Diégèse Les narratrices et les narrateurs
Journal de Pascaline en 2015 - 40 jours -
Pascaline vit et travaille à Amiens dans la Somme.




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vendredi 5 janvier 2024 lundi 5 janvier 2015 Il y avait la queue devant la porte du cabinet quand je suis arrivée ce matin. J'étais pourtant très en avance. C'est toujours comme ça après les fêtes. Le premier jour, tous les bobos de la terre arrivent ici en masse. Mais, parmi les bobos, il peut y avoir des pathologies plus sévères. Je me souviens de ce collègue qui n'avait pas distingué le risque de péritonite chez un patient qu'il croyait atteint d'une gastro entérite de saison. C'était il y a longtemps. Mais, le patient est mort. Aujourd'hui, nul doute qu'il y aurait procès. Fort heureusement, il n'y avait rien de très sérieux. J'ai quand même envoyé à l'hôpital une très jeune femme qui avait mal au ventre, davantage pour la rassurer sur le fait qu'elle ne pouvait ressentir les douleurs d'une grossesse extra-utérine cinq jours après un rapport sexuel. Elle était dans un tel état de stress, qui expliquait d'ailleurs ses douleurs abdominales, que j'ai préféré la confier à un gynécologue dont la spécialité inscrite sur sa blouse saurait peut-être la calmer. Je m'en veux de ne pas lui avoir demandé qui serait le père putatif de la grossesse putative.

Demain, c'est pour moi le jour des visites. Je commence par Madame Grandjean. Je ne sais pas dans quel état je vais la trouver.




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mercredi 17 janvier 2024 samedi 17 janvier 2015 Je devrais peut-être ouvrir exceptionnellement le cabinet le samedi matin. Plusieurs patients, qui sont d'ailleurs surtout des patientes, m'ont avoué devoir prendre des demi-journées de congé pour venir me voir, parfois même, pour celles qui travaillent le plus loin, une journée entière et ce, pour une visite de routine, un renouvellement d'ordonnance. J'hésite. Il faudrait déjà que je trouve un remplaçant pour le jeudi. Mes vacations à l'hôpital sont nécessaires, mais le cabinet reste fermé.

Je vais aller tout à l'heure aux obsèques de Madame Grandjean. Quand je suis allée la voir, le 6  janvier, elle était très affaiblie et très confuse. Sa fille, qui avait promis de passer tous les jours, n'était pas venue depuis trois jours. Une fois à l'hôpital, elle n'a pas tenu bien longtemps. Le service de gériatrie est débordé. Mais, tous les services sont débordés et c'est aussi pour cela que je maintiens mes vacations du jeudi. Je ne peux pas les laisser tomber.

Nous étions 5000 samedi dernier dans les rues d'Amiens avec des pancartes « Je suis Charlie ». Soudainement, j'ai eu peur. Je me suis dit que toutes ces manifestations étaient des cibles rêvées pour les tueurs fanatiques. J'ai croisé quelques patients. L'une d'elle m'a embrassée, ce que bien sûr elle ne fait jamais quand elle vient au cabinet.




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lundi 29 janvier 2024 jeudi 29 janvier 2015 La bourgeoisie d'Amiens est bien fière de voir l'un de ses rejetons, pas bien vieux encore, ministre de l'Économie. Même une de mes patientes m'a parlé de lui. Mais, ce n'était pas innocent. Elle aime cancaner. Il paraîtrait qu'il a fauté jadis avec sa professeure de français d'un lycée privé de la ville. Grand bien leur fasse à tous les deux. Elle a ajouté qu'ils étaient désormais mariés et qu'elle suivait attentivement l'ascension de son jeune mari. Pas mal d'ailleurs le jeune mari... Peut-être un peu petit et beaucoup trop propre sur lui. En tout cas, il a recommencé à défendre dès aujourd'hui sa loi à l'Assemblée, qui est bien sûr une loi libérale dont on ne voit pas bien pourquoi elle est promue par un gouvernement de gauche. Il est vrai que Manuel Valls ne déparerait pas non plus dans un gouvernement de droite... Tout cela risque de mal finir. Les attentats ont brutalement soudé la Nation. Mais cette cohésion n'est qu'apparente.

Il paraîtrait que le ministre et sa femme se sont rencontrés à un cours de théâtre. Il est vrai qu'à l'Assemblée, on dirait qu'il joue un rôle. Il lui manque quelque chose que l'on pourrait appeler « sincérité » Ce ne sont peut-être pas ses talents de comédien qui ont séduit son enseignante. C'est en tout cas ce que suggérait assez crûment ma patiente.




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mercredi 31 janvier 2024 samedi 31 janvier 2015 Le premier mois de l'année est passé. Les affichettes « Je suis Charlie » commencent à se déchirer, lavées par la pluie.

Moi aussi, en ce début d'année, je compte les morts parmi les patientes et les patientes les plus âgés. Madame Grandjean a ouvert le sinistre cortège. Depuis, je crois bien qu'ils ont été une petite dizaine à partir. En fait, c'est toujours comme ça après les fêtes. Ils se fatiguent, on les bourre de chocolats et de foie gras. Ils veillent. Ils sont heureux de voir leurs enfants et leurs petits enfants et puis après, ils retrouvent leur ordinaire et leur solitude ordinaire. Les jours sont courts. Il fait froid. Les trottoirs sont propices aux glissades. Les plus pauvres s'intoxiquent encore au monoxyde de carbone, la petite retraite tarde à arriver sur le compte-chèques... On lâche.

Je déteste cette période de l'année. Heureusement, dans quelques semaines, les grossesses de l'hiver vont arriver. On ne raconte pas assez, je trouve la saisonnalité des pathologies.




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samedi 10 février 2024 mardi 10 février 2015 Je lis dans Le Monde que la Cour des comptes préconise de nouvelles économies dans les services publics locaux. Le journal publie une photo du président de la Cour des comptes, Didier Migaud, qui semble bien satisfait de lui. Mais le titre du Monde est inexact. Quand on lit l'article, il s'agit en fait d'arrêter de financer des projets coûteux qui ne servent pas à la population. Il s'agirait en fait de mieux organiser les services publics. Il demeure que le diagnostic est plus facile à réaliser que le remède n'est facile à trouver et surtout à appliquer.

Ici, les gens que je soigne sont pauvres et ils sont de plus en plus pauvres. Ils ne comprennent pas pourquoi leur situation ne s'améliore pas alors que le président de la République est socialiste, comme l'est le Premier Ministre. Cela suscite en eux plus que de l'incompréhension, un sentiment qui tourne à la haine, celle de qui se sent floué. Cela suscite aussi des sentiments anti Commission européenne féroces. Il n'est pas très difficile de deviner à qui tout cela profite.

Par ailleurs, Didier Migaud aussi a été socialiste.




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vendredi 16 février 2024 lundi 16 février 2015 Je suis passée hier dimanche devant la cathédrale et elle est en chantier. C'est une sacrée trouvaille, les cathédrales. Heureusement que l'État les a gardées après 1905, car, sinon, elles seraient toutes en ruine. Elles le sont d'ailleurs. Les travaux vont et viennent au rythme des priorités gouvernementales et il faut parfois attendre qu'un bout de gargouille manque de tuer une paroissienne pour que les chantiers démarrent.

Encore un lundi. Quand je pense à la souffrance que j'ai croisée encore aujourd'hui, je pourrais bien aller mettre un cierge à la cathédrale en travaux. Je ne peux pas décrire, même ici, dans le secret de ce journal, ces situations de misère qui se traduisent immanquablement par des pathologies diverses. Le moindre bobo qui disparaîtrait en quelques jours va s'infecter, nécessiter des soins longs et une hygiène impeccable qui sont incompatibles, par exemple, avec la vie dehors, surtout en février et surtout à Amiens. Le plus terrible, bien sûr, ce sont les enfants. C'est une sorte de Massacre des innocents permanent, la pauvreté.

Mais voilà que je me prends pour l'abbé Pierre... Courage. Il y aura un jour le printemps.




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mercredi 28 février 2024 samedi 28 février 2015 Ils n'arrêteront jamais jusqu'à nous envoyer dans un mur qui sera trop dur pour nos crânes... Je lis dans Le Monde que la ministre de la Santé Marisol Touraine a arrêté la répartition d'un plan d'économie pour les hôpitaux de trois milliards d'euros. Si les hôpitaux pouvaient faire sans casse trois milliards d'euros d'économie, ça se saurait je pense. Je n'ai pas vu en tout cas quand je vais à celui d'Amiens qu'il y ait des économies flagrantes à effectuer. Il va falloir économiser 22 000 postes, réduire la durée des hospitalisations et encourager la chirurgie ambulatoire, celle où le patient sort le soir même de l'opération.

La manœuvre est grossière. Un patient qui sort le jour même... fait plus souvent appel à un infirmier pour les soins une fois rentré chez lui. Le coût est pris en charge par la sécurité sociale et par les mutuelles. Et donc, ce coût là, qui pèserait sur le budget de l'hôpital, donc principalement sur le budget de l'État va se déporter sur celui de la sécurité sociale et je parierais que dans quelques années, on va encore nous répéter que le déficit du budget de la sécurité sociale est en déficit.

Et l'extrême droite dira que c'est à cause des migrants. Quand l'extrême droite dit « les migrants », il faut comprendre « les arabes et les noirs » et peu importe qu'ils soient français depuis plusieurs générations. On reconnaît les fascistes français à leur goût de l'atténuation et à leur sens de la nuance. Mais on comprend quand même très bien ce qu'ils veulent dire.




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samedi 2 mars 2024 lundi 2 mars 2015 Tout à l'heure, j'entre dans la salle d'attente pour appeler la patiente ou le patient suivant et je vois la jeune X. tout excitée sur sa chaise. Comme je la sais atteinte de troubles  bipolaires, je la fais entrer tout de suite. Je n'aurais pas voulu qu'elle décompense dans la salle d'attente. Je la fais assoir. Elle a un magazine que je n'identifie pas. Je lui demande ce qui se passe et elle me dit en larmes qu'elle ne savait pas que Guillaume Henry avait quitté la direction artistique de Carven et que ce sont deux jeunes hommes qui lui succèdent. Si je sais bien que Carven est une marque de mode et de parfum, plutôt associée aux personnes âgées, j'avoue n'avoir jamais entendu parler de Guillaume Henry ni de ses successeurs. X me dit qu'il s'agit d'Alexis Martial et d'Adrien Caillaudaud et elle me demande si je veux savoir quelle est leur biographie. Elle ajoute en faisant un clin d'œil qu'il s'agit d'un binôme et d'un couple.

X semble étonnée que je ne partage pas son enthousiasme à l'annonce d'une nouvelle aussi extraordinaire. Si X travaillait dans la mode, cela pourrait être compréhensible, mais elle est au RSA à Amiens et n'a rien qui puisse la rapprocher de la mode ni même du prêt à porter.

Je ne fais pas semblant de m'intéresser à cette histoire de styliste chez Carven. Je prends sa tension artérielle, qui est un peu haute. Je lui demande d'enlever le haut pour que je puisse l'ausculter correctement. Je remarque qu'elle a des bleus aux deux poignets et aussi au niveau des biceps. Je vais appeler la directrice du foyer où elle réside pour l'avertir et lui demander si elle a remarqué quelque chose. Vu son état d'excitation, je ne demande pas à X de quoi il s'agit mais lui dis que je dois la revoir dans trois jours.




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mercredi 6 mars 2024 vendredi 6 mars 2015 Je lis dans Le Monde daté de ce jour que selon une étude de l'OCDE, les garçons réussissent moins bien à l'école que les filles. Si j'en crois ma patientèle, cela doit être d'autant plus vrai après la puberté.

La puberté féminine engendre souvent des comportements un peu agaçants. La puberté masculine est le plus souvent une catastrophe. Le jeune mâle peine à se laver, surjoue le registre grave de sa voix, tait volontiers ses maux et n'a d'ailleurs pas toujours les mots pour en parler. Cette sorte d'affliction est d'ailleurs assez peu sensible à la réussite scolaire. Le matheux boutonneux n'est pas un poncif. Il existe, j'en rencontre chaque semaine. Tant est si bien que quand je vois un jeune homme, propre, bien habillé, qui se tient droit et parle distinctement, j'ai tendance à penser à une orientation sexuelle homophile. Je me reproche ce tropisme, mais je tombe souvent juste... sauf quand la jeune fille compagne un peu durable de l'hirsute puant prend les choses en main et arrive à peu près à corriger son hygiène.

Elle ne parviendra cependant pas à corriger sa posture... justement parce que le jeune homme, même devenu grâce à elle un peu plus civilisé, ne voudrait pas être assimilé à la catégorie précédente.




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mercredi 20 mars 2024 vendredi 20 mars 2015 Demain, c'est le printemps... Et l'on dirait que le printemps appelle les maladies vénériennes. J'ai eu une patiente et deux patients rien qu'aujourd'hui, avec des symptômes évocateurs de blennorragie. Rien de bien grave à ce stade, mais il faudra quand même attendre le résultat des examens. J'en ai profité pour prescrire des tests H.I.V. à tout ce petit monde. L'un des deux garçons m'a dit qu'il ne pouvait pas avoir attrapé le SIDA (sic) parce qu'il n'était pas homosexuel. La jeune femme a demandé si les femmes aussi pouvaient avoir le SIDA. Et on est en 2015... Quant à l'autre jeune homme, il a baissé la tête et il n'a rien dit. Alors, j'ai compris et je ne lui ai rien demandé. Mais je suis certain qu'il a des pratiques homosexuelles qu'il ne veut pas m'avouer. Je l'ai envoyé au prétexte d'un complément d'examen chez un collègue homme, vénérologue et je lui ai passé un coup de fil après la consultation. Je pense qu'il faut qu'il l'examine... devant et derrière, et que c'est mieux que ce ne soit pas moi qui le fasse.

Tout cela m'a déprimée. Que ces jeunes prennent des risques, c'est déjà déprimant. Mais qu'ils en prennent en ignorant ou en feignant d'ignorer qu'ils en prennent, c'est encore plus déprimant. pourtant, il y a tout ce qu'il faut à Amiens comme associations de prévention. Certes, les deux garçons sortent d'une institution catholique. Ceci explique peut-être cela. Je crois bien d'ailleurs que le second m'a confié un jour qu'il voulait être prêtre. Pourquoi pas  ? Mais... il serait préférable alors qu'il assume et qu'il fasse vœu de chasteté en connaissance de cause.





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samedi 30 mars 2024 lundi 30 mars 2015 J'ai revu le garçon que j'avais envoyé chez le vénérologue et j'avais bien fait. Je ne vais pas décrire ici ce qui lui était arrivé. Je n'en ai vraiment pas envie. En revanche, le résultat des analyses était limpide. Ce garçon a contracté la syphilis. Je lui ai demandé de revenir me voir dans deux jours et lui ai annoncé que j'allais devoir l'interroger sur ses partenaires et qu'il devrait les prévenir, soit parce que ce seront elles ou eux qui l'auront contaminé, soit parce qu'il y a un risque que ce soit lui qui les ait contaminés.

Je suis un peu inquiète. Ce garçon m'a semblé désespéré. Je lui ai assuré que la syphilis se soignait très bien et qu'il n'aurait aucune séquelle. Pendant un long moment, il n'a rien dit puis il a murmuré : « le Seigneur m'a puni. » Je lui ai dit que le Seigneur avait certainement autre chose à faire et qu'il n'infligeait pas de punitions mais qu'au contraire, il guérissait et sauvait.

Heureusement que j'ai encore quelques restes de mon catéchisme. Dans une ville comme Amiens, c'est plus que nécessaire. Il faudrait quand même que je trouve un prêtre qui puisse le confesser et l'absoudre. Je vais demander à une sœur qui vient consulter à mon cabinet.




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lundi premier avril 2024 mercredi premier avril 2015 Je n'ai pas trouvé de prêtre qui me semble prêt à l'accompagnement spirituel du jeune pécheur, mais, celui-ci est revenu ce matin avec la liste des personnes avec qui il a eu récemment des relations sexuelles. Il a d'abord sorti de son sac un livre assez épais et j'ai failli plaisanter en feignant de croire qu'il s'agissait du recueil de ses frasques. Mais, même si c'est le premier avril, j'ai bien compris que ce n'était pas le moment de plaisanter, surtout que le livre en question était la bible.

Il a donc posé la bible sur mon bureau. Il a posé sa main droite sur la bible. J'ai remarqué que sa main tremblait terriblement. De l'autre main, il m'a donné un papier avec trois noms et des dates. Au regard de l'évolution de son infection, il ne pouvait s'agir d'aucune de ces personnes, ou bien alors les dates étaient fausses. Je le lui ai dit. Sa main a tremblé encore davantage et dans un souffle il m'a dit : « Je ne connais pas le nom des autres. »

Je lui avais prescrit la batterie de tests habituelle : le VIH bien sûr, toutes les hépatites et encore d'autres MST. J'ai donc pu le rassurer sur sa santé, au-delà de la syphilis. Mais je lui ai aussi dit qu'il allait devoir me dire quelles étaient ses relations sexuelles et pourquoi elles étaient suffisamment à risque pour qu'il ait contracté la syphilis. Toujours dans un souffle, la main tremblante sur la bible, il a murmuré : « je suis pris par le démon » ; ce à quoi j'ai rétorqué que nous avions en ville de très bons exorcistes et que je l'accompagnerai aussi dans cette démarche, mais, que dans cette attente, je lui conseillais de s'abstenir de toute relation sexuelle avec autrui. J'ai cru devoir ajouter que la masturbation était autorisée. Le jeune homme s'est signé.




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dimanche 7 avril 2024 mardi 7 avril 2015 Je suis durablement agacée par cette histoire de syphilis chez un jeune homme qui, à l'évidence, ne peut en parler à personne autour de lui. Certes, ce n'est pas facile de dire, en règle générale, que l'on a attrapé une M.S.T. Mais dans son cas, ça tourne au cauchemar. La bonne société catholique amiénoise, qui n'a rien à envier, je pense, avec les bonnes sociétés catholiques des autres villes en France, voire au-delà, est particulièrement hypocrite et adepte de l'adage anglo-saxon : « don't ask don't tell ». Toutes les pratiques sexuelles y coexistent et je suis certaine qu'il y a au moins autant de clubs échangistes que de bars gay et l'on serait certainement étonné de savoir qui fréquente les uns et les autres. Si les seconds sont sortis de la clandestinité, les premiers n'ont pas toujours pignon sur rue et il faut être coopté pour pouvoir s'y montrer. L'échangisme est souvent classiste et d'ailleurs surtout bourgeois.

Je ne sais pas trop quoi faire pour accompagner ce jeune homme. Il va guérir rapidement et il n'aura pas de séquelle, la maladie ayant été diagnostiquée et traitée assez tôt. Je lui ai demandé de revenir me voir dans dix jours. Je lui prescrirai de nouveaux examens et d'ici là, je vais essayer de trouver une ou un psychologue chrétien qui pourrait l'entendre. Aucun des ses partenaires potentiellement infectés n'est venu me voir. Cela dit, j'ai eu un autre cas de syphilis cette semaine. Mais cela m'étonnerait qu'il y ait eu une relation entre les deux hommes. Quoique... On ne sait jamais.




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jeudi 25 avril 2024 samedi 25 avril 2015
Je vais prendre quelques vacances. Cela me fera du bien. Cela peut sembler incroyable mais je n'arrête pas de soigner des patientes et des patients affectés par des M.S.T. On pourrait penser que le bouche-à-oreille fait son effet. Mais, je ne vois le plus souvent aucune relation possible entre ces différents patients. C'est à croire que les maladies volent en escadrilles. Quand il s'agit de virus qui se transmettent par aérosol dans les lieux publics, on explique cela facilement et cela s'appelle une épidémie, voire une pandémie. Mais, constater des M.S.T chez des patientes et des patients de tous les âges, qui n'ont aucune relation entre eux, c'est plus curieux. Ou bien alors, ils ne me disent pas tout ou bien encore, je ne comprends pas tout.

Je ne vais pas aller loin, sans doute en baie de Somme, pourquoi pas au Crotoy. Il y aura un peu de monde pour le weekend du premier mai, mais cela me changera les idées. Promis, je ne chercherai pas de symptômes évocateurs sur les personnes que je croiserai.




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lundi 29 avril 2024 mercredi 29 avril 2015 Je me demande si je ne devrais pas chercher à déplacer mon cabinet. Le Crotoy, par exemple, me semble très agréable. La population locale est plutôt âgée et aisée, donc avec des pathologies souvent bien identifiées. Certes, elle doit être un peu tyrannique, mais avec un peu d'autorité et de bienveillance mêlées, je devrais me débrouiller. Pendant la belle saison, il y a des touristes, qui apportent leurs pathologies habituelles, souvent avec des lettres de leur médecin traitant et qui attrapent des coups de soleil, des piqures divers des brûlures et la « tourista » à cause de coquillages qu'ils ont ramassés eux-mêmes malgré les interdictions et les mises en garde. Certes, il peut même y avoir des intoxications plus graves, mais c'est moins avec les coquillages qu'avec les produits ménagers des locations meublées que les petits enfants découvrent avec bonheur sous l'évier quand ils sont inaccessibles chez eux dans le placard du haut.

Après tout, je n'ai aucune attache ici, à Amiens. Peut-être pourrais-je d'ailleurs trouver quelque attache au Crotoy. Après tout, ça commence comme « crush » qui s'est imposé dans la langue à la place de « tilt », les flippers étant une espèce en voie de disparition. « Crush au Crotoy » serait un titre acceptable pour une romance.




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samedi 11 mai 2024 lundi 11 mai 2015
J'ai trouvé un cabinet au Touquet avec une patientèle à racheter. Mais je crains que ce ne soit trop cher pour moi. Je ne sais pas si la banque suivra. C'est un peu moins cher car il s'agit d'un cabinet d'un médecin qui était encore jeune, qui n'était pas encore bien implanté, qui avait racheté un patientèle vieillissante et peu dynamique. Le pauvre s'est tué en faisant ses visites à domicile. Il a glissé sur une plaque de verglas. Bon, ce n'est pas vraiment au Touquet mais à Étaples, de l'autre côté de la Canche, mais du côté de la gare et à quelques encablures de l'aéroport. Si ça marche, j'essaierai de me mettre en rapport avec la gare et avec l'aéroport pour être un des médecins que l'on appelle quand un voyageur est malade. Le plus souvent, il s'agit d'un peu d'anxiété, surtout pour l'avion, et il n'est pas vraiment nécessaire d'appeler les secours pour cela.

Cela fait bien une semaine que je n'ai pas eu de patient atteint d'une ou de plusieurs M.S.T. C'est sans doute que dans le milieu étudiant, on révise et au lycée, on prépare son baccalauréat. Mais je crains la période qui suivra les examens. C'est celle des fêtes. On exulte. On transgresse et il suffit d'une personne infectée pour que ça se propage. Rien qu'à l'écrire, ça me démange partout.




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dimanche 19 mai 2024 mardi 19 mai 2015 La piste du Touquet est abandonnée. Un gros cabinet a racheté la patientèle. Et puis, c'est une ville où il faut montrer patte blanche. On ne voudrait pas d'un médecin, femme de surcroit, révolutionnaire. Par « révolutionnaire », il faut comprendre «  de gauche  », car, ici, quand on est « de gauche », c'est que l'on est révolutionnaire. Cela vaut bien sûr pour le « bon côté » des rives de La Canche. Du mauvais côté, il y a la gare et du bon côté l'aéroport. Quoique maintenant, on ferait l'inverse. Sur l'aéroport, ce sont surtout des jets privés qui atterrissent. J'aimerais bien savoir qui va encore en jet au Touquet. Cela pourrait être une enquête intéressante pour un magazine d'investigation.

Mais, il faut que j'oublie Le Touquet et que je cherche ailleurs. En tout cas, je ne vais pas aller à la campagne, même s'il manque des médecins. Il faut faire trop de route et je n'en ai pas envie. En outre, les routes de Picardie sont souvent glissantes et les accidents nombreux.

Et si j'essayais Dieppe ? C'est décidé, j'irai voir Dieppe pour l'anniversaire du débarquement des troupes alliées en 1944. Ce n'est pas vraiment une plage du débarquement, mais tant pis.




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jeudi 6 juin 2024 samedi 6 juin 2015
J'avais complètement oublié que ce samedi était le 6 juin. Certes, les Alliés n'ont pas débarqué à Dieppe, mais peu importe, on commémore en grande pompe. Il faut dire que l'on préfère oublier la tentative de débarquement désastreux sur les plages dieppoise, le 19 août 1942, qui s'est soldé par le massacre de très nombreux soldats alliés. Fallait-il ce faux départ pour réussir le débarquement, plus au sud, du 6 juin 1944 ? Les historiens doivent avoir leur idée sur la question.

Impossible de parvenir ce matin dans le centre de Dieppe et tant mieux ! Je me suis détournée vers Le Tréport, au nord et j'ai bien fait. On cherchait justement un médecin pour succéder à un médecin de famille fatigué. S'il m'adoube, ce sera parfait. Du coup, je suis allée déjeuner au Homard bleu. Je n'ai rien pu faire pour le homard du vivier que j'ai choisi... Il y est passé. Je sais que ce n'est pas sérieux de célébrer quelque chose avant que ce soit bouclé, mais j'adore le homard.




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mardi 18 juin 2024 jeudi 18 juin 2015 Il se pourrait bien que l'installation au Tréport prospère. J'ai eu un appel du médecin qui veut céder sa patientèle et il m'a dit qu'il m'avait choisie. Je ne sais pas s'il avait tant de propositions pour se donner la possibilité de choisir. Mais tant mieux. Il m'a dit qu'il faudrait donc que je trouve un autre local puisque son cabinet actuel est situé au rez-de-chaussée de sa maison. Il souhaite récupérer ces locaux pour installer sa fille qui est dentiste. J'ai un peu tiqué, car cela n'était pas dans l'annonce que j'avais consultée. Cela change un peu tout. Déjà que les patients n'aiment pas changer de médecin, ils aiment encore moins changer de lieu de consultation. Je retourne donc au Tréport ce weekend pour essayer de trouver quelque chose de convenable et de pas trop cher. Il faut que l'on puisse se garer facilement et que ce soit à proximité de l'ancien cabinet. Je lui ai quand même demandé si l'on pouvait imaginer une période de transition pour ne pas trop brusquer la patientèle. Il m'a répondu qu'il fallait qu'il voie avec sa fille. Je le trouve un peu mollasson.

Il faut que j'annonce à mes patients d'ici que je vais déménager. Pas trop tôt. Pas avant d'avoir signé.




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lundi 24 juin 2024 mercredi 24 juin 2015 Encore raté. Le cabinet du Tréport m'est passé sous le nez. C'est incroyable. C'est à supposer qu'un de mes patients m'a jeté un sort ou bien que j'ai une mauvais réputation dans le milieu médical local. Ça, ce n'est pas impossible. La bonne bourgeoisie amiénoise n'a pas beaucoup apprécié que je diagnostique autant de cas de syphilis parmi les membres de sa progéniture et surtout, dans les institutions privées et jusqu'au séminaire. Si c'est ça, c'est vraiment trop bête car ce n'est ni moi qui les aie incités à la luxure et encore moins moi qui les aie contaminés. Ils devraient plutôt être heureux que je me charge de l'éducation sexuelle de leurs enfants alors qu'ils sont complètement défaillants en la matière.

Bon, je me raconte sans doute des histoires, mais je ne serais pas étonnée un jour d'avoir un appel du Conseil de l'Ordre assorti d'une demande d'explications. À moins que ce ne soit la Caisse d'assurance maladie. Bref. Cette ville m'est insupportable et il faut vraiment que j'en parte le plus tôt possible. Tant pis, cela m'aurait plus d'être au bord de la mer mais je vais devoir chercher dans la Picardie profonde, vers Saint-Quentin, ou, pire, Bohain-en-Vermandois.

Je sens que je vais déprimer.




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dimanche 30 juin 2024 mardi 30 juin 2015 Je crois que je sais désormais ce que je vais faire. Il y a un poste à l'hôpital de Chauny. C'est un gros hôpital entre Saint-Quentin et Soissons, qui fait référence pour tout le département de l'Aisne en pneumologie. Mais, je ne serai pas attachée à ce service. Je ferai des vacations en médecine interne.

Il faut donc que je trouve un cabinet pour exercer parallèlement en médecine libérale. Pourquoi pas à Chauny  ? Je pourrais même avec un peu de chance trouver une maison avec une vue sur l'Oise, ou plutôt sur le canal latéral à l'Oise ou sur le canal de Saint-Quentin. Mais, je rêve un peu, car il n'y a pas beaucoup de maisons qui donnent sur le canal et encore moins de maisons agréables.

Je vais aller visiter la ville samedi prochain. Quelque chose me dit que ça va marcher. Je ne pense pas qu'il y ait trop de médecins à Chauny et ma réputation de vénérologue improvisée n'est certainement pas arrivée jusque là. Et de toute façon, ce n'est absolument pas la même population qu'à Amiens.




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jeudi 4 juillet 2024 samedi 4 juillet 2015
Encore raté. L'hôpital de Chauny m'a appelé hier. Ils ont une baisse de crédits et ils ne pourront pas à la rentrée payer des vacations supplémentaires. Je n'ai donc aucune raison d'aller m'installer à Chauny, les promenades sur les bords de l'Oise n'étant pas une raison suffisante. D'ailleurs, ici, il y a la Somme et les hortillonages et un nombre infini de promenades à réaliser.

Je vais donc peut-être rester à Amiens. Mon cabinet marche bien, trop bien même. Cette envie de voir du pays me reprendra peut-être mais il faudrait sans doute alors que j'envisage d'aller plus loin que la Picardie.

Qu'est-ce que je fuis à Amiens ? Peut-être la solitude. Je donne tellement à mes patients que je ne prends aucun soin de moi. Je ne fais pas de sport. Je mange souvent n'importe quoi debout et trop vite. Je n'ai pas d'amis proches. Je n'ai pas d'amour ni d'amourettes.

Je n'ai pas de sexualité et ce ne sont pas toutes les maladies vénériennes que je croise et que je soigne qui me donnent envie de réessayer.

Je suis tellement enfermée dans ce rôle de médecin que je ne sais même pas écrire comment tout cela s'est noué.





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mercredi 10 juillet 2024 vendredi 10 juillet 2015 Bon, c'est décidé, c'est organisé, je ferme le cabinet du 14 juillet au 15 août inclus. De toute façon, le 15 est un samedi et je n'ouvre le cabinet qu'un samedi matin sur deux. Il faut encore que je décide où je vais partir. J'ai envie de soleil, mais je n'ai pas envie de la foule des bords de mer, ni même de celle des stations de montagne. Je pourrais être conduite à intervenir, qui pour une entorse, qui pour une intoxication aux fruits de mer. Quand on n'est pas médecin, on entend, je pense, de temps en temps, par exemple dans un train, une annonce demandant s'il y a un médecin à bord. Mais, comme par un fait exprès, quand on est médecin, on l'entend je trouve beaucoup trop souvent. Fort heureusement, je n'ai jamais rencontré de cas très graves pour lesquels la seule chose à faire est d'attendre les secours en compressant pour éviter une trop forte hémorragie. Mais, on dirait que j'attire les bobos de toute sorte. Une chose est sûre, c'est que l'on retrouve là une autre façon d'exercer la médecine, gratuitement, et que l'on reprend la place dont la technique et la science nous ont peu à peu éloignés, celle du rebouteux, du guérisseur et donc de la rebouteuse et de la guérisseuse. Si je change de ville l'année prochaine et que je quitte Amiens, dans mon prochain cabinet, je prendrai contact avec les rebouteux du coin qui ont une réputation certaine.

Mais, tout ça ne me dit pas où je vais partir en vacances, ni comment d'ailleurs. Encore faut-il que je trouve de la place quelque part.




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mardi 16 juillet 2024 jeudi 16 juillet 2015 J'ai failli partir pour Venise et fort heureusement, je n'ai pas trouvé de place. Venise au mois de juillet... Une tuerie hors de prix. Mais j'avais envie d'Italie. Naples était trop loin et sans doute trop agitée. Je ne vois pas ce que j'aurais pu faire à Turin ou à Milan. J'ai donc abandonné l'Italie et je suis partie en Espagne. Il n'y a rien de mieux que Madrid quand on est triste. Depuis l'atterrissage, j'ai dans la tête cette chanson sublimée par le beau Miguel Bose qui prétend que Madrid le rend triste.

J'ai connu il y a longtemps un homme qui ressemblait à Miguel Bose à la faculté de médecine. Mais, je n'ai pas envie de raconter cette histoire. Je l'ai croisé à Amiens récemment. Je ne sais pas à quoi ressemble aujourd'hui Miguel Bose mais lui ne se ressemblait plus vraiment. Je n'ai pu m'empêcher de penser, même si ce n'est pas très charitable, que c'était bien fait.

Ce type était un salopard.

Madrid, d'ailleurs, je crois, ne va pas me rendre triste particulièrement. Dès demain, je vais au Palais de cristal. Je n'ai pas cherché à savoir s'il y a une exposition particulière. Je verrai bien. Les hectares de jardin, au pire, me suffiront.

J'espère que je vais retrouver ce bizarre clip en noir et blanc réalisé par ce réalisateur dont le nom ressemble à celui d'Almodóvar mais qui n'est pas Almodóvar.







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