Venise et de Vannes mêlées dans un souvenir confus.
J'ai fini la nuit sur
un trottoir du quartier. Est-ce que cela suffit à faire une
histoire qui vous échappe ? |
| 21 |
|
D. |
|
Il
est préférable de ne rien ajouter. |
|
|
Gustav |
|
Je n'ai plus
assez de mémoire. Je
voudrais donc une
histoire que je ne pourrais pas entièrement garder en mémoire. |
|
|
Noëmie |
|
Je me rappelle une histoire
comme celle-ci. Nous sommes à Carnac. Je regarde les mégalithes
alignés
en vain, vers un sens indescriptible, me
rapprochant et m'éloignant dans une agitation choisie. Puis
je ne sais plus rien de l'histoire, sauf le
sourire qui crispe le soir. |
|
|
Mathieu |
|
Ton histoire est comme un
rêve. Ton rêve est le produit de ton inconscient et Lacan
fait de l'inconscient un langage. Personne ne parle le langage de l'inconscient. |
 |
|
D. |
|
Je
l'atteindrai en effet à coup sûr. |
| 22 |
|
Mathieu |
|
J'ai parfois trouvé
la manière de conclure le pacte des braves avec l'inconscient. |
|
|
Noëmie |
|
C'est
à quoi je vais dorénavant consacrer un soin scrupuleux. |
|
|
Gustav |
|
Comment faire ? Pile
ou face, droite ou gauche, il manque toujours un
pont, un passage, un plan. Mais puisqu'il
y a le pacte... |
|
|
D. |
|
Il
faut avancer sans souci
du vrai ni du faux. |
|
|
Noëmie |
|
Cela ressemble à
ces promenades que nous faisons en Bretagne. Je
me perds et ne retrouve plus la mer occupée à jouer avec
les roches de Magouero. |
|
|
Mathieu |
|
Toujours
l'intrigue, l'intrigue de cette histoire, l'intrigue qui conduit à
l'éclipse pourra se dérober. Et
malgré tout je suis heureux. |
 |
|
D. |
|
Heureux dans la
solitude bleue du cône d'ombre. |
| 23 |
|
Mathieu |
|
Heureux, vraiment ? |
|
|
D. |
|
Heureux, certainement bien
qu'éprouvant,
comme Barthes à la fin de sa vie, mon délaissement. J'y
reviendrai peut-être une autre fois. |
|
|
Gustav |
|
Je
fais des ronds en Bretagne, comme dans l'eau des souvenirs. Est-ce
que l'on se rappellera ce voyage ? Est-ce que je me rappellerai, moi
qui suis désormais sans mémoire ? |
|
|
Noëmie |
|
On se rappellera sans aucun
doute l'excitation
du départ, comme une défaite, comme un oubli ; la déception. |
|
|
Mathieu |
|
On se rappelle toujours
comme
le monde marque l'inquiétude et les menaces
dans les rues. |
 |
|
D. |
|
Se
rappeler n'est d'aucune utilité. Il faut tout oublier. |
| 24 |
|
Gustav |
|
J'oublie
et c'est facile d'oublier encore davantage. Il
fait curieusement chaud, la chaleur tue les souvenirs. |
|
|
Noëmie |
|
On
ne peut rien obtenir de certain avec les souvenirs. or, il faut voir
si l'on peut obtenir quelque chose de certain. |
|
|
Mathieu |
|
Moi
je regarde la mer et j'oublie moins. La
mer me fait penser au temps. Ses paysages me manquent souvent. Ce
sont les herbes courtes et piquantes des marais salants qui me manquent
le plus. j'y suis loin
et le regard qui passe. Je pourrais y attendre l'éclipse de
la fin du siècle comme j'ai attendu celle de 1999, dessinée
en événement. |
|
|
Noëmie |
|
L'éclipse
n'avait pas fait événement en 1961. |
|
|
Gustav |
|
Moi
je voudrais prendre mon essor. Prendre
son essor, c'est partir en tournoyant. Mon éclipse serait mon
événement. |
 |
|
D. |
|
Et
vous êtes absents. Et vous m'êtes absents. Mais cela
ne me fait plus rien, l'absence des personnages, leur absence au monde
de la fiction, leur absence, leur éloignement de la diégèse. |
| 25 |
|
Gustav |
|
Nous ne sommes pas vraiment
absents. Nous sommes seulement souvent en état d'éclipse. |
|
|
D. |
|
C'est sans doute ce qui
fait que j'observe sans
voir l'éclipse des personnages, votre éclipse, cette
éclipse qui ne vous appartient pas vraiment, comme vous vous ne
vous appartenez pas vraiment. Je
ne comprends plus rien. Le
monde entier est une masse indistincte et les idées que j'ai des
choses sont aussi indistinctes que le monde. |
|
|
Noëmie |
|
Et
pourtant non. Nous
marchons. Nous repoussons cette envie
de s'arrêter plus longtemps. |
|
|
Noëmie |
|
Et
pourtant non. Nous
marchons. Nous repoussons cette envie
de s'arrêter plus longtemps. |
|
|
Gustav |
|
Je rêve
au sable. |
 |
|
Mathieu |
|
J'essaye quant à
moi de me souvenir pour vous et le
souvenir bleuit toutes les couleurs. |
| 26 |
|
Gustav |
|
Le
souvenir et l'éclipse bleuissent les couleurs. Je me rappelle maintenant.
Je
frissonnais. |
|
|
Mathieu |
|
Tu
te rappelles l'éclipse et tu ne te rappelles pas cet été-là,
les soupirs
d'accents, de scansion dans le soleil de la ville. Je t'ai alors pris
en photo et c'est cette
photo dont je te parlais. |
|
|
Gustav |
|
Je
ne me souviens d'aucun voyage. Qu'est-ce qu'un voyage ? |
|
|
Noëmie |
|
Il
suffit de réfléchir juste un peu. Ce sont des figures,
situations, tous les mouvements locaux qu'on voudra, et à ces mouvements
toutes les durées qu'on voudra. |
 |
|
D. |
|
Certes,
mais alors, le rythme
devient évasif. C'est sans doute pour cela que je
n'arrive plus à retrouver le rythme amusé du voyage de cet
hiver. Et pourtant, de ce rythme, j'étais
le seul
à pouvoir répondre. |
| 27 |
|
Mathieu |
|
On
dirait un roman. C'est peut-être juste un mauvais roman. Nous
sommes peut-être seulement les personnages d'un mauvais roman. |
|
|
D. |
|
Je vous regarde et c'est
comme la
première fois que je vous découvreavec
dans la voix même l'inquiétude toujours là. Cependant,
je me tourne pour la
première fois vers des choses qui étaient bien en moi depuis
longtemps. |
|
|
Noëmie |
|
Un roman, c'est l'éternité
posée, protégée dans une cosmogonie accueillante. |
|
|
D. |
|
C'est
aussi ce qui peut autoriser
tes cris. |
|
|
Gustav |
|
Et le cinquième personnage
? |
|
|
Mathieu |
|
Personne
ne sait ce qui lui est advenu. |
 |
|
D. |
|
Il n'y a jamais
eu de cinquième personnage. |
| 28 |
|
Noëmie |
|
Il pourrait pourtant y avoir
un cinquième personnage. Je
trouve en moi d'innombrables idées. |
|
|
Mathieu |
|
Il pourrait y avoir autant
de personnages que de figures sur le Pardon de Tronoen, cette générosité
de la pierre. |
|
|
D. |
|
Ce
n'est pas le nombre de personnages qui va modifier la
rotation de la Terre, qui va de
tremblements de terre en tremblements de terre. Il
n'y a aucune chance que cela puisse aller plus loin. |
|
|
Gustav |
|
Je
voulais me souvenir et essayer enfin de comprendre l'émotion
de ce roman, puis trouver
le lien étroit qui se dissout aussi entre se souvenir et revivre. |
 |
|
D. |
|
Justement,
ce n'est pas un roman. |
| 29 |
|
Noëmie |
|
Alors ce n'est pas un roman.
Il
y a pourtant à coup sûr une certaine nature ou essence ou
forme déterminée de cette figure, immuable et éternelle. |
|
|
D. |
|
Le roman n'est pas une figure
immuable et éternelle. Parfois, je
dis au revoir avec la main aux voyageurs pressés, comme les enfants.
C'est déjà une histoire mais ce n'est pas un roman. |
|
|
Gustav |
|
Dans les romans, il y a
la question du temps et aussi la question de la mort, qui
voudrait que le temps s'arrête et le temps ne s'arrête pas,
et le temps passe tranquillement. |
|
|
Mathieu |
|
Peu importe que ce soit
un roman ou non et peu importe même que ce soit une histoire. Je
me suis promené dans Quimper. Il
fallait que je me rappelle les chemins aux ombres
multiples. La
journée se donne du soleil. Je suis saoulé
de chaleur lourde. |
 |
|
Noëmie |
|
C'est le
signe scientifiquement prouvé du réchauffement de la planète. |
| 30 |
|
Gustav |
|
Je ne crois pas au réchauffement
de la planète. C'est un rêve. |
|
|
Mathieu |
|
Justement, ce
qui fait l'humanité, c'est le rêve. C'est pourquoi nous
avons passé tous ces jours en Bretagne car c'est
la mer qui donne les songes. |
|
|
Gustav |
|
De la mer, je me rappelle
plus
la poussière que les rochers et plus l'odeur des herbes coupées
que celle du sel. Je préfère parfois l'obscurité
de cette chambre triste. |
|
|
D. |
|
Il
y a toujours cette affinité
de la couleur avec l'ombre. Peu
importe les sens et les organes, parce
que j'ai vu quelquefois des corps qui étaient sans aucun rêve. |
 |
|
Noëmie |
|
Puisque nous abandonnons
le roman, nous pourrions essayer la chanson. Est-ce
que cela vous arrive de chanter, de prendre des chansons, de prendre une
chanson depuis le début, depuis le début de la chanson et
de chanter jusqu'à la fin, jusqu'à la fin de la chanson
? |
| 31 |
|
Gustav |
|
Le
plus souvent, les chansons d'été racontent que l'été
ne dure pas, que l'été va finir, que l'été
annonce l'hiver. Comme dans la chanson, il y a le ciel, le soleil...
et
puis la mer, l'eau qui retombe en vaguelettes le long des rochers. |
|
|
Mathieu |
|
Je
suis dans la nuit de l'Atlantique, sans douceur. |
|
|
Noëmie |
|
C'est un bon début
de chanson. Ce
serait l'été. |
|
|
D. |
|
Est-ce
que cela vous soigne vraiment ? Je
peux en effet imaginer d'innombrables autres figures. que je peut mettre
devant vous comme un
rayon de supermarché quand on ne sait pas ce que l'on voudrait manger,
quand on ne sait pas ce que l'on aurait le courage de manger. |
 |
|
Mathieu |
|
Nous ne sommes pas malades.
Moi, seulement, Je
me sens las, parfois, l'été, à aller au soleil, puis
à revenir encore sous le soleil. |