Le Froid redouble
Mathieu Diégèse


Quatrième de couverture de 2018

Avec Le Froid redouble, Mathieu Diégèse renoue avec le genre du roman d'anticipation. Cette fois, il place ses personnages que l'on connaît bien pour les avoir rencontrés dans ses romans précédents, notamment dans La Ville de l'absence, au cœur d'une métropole française. Il commence à faire froid, puis de plus en plus froid... puis encore plus froid. Peu à peu, tous les services publics se dérèglent, puis s'arrêtent. La population tente de fuir, échafaude des stratégies de survie. Mais, est-ce encore possible ?
À l'heure du dérèglement climatique et du - mauvais - traitement des réfugié.e.s, le roman de Mathieu Diégèse Le Froid redouble sonne nos consciences. Il nous rappelle la fragilité, sinon la précarité de ce que nous croyons acquis pour nous-mêmes : l'eau courante, l'électricité, la téléphonie, les moyens de transport et même la nourriture.
Ces spectres sur les routes pourraient bien nous ressembler bientôt.
Ce roman rejoindra certainement le panthéon de ceux qui, par le passé, ont sonné comme des alertes. Il donnera envie de les relire et ne pâlira pas à leur comparaison.
Un grand succès d'édition.
Le coup de cœur des lectrices et des lecteurs.


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Page 1 À La Ferté-sous-Jouarre, la rue de l'Égalité conduit au cimetière. Elle est en impasse mais à pied ou à bicyclette, on peut s'en échapper vers le bois de la Bergette pour rejoindre la Marne en passant sous la voie ferrée par un petit tunnel qui faisait un peu peur à cause d'un fait d'hiver d'été : un homme mort y avait été retrouvé.

Les parents avaient acheté cette ancienne maison de rue entièrement refaite au début de ce siècle après la première pandémie, dans les années 2020. Le gouvernement avait alors confiné toute la population. Le petit appartement parisien qu'ils avaient hérité des grands-parents paternels leur avait soudainement semblé malcommode. La mort dans l'âme, ils s'en étaient alors séparés et ils étaient arrivés dans ce bout de Seine-et-Marne qui dans leur jeunesse leur serait apparu comme une insupportable relégation. L'idée d'habiter en lointaine banlieue quand on habitait Paris était alors peu partagée. Je me souviens très bien de la première fois que notre père avait, certes avec délicatesse, évoqué l'idée de déménager, avait vanté la possibilité de faire du feu dans la cheminée et avait encore débité tout un tas de sornettes à la mode tel le supposé déclin de la capitale qui n'aurait plus été « comme avant ». Tout cela nous avait laissés, mon frère et moi, dubitatifs, imaginant très bien les nouveaux rites qu'il allait instituer, parmi lesquels les joggings jusqu'aux larmes le long de la Marne et la grande fatigue des corvées de bois. Nos arguments contre le projet qui devait nous évacuer vers la Seine-et-Marne étaient évidemment demeurés sans effet. Pour les contrer, notre père avait prétendu que nous n'étions « pas drôles », ce qui était un argument de rétorsion que mon professeur de français du lycée Voltaire, qui lui était très drôle, aurait certainement nommé une « antiparastase ».

Les joggings, surtout, étaient une souffrance. Quel que fût le temps, mon père courait et il était bien venu de l'accompagner, même sous la pluie au mois de novembre dans la nuit. Il ne s'est jamais lassé de la traversée de la Ferté-sous-Jouarre. Il connaissait toutes les rues et sans doute depuis le cimetière trouve-t-il encore le moyen de s'échapper autrement pour faire la fameuse « boucle de la Marne », comme il appelait cette petite mise en jambes de quelques kilomètres que je n'envisageais jamais sans angoisse. Faisait-il froid, faisait-il chaud ? Il ne fallait « rien exagérer » et nous partions. Il gagnait par chantage implicite, ce qui est une pratique familiale assez courante dans la petite bourgeoisie. Le jogging était la cryptomonnaie qui nous permettait de négocier autre chose, comme aller à Paris, ne pas rentrer le soir, regarder notre téléphone à table en prétextant consulter les résultats sportifs. Mon frère avait ainsi gagné sa première voiture en s'inscrivant au Trail des Glacis et en y faisant un temps respectable. Il avait pour cela des dispositions. Je négociais quant à moi en engrangeant les succès scolaires et les félicitations au cours de piano. C'était, certes, une monnaie dont le cours était moins spéculatif. Je n'ai jamais passé mon permis de conduire.

Page 2 Ma mère semblait ignorante de ces échanges intrafamiliaux clandestins. Elle enseignait la physique dans un lycée de Meaux et tentait avec application de maintenir un certain équilibre au sein du groupe mâle de la famille. La fréquentation continue d'adolescents lui avait donné cette capacité d'exercer son autorité avec, tout à la fois, une forme de douceur violente et une mansuétude graduée sans jamais ou presque devoir élever la voix. Mon père aurait voulu un chien qui aurait aimé courir avec lui, mais elle n'aimait pas les chiens, ni les animaux domestiques en règle générale. Nous avons ainsi échappé aux scènes ridicules de l'enterrement du hamster ou du collage d'affichettes parce que le chat avait disparu.

Comme souvent dans les familles, ma mère était la personne raisonnable, celle qui fait le marché le samedi, celle qui nous avait expliqué pendant l'enfance ce qu'était la lumière et tout un tas d'autres phénomènes extraordinaires. Elle nous avait aidés à sortir de l'enfance sans trop d'égratignures et au temps des émois, à surmonter les épreuves de la sexualité, avec toujours une épaule disponible pour supporter nos larmes, surtout les miennes. Elle nous avait appris par exemple à reconnaître les prétextes des raisons véritables, c'est-à-dire l'essentiel de ce qu'il faut savoir pour se comporter avec discernement. Il lui suffisait d'affirmer que ceci ou cela n'avait pas d'importance.

Elle est partie juste au moment où nous pouvions nous débrouiller seuls. La première fois, elle a disparu trois jours. Il faisait froid dans la maison mais nous savions allumer le chauffage. La deuxième fois, son absence a duré deux semaines. Elle ne nous a pas appelés et nous ne pouvions pas le faire. Quand on avait interdit le téléphone mobile aux élèves de son lycée, elle avait résilié son abonnement.

« Il se passe quelque chose » a fini par dire notre père avant de sortir parcourir la ville en courant. C'était un jour de crue de la Marne et la ville était inondée.

Elle est revenue comme pour vérifier que nous avions terminé notre apprentissage et pour nous dire adieu. Je ne l'ai jamais revue.

Page 3 Pendant un temps, notre père esseulé a continué à sortir en courant comme si de rien n'était. Il nous semblait normal qu'il ne veuille pas arrêter. Mais nous, nous voyions bien le deuil dans son regard et la course était désormais plus une consolation qu'un plaisir. Il semblait désarmé face à des tâches très ordinaires, qu'il n'avait certes pas l'habitude de faire quand notre mère était encore là. Progressivement il a eu de plus en plus de mal à se baisser pour nouer ses chaussures, si bien que nous lui avons offert une paire de chaussures de sport sans lacets.

Une nuit, j'ai entendu une chute dans la salle de bain. J'ai dû l'aider à se relever. J'ai proposé d'appeler un médecin qui puisse l'examiner. Il a dit que c'était sans objet, qu'il avait glissé, que quitte à consulter, il préférait consulter son médecin traitant avec qui il se sentait en confiance. Mais je pense surtout qu'il ne voulait pas consulter en notre présence.

Après cet incident presqu'oublié, notre vie à trois a continué tristement pendant plusieurs mois. Une année peut-être. Je ne sais pas.

Et puis un jour de froid, le voisinage nous a alertés. Il était tombé. Les pompiers arrivaient. C'est le cœur a dit le secouriste. Mon frère a pris sa voiture et je suis monté avec lui. C'était un samedi et il y avait des embouteillages. Malgré la sirène le camion n'avançait pas. Alors qu'il était au plus mal déjà, d'une voix faible, il m'a dit que ma mère était morte d'un cancer et que c'était la raison véritable de sa disparition. Elle ne voulait pas que nous le sachions. Elle trouvait qu'il y avait plus de panache à disparaître ainsi, sans doute. Arrivé à l'hôpital, il était dans le coma et ne s'est pas réveillé. C'est ainsi que j'ai perdu ma mère et mon père le même jour.

Je n'ai rien dit à mon frère. Et puis au moment des formalités mortuaires, il a vu le livret de famille. J'ai vu son visage changer mais il ne m'a rien dit. Je n'ai rien demandé. Sans doute voulait-il préserver son petit frère. Nous n'en avons depuis jamais parlé.

C'est ainsi que l'on forme des secrets de famille, qui le plus souvent n'en sont jamais vraiment.

Page 4 Peu de temps après que notre père a rejoint le cimetière du bout de la rue de l'Égalité, mon frère a quitté la maison. Il a « pris femme », comme on disait il y a deux siècles au moins, comme lui sportive de haut niveau. Il aime le mouvement et il aime ce qui change alors que je vis dans un monde mouvant à ma fixation. Il a engrangé les records successifs puis il est devenu entraîneur sportif. Il vivait - peut-être vit-il encore - dans le département des Yvelines, exactement à Émancé, près de Rambouillet. Je n'y suis jamais allé. Il m'aurait fallu plus de temps en train depuis La Ferté-sous-Jouarre que pour aller à Marseille. Et puis je n'en étais peut-être pas capable. Pourtant il m'avait assuré qu'une chambre m'attendait, une chambre avec vue. L'argument ne devait pas être suffisamment convaincant. Il me disait aussi que nous irions visiter la réserve ornithologique de Sauvage, juste à côté de chez eux et que nous verrions des paons. Je ne sais pas pourquoi il me présentait cela comme un argument, sinon qu'il m'a toujours pris pour un enfant. Ou alors voulait-il dire autre chose. C'est indécidable.

Nous nous sommes vus cependant chaque année, consciencieusement, à Paris pour déjeuner, le jour anniversaire de la mort de notre père. Chaque fois, j'avais l'impression de remettre en route une machine ancienne. Nos rencontres étaient sans tendresse. Nous parlions de l'absence de notre mère, feignant de nous demander si elle savait que son mari était mort. Nous mesurions l'intérêt d'engager des recherches pour la retrouver, voire d'appointer un détective, ce que nous n'avons évidemment jamais fait.

J'ai conservé la maison familiale, dont l'inconvénient majeur était cependant son éloignement de la capitale, mais je n'étais peut-être pas capable de la quitter. J'y étais d'ailleurs plus tranquille depuis que j'y étais seul. Cette maison s'était pour moi substituée à la réalité et j'en ignorais désormais le statut de décor.

Je m'étais fait une petite notoriété dans le monde de l'art contemporain. Malgré mon air essentiellement crispé, je savais sourire et me tenir à table. Cela suffit ordinairement à pénétrer n'importe quelle société bourgeoise. Et puis j'étais mélancolique et l'on trouvait cela mystérieux. J'étais tout à la fois habile et un peu sot. Je ne dépariais donc pas.

Le reste du temps, assez souvent j'étais sur les écrans : ordinateur, téléphone, télévision, infernale trinité dont il ne faut cependant pas abuser. Je lisais et j'écrivais des textes. J'enseignais à Coulommiers où j'allais en bus. Je me débrouillais pour prendre le bus n°2426. Il est direct depuis la gare. Je craignais pourtant ce trajet routier. Un accident est vite arrivé. Je parvenais le plus souvent à repousser l'angoisse, le regard vite détourné par le paysage.

Quand je n'allais pas à Paris, le soir, je chassais les garçons, ce qui sans voiture, en grande banlieue, est une gageure. Je n'avais pas un physique qui justifiât que l'on fasse de longs trajets pour me rejoindre. Fort heureusement. Il y avait quelques hommes, souvent âgés, prêts à faire cet effort, mais je les avais déjà vus. Je n'étais pas repoussant mais je suis sans image de moi-même et donc sans accès à l'autre en général et dans le rapport sexuel en particulier. Le plus souvent, je ne rencontrais personne et me finissais seul. Parfois, les rencontres étaient sordides, surtout quand je donnais rendez-vous dans le tunnel qui passe sous la voie ferrée.

Page 5 C'est pendant l'hiver 2040 que le phénomène a commencé. L'hiver y a été plus froid qu'il ne l'avait été depuis fort longtemps, en France, mais aussi en Allemagne, en Angleterre et même en Italie et en Espagne. Seul le Portugal avait été presque épargné. Mais il avait quand même fallu arrêter plusieurs jours les lignes du tramway de Lisbonne à cause des pentes gelées et l'on n'avait pas compté le nombre de câbles rompus à cause du givre accumulé. Il n'avait pas neigé sur la capitale portugaise depuis 2006 et la fois précédente, c'était 1954. Mais cet hiver de 2040, on n'avait jamais rien connu de comparable auparavant.

Tout le nord de la France avait été pris par la glace pendant plusieurs semaines, les températures atteignant parfois -30° la nuit. J'avais dû renoncer plusieurs fois à me rendre au lycée à Coulommiers. La circulation routière était interrompue, les moyens de déblayage et de salage ayant été rendu inefficaces par la fureur des éléments. En outre, les batteries du bus électrique intercités ne tenaient plus la charge. Le service des transports régionaux avait bien tenté de remettre en service de vieux bus fonctionnant au diesel, mais ceux-ci s'étaient avérés trop dangereux. Les agences de location de voitures avaient fermé leurs portes, aucune assurance n'acceptant plus de garantir les risques routiers de conducteurs occasionnels.

Je suis resté à la maison. Je pouvais et j'aimais y être seul. Le soir surtout, j'avais l'impression que la maison était mon propre corps. C'est sans doute que j'habitais mieux la maison. Il est vrai qu'elle est très confortable. Mes parents, conscients du changement climatique, avaient tenu dès les années 2020 à ce que la maison soit très bien isolée, chauffée par géothermie et une pompe à chaleur additionnelle. Il y avait des réserves d'eau et des réserves d'électricité dans des batteries au sous-sol. L'essentiel de l'alimentation électrique de cette maison passive venait de panneaux solaires sur le toit qui disposaient de leur propre système de dégivrage. C'était pour l'époque une maison très en avance sur son temps. Nous avions même reçu des journalistes venus se faire expliquer les solutions techniques choisies. Cela me semblait alors absurde, surtout que toutes ces innovations avaient mis à mal leurs finances. Les vacances familiales se déroulaient donc à La Ferté-sous-Jouarre. De temps en temps, l'été, nous partions en train jusqu'à la mer pour camper tant bien que mal. Le reste du temps, quand mon père ne m'obligeait pas à courir derrière lui, je me promenais dans les champs et au bord de la Marne. J'emportais un livre. Je me rêvais en Alexis, le personnage du roman de Yourcenar qui découvre la vérité de son désir au hasard d'un chemin. Je n'avais sur cela rien à découvrir et je n'ai rencontré personne qui remarquât mes airs ardemment alanguis.

J'ai fait cours tout l'hiver, ou presque, en visioconférence mais très vite, la plupart de mes élèves n'avaient plus eu d'électricité ni de réseau. Alors, je m'étais donné la mission de ranger le fouillis inextricable de mon bureau, recevant parfois des appels téléphoniques quand le réseau mobile voulait bien fonctionner.

Puis le printemps est arrivé. La France était en récession. Progressivement les températures ont baissé et plus brutalement la crue de la Marne a commencé, plus forte encore qu'elle ne l'avait été en 1910. Les bornes qui marquaient la limite de l'eau et qui nous semblaient dans l'enfance parfaitement inatteignables, étaient désormais englouties sur tout le bassin versant de la Marne, de l'Yonne et de la Seine. Il en était de même des autres fleuves et rivières dans toute l'Europe. Curieux spectacle que cette ville entièrement sous l'eau. La rue de l'Égalité sur sa colline était quant à elle demeurée au sec, comme séparée du monde. Nous étions livrés de l'essentiel par drone. Plus bas, vers la gare, plusieurs maisons étaient en ruine et leur démolition avait commencé dès que l'eau avait baissé. Au plus fort de la crue, la voie ferrée, très encaissée, s'était muée en canal. J'y ai même vu passer des barques jonchées de familles qui pensaient pouvoir vraiment fuir le déluge sur des esquifs improvisés.

Le temps ne s'est pas véritablement calmé avant le mois de mai. Les plus obtus de nos concitoyens voyaient cela comme une provocation quand on leur expliquait que ce temps glacial puis diluvien était directement la conséquence du réchauffement de la planète. Les plus avisés avaient bien compris qu'il fallait tirer un trait sur la vie d'avant, celle de l'adaptation aux étés caniculaires, à la sécheresse des campagnes. La planète continuait à se réchauffer, mais plus l'Europe.

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J'ai occupé cet été-là à exécuter de petites réparations rendues nécessaires par les épisodes de froid puis de pluie intense. La consolidation d'un mur de clôture, tout particulièrement m'a pris beaucoup de temps. J'ai retiré les pierres, une par une, posé des piliers fermement ancrés dans le sol, puis j'ai remonté le mur pierre par pierre. J'aime ce genre de besognes pourtant fastidieuses. Elles sont apaisantes. J'ai ainsi pu constater que le sol était détrempé, ce qui était mauvais signe. Le risque de retrait-gonflement de l'argile avait longtemps été considéré comme modéré rue de l'Égalité, on pouvait craindre désormais un glissement de terrain. Après tout, cette partie de la ville est construite sur les berges anciennes du limon de la Marne et l'on peut aussi imaginer des remontées de nappe. Ces saisons exceptionnelles pouvaient parfois apporter des surprises, qui, quelque temps plus tard n'en ont plus été.

Je n'avais plus aucune nouvelle de mon frère. Nous avions dû annuler nos retrouvailles annuelles à cause du froid, puis à cause de la pluie. Nous ne nous parlions déjà presque plus depuis plusieurs années. La dernière fois que je l'avais eu au téléphone, il avait commencé une thérapie à Rambouillet. Il avait aussi évoqué la possibilité de déménager pour s'installer sur la côte. Je ne lui avais pas demandé laquelle. Je n'avais pas l'intention de m'engager dans un jeu de piste pour le retrouver. La disparition, dans toute son étrangeté, est une pratique habituelle dans notre famille. Elle permet de transformer les morts et les vivants, également, en fantômes discrets. Déjà, ses traits s'estompaient en moi. Bientôt, ce serait la véracité de son existence même. Je n'en étais ni inquiet, ni contrarié ou attristé. C'était la démonstration que nous étions bien frères.

À la rentrée, je suis reparti à Coulommiers en bus. Le voyage était devenu plus désagréable. Le chauffeur s'entêtait à passer des chansons de variété au prétexte que cela mettrait ses passagers de bonne humeur avant d'aller travailler. J'ai donc dû renoncer à entreprendre des lectures sérieuses pour me contenter du journal. Les chansons ne semblaient déranger que moi. Il fallait donc que j'accepte de comprendre une nouvelle fois que ma différence me rendait étrange ou que mon étrangeté me rendait différent. J'ai donc renoncé à protester. Et puis, je me disais, à raison, qu'il ferait bientôt de nouveau trop froid pour pouvoir entreprendre ce voyage quotidien.

Quant aux terribles aléas climatiques de l'hiver et du printemps, les savants commençaient à donner des explications qui montraient que, toujours, l'histoire connaît des retournements qui nous ramènent à notre insignifiance. L'automne s'annonçait pluvieux, ce qui était de mauvais augure.

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La nature n'était pas devenue folle et ce froid intense suivi de pluies diluviennes était une des conséquences paradoxales du réchauffement de la planète. Les analystes spécialistes de climatologie prospective savaient depuis longtemps que c'était une hypothèse plausible. Ils pouvaient expliquer pourquoi ces phénomènes frappaient l'Europe et donc aussi prédire les différentes formes que ce changement climatique pourrait prendre et même décrire précisément les catastrophes qui survenaient. Ils avaient pensé, pourtant, que tout cela adviendrait peu à peu et n'avaient pas du tout imaginé un changement d'une force aussi brutale.

Il ne s'agissait pas d'une nouvelle ère glaciaire. Le phénomène, pour complexe qu'il fût, n'était pas très difficile à comprendre. La planète, dans son ensemble, continuait à se réchauffer. La fonte de l'Arctique et du Groenland avaient apporté beaucoup d'eau douce à l'océan Atlantique et ce, au moins depuis les années 2020. En 2045, un seuil avait été franchi et ce que l'on nomme la « circulation méridienne de retournement de l'Atlantique », mieux connue parfois par son acronyme anglophone « AMOC » pour « Atlantic Meridional Overturning Circulation », s'est effondrée. Or, il s'agit du principal régulateur thermique qui apporte de la chaleur à l'Europe de l'Ouest, une sorte de grand ruban d'eau chaude qui fait que le climat de Paris n'est pas celui de Montréal ni de Winnipeg. Désormais, il allait falloir s'habituer à des hivers très rigoureux et à des printemps de fin des temps, comme à des étés frais et secs. Les Alpes et dans une moindre mesure le Massif central devenaient des systèmes glaciaires. Plus rien n'était et ne serait jamais comme avant.

Cela, c'était ce que tentait de dire quelques voix raisonnables. Malheureusement la plus grande part de la population était excitée par des politicards sans scrupules. Ce n'était plus un secret, disaient-ils, le fameux réchauffement climatique était un bobard pour endormir les enfants. C'était une vue de l'esprit, une stratégie pour enrichir « toujours les mêmes ». L'autobus que je prenais pour aller à Coulommiers et en revenir semblait être le réceptacle de toutes les versions possibles du complotisme. La première fois, j'avais tenté de m'inscrire en faux, mais j'avais dû constater le caractère très minoritaire de ma parole.

C'est ainsi que j'ai vu la violence augmenter et les fictions du passé renaître, distribuer leur haine toujours plus grande. J'apprenais quotidiennement une nouvelle exaction fasciste. Et puis j'ai commencé à vivre dans la crainte des milices armées.

Page 8 L'hiver suivant avait été comme le précédent. Et le froid avait même redoublé. Certes, le pays était un peu mieux préparé aux températures extrêmement froides et avait donc mis un peu plus de temps pour s'arrêter. C'était la principale différence. Les oiseaux migratoires, eux, toujours mieux informés et plus avisés que les êtres humains, s'étaient envolés plus tôt vers l'Afrique. La plupart des humains ne pouvaient pas les suivre. Pour les gens ordinaires, prendre l'avion n'était plus envisageable, même pour échapper au creux de l'hiver et ne pas risquer une mort prématurée. Le prix des billets avaient décuplé, voire davantage. Quant aux plus riches, ils gardaient la satisfaction d'être riches, protégés ici du froid et des tempêtes, exilés là dans des paradis climatiques. Tout cela entretenait la colère et les soupçons de la population.

Les festivités avaient été annulées de la toussaint au premier mai. Les Chrétiens avaient fêté pâques en cachette. Cela ne s'était jamais passé comme cela depuis la conversion de Constantin. Les présents de noël s'étaient échangés en silence.

Les scientifiques continuaient d'expliquer en permanence dans tous les médias ce qui se passait, prévenant qu'à l'échelle d'une vie humaine, ce changement climatique devait être considéré comme irréversible. Ils menaient une lutte morale souvent perdue contre les complotistes de tout poil. Expliquaient-ils que les roches de soutènement des barrages risquaient d'éclater à cause du gel qu'il y avait toujours un illuminé, suivis par d'autres encore plus bêtes ou plus fous pour prétendre que des forces divines avaient fendu la montagne. Et c'était ainsi en permanence. Je savais depuis longtemps que mes semblables n'étaient pas mus par la raison mais cela ne lassait pas de m'étonner.

Comme je l'avais imaginé je n'avais pas pu travailler tout le premier trimestre, ni même le deuxième. La route avait été coupée au début du mois de novembre et l'internet s'était arrêté juste après noël. La principale préoccupation des parents, mais aussi de leurs enfants, était pourtant que les cours reprennent. La police déplorait une hausse sans précédent des féminicides et des infanticides. Comme d'habitude, l'androcide n'avait pas le vent en poupe, sauf peut-être chez les chasseurs. Je passais des journées entières sans avoir l'occasion d'échanger une seule parole. Mais j'aimais cette tranquillité. J'aimais écouter en boucle les mêmes ritournelles, en particulier celles en vogue pendant ma première jeunesse. J'adorais surtout laisser la fatigue me conduire au sommeil quelle que soit l'heure de la journée ou de la nuit. J'étais sensible à la qualité du silence. J'avais acheté des chaussures confortables. Je sortais parfois l'hiver pour aller au cimetière et pendant le redoux pour vérifier l'ampleur de la crue de la rivière.

Bien sûr, ma santé mentale était détruite. Un jour, je m'en suis aperçu. Ce n'était plus possible de continuer ainsi.

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Je ne sais pas vraiment comment est née l'idée d'un voyage jusqu'à la mer, malgré son éloignement. Surtout que j'ai d'emblée envisagé de ne pas me contenter de la côté normande, bretonne ou vendéenne, qui forment les rivages les plus proches de la Ferté-sous-Jouarre. Ce n'était pas très original car tout le monde voulait bénéficier des douceurs marines. En outre, je n'avais jamais trouvé très intéressant d'aller me dénuer sur une plage, surtout dans l'enfance. J'étais depuis l'enfance dans cette maison jadis familiale de cette ville de grande banlieue, presqu'un village, dans cet éloignement mesuré de la capitale et de son énergie. Je connaissais par cœur chaque parcelle du paysage que l'on voit depuis les fenêtres du train et ce de chaque côté si bien que parfois je me demandais si j'avais connu les locomotives à vapeur. J'avais vu ce paysage se modifier pendant toutes ces années, j'avais vu le déclin de ces nappes de pavillons rendus inhabitables par le froid et les pluies torrentielles, . J'avais parfois rencontré des hommes dans ce train, surtout quand j'étais encore jeune. Désormais, je ressens de la gêne quand je vois, quand je sens que l'on me regarde. Certains hommes de mon passé apparaissent encore dans mes songes éveillés ou endormis. Je ne les en chasse pas, tendant à croire que c'est une façon de demeurer en vie et même, que c'est sain, que c'est même de bon sens. Avec le temps, je me demande s'il aurait été possible de garder un de ces hommes auprès de moi, mais comme ma mère, je n'ai jamais eu aucun goût pour la compagnie de circonstance. Il y a une dizaine d'années, j'en ai gardé un à mes côtés pendant une semaine. Cela m'a semblé inquiétant voire terrifiant de devoir partager le temps des aspects les plus triviaux d'une vie humaine. J'en avais perdu le sommeil et d'autres capacités que je détaillerai pas. J'en ai donc abandonné l'idée définitivement, sans animosité ni regret.

En fait, je sais très bien quand est née l'idée de ce voyage jusqu'à la mer. Une nuit, en janvier, le mur que j'avais restauré pierre par pierre s'est écroulé et j'ai trouvé l'idée de la rebâtir bien trop difficile. Je devais m'enfuir.

Page 10 J'ai commencé par choisir une destination, me disant que je trouverais bien ensuite un chemin qui m'y conduirait. Au départ, je considérais les côtes et j'ai longtemps hésité entre La Tranche et La Faute, les deux étant « sur mer ». J'ai d'abord abandonné cette idée craignant de me retrouver dans des sortes de camps de toile pour réfugiés climatiques qui auraient choisi une destination de vacances du passé. J'ai bien conscience que ce que j'écris a quelque chose de monstrueux. Continuant à pointer sur la carte des villes et des villages, les choisissant principalement pour le signifiant de leur toponyme, j'ai ensuite envisagé Soubise, puis La Tremblade, de l'autre côté de l'estuaire de La Seudre. Mais je me suis vite ravisé. Tout cela devait être sous l'eau désormais. Il ne faudrait certainement pas dépasser une ligne virtuelle qui irait de Troyes à Pampelune.

Cet hiver-là, le dernier avant de partir, j'ai brûlé dans le poêle le seul bois qui restait à ramasser aux Bergettes. J'avais récupéré un vieux poêle à la cave et l'avais embouché comme j'avais pu au tuyau de la cheminée conservée pour faire joli. Fort heureusement tout cela avait subsisté quand mes parents avaient installé la géothermie, qui n'était désormais plus fonctionnelle. Bien sûr, c'était aller à contre-pied de la sobriété carbonique que devait imposer l'événement historique qui nous submergeait. Un voisin, alerté par la fumée, était venu me dire sans agressivité que ce n'était pas bien. Cela n'avait pas grande importance. Je l'avais consolé un jour quand son chat s'était fait écraser. Il m'en gardait une forme de reconnaissance. Et puis très vite, il n'a plus eu de bois.

Je me préparais comme je le pouvais à traverser un pays en décomposition, une sorte de monde imaginaire de film d'anticipation. Mais peut-on se préparer à cela ? Ce serait étrange. Je n'avais jamais imaginé connaître de ma vie pareille aventure. D'ordinaire, l'avenir est toujours façonné de souvenirs, mais ce que j'allais vivre était sans autre mémoire que littéraire ou filmique, ce qui n'était pas très utile. Plus tard, cela pourrait peut-être devenir une forme de fiction. En fait, la vie et la fiction, c'est peut-être la même chose.

Je ne m'étais pas fixé de calendrier. J'avais attendu que la pluie de printemps, notre nouvelle mousson, cessât et que la lumière revînt. Mais tous les jours et jour après jour des nuages noirs gonflés de coups de tonnerre remplaçaient ceux de la veille. Je n'avais aucun rendez-vous, aucune obligation, alors je guettais les petits instants d'apaisement dans un océan d'angoisse. J'avais pour le voyage un sac pratique avec de nombreuses caches, de bonnes chaussures qui n'étaient fort heureusement plus neuves. Il ne fallait pas attirer l'attention des barbares. J'avais retrouvé de vieilles cartes sur lesquelles je me penchais pendant des heures.

Et puis une semaine de mai, la pluie a cessé. Le jour du départ est arrivé.

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