Diégèse
Calendrier de vie de l'auteur en spirale d'Ulam
jeudi 5 février 2026





2026
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Page 5 Contourner Venise
Le contrat que nous avons signé est très clair. Il s'agit de produire un récit qui fasse la promotion de tous les lidos de la lagune vénitienne comme étant des destinations touristiques alternatives à Venise et à sa foule de touristes. Il faut montrer que Chioggia, Pellestrina, Alberoni, Malamocco et plus au nord, Cavallino, toutes ces villes éclipsées par la Sérénissime ont une forme folklorique encore exploitable. Elles ont accompagné Venise, contribué à ses batailles. Elles sont même à la source de sa puissance. Aujourd'hui encore, que serait Venise sans les travailleurs qui quotidiennement et pendant leur vie entière viennent de Mestre tôt le matin pour faire tourner la machine à touristes.

Il s'agit aussi de proposer des images, mais le commanditaire enverra par la suite des photographes qui illustreront le récit que nous aurons produit. La commande ressemble à celle qui avait été passée par le magazine Successo qui, pendant l'été 1959, avait lancé Pasolini poète sur les routes pour un reportage le long des côtes italiennes. Le texte écrit pendant le voyage a été traduit et publié en français sous le titre de La longue route de sable. Il faudra bien sûr y faire référence et trouver un titre au texte que nous écrivons. Ce pourrait être Barrage contre l'Adriatique. Mais la référence à Duras serait à la fois trop évidente et peu vendeuse. Dès lors que ce travail aura été effectué, nous chercherons sérieusement. Nous avons encore presqu'un mois.

Je suis monté dans une barque de pêcheur tout à l'heure et je me suis cogné la tête suffisamment fort pour devoir m'aliter. Je regarde par la fenêtre de la chambre dans ce silence inouï des chambres de malades. Les autres se sont faits si discrets qu'ils pourraient avoir disparu. Juste en face, une affiche jaunit. Elle annonce un spectacle de cirque qui s'est joué l'année dernière et que je n'aurais pas eu envie de voir. Je vois aussi les aspérités de la corniche de la maison d'en face. J'en connais tous les détails. Je les connais par cœur. Je ne suis pas malheureux, je me sens même plutôt bien. Je resterais là volontiers dans cette chambre d'hôtel à contempler les objets qui attrapent les souvenirs comme certains tissus attrapent la poussière. Il est parfois amusant de devoir s'arrêter et toute la journée se passe doucement entre les draps.

Pourtant, il va bien falloir sortir. Je vais devoir expliquer que je me sens assez solide pour reprendre la promenade. Faudra-t-il marcher ou prendre un bateau ? Voilà bien un dilemme de touriste.

Nous avons traversé la lagune pour dîner dans une trattoria sur une place de Venise de la salade et des spaghettis, un bout de fromage et quelques dattes égyptiennes, sans doute pour rappeler les attaches orientales de la vieille ville déchue. Je suis déjà venu dans cet endroit un peu secret à l'écart des touristes. Les clients sont pour l'essentiel des Vénitiens et le prix des menus est très raisonnable. Cela semblera paradoxal, mais je n'aime pas vraiment les voyages, surtout parce qu'il faut manger au restaurant et je déteste les restaurants. Je me souviens de la première fois que je suis venu ici. À cette époque, j'étais accompagné d'un amour de passage.

Je regarde Venise, troublé jusqu'aux larmes et ma fascination pour le manège incessant des vaporetti est à son comble. Ces bateaux, seuls, semblent vouloir alléger le poids des siècles. Eux seuls sont réels et permettent de sortir de l'idée de Venise, l'idée du virtuel, l'idée du fantasme des gondoles, du pont des soupirs et des serments partagés. Peut-être que le vaporetto est pour moi ce qui la définirait le mieux. Plus tard, après le dîner, sur le vaporetto qui nous ramenait à Pellestrina, un couple s'embrassait. C'était l'anniversaire de la jeune femme, à moins que ce ne fût un jeune homme. Il n'y a aucune raison que les amours vénitiennes ne soient pas elles aussi non binaires. Le bateau a chanté l'hymne international des anniversaires et ce, dans beaucoup de langues différentes. C'était évidemment touchant. J'ai regardé ailleurs et j'ai pensé à autre chose.

Demain dans l'après-midi, nous irons passer quelques jours à Alberoni. C'est dommage, je commençais à me familiariser à cet hôtel de Pellestrina. Nous n'avons pas commencé l'écriture attendue. Dans quinze jours, ce sera presque la fin du voyage et il ne faudrait pas attendre le dernier jour pour pouvoir poser un texte, même provisoire. Évoquer les vaporetti qui traversent la lagune est une piste qu'il faudrait considérer. Noter par exemple qu'il n'y a aucun vaporetto qui aille de Venise à Pellestrina. La ligne 11 s'arrête au Lido de Venise, d'où il faut prendre un bus, qui lui-même prend un ferry qui finit par arriver sur le lido le plus étroit du chapelet.

Nous devrons y penser davantage.














5 février






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