Petits Traumatismes
Daniel Diégèse


Quatrième de couverture de 2018 Quand on évoque la résilience, on évoque le plus souvent des traumatismes lourds, terribles sinon horribles, de ceux dont on se demande comment quiconque peut y survivre. Pour autant, nos vies, et même les plus ordinaires en apparence, et même les plus confortables, sont parsemées de petits traumatismes qui semblent bien anodins au regard d'une catastrophe aérienne ou d'un tremblement de terre. C'est à ces petits traumatismes, à ces infimes traumatismes, que le psychanalyste et écrivain Daniel Diégèse consacre son dernier ouvrage. Dans la droite lignée de Freud, il montre, en s'appuyant sur de nombreux cas cliniques, que nous sommes toutes et tous des Maison Usher. On se souviendra de cette nouvelle fantastique écrite par Edgar Allan Poe et traduite en français par Charles Baudelaire dans laquelle une fissure à peine visible dans le mur de la Maison Usher ne cessera de s'agrandir jusqu'à engloutir la maison et ceux qui furent ses habitants. On savait évidemment qu'une parole assez quelconque entendue dans l'enfance pouvait faire des ravages. Mais, l'apport de Daniel Diégèse est celui de montrer que ces micro traumatismes se produisent chaque jour et plusieurs fois par jour tout au long de la vie. Il nous apprend ainsi à les déceler pour mieux s'en protéger voire pour mieux en guérir.
Sans doute le meilleur livre sur le bonheur écrit depuis longtemps.


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Page 1 Crise enfantine prophétique
Page 1 de 2019
C'est un jour de promenade, l'automne et c'est aussi le premier jour où l'enfant porte des vêtements neufs acquis pour la rentrée, pour aller à la grande école. C'est de circonstance.

La mère ou le père, peu importe, pose à l'enfant une question qui ne trouve pas de réponse. L'enfant est sombre et demeure silencieux, le visage tourné vers le sol et soudain, s'effondre, en larmes. Le père ou la mère, peu importe encore, semble abasourdi. Les cris de l'enfant se font atroces. On connaît cette voix tranchante précisément produite pour vriller les tympans alentour. Et tout autour, on est inquiet. Le moment est grave. Plusieurs promeneurs se tiennent prêts à intervenir sans retard. On ne sait jamais. On va peut-être corriger durement l'enfant pour ce rien, ou ce presque rien, pour un mensonge, une broutille. C'est touchant de voir comment les gens compatissent à la douleur des enfants quand il ne s'agit pas de leur propre enfant.

À mesure que les cris continuent, les regards se font plus durs, c'est à peine si l'on n'appellerait pas les forces de l'ordre, les secours, les pompiers, les juges pour enfants et le défenseur de leurs droits. On connaît bien ce trouble collectif du lynchage par procuration. Certains pensent aux enfant du lointain, sous les bombes de la guerre. Un cri d'enfant et ce sont tous les cris d'enfants qui déboulent. Le père, ou la mère, peu importe, toujours, ne sait comment réparer le désordre social dont l'enfant est la cause et dont il est la cause par ascendance. Parfois, à bout de nerfs, il pleure aussi. On le regarde alors avec un respect non dissimulé. L'hostilité se mue en solidarité. Ces pleurs en partage sont plus rares cependant.

On ne saura jamais ce qui s'est vraiment passé. On ne saura pas pourquoi l'enfant s'est mis à pleurer dans ses vêtements neufs acquis pour aller à l'école. Sans doute, l'enfant a vu brusquement toutes ses peines à venir.

Page 2 Harcèlement de rue

Ils sont ensemble. Je les vois de dos dans la rue, qui parlent à voix-basse derrière la balustrade, voulant certainement passer inaperçus. C'est comme ça depuis le commencement de la semaine. Désormais c'est comme ça et ce sera comme ça pour un temps indéterminé. Je me demande quand je vais de nouveau pouvoir vivre sans péril, sans craindre une course-poursuite à travers la ville. Ce temps viendra sans aucun doute car cette affaire reste anecdotique. Je voudrais pouvoir vivre comme tout le monde et pouvoir oublier. Certes, il faudrait les dénoncer mais leur harcèlement demeure toujours assez indistinct. Je sais qu'ils sont là, qu'ils me surveillent parce que je suis homosexuel. Mais je ne saurais rien décrire de ce qui se passe vraiment, de leur violence subreptice.

Je vais attendre encore un peu pour aller à mon rendez-vous. La pluie aura peut-être cessé de tomber. Je ne sais pas où l'on se retrouve. Le temps repartira peut-être au beau.

Page 3 Le permis de conduire

Bientôt les vacances, la côte et ses attractions touristiques. La vieille bagnole est prête, une Renault, une ruine, mais il paraît que cette voiture ne tombe pas en panne. Au pire, on a fait un peu de mécanique. La voiture, c'est une forme de liberté incroyable, la possibilité d'aller plus tard partout dans le monde, en sécurité. Je reviendrai tout à l'heure avec le précieux papier rose ou bien avec peut-être rien. Pour seul encouragement, mon père m'a dit que si j'échouais, je devrais lui rendre son argent.

J'attends au café que ce soit mon tour. Nous sommes plusieurs qui évitons tout échange de regard, comme s'il y avait une forme de quota et que l'une ou l'un d'entre nous devrait nécessairement échouer.

L'examinateur, qui ressemble bien à l'idée que l'on se fait d'un examinateur du permis de conduire m'interroge longuement. C'est curieux, car j'ai déjà passé avec succès l'examen du code de la route et ce sont les mêmes questions.

Vient enfin la conduite. Jusqu'à présent je n'ai fait aucune erreur, pas même aux moments fatidiques du démarrage en côte. J'envisage la fin de l'examen avec un certain soulagement. Nous approchons de notre point de départ. Il faudra faire un créneau, enclencher la marche arrière, commencer à reculer, tourner doucement le volant en surveillant les rétroviseurs et la lunette arrière. Mais le pied droit, tremblant, dérape sur l'accélérateur, le moteur s'emballe et la voiture vient heurter la clôture du stade. La violence du choc est telle que l'examinateur, surpris, en perd ses lunettes de fausse écaille.

La déception est immense. Je rentre. Je retrouve le désordre de ma chambre, les sacs de voyage déjà prêts. Je n'ai pas le permis et plus d'argent, même pour prendre le train.

Page 4 Cambriolage

Aujourd'hui, au téléphone, un interlocuteur, après avoir précisé qu'il était de la police et qu'il ne voulait m'inquiéter, m'a annoncé que j'avais été cambriolé. Alors, j'ai décidé de raconter cela.

C'est en arrivant en bas de l'immeuble que l'angoisse était à son comble. j'étais un funambule sur la corde raide de l'émotion et l'envie de pleurer se disputait avec un sentiment de révolte. Il n'y a là rien qui ne soit très légitime, ni la tristesse ni la colère.

Quand je suis arrivé chez moi, la police était encore sur place pour que je puisse faire ma déclaration et pour relever mes empreintes afin de pouvoir les distinguer de celles, éventuelles, des cambrioleurs. Ce que j'avais devant moi était entre une scène de fiction et une scène de crime, à moins que ce ne fût un décor de spectacle. Je voyais mes affaires éparpillées dans la poussière, celle qui s'accumule sur les meubles qui avaient été renversés. Il y avait ces petits objets que je croyais avoir oubliés, que j'avais l'intention d'oublier et qui étaient pour cela demeurés enfermés pendant des années. Il y avait aussi ceux pour lesquels je croyais n'avoir aucun attachement mais dont la brutalité avec laquelle ils avaient été jetés sur le sol, parfois cassés, me faisaient mentir. Il n'y avait plus de différence entre ce qui était banal et ce qui était précieux. La valeur sentimentale désormais prévalait. Le policier m'a présenté comme une bonne nouvelle le fait que mon ordinateur n'avais pas été volé. Je savais moi, et les voleurs aussi sans doute, qu'il était hors d'usage, alors que les petits dessins originaux de mon grand-père, placés dans des cadres de mauvais métal doré, avaient quant à eux disparus, et demeureraient par essence irremplaçables.

Dès lors, je ne savais plus comment remplir la grille avec des cases à cocher que le policier me tendait. Que pouvais-je bien cocher ? Fallait-il que j'avoue que j'avais un peu honte de la poussière, que mon grand-père me manquait, que je voulais changer mon ordinateur ? Je n'ai rien dit de tout cela. En larmes, j'ai coché un peu n'importe quoi, sous réserve d'inventaire.

Page 5 La fête impromptue

Depuis longtemps le téléphone ne sonne plus après vingt heures, ou bien alors pour tenter de me vendre des panneaux solaires sans intérêt. Mais, ce soir-là, il a sonné pour m'inviter à une fête. J'ai trouvé l'idée distrayante bien que le bourdonnement continu dans mes oreilles me fasse redouter ce genre de rassemblement et me conduise parfois jusqu'au seuil de la démence. L'ami qui me téléphonait, craignant que je renonce au dernier moment, m'a fait promettre de l'indemniser si je ne venais pas, avançant un montant supposé dissuasif.

La fête, plaire, faire bonne impression, il y a longtemps que j'ai cessé tout cela. Le harassement des jours fait que si je sors, je suis rentré tôt, satisfait de faire toujours la même chose au même moment. Parfois, par un accès de volontarisme, bravant les contraintes du voyage et des bagages, j'ose encore partir en villégiature.

Pour autant, je ne crois pas être de ces esprits plaintifs maugréant sur les douleurs de l'âge. Mais il y a chaque matin cet étonnement d'apercevoir un visage détruit dans le miroir. Et puis il y a les interruptions intempestives du sommeil à cause de l'envie d'uriner. Cela n'est pas important après tout mais n'aide pas à se sentir encore désirable. Viendra peut-être le temps, si je vis encore quelques années, où tout cela sera sans surprise, comme pour les autres hommes. Il faut parvenir à le croire.

Je suis arrivé sur le lieu de la fête. Depuis la rue on entendait les cris et les rires et de la musique de danse, des chansons. C'était beaucoup plus compliqué que je ne l'imaginais de monter, de saluer, de faire bonne figure. Je me suis senti par avance déplacé.

Je suis reparti. Je paierai le pari perdu en invitant cet ami dans un restaurant cher mais calme.

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Prosopagnosie progressive

Pour la plupart des gens, le monde est peuplé de personnages principaux et de personnages secondaires, qui, ensemble, forment la géographie humaine propre à chaque individu. Le premier groupe, les personnages principaux, est constitué de celles et de ceux que l'on peut reconnaître et dont, le plus souvent, il est possible de citer le nom. Certes, il se peut que certains personnages principaux soient difficiles à reconnaître, mais c'est aussi qu'il n'est pas utile de reconnaître tout le monde en permanence. Mais moi, au risque de choquer, je dois avouer que je vis au milieu d'une foule de personnes anonymes dont certaines semblent me connaître et parfois même me connaître bien.

Je n'ai pas compris tout de suite qu'il m'arrivait quelque chose. Auparavant, il me suffisait de regarder les gens et leur prénom me revenait du premier coup. Déjà, la connaissance de leur nom de famille était plus approximative. Mais les gens vous demandent rarement de préciser si vous connaissez bien leur nom de famille. Les circonstances en sont plus rares. Mais peu à peu j'ai commencé à reconnaître de moins en moins bien les personnes, jusqu'à ce que je considère comme une chance d'en reconnaître une ou deux. Les visages m'apparaissaient dans un halo derrière lequel je tentais d'imaginer qui pouvait bien se cacher. Fort heureusement, souvent, le mime venait à ma rescousse. Feignant alors une folie douce, j'affirmais qu'il était impossible de ne pas me souvenir de la personne qui me rappelait alors aimablement son nom. Cela ne troublait pas encore mon sommeil mais cela me rendait quand même assez soucieux.

Un jour, avec un immense effroi, j'ai dû m'avouer et avouer aux autres aussi que je ne reconnaissais plus personne. Il était devenu impossible de faire semblant. Consulté, un neurologue m'a prescrit un anti épileptique. Mais cela n'a rien donné. Ratage complet. C'est seulement hier que le diagnostic a définitivement été posé : prosopagnosie, c'est à dire une incapacité à distinguer les visages des uns des autres. En ce qui me concerne, la cause n'en a toujours pas été identifiée. On me dit que le trouble peut disparaître sans jamais revenir. Mais je ne suis pas certain que ce soit bien le médecin qui m'ait fait ce pronostic.

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Les chiens

En ce temps-là, un de mes voisins avait des chiens de cette race élevée pour qu'ils deviennent des armes. La pauvreté évidente du ménage lui faisait inventer régulièrement des activités supposées lucratives et plus ou moins légales et certainement à l'insu du fisc et de l'Urssaf.

Ces chiens exerçaient sur leur lopin de jardin une vigilance de souverainistes agressifs, lorgnant sur les parcelles adjacentes où des chats avaient l'impudence de passer régulièrement. La nuit, souvent, ils hurlaient comme des démons. Leur reproduction s'apparentait davantage au clonage et j'étais souvent incapable de les distinguer les uns des autres. Un mâle, sans doute dominant, était têtu comme une mule et s'obstinait à vouloir franchir la clôture de son domaine pour envahir le quartier où la meute était déjà considérée comme une menace et une nuisance intolérables. L'idée seule de leur être confronté suscitait la frayeur, ce qui, de mémoire, n'était cependant jamais arrivé, leur maître veillant à maintenir le portail fermé, portail qu'il avait rehaussé comme toute la clôture donnant à l'ensemble du jardin pavillonnaire un aspect de camp retranché.

Un jour, leur voisin le plus immédiat sortit à l'improviste, ayant sans doute quelques courses à faire. Au fil du temps, l'animosité vicinale avait crû, accompagnée peut-être de quelques actes de malveillance de part et d'autre. C'est alors que les chiens apparurent, comme éjectés de leur forteresse. Le voisin n'avait d'autre moyen pour leur échapper que de se réfugier au plus vite dans sa voiture. N'ayant plus aucune possibilité de l'attraper, les chiens commencèrent alors à tourner tout autour du véhicule, toujours en aboyant et en grognant avec férocité. J'observais la scène à distance, pris de tournis, m'interrogeant sur le temps qu'il faudrait pour que le meneur soit épuisé. Puis je me désintéressais de la scène puisque personne, croyais-je alors, n'était véritablement en danger, sauf les chiens, peut-être, si l'homme assiégé décidait de forcer le passage. Mais je me trompais. Pris d'un accès de colère, l'homme armé d'une canne qu'il gardait à sa portée pour menacer au besoin quelque automobiliste lui cherchant querelle voulut sortir de son refuge improvisé. Sans l'intervention du maître, de sa famille et du voisinage, l'homme serait peut-être mort. Plus tard, l'éleveur lui a proposé de le dédommager, ce qui n'était pas possible au regard du préjudice occasionné. L'affaire était désormais entre les mains de la justice, qui mit longtemps à statuer.

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21 avril 2002

C'était le soir du 21 avril 2002, ce soir qui précédait une nuit de trahison. Les bien informés l'avaient su avant l'heure fatidique, ainsi que ceux qui regardaient les sites d'information suisses ou encore belges. La présence de Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles françaises était une hypothèse que personne n'avait formée, ou presque personne. Plus tard, des commentateurs affirmeront qu'ils avaient alerté. Très vite, les médias livrent des analyses, des explications, mais il n'y a là rien de particulièrement intéressant au regard de ce qui n'est pas une déception mais une sorte d'hallucination, une incroyable collision. Longtemps après on sera encore pris de frissons en y pensant. Depuis la dernière guerre mondiale, on n'avait pas vu le fascisme aussi proche du pouvoir en France, ou bien alors pendant la guerre d'Algérie, mais pas de cette manière légale, celle de la voie des urnes. Il était pourtant bien, le candidat de la gauche. Lionel Jospin avait été cinq ans un premier ministre sans faillir, prouvant que ce n'était pas un paradoxe de vouloir faire de la politique autrement. Mais les électeurs avaient choisi de faire sombrer douloureusement la France vers ce qu'elle a de plus obscur : le racisme, l'autoritarisme, la haine de la pensée, le populisme crasse en portant au second tour un homme plusieurs fois condamné pour apologie de l'extermination des Juifs et dont il était prouvé qu'il avait été un tortionnaire pendant la guerre d'Algérie.

On a cherché ensuite qui n'avait pas voté. Il y avait ceux qui n'avaient pas la ferveur ce dimanche-là, ceux qui voulaient voter plus vert, plus à gauche, autrement, qui ne croyaient pas que c'était un problème. Il y avait ceux encore qui critiquaient les limites de l'élection au suffrage universel à deux tours, ceux qui pensaient même que le candidat de la gauche pourrait se maintenir dans une triangulaire comme on en voit lors des municipales, ignorant visiblement en cela que la Constitution ne le permettait pas. Pour beaucoup, surtout, le résultat du premier tour était déjà écrit, se réservant pour le second tour perçu seul comme l'acte décisif. Ce n'était même pas une intuition, c'était écrit.

Je retiens que depuis ce 21 avril 2002, doucement, l'histoire hésite de moins en moins à autoriser l'extrême droite à prendre le pouvoir en France et que cela commence à peser vraiment. On voit peu à peu le pays descendre dans la fange et conduire la République au tombeau.

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Le père bon marché

J'ai appris récemment un épisode de la vie de Mathieu que j'ignorais ou que, par paresse peut-être, je feignais d'ignorer. Il est vrai que l'on sait parfois sur ses amis, par la rêverie, l'observation flottante et désintéressée, certaines choses que l'on ne peut pas leur révéler au risque de passer pour un fou. Pour tenter de commencer à comprendre les épisodes de cette révélation il faut se figurer Mathieu accompagnant sa mère à l'aéroport pour un de ses voyages aussi impromptus qu'extravagants. Mathieu avait souvent évoqué avec moi le mode de vie bizarre de sa mère, précisant parfois qu'elle avait été abandonnée à la naissance et recueillie par une famille dont le mari était pilote de ligne. C'est ainsi qu'elle avait pris l'habitude de voyager souvent et ce dès l'enfance, et continué à l'âge adulte grâce à un steward qu'elle avait épousé, homme dont Mathieu précisait d'emblée qu'il n'était pas son père. Sa mère n'avait pas choisi le steward au hasard. Elle avait d'abord choisi la compagnie pour laquelle il travaillait, car elle avait malgré tout un peu de sens pratique. Il lui fallait une compagnie qui desservait des aéroports du monde entier et qui ne courait pas le risque de disparaître. Parmi les impétrants, elle avait retenu dans un premier temps ceux dont la peau lui plaisait le plus et arrêté son choix sur l'un de ceux qui couraient régulièrement le marathon de Paris. On ne précisera jamais assez qu'il faut de bonnes jambes pour exercer sans trop de difficultés cette profession physiquement exigeante. Ce que je comprends, ce que je crois comprendre, c'est que de notoriété publique, le coureur de l'air courait aussi les garçons ce qui semblait arranger la mère de Mathieu pour des raisons qu'elle maintenait secrètes.

Ce jour-là, donc, elle avait à l'improviste décidé de partir pour Tokyo comme elle serait partie dans le Morvan, c'est-à-dire sans en faire toute une histoire et elle emmenait avec elle un ami qui était peut-être aussi son amant. L'histoire ne le dit pas. Comme elle détestait les taxis autant que les transports en commun, Mathieu devait les conduire à l'aéroport. Il le faisait sans rechigner, notamment parce que sa génitrice lui avait offert une voiture et le garage pour la parquer. Alors qu'ils étaient dans la file d'enregistrement des bagages, sa mère prit soudainement un air désemparé. Elle s'assit, laissant sa place sous bonne garde. Elle détestait perdre son tour. Elle semblait absente, de cette profonde absence qui dure même quand ce qui l'a causée a disparu. Elle avait la tête de quelqu'un qui voit un monde qui s'écroule, qui a reçu un coup qui, certes, est un phénomène infime à l'échelle de l'univers, mais qui pour la personne qui expérimente cet effondrement intime semble irrémédiablement inscrit dans sa biographie. Quelques minutes plus tard, elle avait pourtant repris ses esprits et sa place dans la file d'attente puis disparu dans les espaces sous douane après avoir précisé qu'elle coupait son téléphone pour au moins un mois.

Une année plus tard, souhaitant y voir clair et sentant sa mère en confiance, il l'avait interrogée. Il n'avait alors aucune idée de ce qui s'était passé et pouvait même supposer qu'il ne s'était rien passé et que le trouble constaté n'était qu'un de ces nuages qui traversaient parfois son imaginaire. Elle avait fini par avouer que ce jour-là, elle avait vu le père de Mathieu. C'était évidemment un choc pour Mathieu car elle avait toujours refusé de lui donner quelque précision sur son identité. Elle avait alors rapporté de sa chambre beaucoup de photographies d'un homme assez ordinaire dont on aurait en vain cherché une ressemblance avec Mathieu. Elle lui avait alors expliqué qu'elle lui avait dissimulé l'identité de ce père, justement parce qu'il avait un physique ordinaire. Elle ne voulait pas que Mathieu pût s'identifier à lui en aucune façon et n'avait donc d'autre solution que de l'occulter définitivement. Cela n'avait évidemment pas été facile.

Mais, ce n'était pas cette rencontre inopinée qui l'avait presque fait s'évanouir, ni même la situation qui aurait pu conduire à une rencontre entre Mathieu et son père. La cause du malaise était bien plus sérieuse. Elle avait vu que l'homme travaillait désormais pour une compagnie bon marché, encore désignée par l'anglicisme « Low Cost ».

Page 10 La Chèvre de Croatie

J'avais cette année-là décidé de partir au printemps dix jours dans une île retirée de Croatie, juste au moment où les jours ne raccourcissent plus sans cependant rallonger de manière bien sensible. L'idée de ce voyage m'était venue en regardant un site internet qui vantait la vie en plein air, le calme, la nature encore sauvage.

À peine arrivé, j'étais parti marcher sur un chemin de randonnée plus ou moins balisé, assez loin pour entrevoir l'épuisement, ce qui était évidemment une stupidité. Cela faisait aussi plusieurs heures que je n'avais pas vu une seule maison ni personne à qui demander des informations. J'avais rarement atteint un tel niveau de fatigue, comme si j'avais voulu m'assurer que la  vigueur de la jeunesse ne reviendrait pas. J'avisais alors un coin ombré sur une colline boisée, jugeant difficile de continuer sans risquer de tomber et de me blesser.

J'étais perdu. Je devais me l'avouer. Or, c'est une crainte que j'avais depuis l'enfance, imaginant sans doute que je pouvais connaître le sort de la chèvre de Monsieur Seguin. Enfant, je ne voyais bien sûr pas quel fantasme pouvait s'attacher à ce conte. Adulte confirmé, je ne me demandais pas pourquoi l'histoire du petit poucet ne m'avait jamais intéressé, trouvant fastidieuse cette histoire de petits cailloux. Mais ce que je ne savais pas, c'est que l'angoisse du refoulé arrive avec l'obscurité. J'essayais alors de me remémorer les paroles d'une chanson pour briser le silence, mais on se trompe quand on prétend que cela peut apaiser. Bien au contraire, je me suis trouvé vraiment pathétique.

Le sommeil enfin me prit et avec lui vinrent des rêves que la décence m'empêche de raconter ici. Il y était question de chèvres et de loups dans des situations diverses qu'on ne raconte pas aux enfants.

Au réveil, j'étais évidemment à deux pas d'un village.

Page 11 Le vase de Corée brisé

Je déteste les visites inattendues, surtout celles ou de vagues connaissances débarquent avec une bouteille. Je trouve cette pratique étrange et souvent surjouée. Et puis, je ne bois plus d'alcool depuis des décennies. Connaissant ma phobie, certains de mes amis ont annoncé leur venue un an à l'avance, ce qui me semble aussi un peu exagéré. Mais, alors que je me targue de pouvoir affronter les situations les plus délicates, j'éprouve les plus grandes difficultés face aux surprises que l'on entend me faire, et que, immanquablement, je ne trouve pas drôles. Le comble, c'est que les gens se croient souvent autorisés à émettre un jugement sur le décor, l'agencement des meubles, voire le désordre de la cuisine. Il m'est donc arrivé par le passé de me brouiller irrémédiablement après avoir reçu de telles visites à l'improviste.

La pluie tombe. On sonne au moins dix fois au portail. Cela commence bien mal. Ce n'est pas le bon jour. Je regarde par la fenêtre s'il s'agit d'un démarchage ou d'un voisin. Ce sont les X qui veulent me présenter leur nouveau petit chien et qui entendent déplorer que nous ne nous voyions pas assez souvent. J'ouvre. Ils entrent. Je les conduis au salon pour un apéritif. Le chien furète en remuant abondamment la queue. Depuis la cuisine j'entends le fracas d'un objet qui se brise au sol. C'était inévitable. Ce qui était évitable, c'était de venir avec ce chien. Je regarde les morceaux. Il s'agit d'un vase de Corée auquel je tenais particulièrement. Les X cherchent les mots justes alors que je pourrais presque pleurer. Ils semblent ne pas comprendre la peine que j'éprouve, non plus que mon refus de déclarer l'incident à l'assurance. Ils partent enfin.  Après leur départ, je ramasse amèrement les restes du vase. Le dommage est irréparable.

Je crois que je ne les verrai plus.

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Épilogue