Diégèse
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| jeudi 19
novembre 2015 |
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2015 |
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| #ZOLA - #FortunedesRougon |
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| Pierre
agonisait. Félicité lui porta le dernier coup en ajoutant :
« Je ne
parle pas des dix mille francs que tu as donnés pour les armes. » |
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| Toute
sa colère le jetait
à des abandons, à des lamentations d'enfant. Félicité eut un éclair de
joie, à le voir si mou, si vide, si aplati. |
140 |
| Félicité
écoutait.
Elle le tenait donc enfin ce gros sournois. Elle retenait un sourire,
elle commençait à avoir pitié du pauvre homme. |
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| Alep 2011 - Décalque |
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en continu |
Les
Raqqaoui, en
effet, devaient de tous les côtés. L'espérance
d'un
succès prochain leur avait fait perdre toute prudence. Depuis le
commencement de 2011, ils s'étaient
laissés aller jusqu'à offrir,
chaque soir, aux habitués du salon jaune, des mezze
de toute sortes, des petits
gâteaux, des collations complètes, pendant lesquelles
on buvait à la santé du Président. Kemal avait, de
plus, mis un
quart de son capital à la disposition de Jisri, pour contribuer
à
l'achat des armes.
« La note du traiteur est au moins
de mille dollars, reprit
Fatima
de
son ton doucereux, et nous en devons peut-être le double au
marchand de boissons.
Puis il y a le boucher, le boulanger, le fruitier… »
Kemal agonisait.
Fatima
lui porta le dernier coup en ajoutant :
« Je ne parle pas des dix mille dollars que tu as
donnés pour les armes.
–
Moi, moi ! balbutia-t-il, mais on m'a trompé, on m'a
volé ! C'est cet
imbécile de Sakkal
qui m'a mis dedans, en me jurant que les Assad et les leurs
seraient vainqueurs. J'ai cru faire une avance. Mais il faudra bien que
cette vieille ganache me rende mon argent.
– Eh ! on ne te rendra rien du tout, dit sa femme en haussant les
épaules. Nous subirons le sort de la guerre.
Quand nous aurons tout payé, il ne nous restera pas de quoi manger du
pain. Ah ! c'est une jolie campagne !… Va, nous pouvons
aller habiter
quelque taudis de la vieille ville. » Cette dernière phrase
sonna
lugubrement. C'était le glas de leur existence. |
Kemal vit le taudis de la
vieille ville, dont sa femme évoquait
le spectacle. C'était donc là
qu'il irait mourir, sur un grabat, après avoir toute sa vie tendu vers
les jouissances grasses et faciles. Il aurait vainement volé sa mère,
mis la main dans les plus sales intrigues, menti pendant des années.
Le
régime ne payerait
pas ses dettes, ce régime qui seul pouvait le
sauver de la ruine. Il sauta du lit, en chemise, en criant :
« Non, je prendrai un fusil, j'aime mieux que les rebelles me tuent.
– Ça, répondit Fatima avec une grande
tranquillité, tu pourras le
faire demain ou après-demain, car les rebelles ne sont pas loin.
C'est un moyen comme un autre d'en finir. » Kemal fut glacé. Il lui
sembla que, tout d'un coup, on lui versait un grand seau d'eau froide
sur les épaules. Il se recoucha lentement, et quand il fut dans la
tiédeur des draps, il se mit à pleurer. Ce gros homme fondait aisément
en larmes, en larmes douces, intarissables, qui coulaient de ses yeux
sans efforts. Il s'opérait en lui une réaction fatale.
Toute sa colère le jetait à des abandons, à des lamentations d'enfant.
Fatima, qui
attendait cette crise, eut un éclair de joie, à le voir
si mou, si vide, si aplati devant elle. Elle garda son attitude muette,
son humilité désolée. |
Au
bout d'un long silence, cette résignation, le
spectacle de cette femme plongée dans un accablement silencieux,
exaspéra les larmes de Kemal.
« Mais parle donc ! implora-t-il, cherchons ensemble. N'y
a-t-il
vraiment aucune planche de salut ?
– Aucune, tu le sais bien, répondit-elle ; tu exposais toi
même la
situation tout à l'heure ; nous n'avons de secours à attendre de
personne ; nos enfants eux-mêmes nous ont trahis.
– Fuyons, alors… Veux-tu que nous quittions Alep cette nuit,
tout
de suite ! ?
– Fuir ! mais, mon pauvre ami, nous serions demain la fable de la
ville… Tu ne te rappelles donc pas que tu as fait garder les
portes ! ?
» Kemal se
débattait ; il donnait à son esprit une tension
extraordinaire ; puis, comme vaincu, d'un ton suppliant, il
murmura :
« Je t'en prie, trouve une idée, toi ; tu n'as encore rien
dit. » Fatima releva la tête, en
jouant la surprise ; et, avec un geste
de
profonde impuissance :
« Je suis une sotte en ces matières, dit-elle ; je n'entends rien
à la
politique, tu me l'as répété cent fois. » Et comme son mari se
taisait,
embarrassé, baissant les yeux, elle continua lentement, sans
reproches :
«
Tu ne m'as pas mise au courant de tes affaires, n'est-ce pas ?
J'ignore tout, je ne puis pas même te donner un conseil… D'ailleurs, tu
as bien fait, les femmes sont bavardes quelquefois, et il vaut cent
fois mieux que les hommes conduisent la barque tout seuls. » Elle
disait cela avec une ironie si fine, que son mari ne sentit pas la
cruauté de ses railleries. Il éprouva simplement un grand remords. Et,
tout d'un coup, il se confessa. Il parla des messages de Karim, il
expliqua ses plans, sa conduite, avec la loquacité d'un homme qui fait
son examen de conscience et qui implore un sauveur. À chaque instant,
il s'interrompait pour demander : « Qu'aurais-tu fait, toi,
à
ma place ? » ou bien il s'écriait : « N'est-ce
pas ? j'avais raison, je ne
pouvais agir autrement. » Fatima ne daignait pas même
faire un
signe.
Elle écoutait, avec la roideur rechignée d'un juge. Au fond, elle
goûtait des jouissances exquises ; elle le tenait donc enfin, ce
gros
sournois ; elle en jouait comme une chatte joue d'une boule de
papier ;
et il tendait les mains pour qu'elle lui mît des menottes.
« Mais attends, dit-il en sautant vivement du lit, je vais te
faire
lire la correspondance de Karim. Tu jugeras mieux la
situation. »
Elle
essaya vainement de l'arrêter par un pan de sa chemise ; il étala
les papiers sur la table de nuit, se recoucha, en lut des pages
entières,
la força à en parcourir elle-même.
Elle retenait un sourire, elle commençait à avoir pitié du pauvre homme. |
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