Contourner Venise
Mathieu Diégèse

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Quatrième de couverture de 2018 légèrement adaptée
C'était l'hiver, c'était un jour de Venise. On ne voyait plus les astres, seulement, un peu plus loin, les bateaux qui entraient et sortaient de la lagune. Sur les montagnes proches, il y avait de la neige et ainsi, dévoile la neige qui ne recouvre rien.

Dès le début de son nouveau récit, en quelques lignes, Mathieu Diégèse parvient à plonger son lecteur dans la magie de cet étrange pays qui est Venise sans Venise. Ses personnages aiment voyager l'hiver, pour aller nulle part. Cette fois, ils ont décidé de longer Venise par les lidos.

Mathieu Diégèse réinvente ici l'autobiographie, livrant une autobiographie atténuée et polyphonique. On est vite sous le charme de la lagune, des lidos et de Venise qu'on aperçoit parfois au loin, sans bien savoir si c'est elle ou un paquebot qui dort.

Paut-être cependant que tout cela n'est qu'apparence.


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Ca' Roman

Nous avions décidé la veille de rejoindre Ca' Roman. Il nous fallait un prétexte et nous avons donc prétendu que nous allions observer les oiseaux. La réserve de Ca' Roman est un octogone ensablé qui se trouve de l'autre côté de la grande passe de Sottomarina à l'est de Chioggia, l'une des trois passes par lesquelles la mer Adriatique entre dans la lagune vénitienne, et c'est une réserve ornithologique réputée. Mais, nous avions d'autres raisons que de passer de l'autre côté. La veille, nous avions déjeuné sur la digue de Sottomarina, au bar In Diga, depuis lequel nous nous étions amusés à faire des tours de grande roue avec quelques touristes allemandes qui poussaient des cris qui auraient pu alerter les oiseaux de la réserve. Il n'était pas possible depuis la grande roue d'apercevoir Venise, bien trop au nord encore pour émerger de la lagune et de ses miroitements. Les touristes allemandes avaient des jumelles que nous avons tenté de leur emprunter. Elles n'ont pas accepté, sans doute effrayées de notre allure étrange et de nos yeux qui brillaient encore trop de la nuit passée.

Depuis Chioggia, il ne faut qu'une dizaine de minutes en vaporetto pour rejoindre Ca' Roman. C'est le vaporetto numéro 11. Il faut descendre au premier arrêt. Depuis près d'un siècle, la plage ne cesse de s'agrandir. Un panneau l'indique aux touristes. Depuis 1911, elle a plus que triplé, et l'on se prend à imaginer alors une archéologie sablonneuse qui retracerait les tribulations de tous les sédiments venus trouver ici la sédentarité après une vie d'aventures entre Ancône, Ravenne et Trieste, ces poussières de marbre mêlées à l'ordure.

Il faisait beau, ou presque, et le peu de vent préservait le silence des lieux. L'immense plage grise était jonchée de bois flotté. Nous nous sommes amusés à chercher celui qui aurait la forme la plus amusante ou la plus étrange. Mais, nous savions que nous cherchions celui qui aurait pu déjouer le sortilège.


Page 2 Nous avons peiné à nous départager, tant le choix est impressionnant. C'est à croire que l'Adriatique a un goût particulier pour cette plage. C'est sans doute qu'elle est immédiatement au nord de l'une des trois passes qui ouvrent vers la lagune, la passe de Chioggia, la plus lointaine de Venise. Tout ce bois sert aussi aux enfants, voire aux plus grands, à construire des cabanes vite démantelées par le vent. Ces mouvements perpétuels font que la plage de Ca' Roman dessine un paysage maléfique qui pourrait intéresser des auteurs de livres de philosophie ou de psychanalyse. Cette plage pourrait aisément représenter un terrible trauma.

Nous nous sommes finalement décidés après une conversation tout à la fois douloureuse et joyeuse, comme à chaque fois que nous devons décider quelque chose depuis le début de ce voyage en Italie, cette Italie hivernale qui ressemble à celle d'un film du cinéma psychologique italien où les scènes sont entrecoupées par des chansons de variété. Ils suscitent des rêves qui demeurent encore puissants et racontent des tragédies avec beaucoup de légèreté.

Je marche sur les Murazzi de Pellestrina et seule la digue pare à la lutte entre la mer et la lagune. Je pourrais marcher ainsi longtemps quand d'autres trouveraient cela bien ennuyeux. Il est trop tôt encore pour apercevoir les îles proches et lointaines, uniquement visibles la nuit par temps clair à leurs lampes allumées. Je reviendrai peut-être ce soir. Je croise malgré le froid quelques promeneurs et j'entends des bribes de conversations. J'ai même cru entendre un « je t'aime », énamouré.

Pour écrire la suite des aventures, nous partons ce soir vers cette station balnéaire où nous avions séjourné ensemble lors de notre dernier voyage. Nous allons faire le trajet en automobile, ce qui suppose que nous rebroussions chemin. En Italie, on n'est jamais très loin d'une station balnéaire. Pasolini le sait bien quand, avec son talent sensible, il décrit la Péninsule comme une Longue Route de Sable.

Page 3 Nous logeons dans les chambres les moins chères que nous pouvons trouver. Elles sont le plus souvent sans vue et sans perspective même si les hôtels des lidos sont meilleur marché hors saison touristique, à l'exception du lido de Venise qui attire les amoureux de Tadzio, l'éphèbe ravageur du film Mort à Venise. Certes, le Grand Hôtel des Bains est désormais fermé et personne ne peut prédire quand ses riches propriétaires arabes le revendront à la découpe après travaux. Il a hanté l'imaginaire de générations entières et leur a donné des idées de rencontres et des idées d'amour, des idées d'événements, des idées d'émotion. Cela ne dissuade pas toute l'Europe de venir s'affaisser sur la plage décatie.

Je me souviens d'un orage de tempête impromptu qui avait en un instant déchaîné la mer et lancé de grandes vagues vers la côte. Les lumières s'étaient allumées en plein jour donnant à la promenade une nouvelle couleur. C'était la biennale et les festivaliers s'étaient précipités vers l'hôtel dans la fébrilité et avec une jubilation communicative. Très vite le personnel avait fermé les portes.

Bien qu'on lui eût signifié que c'était interdit, un homme s'était mis au piano pour tenter de jouer l'adagietto de la cinquième symphonie de Mahler. Mais l'air a été écrit pour la langueur des cordes et le piano ne lui seyait pas vraiment. Un couple, après avoir fait des mystères de leur rencontre récente, s'était mis à danser dans la richesse du décor. La main de la femme tremblait. Peut-être était-elle Lol V Stein retrouvant l'amour de Michael Richardson échappant à la surveillance d'Anne-Marie Stretter et de Marguerite Duras. J'imaginais qu'ils s'étaient rencontrés sous cette pluie. L'orage avait duré toute la journée révélant à chaque éclair toutes les surprises que révèle une société prise sur le vif de l'inattendu. Le couple n'avait pas arrêté de danser, même pas un instant, même quand depuis longtemps le pianiste s'était arrêté de massacrer Mahler.

Le lendemain matin, je les ai vus déambuler sur le lido, puis le soir, j'ai vu que l'homme pleurait. Je m'attendais à un cri comme dans un autre roman de Duras. Et ce même jour, je l'ai vu partir, seul, traînant ses bagages vers le vaporetto.  Il pleurait encore au souvenir de la mélancolie de la danse. Entre ces deux scènes, ils avaient fait l'amour sans doute, mais cela est une autre histoire.

Il est entré depuis dans mes souvenirs à moins que je n'aie tout inventé. Je ne suis maintenant plus certain que cela se soit véritablement passé. Mais le souvenir est entièrement voué à l'imaginaire. C'est ce qui fait oublier le temps.

Page 4 Le contrat que nous avons signé est très clair. Il s'agit de produire un récit qui fasse la promotion de tous les lidos de la lagune vénitienne comme étant des destinations touristiques alternatives à Venise et à sa foule de touristes. Il faut montrer que Chioggia, Pellestrina, Alberoni, Malamocco et plus au nord, Cavallino, toutes ces villes éclipsées par la Sérénissime ont une forme folklorique encore exploitable. Elles ont accompagné Venise, contribué à ses batailles. Elles sont même à la source de sa puissance. Aujourd'hui encore, que serait Venise sans les travailleurs qui quotidiennement et pendant leur vie entière viennent de Mestre tôt le matin pour faire tourner la machine à touristes.

Il s'agit aussi de proposer des images, mais le commanditaire enverra par la suite des photographes qui illustreront le récit que nous aurons produit. La commande ressemble à celle qui avait été passée par le magazine Successo qui, pendant l'été 1959, avait lancé Pasolini poète sur les routes pour un reportage le long des côtes italiennes. Le texte écrit pendant le voyage a été traduit et publié en français sous le titre de La longue route de sable. Il faudra bien sûr y faire référence et trouver un titre au texte que nous écrivons. Ce pourrait être Barrage contre l'Adriatique. Mais la référence à Duras serait à la fois trop évidente et peu vendeuse. Dès lors que ce travail aura été effectué, nous chercherons sérieusement. Nous avons encore presqu'un mois.

Je suis monté dans une barque de pêcheur tout à l'heure et je me suis cogné la tête suffisamment fort pour devoir m'aliter. Je regarde par la fenêtre de la chambre dans ce silence inouï des chambres de malades. Les autres se sont faits si discrets qu'ils pourraient avoir disparu. Juste en face, une affiche jaunit. Elle annonce un spectacle de cirque qui s'est joué l'année dernière et que je n'aurais pas eu envie de voir. Je vois aussi les aspérités de la corniche de la maison d'en face. J'en connais tous les détails. Je les connais par cœur. Je ne suis pas malheureux, je me sens même plutôt bien. Je resterais là volontiers dans cette chambre d'hôtel à contempler les objets qui attrapent les souvenirs comme certains tissus attrapent la poussière. Il est parfois amusant de devoir s'arrêter et toute la journée se passe doucement entre les draps.

Pourtant, il va bien falloir sortir. Je vais devoir expliquer que je me sens assez solide pour reprendre la promenade. Faudra-t-il marcher ou prendre un bateau ? Voilà bien un dilemme de touriste.

Page 5 Nous avons traversé la lagune pour dîner dans une trattoria sur une place de Venise de la salade et des spaghettis, un bout de fromage et quelques dattes égyptiennes, sans doute pour rappeler les attaches orientales de la vieille ville déchue. Je suis déjà venu dans cet endroit un peu secret à l'écart des touristes. Les clients sont pour l'essentiel des Vénitiens et le prix des menus est très raisonnable. Cela semblera paradoxal, mais je n'aime pas vraiment les voyages, surtout parce qu'il faut manger au restaurant et je déteste les restaurants. Je me souviens de la première fois que je suis venu ici. À cette époque, j'étais accompagné d'un amour de passage.

Je regarde Venise, troublé jusqu'aux larmes et ma fascination pour le manège incessant des vaporetti est à son comble. Ces bateaux, seuls, semblent vouloir alléger le poids des siècles. Eux seuls sont réels et permettent de sortir de l'idée de Venise, l'idée du virtuel, l'idée du fantasme des gondoles, du pont des soupirs et des serments partagés. Peut-être que le vaporetto est pour moi ce qui la définirait le mieux. Plus tard, après le dîner, sur le vaporetto qui nous ramenait à Pellestrina, un couple s'embrassait. C'était l'anniversaire de la jeune femme, à moins que ce ne fût un jeune homme. Il n'y a aucune raison que les amours vénitiennes ne soient pas elles aussi non binaires. Le bateau a chanté l'hymne international des anniversaires et ce, dans beaucoup de langues différentes. C'était évidemment touchant. J'ai regardé ailleurs et j'ai pensé à autre chose.

Demain dans l'après-midi, nous irons passer quelques jours à Alberoni. C'est dommage, je commençais à me familiariser à cet hôtel de Pellestrina. Nous n'avons pas commencé l'écriture attendue. Dans quinze jours, ce sera presque la fin du voyage et il ne faudrait pas attendre le dernier jour pour pouvoir poser un texte, même provisoire. Évoquer les vaporetti qui traversent la lagune est une piste qu'il faudrait considérer. Noter par exemple qu'il n'y a aucun vaporetto qui aille de Venise à Pellestrina. La ligne 11 s'arrête au Lido de Venise, d'où il faut prendre un bus, qui lui-même prend un ferry qui finit par arriver sur le lido le plus étroit du chapelet.

Nous devrons y penser davantage.

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Je sais que j'ai été particulièrement désagréable ce matin. Nous avons emménagé dans une maison ancienne où le petit-déjeuner qui nous est servi est assez frugal et de qualité moyenne. Or, quand je suis arrivé à table ce matin, j'ai trouvé l'opercule de la barquette de la confiture un peu retourné et posé sur la table à côté de la grande tasse. Quel besoin avaient-ils d'ouvrir la barquette qui m'était réservée ? Il s'est dénoncé mais je m'en doutais bien. Je ne l'appréciais déjà pas beaucoup avec son ton de professeur qui décrit la peinture académique dans un musée d'art mais je faisais des efforts pour me débarrasser de mes préjugés. Cela n'a aucun sens de s'énerver pour un fait si ténu mais il s'agit de cette forme de grossièreté qui fait que je pourrais tout arrêter sur le champ, abandonner le projet d'écriture et rentrer à Paris.

Il faisait assez mauvais et ils ont décidé de rester à la maison pour compulser la documentation touristique que nous avons collectée. Ils sont libres. Quant à moi j'ai toujours aimé être dehors et puis je veux voir le maximum de lieux. Je sais bien qu'il ne sera pas possible de revenir. Et c'est dehors que je fabrique du récit avec le plus de facilité. C'est en fait assez simple. Il suffit de regarder attentivement puis de ne plus regarder. Au début ça reste assez confus, la situation est ambiguë. Et puis, la mémoire scénarisée fait son travail d'écriture, d'écriture réelle, s'éloignant doucement du fantasme de l'écriture. Cela fonctionne quelle que soit la destination. Il suffit de quelques collines et d'un chemin comme une piste qui les traverse, le soir qui arrive et le récit commence. C'est à Venise, justement, qu'écrire, pour moi, est le plus difficile. Tout est tellement mêlé. L'histoire la plus ancienne retentit jusqu'à aujourd'hui et la présence de l'art contemporain provoque des soubresauts du temps. Je me souviens par exemple de cette immense sculpture qui faisait l'entrée de l'Arsenal en 2001 pour la biennale. Elle forme aujourd'hui comme un paravent mémoriel. Je ne peux me souvenir d'aucune autre œuvre de cette année-là.

Le soir, une femme m'a reconnu. Moi, je ne l'ai pas reconnue car je suis mauvais physionomiste. J'ai donc fait semblant de célébrer avec elle cette surprise de se rencontrer ainsi dans la rue d'un des villages des lidos de la lagune vénitienne. Mais peut-être n'était-ce pas un hasard. Je n'ai pourtant pas appelé pour avoir des informations.

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Je suis durablement contrarié par cette rencontre inopportune. Je sais pourquoi mais à la fois je ne sais pas pourquoi. Je ne sais plus quand nous nous sommes rencontrés et je ne sais donc pas dans quelles circonstances. Ce n'était pas l'année dernière, mais il y a beaucoup plus longtemps. Où était-ce et avec qui étions-nous ? Il faut que je me souvienne. Je l'ai suivie discrètement et j'ai vu qu'elle avait quitté Pellestrina dans un de ces bateaux privés aux stores à moitié baissés. Mais, curieusement, ce n'était pas un Riva, le modèle le plus couru sur la lagune pour les gens qui ont les moyens. La traversée n'est pas donnée... plaisante litote. Ce n'était pas non plus un CMV, un Cantiere Motonautico Veneziano, modèle moins couru mais plus courant. C'était un Apreamare. Jusqu'alors, je n'en avais vu qu'à Naples. C'était exactement un Maestro 88, le plus gros de la marque et souvent le bateau de la Camorra. C'est un bateau à deux ponts, très luxueux et très rapide. Trop rapide pour la lagune. Je vais appeler Paris pour leur faire part de la gravité de la situation. Si ma légende est éventée, je ne serai jamais payé. Ils n'ont pas l'intention de s'en prendre à moi, sinon, elle ne se serait pas manifestée ainsi au détour d'une ruelle. Le message est clair : nous savons que vous êtes là et qui vous êtes vraiment. Admettons pour le moment qu'ils ne savent pas pourquoi, ni pour qui.

Jusqu'à nouvel ordre, je ne parle plus à n'importe qui, et dans aucune des langues que je pratique. Je ne souris plus à ces photographes attendris au spectacle niais de leurs conjoints et de leur progéniture persuadés du bonheur que procure le séjour en famille au bord de la mer. Et puis d'ailleurs, je ne souris plus du tout.

Tout le jour se passe difficilement. Je l'aperçois à chaque coin de rue. Mais ce n'est évidemment pas elle. Mais pour m'en convaincre mieux, je m'approche et vérifie qu'elle n'a pas pris une nouvelle apparence. Je vais finir par être arrêté par la police, ce qui n'arrangera rien. Cela n'a aucun sens. J'imagine que ce n'est que de la lassitude après tous ces jours à arpenter les lidos. Cette journée qui s'est passée aussi mal ne reviendra pas. En tout cas, je l'espère.

Couverture ou non, je dois écrire un texte et même un très beau texte. Je dois retrouver la force du désir d'écrire, d'écrire avec calme et détermination. Je reprends le texte écrit au jour le jour. Il y a quelques petites choses bien, mais je vais devoir élaguer énormément. Jusqu'à présent, je n'ai tenu aucune de mes résolutions.

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Bien que l'on nous en ait dissuadés, nous avons loué un bateau pour aller de nuit sur l'île de Poveglia, sans dévoiler auparavant, évidemment, notre destination pour ne pas essuyer de refus. L'île de Poveglia est à une encablure ou presque de Malamocco, mais le vaporetto n° 19 l'évite précautionneusement. C'est que depuis des siècles, elle a la réputation d'être hantée. Des histoires atroces circulent de pestiférés ou supposés tels jetés vivants dans des fosses communes. Elle devint donc ensuite l'île de la quarantaine. Jadis florissante, elle est abandonnée et pour hantée qu'elle soit, elle l'est surtout par les chasseurs de fantômes.

Nous sommes arrivés au soir tombé. La lune blanchissait les ruines, leur donnant un air dominateur et narquois le moins engageant qui soit. Les hauts murs de l'octogone qui jadis protégeait la rade s'étaient faits menaçants. Depuis la grève de la côte nord j'ai regardé longtemps les lumières de Venise, au loin, encadrées par celles des hôtels de luxe installés sur San Clemente et Sacca Sessola, comme s'il n'y avait plus d'attente, de pluie fine et pénétrante. Je sais bien que le paysage est toujours une métaphore , une cosa mentale. Ce qui, toujours, appelle le regard dans un paysage, n'est pas qu'il soit naturel, mais que, naturel, notre regard puisse le rendre artificiel et c'est à Venise que cette translation est à son paroxysme. Même ce qui est naturel à Venise prend un air bizarre. Je dois me comparer au paysage. Je ne me demande donc plus pourquoi Venise et je ne crains plus le temps perdu sur ces lidos frissonnants. Cette question est derrière moi maintenant.

Une secousse sismique a été ressentie hier vers Cortina d'Ampezzo, trop loin pour que frémisse l'eau de la lagune. Mais j'y ai pensé tout le jour et je demeure dans mon silence un peu plus chaque jour. Parfois, je m'éclipse entièrement et mon esprit quitte la lagune pour se perdre à Trieste ou à Ravenne, ou bien encore ailleurs, seul.

À l'hôtel, à une table de la mienne, de jeunes Allemands jouent les fantômes de Poveglia, mais je n'ai pas le courage de les trouver drôles. Mais je sais qu'ils vont rester là plusieurs jours. Je les trouverai donc drôles demain.

Derrière les rideaux de la salle à manger, j'aperçois le haut du mât d'un bateau de pêcheur et cela suffit à ma contemplation jusqu'au dessert fruité que je ne toucherai pas.

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J'ai voulu retourner sur l'île de Poveglia et ses sortilèges, mais cette fois j'ai préféré y aller seul. Cette île a provoqué un coup de foudre étonnant, au point que je me demande si la secousse sismique ressentie dans le nord de l'Italie n'était pas sa matérialisation tellurique. L'imagination a cette force qui rend tout possible, même de se rendre sur l'île dans un vaisseau placé en quarantaine plutôt que dans un bateau loué trop cher à la journée. Toute la journée je serai donc un personnage de mon livre, sur les traces d'un passé dont je voudrais rassembler les indices.

Au large, une Venise grand-siècle scintille et de temps en temps j'entends la musique de Vivaldi dans un palais illuminé pour le carnaval. Je rêve d'une Venise qui ne serait pas le réceptacle de la pacotille du monde entier. Je rêve, mais il suffirait de quelques pas, de quelques pas réels dans Venise véritable pour que la rêverie cesse. Pourtant, les fantômes de Poveglia écoutent eux aussi la musique, tout à côté de moi. Alors je les regarde un peu puis je rentre. Ils sont très nombreux dans leur écoute attentive et encore, on en a certainement oublié quelques-uns.

Cette fois c'est décidé, le récit commencera par cette île où les personnages auront obtenu l'autorisation d'établir un campement provisoire. Le mystère des lidos se situera ainsi un peu au large des lidos, sur la lagune même.

Je rentre à l'hôtel, tout entier occupé par cette intention particulière de l'écriture sans me soucier de rien d'autre que de noter ici quelques mots de ce jour, sans surprise et dormir ou essayer. Je reprends l'écriture sans éprouver pour une fois cette inquiétude, sans ce souci de devoir écrire et d'être sincère en toute circonstance.

Pour autant, ce qui me semble curieux, ce à quoi je ne m'habitue pas, c'est cette difficulté d'écrire contiguë à cette nécessité impérieuse d'écrire.

En montant dans ma chambre, j'ai croisé cette femme étrange avec un léger accent. Elle a prétexté un malentendu et m'a avoué dans un rire de gorge que nous ne nous étions jamais rencontrés, sauf peut-être dans un roman à arcanes.

En fin de compte, je n'écrirai rien.

Page 10 J'ai passé la journée à l'embarcadère, ne le quittant que pour manger rapidement. C'est un lieu magique. Le vaporetto arrive. Les passagers montent, descendent, traînent des valises, des cabas à roulettes, valident leur ticket sans avoir même à échanger un seul mot avec un préposé. Et puis le vaporetto repart et tout bascule dans le paysage, dans ce grand basculement de la mémoire. Il doit bien y avoir une ville là-bas, on croit s'en souvenir. Les remous s'apaisent et la lagune revient à sa nature première de lac salé, sa douceur. En un instant, on comprend mieux le paysage vénitien, l'aimantation par les îles, l'archipel. Alors, je prends des notes sur un carnet de voyage, j'imagine peu à peu un texte. Je sais que ce soir je pourrais sourire à la lecture de ces bribes d'instants.

J'ai reçu un message de Paris. Il faut que j'aille à Murano dans le foisonnement des ateliers et mesurer si le changement climatique menace aussi l'île des verriers. Ce n'est pas ce que nous avons décidé avant mon départ. Je devais éviter tout contact avec le service et me concentrer sur l'affaire en tentant d'éviter toute ambiguïté. Tant pis. J'ai accepté depuis longtemps qu'ils puissent changer les règles à tout moment et il est un peu trop tard pour me poser la question de continuer ou d'arrêter. Cela fait trop longtemps que je vis dans un monde où les apparences valent autant que la vérité.

Je dois renouer avec mes compagnons de voyage. Cela fait trop longtemps, aussi, que j'ai cessé d'avoir avec eux toute conversation suivie. C'est que ces trajets d'île en île font que je suis obligé de revenir dans l'obscurité. Ils ont déjà quitté la salle à manger de l'hôtel. Je me demande pourquoi on me les a confiés.

Page 11 Je reviens à Poveglia, cette pauvre petite île placée au centre d'un oubli. Mentalement, sans trop de mal, je refais plusieurs fois le parcours, revivant cette impossibilité qui était faite aux navires d'accoster là. Je reconnais le point exact sur la lagune qu'ils avaient promis de ne point dépasser. Mais depuis longtemps, les bateaux qui arrivent ne tiennent plus cette promesse ancienne. Ils ignorent le souffle de la vie des très anciens morts, ils oublient qu'il y a peut-être là-bas, un peu plus loin, un corps qui demeure et dont la vue seule pourrait glacer le sang. Ce sont en effet les mêmes spectres qui hantent l'île depuis des siècles et qui vont revenir encore pendant des siècles, sauf si Poveglia bien sûr est submergée, comme Venise, par la montée des eaux.

Mais on a peut-être aussi tout inventé et les fantômes ne sont alors que des images. C'est à peu près la même chose, d'ailleurs. On en trouve la trace dans le terme fantasmagorie qui est à l'origine « une projection dans l'obscurité de figures animées simulant des apparitions surnaturelles ».

Venir ici est un exercice spirituel en forme de disparition. D'ordinaire, dans les autres villes, sauf à y passer des jours et des jours, on n'a pas l'impression que tout est trop tard pour tout. Mais je suis frappé par la façon dont ici, dès qu'on a posé le pied, on est happé par cette réalité cruelle que le temps passé était le temps du récit et que le temps présent est le temps d'un récit qui ne vient pas.

Pourtant, on ne le sait pas encore, mais moi aussi, je peux disparaître brusquement, au prétexte futile de quelques espionnages. Je ne peux pas imaginer quels sont les mots et quelles sont les phrases avec lesquels je tisserais cet instant. Je partirai dans un sourire et la fraîcheur du soir.

Page 12 Je ne pensais pas que mon travail sur les lidos de Venise prendrait ce tour. Je me transforme en enquêteur inlassable et obstiné sur le mythe de l'existence des fantômes, des réincarnations et des disparitions définitives des spectres. J'ai lu que les fantômes rodent autour des lieux qui marquent la vie et la mort, l'hospice et le cimetière. Il y a les deux à Poveglia et peut-être même des fosses communes imaginaires remplies après d'horribles massacres. Plusieurs vieillards de Malamocco m'ont assuré avoir croisé des fantômes. Ils pouvaient m'assurer que certaines nuits de brume, les plus dégourdis traversent à la nage et viennent sur les murazzi pour voir l'Adriatique. Certes, c'est assez étrange de penser que les fantômes ont la possibilité de nager. Peut-être nagent-ils pour retrouver le passé, quand, quelques années auparavant, ils pouvaient s'ébrouer dans l'eau.

Il a fait soleil aujourd'hui. Ce soir, les terrasses étaient pleines de monde. J'ai vu plusieurs couples bien mis prendre le bateau pour Venise, sans doute pour aller au théâtre.

Je vais recommencer mon texte depuis le début, je vais le prendre à la racine. Le personnage principal ne me convient plus. Je le trouve même inélégant. Je l'imagine plus distant encore mais courtois. Cela fait trois fois que, successivement, je recommence. Je pense que je ne suis pas assez concentré, que je n'écris pas assez longtemps. Pourtant, je ne peux pas faire qu'écrire. Mais cette possibilité de recommencer indéfiniment le même texte, c'est sans doute pourquoi j'écris. L'écriture, c'est cela qui fait que nos vies en récit sont des vies virtuelles, une sorte d'éternel retour, une mémoire inachevée.

Page 13 Je devrais peut-être essayer d'autres genres littéraires. La romance, par exemple. Ce doit être amusant et agréable de raconter le fou rire d'un couple d'amoureux, le pouvoir magique de l'attraction des corps, la recherche du mot le plus adapté pour avouer son amour et le temps déplié, qui imagine, sous le vent, encore, sous le vent. Seuls les poètes et les mages peuvent distinguer le grand amour sans verser dans la bluette. Mais de cela je ne sais rien ou presque et je ne l'écrirai donc pas. Ou bien devrais-je aller rechercher dans ma mémoire une vieille histoire sous un nid de poussière, une légende historique, presque, enterrée là par superstition. Ce serait comme tenter d'aller sur les traces du diable.

Peu importe, il y a beaucoup d'autres possibilités d'écriture. Je peux toujours saisir la magie de ce moment d'arc-en-ciel ou bien encore un moment de joie, qui d'évidence ne reviendra pas.

Mais il faudrait que je considère tout cela autrement et que je ne me laisse pas berner par les apparences de mon écriture. Pour le moment, je veux répondre au mieux à cette commande. Certes, j'ai parfois l'impression de faire le repérage d'un film littéraire du siècle dernier, mais cela n'a pas d'importance. Je crois avoir enfin compris le point précis de la lagune et des lidos où l'on attend que j'investigue. Il faudra donc vérifier sur un plan, sur un plan suffisamment détaillé.

Je vais devoir trouver mes propres réponses puisqu'elles n'apparaissent jusqu'à présent dans aucun document connu.

Page 14 J'ai recommencé à marcher la nuit, ou bien alors le soir. Je m'en vais par le terre-plein de droite après avoir dépassé les deux seuls cafés encore ouverts en cette saison. Je marche vite dans une ville fausse qui devient terrain de mon jeu d'écriture. Je connais désormais tous les chemins et j'en connais même chaque pierre. J'aime le décor étrange de la lagune la nuit. Parfois je perçois la présence de couples amoureux, je ressens aussi les indicateurs sensibles de leur désir. Je m'éloigne alors plus rapidement encore.

Chaque ville possède un point d'équilibre. C'est mathématique. Le point d'équilibre de Venise, contre toute attente, c'est Poveglia, l'île abandonnée qui se tient précisément à ce moment où le paysage ne montre plus l'espace mais le temps. Dans sa tristesse sombre, elle est plus fascinante que consternante. Elle seule peut « prédire le passé ». Elle est cette ruine qui n'a pas été, mais qui sera certainement un jour. Elle seule va tenir ses promesses.

Puis il faut revenir, même si je suis sans courage. Il faut que je raconte au monde de petites histoires, amusantes et douces et ces histoires sont tour à tour tendres et captivantes. Mais parfois, laissé sans force dans ma chambre, je n'écris pas.

Je vais devoir laisser la lagune quelques jours. J'ai reçu un ordre de Paris. Peut-être y-a-t-il de petits problèmes avec les services italiens. C'est possible si ma légende a été révélée par l'agente rencontrée à Malamocco. Elle m'a paru vraiment trop curieuse. Mais peut-être ont-ils quelque chose derrière la tête. Je saurai cela demain.

Page 15 J'ai quitté mes camarades de jeu. Ils savent quoi faire, y compris si je ne reviens pas. Les mécanismes de la mission ne sont pas spectaculaires, ils n'ont même l'air de rien, consistant principalement à déambuler chaque jour sur les bords de la lagune vénitienne jusqu'au coucher du soleil, à aller dans des bars, à prendre des photos comme s'ils vivaient ensemble une merveilleuse retraite.

Je reviendrai aussi bien demain que quelques semaines plus tard. Cela n'a pas vraiment d'importance. Ils pensent peut-être depuis Paris que les morts de l'antique cimetière vont un peu m'effrayer, sinon s'attaquer à mes forces. Moi je ne crains pas de devenir fou et d'errer sans relâche dans un monde dépeuplé à la manière de ce personnage de Pasolini dans son film Théorème. S'ils me débranchaient, je ferais autre chose.

J'ai loué un bateau pour me conduire vers l'aéroport. J'ai traversé rapidement. Le soleil se levait à peine et la lagune reflétait encore les étoiles. Venise au loin semblait rescapée de quelque catastrophe.

Mais une fois à l'aéroport j'ai rencontré la patience et l'observation assidue de la moquette en damiers. Les avions ne volaient pas pour une raison que je n'ai pas cherché à connaître. J'ai mimé longtemps le type qui s'ennuie. Je fais cela à la perfection. Je me souviens de ces années où j'allais à Venise en train, principalement pour traverser la lagune le matin en sirotant un mauvais prosecco. Tout cela peut sembler loin maintenant. Ce train n'est plus en service et de la gare de ces départs mythiques on peut au plus loin se rendre à Dijon ou bien à Clermont-Ferrand et même à Nevers.

Cependant, mieux valait ne pas rester immobile et reprendre la promenade de salles en salles, de magasins en magasins, de comptoirs aériens à d'autres comptoirs aériens.

Je laisse ainsi passer le jour. J'ai cru comprendre que le premier avion partirait vers vingt heures. Je ne vais pas me plaindre et donner de l'importance à quelque chose qui n'en a pas. Je me rendrai directement depuis l'aéroport là où l'on m'a donné rendez-vous.

Page 16 Je ne suis pas certain qu'il était bien nécessaire de me demander de quitter la lagune, de faire tout ce chemin, pour entendre un message que j'aurais pu deviner en lisant ce qui fait l'actualité. Il était facile de deviner que la Russie était responsable d'une bonne part de l'intrigue, certes au cheminement incertain, qui m'envoyait sur la lagune encore un peu plus longtemps qu'on ne l'avait imaginé. Il nous faudra du temps pour libérer cet agent qui traînait à Vladivostok. Les gages que nous pourrons donner ma petite équipe et moi joueront un rôle certain. Les Russes ont un fantasme italien depuis des siècles, comme les Français ont un fantasme russe. C'est ainsi.

Je suis allé une fois en mission en Russie. Ce n'est pas mon terrain de prédilection. Ce n'était pas à Moscou. C'était ailleurs. L'ordre de mission qui m'avait été transmis oralement était si étrange que j'avais d'abord cru que le messager avait mal retenu sa leçon. Je devais vérifier que nos amis les Russes ne voulaient pas changer le temps qui passe, sous peine de raviver l'universalité du malheur. Puis, j'ai compris. C'est ainsi que dans cette bourgade éloignée j'avais été pendant quelques jours un savant déguisé en poète, mais aussi un écrivain que l'on devait prendre pour un imposteur. Dans notre métier, nul ne sait qui est l'autre véritablement, au point que l'on oublie parfois qui l'on est soi-même.

Cette ville, Paris, demeure une merveille, bien autrement passionnante que les îles vénitiennes. Je suis passé par le pont Neuf, m'amusant à regarder ces vieux vacanciers qui se donnent l'air alerte savourer leurs ultimes promenades vespérales. Du haut du pont, j'ai imaginé les boucles et les détours de la Seine jusqu'à son embouchure. Je crois que j'en ai oublié une ou deux. Les boucles de la Seine sont une forme de poésie.

J'ai pris une table dans une brasserie, presque certain d'avoir été suivi. Je m'en étais aperçu en regardant le reflet des vitrines. Je suis un peu vexé. Ils m'ont fait suivre par des débutants. Quelques ivrognes faisaient tous les bistrots de la rue. Je scrute longuement un alignement de tables, un bus... et je pars avant que la commande n'arrive. J'avais raison. Un couple un peu gauche en fond de salle se lève brusquement, tout aussi brusquement rattrapé par le serveur. Moi, j'avais pris soin de payer à la commande. De vrais débutants.

Demain, c'est le jour du départ. J'espère qu'en mon absence ils auront avancé.

Page 17 J'ai eu la chance d'être du côté du hublot et d'expérimenter encore ce soupçon de rêve dans la réalité provoqué par la saveur douce de l'observation du paysage en parcelle, agencé pixélisé, les villes et les campagnes miniaturisées. Cela fait revenir à moi tous les souvenirs de voyage que je croyais enfouis.

Puis vient le soir, puis la nuit. Je ferme le volet du hublot. Je regarde les couples. Ils papotent ou se contentent d'être ensemble. Je constate avec le même étonnement, chaque fois, combien les couples se ressemblent l'un l'autre. La Rochefoucauld dit dans ses Maximes ceci, je crois : ce qui fait que les amants et les maîtresses ne s'ennuient point d'être ensemble, c'est qu'ils parlent toujours d'eux-mêmes. Les couples sont souvent touchants, parfois drôles. Il y avait au départ ce couple sans doute italien, tous les deux dans leur petite trentaine et je me souviens des pleurs de cette femme mêlés aux pleurs de cet homme. C'est sans doute cela qui laisse penser que seuls les pauvres et les fous peuvent vraiment comprendre l'amour. Quant à moi, je ne comprends pas vraiment ce qui m'apparaît comme une pulsion déguisée. Pour moi, il n'y a rien d'autre que la liberté, rien d'autre que de faire l'expérience morale et humble de la liberté. Je suppose qu'on peut y parvenir aussi en couple, mais c'est plus difficile.

Quand nous sommes arrivés à l'aéroport de Venise, le ciel était si sombre, sans lune aucune, que mon blouson ne suffisait pas à me protéger du froid. Quand j'ai reconnecté mon téléphone mobile, j'ai reçu un message bizarre. Le projet a changé. La narration du projet aussi. Il aurait été loyal de m'en informer quand j'étais à Paris, mais sans doute l'ordre n'était-il pas encore validé.

Je dois arrêter l'effroyable machine démoniaque qui est en cours. Alors, j'ai loué une voiture pour rejoindre rapidement la nuit milanaise.

Page 18 J'ai passé la nuit dans une vallée laissée sans issue par la neige. La fraîcheur parvenait même à transpercer l'épaisseur des murs du refuge transformé en auberge de luxe. J'aime les soirs qui s'abandonnent et qui se refusent ensuite sans d'autres raisons que de savoir que le temps passe. Dehors, la tempête laissait imaginer d'étranges souffles d'ouragan cadencés et rythmiques comme si un crash spatio-romanesque avait dérangé le paysage alpin.

Je me suis réfugié dans le journal.

Parfois, et de plus en plus souvent, je pense que je devrais arrêter ce travail. Mais je sais bien que je ne pourrai jamais arrêter. Je sais aussi que si j'arrête, j'arrête tout. Que ferais-je des jours s'ils ne sont plus animés par le mystère, encore et toujours, les pièges de nos vieux ennemis ?

En fait, j'approuve ce voyage impromptu. J'aurais pu refuser, argumenter, prétendre que l'on s'attardait aux riens et laissait échapper l'essentiel, que j'avais la certitude que toute cette peine, ces efforts de bagages transportés, étaient bien inutiles. Je n'en ai rien fait. Je n'en fais jamais rien. Très récemment, une fois encore, j'ai ainsi dû parcourir plusieurs milliers de kilomètres, sans but en apparence. J'étais un peu contrarié pour mon empreinte carbone, mais c'était pour vérifier si j'étais ou non suivi et c'était bien le cas. D'ordinaire, il ne s'agit plus aujourd'hui de filatures à l'ancienne et le suivi par GPS est la règle mais j'ai toujours sur moi un brouilleur qui fait que si l'on veut me suivre, on me doit me suivre encore comme dans les films d'espionnage.

J'ai repris ce matin la voiture pour revenir à Mestre et rejoindre ensuite la lagune. L'Italie, les villages traversés provoquent toujours mon imagination, surtout après cette nuit froide et pourtant enfiévrée. Mes fidèles suiveurs doivent être encore en train d'attendre une dépanneuse. C'est tellement facile désormais de mettre en panne à distance une voiture. Un jeu d'enfant. Plus besoin comme avant de glisser du sucre dans le réservoir.

À l'arrivée, une foule compacte m'empêchait d'accéder au comptoir du loueur de voitures. Mais je connais quelques trucs pour me faire passer pour un employé qui rapporte des clés. Le bateau loué pour rejoindre Malamocco m'avait attendu.

Page 19 La lagune était embrumée ce matin. Je suis allé sur l'île à la voile et j'avais le vent en poupe. Cette glisse sur le miroir de soupirs était agréable et inquiétante à la fois.

Sur place, je me suis donné une heure de marche rapide pour reprendre un peu de vitalité après les heures passées en avion et dans la voiture. On ne doit pas avoir mal au dos dans ce métier sous peine de réforme.

Je me souvenais parfaitement de chaque détail, de ce que j'allais rencontrer pas après pas. Il est vrai que je sais d'ordinaire ce qui est propice au souvenir et même ce qui provoque une remémoration instantanée. Je peux tenter un recensement : une maison abandonnée où subsiste l'escalier qui menait sur le toit en terrasse, toute accumulation et tout empilement Mais les événements désagréables sont aussi des buts de promenades imaginaires. Qu'il s'agisse de l'image mentale ou de toute image, la profondeur de champ est calculée pour que l'image soit nette en un point seulement. Le reste est plus ou moins flou. Ici, à Poveglia, tout est pour moi très net, curieusement.

Il ne faut pas que j'échoue dans mon enquête. C'est arrivé déjà il y a trois ans et les conséquences ont été fâcheuses, autant pour le pays que pour moi. Mais cette affaire n'a rien à voir avec celle-là. Ici, la question est simple en apparence. Il faut seulement que j'apporte une juste attention à chaque message et que je lui trouve une interprétation correcte, exacte. C'est évident.

Quelles qu'en soient les circonstances, j'ai rendez-vous avec la vérité.

Page 20 Je n'ai plus trop de temps car le temps s'accélère. Le message que j'ai reçu tôt ce matin est elliptique. Je ne sais pas s'il ordonne de rester ou de rebrousser chemin. Ce sont peut-être les derniers instants de tranquillité dans ce refuge précaire et incertain. Ils arriveront sans doute bientôt, porteurs de valises diverses enfermant des instruments permettant d'organiser la destruction. Il sera trop tard pour tenter d'arrêter ce désastre et il ne sera même plus temps de s'émouvoir d'entendre les vieux morts brinquebalés partant en procession vers le bain acide qui leur aura été préparé. Les engins dans un rugissement terrible auront auparavant excavé l'antique cimetière avant de s'attaquer, plus tard, aux quelques ruines encore debout.

On ne connaît pas les activités réelles du groupe qui a reçu par corruption la concession de l'îlot. Bien sûr, ce qui se prépare est contraire à la loi italienne et plus encore, contraire à la loi humaine, contraire à la vie des morts depuis qu'il y a la vie humaine sur cette planète. On ne dérange les morts qu'avec d'infinies précautions depuis qu'homo sapiens est un peu sapiens. Dissoudre des ossements est une abomination. Le financier véreux qui a conçu ce projet félon de résidence de luxe à vue lointaine sur Venise avait renoncé jusqu'alors, craignant sans doute que la réputation d'île hantée ne vienne contrarier les touristes fortunés. Ce n'est plus le cas. Bien sûr les commanditaires de la mission se moquent bien du cimetière tout autant que des fantômes et ne nous auraient jamais envoyés, mes camarades et moi, si le financier en question n'avait été lié aux pouvoirs oligarchiques de Russie et d'Amérique, dont il est désormais prouvé qu'ils ne forment qu'un seul et même pouvoir.

La caméra, ce qui sert de caméra, est cachée. Nous pourrions attendre quatre mille années qu'il se passe quelque chose. Dès que les images sortiront, le projet s'arrêtera. Mais surtout, ils sauront que l'on sait, que leurs secrets sont infiltrés. C'est d'ailleurs sans doute cela le véritable enjeu de la mission.

Je portais aujourd'hui ce vêtement d'un jaune terrible, singulier, que l'on devait certainement pouvoir repérer depuis la ville de Venise. Pour passer inaperçu, rien de tel qu'un vêtement voyant.

Il ne s'est rien passé aujourd'hui. Rien que l'on ait remarqué en tout cas. Mais cela n'a pas d'importance. Nous reviendrons demain.

Page 21 J'ai passé la nuit à Venise pour plus de sécurité. Je n'ai pas beaucoup dormi, écoutant la rumeur de la ville toute la nuit ou presque. On reconnaît les bruits de Venise pour les avoir déjà entendus tant de fois dans des films, lors de séjours précédents sous un prétexte ou un autre et même lors de rares histoires amoureuses que l'on voulait naïvement rendre inoubliables. La cité des doges fait trembler encore encore les mémoires de tant d'amantes et d'amants tout autour de la terre. Mais comme l'amour lui-même, un jour, une nuit, elle sera engloutie dans l'odeur fétide du pourrissement, elle que l'on avait prise pour un paradis.

À Malamocco, c'est différent. Il y a la tendresse maritime de l'Adriatique. On peut s'enfuir vers Ravenne ou bien encore l'Istrie ou la Dalmatie. Et puis il y a Poveglia et ces jeunes qui combattent le capitalisme oligarchique mafieux. Ils peuvent vaincre car on sait que parfois le blé peut vaincre l'ivraie qui l'étouffe. Ils ont le courage qui fait bruisser les peuples. La restauration des chemins avance rapidement. Je connais désormais les lieux par cœur. Sur la droite, s'embranche le chemin. Un peu plus loin, il y a les caméras.

Quand je suis arrivé tout à l'heure à Malamocco, j'ai remarqué les déambulations caractéristiques des malfrats. Je les repère immédiatement. Et puis, il y a eu cette conversation que j'ai perçue fort clairement et distinctement. Tout cela était bien trop visible et je suis intrigué. Ils ont certainement compris la situation et veulent me faire modifier mes plans. J'ai déjà rencontré des situations de ce genre dans ma vie professionnelle et personnelle. Cela provoque toujours en moi une excitation intéressante, mais, cette fois, j'ai été, peut-être, imprudent de vouloir les éprouver encore. Je les crois capables de tout. Ils sont de ceux qui assassinent les artistes et je pense au mode opératoire du meurtre de Pasolini, le plus violent qui soit.

Peut-être que la décision est prise et que c'est ce qui va se passer, non pas sur une plage d'Ostie mais sur les vieux cimetières de Poveglia. Je sais désormais qu'ils ne m'ont pas pardonné.

Page 22 Dans le service, on semble considérer que cette petite mission est pour moi une déchéance insensée. On se trompe. Je ne regrette pas le temps où l'on m'envoyait sur des terrains exotiques où je devais passer incognito alors que c'était une véritable gageure. Et quand bien même ce serait encore possible, que je demanderais à être dispensé de ce type de missions qui alimentent ensuite des films à grand spectacle. J'adore cette petite mission, qui n'est d'ailleurs petite qu'en apparence. Avec les jeunes de l'association, nous allons à Venise la nuit en bateau rapide conduit avec brio par l'un d'entre eux ou l'une d'entre elles. Nous traversons en criant et en chantant et ils nous font découvrir la lagune et les gondoles endormies. J'ai l'impression de renouer avec le plaisir de la vie. Il faudra se souvenir de ces moments mais il n'y a aucune raison que nous puissions les oublier. Je vais continuer d'agir conformément au projet que je me suis donné et je vais bien m'amuser. On gardera de cette affaire beaucoup de plaisir et juste une légère appréhension quant à sa conclusion.

Ce matin sur le port, il y avait encore cette femme opulente qui ponctue ses phrases d'un toussotement bizarre. Elle a souri à notre groupe revenant de goguette, mais ce n'était pas un sourire amical. Le rendez-vous pris, très vite, elle s'est éclipsée. J'ai demandé au groupe s'il savait qui elle était, sans succès. Je n'en sais rien non plus. Elle nous a affirmé avec un fort accent à l'origine indiscernable qu'elle avait des révélations à nous faire. Nous allons donc l'écouter même si ce n'est pas la première fois que l'on nous promet de nouvelles pistes qui se sont ensuite révélées incertaines.

Nous avons constaté l'absence d'une caméra. Elle était pourtant parfaitement cachée. Elle a sans doute été détectée par une de ces paraboles sur les toits de Malamocco qui n'étaient pas là hier. Il y avait aussi, au ras du sol, un fil électrique tendu entre de petits poteaux. Je me suis figé, n'osant aller plus loin, ne faisant même plus semblant de chercher, craignant une mine ou tout autre engin explosif. Ces personnalités politiques véreuses sont sans vergogne et se moquent bien de mettre à mal les relations diplomatiques entre deux pays européens. Je dois me méfier encore davantage.

Page 23 Nous avons encore trouvé un dispositif électrique sur l'île, assez inoffensif par ailleurs, une parodie de déclencheur de mine, juste assez dissimulé pour m'amuser un peu. Il aurait fallu que les piquets soient vraiment invisibles pour qu'on ne les remarque pas, surtout dans cette partie de l'île où la végétation est rase et ne recouvre rien. Curieusement, la parabole d'observation qu'ils avaient posée a été démontée. Il va donc se passer quelque chose et l'enquête pourra vraiment commencer.

Je ne regrette pas de m'être autant investi dans cette mission. Nous sommes aussi allés observer les oiseaux à l'autre bout de l'île en prenant d'infinies précautions. C'est aussi pour eux que nous tentons d'écarter les pelleteuses et autres excavateurs. L'île est leur royaume et les fantômes sont leurs amis. J'aimerais tant que ces idées généreuses puissent vaincre celles, bien rances, du post capitalisme corrompu. Je suis peut-être trop optimiste, mais je crois fermement que Venise et sa lagune, ses artisans aux savoir-faire ancestraux, peuvent devenir un laboratoire mondial de protection et de régénérescence de biotopes menacés. Je n'ai pas envie de faire comme s'il était déjà trop tard. Je livrerai ce combat avec enthousiasme.

Leurs services ne sont pas si forts. Ils ont commis une double erreur. J'ai observé tout à l'heure sur le port un curieux manège. Il y avait cet homme qui porte d'ordinaire une chemise de couleur « sable ». Un de ses comparses l'a appelé depuis un bateau. Je l'ai trouvé bien long à venir jusqu'à lui comme s'ils voulaient qu'on les remarque bien. C'est une manœuvre d'intimidation de débutants. Les vrais-faux pièges et ce petit scénario ont un sens qui cependant m'échappe.

Je n'ai pas bougé et je suis resté en terrasse, observant les bateaux plus loin qui entrent et sortent de la lagune et ceux qui préfèrent contourner Venise par la mer. Le soleil était encore pauvre de rayons même s'il paraissait ardent. J'aime d'amour la magie de cet étrange pays des lidos qui est Venise sans Venise.

Cependant, combien faudra-t-il de printemps pour que Venise revienne de son évanouissement ?

Page 24 C'était sans doute une erreur. C'était même absurde d'obéir à cette femme étrangement opulente et de me rendre au point précis de la longue plage sur l'Adriatique, celui qu'elle m'avait montré sur la carte. C'est un endroit désolé où le vent n'est pas assez fort pour détacher les papiers des épines des chardons, à supposer que ce soient des chardons.

J'ai décelé une odeur nouvelle et dans le même temps ils sont arrivés sans faire de bruit ou presque, doucement, huit hommes, de grands gaillards, aux têtes carrées. Je les ai considérés avec une pointe d'incrédulité, un léger sourire. Ils n'étaient donc pas là pour me supprimer, seulement pour me neutraliser et pour me neutraliser violemment. Pour me supprimer, ils n'en auraient pas envoyé huit. Il aurait été plus simple d'armer un tueur ou de m'empoisonner.

Je ne perçois plus rien ou presque plus rien maintenant mais j'ai cette capacité de survoler la lagune. Il y a des jours, la douleur est lancinante malgré l'immobilité parfaite à laquelle je me contrains. La pensée vacille alors. Je crains de m'endormir, mais la fatigue est plus forte. Ce sont des moments où la valeur intrinsèquement ésotérique de la vie devient plus claire et je ne me demande plus ce que cela veut dire vraiment d'être en vie.

Régulièrement, les infirmiers et les médecins viennent m'interroger sur mes symptômes. Ils me disent que tout va bien. Il s'agit sans doute seulement de me rassurer. J'aimerais les croire davantage.

Page 25 Le médecin m'a dit que les soins intensifs vont encore durer une semaine. Il ne faut pas aller trop vite, ne pas avoir la tentation d'accélérer la fin des soins. Certaines parties de mon corps ressemblent encore à ces pulpes de fruit écrasées dans les torchons pour faire de la confiture. Je me laisse surprendre à chaque fois quand je vois ma peau violacée dans le miroir. Ma mâchoire fait quelques bruits parfois qui pourraient même m'inquiéter. Il paraît qu'elle peut se décrocher. Cela peut se produire n'importe quand. Ce n'est pas très grave. On peut la remettre en place, mais cela suppose en conséquence que je n'avale rien de solide. Il semble que personne ne sait combien de temps cela peut encore durer. La guérison complète pourrait prendre du temps.

La sédation est un voyage très particulier. Mais, déjà, je vole moins au-dessus de la lagune.

Cela fait quatre séances que j'ai avec ce psychiatre qui ressemble parfaitement à un psychiatre pour tenter, sans doute, de comprendre pourquoi j'ai pris un tel risque assez imbécile, comme si je voulais être certain de trouver d'autres raisons d'avoir un peu mal, voire très mal.

Mon service mène une enquête que je sais déjà impossible. Certes, ils aimeraient leur infliger aussi quelques coups, jouer à un prêté pour un rendu. Mais je crois bien qu'on ne les rattrapera jamais. Et puis, c'est assez risqué. Ils abattent n'importe qui n'importe quand. Leurs méthodes sont d'une violence rare et leur réputation dépasse les frontières. Je n'ai pour eux que de l'aversion et leur nom sera celui de la honte et du mal à jamais.

Je regarde dehors. On annonce un temps plus froid.

Page 26 Je vais mieux, c'est indéniable, mais je suis sans corps, sans corps véritable et ma conscience est comme une toile trop usée, qui peut craquer, qui va craquer. J'ai encore un sommeil de fièvre et je mets une écharpe pour soutenir mon bras gauche quand, piteusement, je veux faire quelques pas. Je suis incapable de lire un livre. De bleus, les coups deviennent progressivement jaunes, ce qui parait moins impressionnant. Je vis au jour le jour et la mort a parfois un air d'étrange sympathie. La sédation a des effets sur mon activité cérébrale. Je vois le monde dans une transparence floue, des histoires mortes où l'on ne rit pas beaucoup remontent à la surface. Surtout, il y a la tentation de me considérer comme un usurpateur si par malheur ce sacrifice violent avait été inutile. J'espère plus que tout que la révolte des jeunes leur aura permis de vaincre et de prendre possession de leur île contre les puissances de l'argent. Cela me permettra de trouver un peu de paix et même un peu de joie. J'y ai pensé la semaine entière. Ce serait une catastrophe si, tout à côté de Venise, une autre île était la proie de la spéculation touristique. Ne compte-on pas déjà le Marriot sur Sacca Sessola, le palace de San Clemente, Santa Maria delle Grazia a été vendue à Stefanel... Cela me semble suffisant. Je me soucie aussi de San Sèrvolo, qui n'a pas encore été vendue mais il me semble évident que cela démange certains. N'a-t-on pas cédé à une entreprise de luxe française la Pointe de la douane ? Maintenir Venise à flot coûte cher. C'est évident.

Je pense que j'ai commis l'imprudence qui a conduit à ce lynchage pour me punir de mêler mes émotions personnelles, qui sont des émotions véritables, à ma profession, à ma mission, qui supposent l'absence de toute émotion. Venise est la seule ville au monde, et Paris parfois, l'espace d'un instant, qui me permettent de recoudre mon identité décousue constituée de tant de légendes que je n'existe plus vraiment. Il me semble que ne suis qu'un personnage d'un récit fatigué.

Page 27 Mon histoire prend une ampleur inattendue. Cette semaine, un quotidien du soir italien a écrit que j'étais le nouveau Pasolini, mais que j'étais français. Ils ont sous-entendu que j'étais en mission pour contrecarrer les rapprochements entre l'Italie et la Russie. C'est la première fois que je suis ainsi mis à découvert et que ma légende devient une légende de pacotille. Et encore, le service m'a dit qu'une première version de l'article laissait entendre que l'endroit était connu pour abriter des rencontres homosexuelles. Ils ont menacé le journal d'un procès, moins par souci de la vérité que celui de la réputation du service. Mais le quotidien italien a reculé, sachant lui que cet endroit n'est pas un lieu de rencontres homosexuelles.

Il va donc falloir sortir de la nasse, maintenir la tête en dehors de l'eau, et ce n'est pas facile, car chaque mouvement brusque me donne encore un fort mal de crâne.

C'est le matin. Je pense que j'entends les oiseaux qui essayent de réveiller le printemps, qui font semblant d'ignorer que les mêmes saisons reviennent chaque saison. Mais il n'y a que les êtres humains qui estiment que mieux vaut douter du retour du printemps. Alors, j'ouvre la fenêtre. Mais, c'est comme un fredonnement et je comprends qu'ils ont envoyé un hélicoptère pour me sortir de là sans m'imposer les affres d'une traversée en bateau, même en bateau-ambulance. L'engin se pose entre l'hôpital et la mer, entre deux plages encore vides en cette saison.

Je regarde Venise de loin, d'un peu loin. Je regarde le lido, cette petite bande de terre du Lido di Venezia, et cette petite bande de sable longée par les promenades. « Lungomare », disent les Italiens. Je crois distinguer l'île, la petite île de Poveglia. Je pense à tous ces jours qui s'amoncellent, à ce projet qui paraissait voué à l'échec. Je pense qu'il va réussir car c'est aussi parfois un peu de tendresse qui a fait basculer le monde. Je pense aussi à moi, à ces moments, petits ou grands, où la vie tout à la fois donne le sentiment de basculer dans l'inéluctable et le prédit.

Page 28 Le temps est toujours à la pluie. La Seine traverse Paris sans relâche. J'observais ce matin sur la rambarde du pont Marie un goéland qui me semblait vieux, seul et désespéré, sans doute de ne plus voir la mer et qui était bien désœuvré. Entre la Seine et lui, il n'y avait apparemment que le vide. Il s'est envolé pourtant.

Je marche comme un forcené pour retrouver les muscles de mes jambes. Je suis encore trop blessé pour ressentir peine et douleur. Je suis même décidé à ne rien ressentir et cela m'angoisse, car la vie contraint à ressentir mais je ne suis même pas certain du sens du mot ressentir.

Ici, on ne fait plus trop attention à ma claudication appuyée. Ce sont les pouvoirs magiques de la grande ville, qui confèrent un pouvoir d'invisibilité. Il n'empêche que je sais que je fais l'objet d'une surveillance discrète mais que je crois efficace. Je l'espère efficace. Personne, et surtout pas moi, n'a intérêt à ce que je devienne la victime collatérale d'une rivalité entre services dans une sorte de revival de guerre froide.

De ce moment en Italie, je ne retiens pas grand-chose mais je retiens que j'ai entendu le vent et je retiens le temps qu'il faisait, le temps de tempête, le temps de catastrophe.

Pour tenter de combler le temps long de mes journées, j'ajoute des règles aux règles. Je lis tout ce que les médias publient sur Venise et sa région. Je vais à la bibliothèque, mais immanquablement je me laisse distraire par la raie de clarté qui traverse la salle de lecture l'après-midi. Je regarde ma montre, alors, et j'observe que les jours rallongent. Dans quelques mois, certainement, j'observerai que les jours se font plus courts. Ce sont les mécanismes de ce genre qui nous assurent que le temps passe, malgré tout.

Je pense souvent à ces jeunes qui, tous ensemble, m'ont sauvé la vie. Je ne pense pas à l'agression mais à leur action pour protéger leur île. Mon intervention n'aura été qu'une petite aide à leur enthousiasme. Chacune, chacun, joue à merveille son rôle militant, sauvant Poveglia de la spéculation et sauvant ainsi la planète entière.

J'aimerais revenir plus tard à Malamocco, un simple jour de temps ordinaire, sans souci d'enquête, pour le seul bonheur de contourner Venise.