| Une mince Différence Mathieu Diégèse |
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| Tous les récits de 2026 |
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| Quatrième de couverture de 2018 | ||
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« Dans la nature,
rien
n'est semblable. Je regarde cet arbre, je considère ses feuilles, les
rameaux, les branches. Aucune feuille n'est semblable à aucune autre
feuille, aucune branche à aucune autre branche. Tout ce que j'aperçois
est différent de ce qui l'entoure.
Puis, je rentre chez moi. Je parcours des rues. Des objets manufacturés rythment le paysage urbain. Sur cet immeuble, toutes les fenêtres sont semblables, et les portes aussi. Pourtant, il n'en est rien. Il y a une mince différence ». Mathieu Diégèse sait regarder. Il sait aussi écrire. Et quand il met son regard au service de son écriture, cela donne un livre aussi délicat que ceux que l'on écrivait au dix-huitième siècle. Est-ce de la philosophie ou de la poésie ? On ne saurait en décider, et d'ailleurs peu importe. On accompagne l'auteur dans ses promenades et dans ses pensées et le monde apparait soudainement très doux et confortable. Voilà un livre de vacances, voilà un livre de repos. |
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Je regarde
l'écaillement de la peinture blanche, le troisième potelet attendant
assez sagement son tour tout en se penchant un peu pour estimer
l'avancement de la file. La photographie qui me plaît est en quelque sorte une photographie littéraire, car c'est peut-être aussi cela la littérature, mettre au premier plan ce qui ne l'était pas. Car il y a plus qu'une tentative dans cette photographie. Il y a aussi une tentation qui serait de croire à la possibilité du réel et la tentative serait de tendre à l'atteindre. Ne seraient-ils que deux, ces potelets, qu'ils feraient couple, comme aurait pu l'affirmer Roland Barthes. Mais ils sont trois, ce qui suffit à faire série, à faire multiple, et dès lors c'est une autre histoire. « Le rêve,
excentrique (scandaleux), dit l'image contraire. Dans la forme duelle
que je fantasme, je veux qu'il y ait un point sans ailleurs, je soupire
(ce n'est pas très moderne) après une structure centrée, pondérée par
la consistance du Même : si tout n'est pas dans deux, à quoi bon
lutter ? Autant me remettre dans la course du multiple. »
Barthes, Roland. Union - Fragments d'un discours amoureux (Tel Quel) (p. 256). Éditions du Seuil.
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C'est à Paris. Il s'agit très exactement d'un des pignons de l'immeuble du 29 rue Fernand-Léger côté rue des Pruniers. Ni la façade, ni le pignon qui donne sur la rue des Mûriers ne présentent de fenêtre
de ce type. Peut-être y en a-t-il à l'arrière du bâtiment. Mais cela
n'a pas d'importance car ce ne sont pas les deux fenêtres qui ont
appelé le cliché photographique, pas plus que les deux pigeons sur
l'herbe jaunie par les jours de canicule. Le motif en est ailleurs. Le punctum de cette photographie, pour reprendre le terme donné par Roland Barthes dans La Chambre claire Note sur la photographie, serait ici l'impression de déséquilibre produite par des lignes qui chacune prétendent à l'horizontalité sans pour autant consentir à être parallèles. Cette impression de déséquilibre est si forte qu'à regarder longtemps l'image pour écrire ce court texte, on en prendrait presque la nausée. Il suffira de rappeler la définition de punctum, terme que Barthes appelle en l'opposant au studium, qui pourrait plus simplement s'approcher du sujet de la photographie : « Ce second élément qui vient déranger le studium, je l'appellerai donc punctum ; car punctum, c'est aussi piqûre, petit trou, petite tache, petite coupure - et aussi coup de dés. Le punctum d'une photo, c'est ce hasard qui, en elle, me point (mais aussi me meurtrit, me poigne).* »
Le punctum de cette photographie serait donc le défaut de construction de ces deux fenêtres. Cependant Roland Barthes théorise sur des photographie déjà prises et non pas de clichés qu'il prend lui-même. Les photographies qui sont montrées ici sont prises par une personne monophtalme, pour qui le relief est donc en permanence reconstitué par le cerveau et non plus par le dispositif optique des deux yeux. Dans l'immense majorité des cas, la photographie aussi est monophtalme et les photographes, le temps du cliché, se font souvent monophtalme en fermant l'œil qui ne regarde pas dans le viseur. Il est possible d'imaginer que les photographies prises « nativement » par un monophtalme proposent un punctum particulier. |
| *Barthes, Roland, La Chambre claire Note sur la photographie Cahiers du cinéma Gallimard Seuil page 49. ISBN 207020541X | ||
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La locomotive est un condensé de connotés depuis son invention.
Elle a ses passionnés et même ses fétichistes, peut-être pris par le
lointain souvenir des pistons et des bielles. Le fait est suffisamment
attesté pour avoir été nommé : il s'agit de « sidérodromophilie », du
grec « sidero », le fer et « dromo », le chemin. Ce sont surtout les
hommes qui sont sidérodromophiles. Le punctum de cette photographie, pour reprendre le terme de Roland Barthes défini ci-avant, aurait pu se situer dans l'alignement un peu décalé de ces trois locomotives de modèle BB 26000. On l'avait cru en prenant le cliché. Mais, à la lecture de l'image, il s'est avéré qu'il se trouvait plutôt dans l'effacement partiel, comme par frottement, des livrées carmillon de la première et de la troisième locomotive, mais aussi, quoique de façon moins marquée de la livrée bleue qui pourrait être celle jadis réservée aux trains Venise Simplon-Orient-Express, la VSOE. On se prend à rêver. On ajoutera qu'après dues recherches, on peut affirmer que la première locomotive est la 26016 mise en service le 16 juillet 1990. On admettra donc aussi ne pas être indemne de toute sidérodromophilie. |
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Ces fauteuils sont dûs à Robert Mallet-Stevens qui les a créés
en 1929. Ils ont ensuite été réédités par Ecart International, l'agence
de design fondée par Andrée Putman. Voilà ce qu'il en est pour une
forme d'étymologie de leur design. Mais, ici, ce n'est pas ce qui va
importer. Avec ou sans leur toile, ils sont à demeure dans ce parc. Côte à côte mais subtilement décalés, ils tournent le dos à la maison, semblant contempler les douves qu'il faut traverser pour gagner l'autre côté. Bien qu'ils soient parfaitement fonctionnels, ils font sculpture au point que certains visiteurs n'osent s'y reposer. On a cherché longtemps ce qui était aussi intrigant dans ces fauteuils, refusant l'idée que ce soit seulement leur disposition de biais. On pense avoir trouvé où pourrait se situer le punctum, sinon des fauteuils eux-mêmes en tant qu'objet dans un parc, mais l'image photographique que l'on peut en saisir : ils ne donnent pas à voir de rectangle. Il n'y a pas de rectangle visuellement perceptible, car si les angles du dossier sont bien des angles droits, celui-ci formant avec la verticale un angle de 15°, on ne les voit pas comme rectangle. Ainsi, ces fauteuils forment pour l'œil une sorte de mouvement si prononcé que même le procédé photographique, procédé, par essence, de fixation parvient à le restituer. Il y a donc là quelque chose de l'oxymore : ces fauteuils sont évidemment immobiles mais pourtant en mouvement. D'ailleurs, une de leurs qualités est que l'on s'en relève très facilement, contre toute attente. |
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Une rangée d'arbres Une rangée d'arbres, là-bas, tout là-bas vers les coteaux. Mais qu'est-ce qu'une rangée d'arbres ? Il y a des arbres, c'est tout. Rangée et le pluriel arbres ne sont pas des choses, ce sont des noms. Pitoyables, les âmes humaines, elles qui mettent tout en ordre, Qui tracent des lignes de chose à chose, Qui mettent des pancartes portant des noms sur des arbres absolument réels, Et qui dessinent des parallèles de latitude et longitude Sur la terre même, la terre innocente et plus verte et fleurie que tout ça ! Fernando Pessoa in Choix de poèmes d'Alberto Caeiro Le Gardeur de troupeaux Poèmes désassemblés extrait de Je ne suis personne Une anthologie chez Christian Bourgois |
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Il est difficile de regarder, répète Pessoa, à ce point que l'on peut se demander s'il est vraiment possible de regarder. Voici deux objets manufacturés que l'on peut qualifier de « chaises ». Pour autant, il est admis qu'une chaise est avant tout un siège, or la possibilité de s'asseoir sur ces deux « chaises » n'est pas vraiment assurée au regard de l'état de dégradation visible dans lequel on les trouve. La question est donc posée : peut-on encore nommer « chaises » des objets en forme de chaise mais sur lesquels il n'est pas possible de s'asseoir. La spéculation est plaisante sinon grotesque. D'ailleurs, pourquoi évoquer un « état de dégradation »... il s'agit là d'une supputation audacieuse. Ne serait-ce pas une sculpture que l'artiste aurait d'emblée voulue telle ? Mais, ce qui est certain, c'est que même non sollicité, immédiatement, dès que la réfraction des rayons lumineux sur ces objets parviennent au cerveau, la conscience déclenche du récit, du connoté, du symbolique, de la métaphore... de la fiction. Ceci est particulièrement frappant pour deux chaises supposées en état d'abandon au fond d'un parc ou d'une futaie, mais il en est en fait de même pour tout autre objet que nous voyons. Ainsi, ce que désigne la photographie, c'est aussi notre incapacité à voir les choses pour ce en quoi elles sont... des choses. En effet, par rapport à ce qui est dans le monde, la photographie ajoute un signe qui dit, ou suppose dire : « cela mérite d'être regardé » et adjoint donc une forme d'injonction : « je vous enjoint de regarder cela que j'ai photographié (puisque je l'ai photographié, c'est donc intéressant) ». Bien sûr dans la plupart des cas, cela provoque un certain ennui... les photos de vacances. |
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La question de l'abstraction dans et par la photographie a été
posée depuis les années 1920, par exemple par László Moholy-Nagy. Mais on n'a jamais été vraiment intéressé par la question de l'abstraction. La photographie ci-contre n'est pas abstraite, elle a été prise sur la place sur le parking du marché aux chevaux à Nogent-le-Roi en Eure-et-Loir. Il s'agit d'une trace d'un marquage au sol destiné à définir les places de parking et à indiquer qu'il s'agit d'une « zone bleue » où la durée de stationnement est limitée. Peu à peu ce marquage s'est érodé. Il n'y a là rien d'abstrait. Il n'y a que de la matière et la figuration plane du relief du bitume et de l'écaillement de la peinture blanche recouverte de bleu. C'est tout. |
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Parmi les formes,
celle qui prend la forme d'un « X » fait signe avant même
de faire signe car on se demande par automatisme ce que cela barre et
ce que cela désigne, toujours avec un peu de crainte. C'est une forme qui arrête, qui repousse à moins qu'elle marque l'infamie. On apprend à l'occasion qu'en anatomie aussi bien qu'en botanique on la nomme « décussation » du latin « decussatio » dérivé du chiffre romain « X » qui signifie « dix », mais ce dernier point, on le savait. Or ici, il s'agit de traits de lumières projetés par le soleil du matin. Mais on n'avait pas vu l'ombre qui joue la forme d'un bébé hippopotame sardonique. |
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