| Puisque
ce soir encore la lune disparaît Noëmie Diégèse |
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| Quatrième de couverture (2018) |
« Je
ferme les volets de la chambre, et je dois me pencher. J'aperçois le
croissant de lune. De ma mémoire surgit alors ce mot qui résonne comme
un espoir, puisque
ce soir, encore, la lune disparaît. »
L'autrice signe ici son premier roman. Noëmie Diégèse nous fait parcourir, avec mélancolie mais bonheur, les souvenirs d'une femme qui a aimé passionnément et que la maladie a éloigné de son amour. Par touches successives, nous découvrons un univers doux, et pourtant violemment strié par la violence des sentiments. Si le temps apaise, il ne guérit jamais et les blessures secrètes sont à coup sûr les plus douloureuses. |
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Je
suis rentrée ce matin. Je ne savais pas que rentrer chez soi pouvait
être à ce point une aventure. Une aventure ou un voyage. Un voyage avec
des
frontières, des salles d'attente, des visas, des passeports, des taxes
à régler. Je ne savais pas qu'un hôpital pouvait à ce point ressembler
à un aéroport international. Ce sont les mêmes salles d'attente, avec
ces sièges accrochés les uns aux autres. Il y a des machines qui
délivrent des boissons et des friandises. Peut-être celles de
l'aéroport offrent-elles un choix un peu plus varié. Mais cela dépend
certainement de
l'aéroport. Je regarde ma valise. Je la trouve un peu ridicule.
J'avais choisi une valise bon marché pour ne pas me faire remarquer.
C'était une idée curieuse. Je ne crois pas que quiconque aurait
remarqué quelque valise que ce fût. J'ai attendu mon tour. Je n'ai pas dit que je me sentais fiévreuse. J'ai accompli une à une toutes les formalités de sortie, qui sont aussi des formalités de départ. Dehors, un ambulancier m'attendait. Il a porté ma valise jusqu'à la voiture. Il m'a demandé si je préférais être allongée. Je ne me sentais pas fatiguée au point de ne pas pouvoir me tenir assise, mais je n'avais jamais circulé allongée dans une ambulance. J'étais curieuse de l'effet. J'ai choisi le brancard. J'ai senti que l'ambulancier était déçu. Aurait-il eu moins de travail si j'avais accepté de m'asseoir sur le siège à côté de lui ? Peu importe. Je n'ai pas l'intention de le revoir. Je suis chez moi. Je vais rester chez moi. J'aurai un contrôle dans un mois. D'ici là, je dois rester chez moi. Je regarde la pièce. Rien n'a changé pendant ces trois semaines d'hôpital. Même mon regard n'a pas changé. C'est déjà le soir. Je ferme les volets de la chambre, et je dois me pencher. J'aperçois le croissant de lune. De ma mémoire surgit alors ce mot qui résonne comme un espoir, puisque ce soir, encore, la lune disparaît, c'est donc que le jour et la nuit continuent de se succéder. |
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| Page 2 | Il
y a des termes que l'on n'avait jamais connus que joyeux, porteurs de
bonne nouvelle et parfois d'avenir. Et
puis un jour, sans que l'on y soit vraiment préparé, ils deviennent
hostiles et dangereux. Il en va désormais ainsi pour moi du terme
« croissance ». Pendant l'enfance, les médecins et mes
parents avaient surveillé avec attention ma croissance, s'assurant
régulièrement, grâce à une toise improvisée sur un linteau de porte
qu'elle se déroulait normalement. Ils reportaient ensuite le chiffre
obtenu par un mètre souple de couturière sur le carnet de santé qui
m'était dédié. Quand mes grands-parents nous rendaient visite, mais
aussi des oncles et tantes, des cousines et des cousins ou encore des
amis, je les traînais vers la fameuse toise pour leur
faire admirer ma fameuse « croissance ». La toise a
subsisté longtemps après que la mesure de ma taille n'avait plus
vraiment d'importance et surtout ne variait plus. Elle a disparu un
jour à la faveur de travaux de rénovation. Elle ne demeure que dans mon
souvenir et dans l'album photo de la famille où l'on me voit
plusieurs fois posant bien droite sur la toise en question et un peu
fiérote. Ma mère a
écrit sur chaque photographie la date et la taille atteinte. Plus tard, devenue adulte, j'ai appris ce qu'était la croissance économique et pourquoi elle était nécessaire à la bonne santé de l'économie. J'ai appris aussi que l'on pouvait penser au contraire que la décroissance était bénéfique, surtout pour la planète. Ceux qui pensaient cela n'étaient pas majoritaires dans les cercles du pouvoir. Mais je retenais que, là encore, la croissance était perçue comme positive, enviable, qu'elle était désirée, courtisée. Bien sûr, la plus belle des croissances est celle des plantes, celle que l'on guette, que ce soit dans la nature ou dans le jardin et aussi celle des plantes en pot que l'on chérit justement pour qu'elles connaissent la meilleure croissance possible, en les personnifiant parfois comme si elles étaient des enfants. Et puis un jour, au hasard d'un examen médical, au hasard d'une opération chirurgicale, il faut retrancher. Il faut stopper la croissance. Et l'on apprend donc que la croissance, quand il s'agit de la croissance d'une tumeur ou de ses métastases n'est pas un fait souhaitable ni désirable. On guette désormais, de contrôle en contrôle, que tout est stable. On va avoir de la neige cette année, il faut que je tienne bon. |
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| Page 3 | Pourquoi
m'être
couchée
encore si tard
hier soir ? Peut-être est-ce pour rallonger le temps, comme si les
temps de veille comptaient double au grand jeu de la vie. Je sais bien
que l'on m'a volé une dizaine d'heures de ma vie, qui sont les heures
de l'anesthésie générale lors de l'opération. Je ne parviens pas à
imaginer ce que cela peut faire aux personnes qui vont dans le coma et
qui en reviennent. Mais peut-être se passe-t-il quelque chose pendant
le coma, alors que je crois bien que rien de psychiquement valable se
passe pendant une anesthésie générale, en tout cas pour la plupart des
gens. Maintenant que je suis rentrée chez moi, que je ne suis plus sous anesthésie, je suis entièrement livrée à la mémoire et je ne me souviens de rien sinon que je suis seule. Parfois, ton souvenir revient et je sais que s'il revient, c'est bien que les jours sont comptés. Je ne sais pas pourquoi ce souvenir de toi me laisse penser à la mort. Cela n'a rien à voir et pourtant c'est presque une certitude. Je t'entends dire que je dramatise toujours tout. Tu n'as jamais su accompagner un malade. Je regarde beaucoup par la fenêtre. Je vois les enfants, en bas, improviser des balançoires avec des bouts de cordes et des cartons ramassés je ne sais où. Ce sont encore et déjà les vacances d'hiver. Je me prends à penser que cela pourrait être dangereux, mais je ne peux rien y faire, même pas leur crier de faire attention. Cela n'aurait certainement aucun effet et j'en serais encore plus épuisée que je ne le suis déjà. Ils animent un peu la vue morne sur ce square un peu miteux. Quand je suis arrivée à Limoges, je voulais habiter au bord de la Vienne. J'ai toujours rêvé d'avoir des fenêtres donnant sur une rivière, ou mieux encore sur un fleuve avec des bateaux, ou bien encore sur un canal, près d'une écluse et compter les péniches, les reconnaître au fil du temps, ou bien seulement pour le plaisir de regarder les reflets sur l'eau. Mais je n'ai pas trouvé d'appartement en bord de Vienne. J'ai trouvé cet appartement cité Victor Thuillat et je suis restée. Il est clair et j'ai un petit balcon. Mais je n'ai pas la vue. |
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| Page 4 | Je ne devrais pas évoquer ton souvenir. Je sais bien que cela me fait plonger à une profondeur telle que personne ne peut me suivre. Tant pis, je vais continuer à penser à toi, avec joie et avec douleur. Mais c'est étrange. Après toutes ces années, j'aurais aimé, j'aurais dû guérir de toi. Mais je sais qu'il n'en est rien. Même la maladie n'a pas réussi à vaincre cet amour gratuit au long cours. Je me souviens de la première nuit que nous avons passée ensemble dans cet appartement. C'était la nuit d'un quatorze juillet et les bruits de la ville anéantissaient nos mots d'amour. Il aurait certainement fallu fermer les fenêtres pour nous entendre mieux mais nous n'en avons rien fait, amusés que l'on fête ainsi notre rencontre amoureuse. Depuis le temps que je ne t'ai pas vu, tu as dû changer. Le miroir de la chambre me montre que j'ai changé moi aussi. Alors, je ne le regarde plus mais je sens parfois que mon reflet me poursuit, qu'il me guette et qu'il veut me rappeler qu'il est vain de ne pas lui faire face. En fait, je ne veux pas affronter cette double tristesse, celle d'être triste et celle de devoir le cacher. C'est idiot car il n'y a personne d'autre que moi à qui dissimuler ma tristesse. Ce matin, quand je me suis levée, j'ai eu un léger malaise, suffisamment prononcé pour que je craigne de tomber. Ce n'est pas la première fois que cela m'arrive mais c'est toujours aussi angoissant. Mais, en même temps, je me prends à espérer que cela se termine. La maladie, cette convalescence incertaine, ces souvenirs si décevants, tout cela serait fini. Les spectateurs invisibles de ma déchéance pourraient applaudir. Parfois, on voudrait pouvoir applaudir avant la fin et quitter le théâtre, surtout quand il se réduit à quatre murs avec un grand lit où l'on dort seule. Je ne laisserai pas la fenêtre ouverte le prochain quatorze juillet. |
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| Page 5 | J'imaginais cette convalescence comme un ennui immobile, aussi immobile que l'immobilité sourde de l'été. De temps en temps des examens radiologiques et quelques soins infirmiers seraient venus briser cette monotonie assez tranquille. J'imaginais aussi aller régulièrement à l'hôpital. J'aime à considérer l'hôpital comme un lieu de production intense de récits. Je m'assois souvent dans un coin de la grande salle d'attente comme on attend un autobus ou une dépanneuse sur le bord d'une grande route. L'hôpital est aussi comme une gare, comme un grand magasin, une machine temporelle fabriquée avec de multiples micro-récits que chaque protagoniste considère comme importants. Je vois passer les médecins, qui ont les premiers rôles et leur spécialité inscrite sur la blouse, et aussi tous les autres personnels, qui, pour n'en être pas moins essentiels, occupent des rôles secondaires. Il y a des patients, des patientes, mais aussi des visiteurs qui cherchent une information avec des sanglots dans la voie. Il suffit de quelques heures de cette observation pour que l'impression de continuité temporelle que l'on tâche, tant bien que mal, d'éprouver, n'ait plus cours dans ce que l'on sauve de conscience jour après jour. Reconstituer tous les récits qui se croisent, c'est cela qui est en jeu, les reconstituer dans leur unicité, faire en sorte que chacune, chacun sorte de son rôle. Pour les patients, il ne se passerait rien et les soignants seraient du côté de l'événement. En fait, c'est cette torsion de la fiction qui fait le succès des séries télévisées médicales. Ce qui arrive aux patients est accessoire et ce sont les médecins, principalement les médecins, qui portent les récits. L'industrie culturelle ou supposée telle, qu'elle soit du livre ou de l'image animée, nous impose en permanence des récits où il se passe quelque chose, récits qui s'opposeraient à nos vies comme espaces-temps où il ne se passerait rien. Dès lors, il convient de faire en sorte de faire comme s'il se passait quelque chose de ressemblant à la fiction dans nos vies de tous les jours et cela passe bien sûr par l'acquisition de biens et de services, par la consommation. Le capitalisme a la fiction comme moteur principal. Peut-être un jour me demandera-t-on de témoigner de cela qui se passe et je témoignerais et poserais tranquillement là l'angoisse qui rôde. Mais je suis dans ma chambre et les idées accoutumées et familières reviennent malgré tous mes efforts. Je pense à toi comme on pense à la mort. |
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Je
suis allée en panique à l'hôpital aujourd'hui. Je ressentais une forte
douleur dans la poitrine. Ils n'ont rien trouvé. Ils ont même pensé je
crois que la douleur était imaginaire. Cependant, que la douleur soit réelle ou imaginaire, elle est toujours réelle, ou bien toujours imaginaire. La douleur n'existe pas en soi. Ils ont voulu me garder en observation. L'opération est encore récente et ils craignaient certainement des complications inattendues. Je n'ai pas protesté mais il fallait pourtant que je rentre chez moi. Je suis sortie, comme par une porte dérobée, j'ai fait ce que je devais faire et je suis rentrée, tellement contente de moi que je n'avais plus mal. Bien sûr, on s'était aperçu de ma disparition et l'infirmier ne m'a pas vraiment crue quand j'ai expliqué que je m'étais perdue dans l'hôpital. Pourtant, c'est très possible de se perdre ici. La signalétique est si présente que l'on dirait un jeu de piste. Or, ces jeux sont des jeux pour se perdre et non pour trouver son chemin. Chez moi, je me suis changée. J'ai mis une robe délicieusement colorée et un chapeau. Je ne voulais pas passer inaperçue. C'est un alibi en béton quand on veut protester que l'on vous aurait repérée si vous aviez été là où l'on prétend que vous étiez. Surtout que j'avais pris tout un attirail. J'avais de quoi écrire et de quoi dessiner, un appareil-photo argentique en bandoulière et une sacoche avec un chevalet pliant. Je n'aurais pas dû prendre l'appareil. C'est lui qui a attiré les soupçons sur ma fugue. J'ai affirmé que l'on m'avait apporté tout cela au cas où je devrais rester longtemps. J'aurais pu penser qu'il est interdit de prendre des photographies en dehors de sa chambre. Je crois donc avoir suscité une méfiance durable chez le personnel infirmier, qui se relaie désormais pour me surveiller. Mais je sais qu'ils vont vite arrêter d'en parler. Leur attention sera captée par le flux incessant des joies et des peines, des urgences douloureuses et des petites satisfactions. Ils n'y aura aucune trace de mes pitreries. Je vais sortir demain. Donc, il va falloir sortir du lit. Rien ne dure. Peut-être faudrait-il que je cesse de voir en cet hôpital un but de promenade. Mais je reviendrai après-demain, non pas avec de nouvelles douleurs, en tout cas je l'espère, mais pour observer la sortie des patients. Certains sont tristes mais d'autres sont particulièrement radieux. Je regarde longuement par la fenêtre. Le brouillard s'est dissipé un peu. Je n'ai pas envie de lire, ni d'écrire, ni de dessiner. Je prends seulement un cliché de la cour de l'hôpital dans la brume. Je ne développerai sans doute jamais cette image. J'ai quelques mots croisés, mots fléchés et sudokus. Cela ne devrait pas me demander trop de réflexion même s'il n'y a pas d'activité qui n'engage pas la réflexion. |
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Je viens de terminer Je me souviens de Georges Pérec et j'ai
pris beaucoup de plaisir à cette lecture, comme si je lisais un livre
de science-fiction. En effet, pour moi, le souvenir est une difficulté, parce que je ne me souviens de rien ou de presque rien. De ma première jeunesse en Bretagne, il y a, je crois, la couleur des genêts et peut-être un baiser dans un creux de la lande. Je
ne me souviens ni du vent ni d'aucune des promenades, si je me suis
promenée. Je ne me souviens de rien de l'école.
Je suppose que je suis allée à l'école et que c'est là que j'ai appris
à écrire, à lire et à compter, mais je ne pourrais pas citer le nom
d'un seul de mes enseignants. J'ai un diplôme universitaire de
comptabilité. Je suis très forte en comptabilité. Quand je lis ce qui
est écrit sur le précieux diplôme, je lis que je l'ai passé à Rennes, à
l'université de Rennes. D'ailleurs, je n'ai pas besoin de le lire pour
le savoir. Mais je n'ai aucun souvenir. Je ne peux pas visualiser les
bâtiments, les salles de cours et encore moins les professeurs qui
faisaient cours. J'aime la comptabilité. Je me dis parfois qu'elle prend la place des souvenirs que je n'ai pas. J'aimerais ne pas être infirme du souvenir. Ce doit être merveilleux de se souvenir, sans doute magique aussi. De ce que j'ai lu, le souvenir ne connaît que l'émotion. On ne se souvient pas si l'on n'est pas ému. Ça va ensemble. Je suis rarement émue, sauf sur l'instant, pas par une remémoration. Cependant, ne pas avoir de souvenirs, c'est aussi ne pas avoir de mauvais souvenirs. Je n'ai pas cette inquiétude que je lis parfois sur les visages, inquiétude provoquée par un souvenir intempestif. Car le souvenir, le plus souvent, n'est pas sollicité. Le passé se présente parfois dans un accoutrement étrange qui peut faire peur comme certains déguisements de carnaval. Il ne peut éviter le filtre déformant de l'inconscient. Je ne connais pas ces craintes. Mon passé n'est pas déguisé. Le matin, le regard est plus léger sans l'encombrement des rêves de la nuit, qui ne sont que des souvenirs travestis. Mais je ne suis pas amnésique. Je peux dire ce qui s'est passé hier. Mais ce n'est pas un souvenir. Cela ressemble plutôt à une dépêche d'agence de presse. Je fais aussi l'expérience de ces souvenirs qui ne se souviennent de rien. Je ne sais pas s'il s'agit d'une expérience universelle. Il y a par exemple, au coin de la rue, une pierre d'une bordure du trottoir qui m'est particulièrement familière. Elle est là et se contente d'être là, un peu comme une allégorie du temps long des pierres qui forment les bordures des trottoirs. Elle est pourtant dans une situation précaire, risquant du jour au lendemain d'être remplacée, enlevée, bousculée par des travaux urbains. Dans sa pensée de pierre elle envie peut-être les menhirs ou les grands rochers des montagnes, ignorant que ces pierres-là connaissent aussi l'effritement. L'effritement est le vieillissement des pierres, elles ne peuvent pas y échapper. |
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Je
dois
dormir longtemps pour me sentir reposée. Les médecins m'ont confirmé que c'était normal, et je dors. C'est encore déconseillé de me fatiguer. La fatigue, c'est ce qui nous donne le sentiment d'appartenir à une humanité commune. Tout le monde est fatigué, tous les gens que l'on croise ici ou là En outre, la fatigue est contagieuse. Dans le parc ou l'autobus, si quelqu'un de très fatigué s'assoit à côté de moi, je vais un peu plus loin. La fatigue des autres m'épuise. Il paraît que le sommeil suit le rythme des saisons et que l'on dort plus en hiver qu'au printemps. Mais c'est désormais le printemps. Je trouve cependant que je dors trop car le temps m'est compté, car le temps m'est décompté. Je ne peux consacrer tout ce temps qui reste au sommeil. Je vais essayer de réduire mon temps de sommeil de façon très progressive. « Dormir... » C'est curieux que ce soit un verbe d'action. Je préfère de loin la forme passive et dire ainsi que je suis endormie. C'est encore plus bizarre que le verbe « attendre... » soit aussi un verbe d'action. Je me souviens - ça je m'en souviens - de cette attente impossible, cette attente de la déception. J'ai passé tant de temps à t'attendre douloureusement et tu arrivais avec un retard considérable et tu me saluais sans plus d'explications. Tu étais là soudainement, simple et sophistiqué et si étrange que je ne croyais pas à ta présence. Je me sentais en voie de désaffection. Tout mon corps me disait de te quitter. Je crois que ma fatigue vient de ces attentes. Je m'arrête un instant d'écrire. La radio fredonne les nouvelles. Il y a des inondations dans le Gard. Je pleure. |
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Je me réveille, je me regarde dans le miroir du lavabo de la chambre. Je suis pâle. L'air est saturé par les odeurs de médicament. Je regarde par la fenêtre au jour à peine levé. Je vois une bande de verdure. Aucune fleur. C'est un jour de forte fièvre qui contraint à l'alitement, mais la fièvre baisse le matin. J'ai des frissons. Je m'appuie un peu contre le mur avant de regagner péniblement mon lit. Les étourdissements ne m'ont pas lâchée. Désormais, c'est souvent ainsi au printemps et à l'automne. Je ne sais plus vraiment ce que ces mots signifient. Il y a deux saisons dans l'année qui sont l'été et l'hiver. Le printemps et l'automne sont des moments de transition, d'hésitation de ressassement. En des temps plus classiques on assignait au printemps d'être la saison de l'amour, mais désormais les mots d'amour s'épuisent vite, n'apparaissant de nouveau qu'au milieu de l'été ou au cœur de l'hiver. C'est une scène reconstituée dans laquelle je vais bien. Je conduis ma voiture vers l'océan. La radio diffuse un air guilleret et entraînant. Je me dis que tu aurais pu venir avec moi, mais c'est sans passion particulière. Le paysage défile comme dans un reportage à la télévision sur la ruralité. Je m'arrête. C'est trop difficile de retrouver un peu de sens, pour de bon, de manière certaine, incontestable, à partir de rien. Je dois me rendormir maintenant, céder à cette fatigue. L'infirmière passera tout à l'heure, apportant ces flacons en perfusion, ces briseurs de rêves. |
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| Page 10 | J'ai mal partout. Les médecins n'ont trouvé aucune explication à ce trouble persistant qui se produit le soir et ne me laisse pas de répit jusqu'au matin. Mais cela peut aussi se produire en pleine journée parfois. Le soir est venu et une angoisse pèse sur chacun de mes gestes. Je me demande parfois si ce ne sont pas mes passions tristes qui me provoquent ces douleurs. Pourtant, quand je pense à toi, j'ai l'impression d'avoir moins mal. J'ai beaucoup marché par les rues calmes de cette petite bourgade, bénéficiant de l'aménagement urbain qui a redonné place au cheminement piétonnier. J'ai rejoint le cimetière m'arrêtant devant les vieilles tombes qui sont pour moi comme la promesse d'un repos. Les tombes récentes sont parfois si affreuses qu'elles me semblent être une double peine. Si l'on me met un jour dans une tombe comme celle-ci j'aurai mal pour l'éternité. Je me perdrais bien parfois dans le lacis de ce petit recoin d'humanité de l'éternelle province. Mais je connais ce cimetière par cœur et même les gardiens qui ne prêtent d'ailleurs plus aucune attention à ce que je peux faire. En rentrant, je me suis acheté un succès de librairie dont le titre m'a accrochée. C'est un roman qui évoque le mouvement des sentiments. C'est un support pour mieux penser à toi en lisant une autrice qui raconte une histoire d'amour malheureuse avec un autre que toi. C'est peut-être toi d'ailleurs, je n'en sais rien. Ta rencontre a été un accident. Plusieurs fois auparavant j'étais venue vers toi mais tu n'en as rien su. Mais j'en ai assez de vivre toujours au passé. Comme l'énonce Barthes dans un de ses cours au Collège de France, je dois me donner un nouveau programme, un programme de vita nuova. Après quoi il s'est jeté sous une camionnette. Enfin, pas exactement, mais c'est tout comme. |
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| Page 11 | C'est bien un temps d'hiver. La rumeur du marché sur la place en est atténuée. Avec le froid,
les gens ne bavardent pas. Ils sont d'ailleurs moins nombreux. Certains
commerçants ne sont pas venus. Le vendeur de matelas ne vient jamais
quand il fait froid. Je pense qu'il connaît son affaire. Qui voudrait
acheter un matelas par ce froid ? J'imagine que les supermarchés
doivent faire le plein ainsi que les commerces qui vendent des
chauffages d'appoint. Mais cela me convient. Je trouve que par grand
froid le marché est moins cruellement gai. Je suis revenue dans le froid, dans une lumière qui me donne encore un peu plus de pâleur. Je vais me reposer avant de repartir en promenade le long de la rivière par les chemins boueux. J'ai mes habitudes de promenade. Je vais d'abord rendre visite aux arbres coupés puis je saluerai là-bas, sur une colline, cet arbre exactement esseulé que je me suis dédiée. Un jour j'aimerais descendre la Vienne jusqu'à sa confluence avec la Loire. Quand je pense à son parcours, je pourrais pleurer. Tout ce chemin qu'elle accomplit vers le nord avec vaillance pour se faire doubler par la Loire qui s'est prélassée peu de temps avant l'océan. Pour moi, la Vienne est la Jeanne d'Arc des rivières françaises. Mais je divague. Je dois avoir un peu de fièvre. Peu importe, j'aimerais voir une digue chargée de contenir les crues. Il me semble qu'après je pleurerais moins. Ce serait peut-être efficace contre mes crises de larmes. Je me souviens bien de ce soir-là, souvenir isolé dans la crue de l'oubli. J'étais allée dans son atelier. Nous parlions de ses tableaux dans l'odeur de térébenthine. Nous évoquions ce premier mystère absolu qui est celui de voir pour entrevoir ensuite ce que pourrait être l'art. Il me disait que sa peinture lui donnait le moyen d'exister, que cela lui était égal de ne pas en tirer un moyen d'existence. Je savais que ce n'était pas vrai. C'était de l'amour propre. Je le savais et je me taisais. Et puis j'ai pris la décision intempestive de partir sans un mot. Cela me semblait logique puisque je ne parlais plus depuis une heure au moins. Mais à mieux y réfléchir, cela n'avait rien de logique. Pourquoi suis-je donc partie ce jour-là. Je ne sais pas et ce n'est pas le problème. Je ne me l'explique pas et je ne ferai pas ce travail de l'analyse. |
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| Page 12 | Je
vais faire partie des patients avec lesquels les médecins vont
expérimenter une thérapie nouvelle qu'ils appellent une « thérapie du souvenir ». Elle est surtout dédiée aux personnes touchées par la maladie
d'Alzheimer, celles et ceux qui perdent la mémoire. Ma mémoire est
excellente et je n'oublie jamais le lait sur le feu. Ce sont mes
souvenirs qui sont atrophiés. Je peux imaginer la détresse de vivre
dans un monde
désormais englouti, mais ce n'est pas mon cas. J'ai quant à moi des
difficultés avec ces scénarios particuliers que l'on nomme en général « souvenirs ». La confusion usuelle entre « mémoire » et « souvenir » est un très ancien malentendu. Les souvenirs sont ces fictions qui hantent le monde tel que chacun se le représente et parmi ces fictions, à moi, une seule manque : cette histoire que nous aurions vécue ensemble. Le reste, le silence que je m'impose, la solitude, je me les donne volontairement. Dans les séparations, certains emportent ceci ou cela, la machine à laver ou les enfants. Je n'ai jamais entendu que l'un soit parti en emportant les souvenirs du couple. Ce doit être un cas très rare, mais c'est mon cas. Quelle guigne ! Je n'ai donc plus de souvenirs avec toi et pour moi, depuis lors; tous les récits se valent puisque le seul souvenir qui m'importerait m'est inaccessible. Pourtant, quelque chose me fait douter du caractère irréversible de cette curieuse maladie : l'écriture. Car si tous les récits se valent et si chaque récit évolue dans la multitude des récits possibles, pourquoi écrire ce texte ? C'est une première intuition vers la guérison et c'est une bonne nouvelle. Mais j'écris peut-être le texte de la mémoire et non celui du souvenir. Jolie formule. Il faudrait surtout que j'échappe aux déterminismes narratifs, ceux qui tendent vers un genre particulier, qui tendent vers le roman. Je n'écrirai jamais de roman. Je ne sais pas en fait si je vais accepter de faire partie de l'expérimentation. On ne sait jamais. Je guérirais peut-être et je commencerais alors à craindre la solitude. Tout cela pour quelques souvenirs qui se sont enfuis. Quel tourment ! S'il ne fait pas trop froid, je vais aller faire une des promenades que je préfère. Je n'irai pas bien loin, seulement jusqu'aux arbres vénérables balayés par la tempête. J'envie celles et ceux qui font du sport malgré le froid. Il y a le vent aussi qui fait gémir les arbres comme une personne qui pleure. J'ai remarqué que lorsqu'il fait froid je peux imaginer des idées ensoleillées. |
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| Page 13 | Je vais devoir rester à l'hôpital pendant plusieurs jours la semaine prochaine pour engager le protocole de soins expérimental. J'emporte avec moi quelques mots à lire et surtout mes carnets pour écrire cette fiction quotidienne. J'occupe ces derniers jours de liberté relative à me promener dans la ville. J'affectionne particulièrement le quartier de la gare. Je regarde les familles qui se disputent avant de prendre le train, les parents, les pères surtout, voyant là le moment adéquat pour humilier leur progéniture et leur femme aussi, souvent. J'y ai d'ailleurs récemment vu une femme engagée déambulant dans le grand hall avec une pancarte qui dénonçait les féminicides. Il faut évidemment lutter contre les féminicides, cesser de croire et de faire croire que s'agissant de sentiments la passion n'est jamais lointaine et que la passion conduit nécessairement au meurtre. Il faut arrêter de faire croire ainsi que l'amour est impossible. Ensuite, quand une femme meurt ou qu'elle est blessée par celui que l'on nomme encore « son homme », cela ne surprend pas vraiment. Ce n'est pas facile de regarder vraiment la condition des femmes, de la regarder en gros plan, d'arrêter les débats stériles en imaginant que c'est un sujet trop difficile. Il faut seulement oser regarder vraiment. Et pourtant, cela ne suffit pas. Il faut être plus précis, il faut faire davantage attention. Il faut aussi lutter contre l'emprise et les meurtres et la violence symboliques. Je pourrais moi aussi déambuler dans la gare de Limoges avec une pancarte sur laquelle j'aurais écrit : « je suis morte ». Un des rares souvenirs que je conserve vient sans prévenir. Je me souviens de mes promenades, quand je craignais de devoir rentrer sachant déjà qu'il faudrait renouer avec toi les fils d'une conversation qui ne cessait de s'interrompre. Était-ce vraiment une conversation ? Je vais jusqu'au bout de l'allée. Je ne connais rien de comparable à la paix de ce sentier. |
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| Page 14 | Je vais rester ici deux jours entiers. Deux jours et trois nuit exactement. C'est la nuit noire. La pluie bat les vitres avec une obstination que je lui reconnais bien. Je suis dans le silence de l'hôpital, celui qui n'est jamais entièrement silencieux. Je n'ai pas le droit de manger les fruits qui sont à côté de moi. L'infirmier a beaucoup insisté là-dessus. Il m'a expliqué comment se déroulera la journée de demain mais je ne sais plus bien ce qu'il m'a dit. Tout s'est passé comme prévu aujourd'hui. J'avais prévu que cela se passe mal. J'ai rencontré un chef de service visiblement misogyne qui m'a donné un arrêt-maladie sans m'avoir demandé si je travaillais avant de me poser quelques questions un peu à la légère. Il estimait visiblement être le personnage principal de ce récit et n'avait pas l'intention de laisser les patients et surtout les patientes le concurrencer sur le terrain du narratif hospitalier. On lui a certainement appris à ne jamais faire un sourire. Et je me demande quel est l'événement qui pourrait lui en soutirer un, même feint. Avant d'être immobilisée dans cette chambre pour la nuit, je me suis promenée. Le bracelet d'identification autour du poignet est comme un sauf-conduit. Même s'il est placé en position subalterne, le patient fait partie de la maison. Certes, s'il s'aventure par mégarde ou même intentionnellement dans les zones réservées au personnel médical, on le dévisage avant de lui demander, de manière plus ou moins aimable, de rebrousser chemin. Je n'étais pas seule à me promener ainsi. Je n'étais même pas la seule avec un appareil-photo. Ce matin, il y avait une Anglaise qui prenait aussi des photographies avec une conscience professionnelle qui m'a impressionnée. Elle est artiste m'a-t-elle dit. Elle fait signer des contrats d'autorisation d'utilisation de leur image à toutes les personnes qu'elle photographie. Elle a voulu m'expliquer que ce contrat était plus qu'un contrat, mais une forme de lien qu'elle nouait avec ses modèles, mais je ne suis pas entrée dans le récit. Je l'ai regardée faire. Elle essuyait beaucoup de refus. D'autres ont choisi l'esquive comme s'ils craignaient de devoir payer en acceptant. C'est bientôt le matin. La pluie s'est arrêtée. J'écoute la fin du chant du premier oiseau matinal. Je doute de ma présence ici. Mais ce qui est certain, c'est que je vais devoir revenir au récit, et ce récit-là, il paraît que c'est la réalité. |
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| Page 15 | Il y avait un oiseau ce matin sur le haut de l'arbre dont l'immobilité faisait figure d'affut. Il bougeait parfois mais de manière si fugitive que je demeurais dans l'incertitude de savoir s'il avait vraiment bougé ou s'il n'avait bougé qu'en apparence. Je suis cet oiseau. Il n'y a aucun obstacle à ce que je sois cet oiseau. Lorsque je suis chez moi, je suis très seule. Ne serait-ce que quelques échanges de circonstance à la caisse du supermarché, un bonjour de voisinage, je peux ne pas parler pendant des journées entières. Mais peu importe, pour être certaine que j'ai encore une voix et pour éviter le désagrément de parler toute seule, je chante. Le chant est parfois un exercice de vanité douce. La manifestation la plus ténue et résistante de la vie. L'oiseau seul chante aussi parfois. Je n'imagine même plus ta voix. La voix ne peut même pas retourner à la poussière. Après le traitement, après que l'infirmier a vérifié ce qu'il appelle avec un air mystérieux mes « constantes », je suis allée visiter les locaux de la fondation humanitaire à l'entrée de l'hôpital. Curieux décor. La petite salle est tapissée de photographies de vieillards décharnés, d'enfants amaigris et de femmes visiblement abusées. Je me demande comment les bénévoles qui assurent les permanences peuvent survivre là. Mais je leur ai proposé mon aide, quand je serai sortie. Après tout, je sais assez bien survivre. Par un hasard heureux, j'ai croisé alors que je sortais une femme avec qui j'ai milité il y a une vingtaine d'années. Nous affrontions alors les problèmes nouveaux liés au SIDA chez les femmes prostituées. Elle ne m'a bien sûr pas interrogée sur ma disparition. Je n'ai pas prolongé nos retrouvailles impromptues et nos exclamations de circonstance. Mon émotion est encore trop forte quand je pense à cette période de ma vie. Je ne me souviens pas mais il reste la porte étroite de l'émotion. Je pense encore à cela parfois, à ces luttes nécessaires et même indispensables. J'ai remarqué qu'après seulement deux jours à l'hôpital je revêts une sorte de cape d'invisibilité. Une des premières étapes est d'entendre qu'on est devenu le numéro d'une chambre, un symptôme ou la patiente de tel médecin. Les échanges se raréfient et peu à peu je ne parle pas davantage qu'à la maison. Mais je ne chante pas pour ne pas inquiéter. |
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| Page 16 | Je
devais sortir aujourd'hui mais je vais devoir encore rester à l'hôpital
environ
deux semaines. On me dit que quelque chose
« cloche ». Cela prête à sourire
parce que ce n'est pas nécessaire que j'encombre la médecine pour cela
et qu'ils s'amusent
à fouiller ma mémoire intacte à la recherche de
mes souvenirs disparus.
Je sais bien que quelque chose « cloche ». Et cela fait même
longtemps que je le sais. Nous nous représentons le souvenir - et sans doute faudrait-il écrire toujours : les souvenirs - comme les livres d'une bibliothèque. Ce n'est pas une si mauvaise représentation. Mais, il faut aller plus loin, car, il faut alors aussi savoir si cette bibliothèque contient bien tous les livres de notre vie ou non. Il est probable que les souvenirs ne sont jamais perdus, et que nous perdons l'usage du logiciel pour retrouver ces récits qui dorment, ou encore que nous ne savons plus où nous les avons rangés. Par ailleurs, il est faux de penser que le souvenir relève seulement du passé, il y a, comme l'écrit Deleuze « un souvenir du présent contemporain du présent lui-même ». J'oublie parce que je ne veux pas avoir envie, et ce, pour ne pas manquer. Il y a donc une forme de boucle à cet oubli : je n'ai pas envie puisque je ne me souviens pas avoir eu envie. Entre le désir et l'oubli du désir se forme une sorte de vide et dans le vide apparent ainsi créé je me tiens. Je ne suis pas complètement sans souvenirs. Je me souviens de scènes de l'an passé, mais cela me semble un tout autre monde et surtout un temps où j'avais encore une vie ardente, ce qui n'était certainement pas le cas. Je me rappelle aussi ces dimanches de sommeil, mais je ne saurais dire quand ils se situent dans l'ordre narratif de ma vie. Je ne sais pas pourquoi je me souviens de ceci plutôt que de cela. Je vois clairement des scènes et pourtant, il ne m'est rien arrivé. Il ne s'est rien passé. Tout à l'heure je regardais le ciel et la lune continuait son chemin. Je prends mon carnet mais j'oublie ce que je voulais écrire dès que je l'ai en main. Peut-être une interrogation de simple circonstance. Je vais faire une enquête rudimentaire en repassant ce à quoi je pensais, mais le résultat en est toujours incertain. Peut-être voulais-je copier que la lune continuait son chemin. Le texte m'échappe aussi. J'allume le téléviseur de la chambre, qui grésille, chuinte, crachote. Il est certainement trop tard. Je regarde les coins du plafond. La géométrie repose. La journée de demain sera belle. |
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| Page 17 | Je suis chez moi maintenant. Le cycle de soins est accompli. Peut-être pas pour longtemps. Le médecin m'a dit que je peux être rappelée en fonction des résultats des analyses anatomopathologiques. J'ai cherché le sens du terme. Je pense qu'il a voulu éviter celui de « biopsie », qui évoque trop le cancer. Ou peut-être est-ce vraiment différent. Je ne vais pas m'en assurer ni même le lui demander. Il a ajouté qu'il n'y avait aucune certitude que mes souvenirs reviendraient. Je lui ai répondu que je le savais. Je n'attends rien. Même pas un souvenir. C'était optimiste de penser qu'ils reviendraient après seulement deux semaines de traitement. Je devrais peut-être lui dire qu'il me reste des souvenirs. Mais ils sont impromptus. Ils sont autonomes même. Ils viennent quand ils veulent et surtout quand je n'ai pas besoin d'eux. Il y a par exemple le souvenir ému de cette chanson d'il y a trente ou quarante ans. Il revient parfois et je ne saurais pas dire ce qui l'amène. Je ne jouerai pas au jeu de la mémoire avec lui. Je sais seulement que quand il vient et qu'il repart, je suis calme, comme après avoir côtoyé une douceur un peu nostalgique, mais profondément vivante. Il y a bien sûr une part de volonté dans mon incapacité à rappeler les souvenirs. Je ne retiens rien car je ne veux rien retenir, pour l'instant, rien retenir de l'instant où tu m'as quittée. Et toi, si tu es encore vivant, te souviens-tu encore des derniers mots que tu as prononcés alors ? Tu as appuyé sur la gâchette d'une arme qui tue les souvenirs par anticipation et je sais bien que ce n'était pas un exercice improvisé. Je suis chez moi. Je contemple les ocres et les ombres de la cime des arbres derrière la fenêtre de ma chambre. Mais il faudrait regarder plus longtemps. Il y a cet arbre que j'aime plus que les autres. Mais il est si proche et si lointain. Encore une fois, il ne se passera rien, certainement rien. Parfois me parviennent les effluves des poubelles du rez-de-chaussée. Il faudrait qu'elles soient nettoyées et rentrées et surtout fournir des sacs aux habitants les plus pauvres. Je suis évidemment très heureuse d'être chez moi encore quelques jours avant de revoir les bâtiments de l'hôpital qui forment un panoptique approximatif. Je sais qu'il faudrait en fin de compte que je sorte de la névrose, s'il s'agit bien d'une névrose et surtout que je n'entretienne pas ad libitum le plaisir ou la douleur de ce trouble des souvenirs atrophiés. Je voulais écrire un texte sur les femmes délirantes que je croise là-bas. Je ne suis pas certaine d'y parvenir. |
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| Page 18 | J'ai aidé une vieille dame
à traverser la rue tout à l'heure. Mais peut-être a-t-elle pensé qu'une
autre vieille dame l'avait aidée à traverser. Alors admettons qu'il
s'agissait d'une très vieille dame et non d'une vieille dame. J'ai
soixante ans aujourd'hui. Ce n'est pas si vieux après tout. C'est juste
assez vieux pour la ménopause. Il faisait froid aujourd'hui, mais il faisait presque beau. C'est la première fois depuis noël que le temps est assez clément pour qu'il soit agréable de se promener. Il faudrait quand même que je pense à déménager plus au sud. J'aimerais habiter du côté de Narbonne. Je ne sais pas pourquoi. Je n'y suis jamais allée. Mais je me souviens d'une chanson de Charles Trénet qui évoque la route de Narbonne. Je ne sais pas pourquoi j'ai l'impression d'aller si bien. Peut-être parce que je suis allée voir ma psychothérapeute ce matin. Que l'on ne dise pas que je ne fais pas d'efforts ! Elle reçoit dans son salon et dans ce salon confortable à l'atmosphère surannée, je parle de mon incapacité à me souvenir des souvenirs. Elle m'invite subrepticement à reconnaître que cela pourrait être pire. Aujourd'hui, j'ai dit que parfois, dans le sommeil qui vient où la pensée se dilue, j'ai l'impression de pouvoir regarder au-dessus de la muraille qui bloque le souvenir de toi et parfois, j'ai la chance de me souvenir de ta façon de marcher et même aussi je me souviens du grain de ta peau. Je pourrais prendre du plaisir. Une nuit, tu m'as regardée fixement. Je me suis réveillée vingt ans plus tard. Ton image était dans l'ordre de la fiction. Tu ne te ressemblais pas. L'émotion s'est évanouie et le souvenir aussi. C'est que le souvenir est furtif, très près de l'émotion. C'est peut-être la clé. Pour célébrer mon anniversaire, j'ai passé la matinée à jeter de façon compulsive toutes les photographies sur lesquelles j'apparais sauf une où je porte une robe noire. Je ne sais pas du deuil de qui ou de quoi il s'agit et je m'en moque. Je n'en ai pas parlé à ma psychothérapeute. Je sais qu'il s'agit d'une forme de désespoir lucide. |
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| Page 19 | Ce soir en rentrant de ma promenade, encore un peu engourdie par le froid, je voulais noter des pensées pour m'occuper, pour m'occuper vraiment. Je ne sais plus pourquoi, plus vraiment. J'avais regardé la ville et le jardin comme un décor et les décors sont les supports des
souvenirs et les souvenirs sont les supports des textes. Mais alors comment écrire quand on a plus de souvenirs ? J'y ai réfléchi toute la nuit ou presque et je suis parvenue à poser un premier principe : il s'agirait de faire coïncider deux récits. Il y a celui du passage des saisons dans les parcs et jardins de la ville. C'est un récit qui se construirait par touches successives et commencerait par l'hiver, le cœur de l'hiver, quand on peut douter que la verdure revienne. Et puis il y a celui qui décrit la trace du révolu dans la ville : les vieilles enseignes abandonnées des magasins fermés à jamais, les publicités décolorées et d'autres choses encore dont je ne me souviens pas. J'ai commencé mais je ne suis pas très habile à l'écriture. Je préfère photographier. Mais je vais certainement faire les deux. Quand j'étais plus jeune, j'ai voulu écrire un roman sur l'attente et puis j'en ai abandonné l'ambition. L'idée principale que j'avais alors était que l'attente est un récit d'anticipation. On imagine toujours ce que l'on attend ou qui l'on attend, sinon, on n'attend pas. Mais ce qui arrive, qui arrive, ne ressemble pas à ce que l'on a attendu, qui l'on a attendu. Jamais. Je ne me souviens pas de m'être dit un jour que j'avais attendu ce qui arrivait, qui arrivait, que c'était ça, exactement ça, exactement lui, exactement toi. Parfois ce qui arrive est plus intéressant que ce que l'on avait imaginé. Mais c'est rare. Généralement, la déception est la conséquence de l'attente. Je retourne à l'hôpital bientôt, encore une fois, une dernière fois peut-être. Rarement les destinations auront été aussi incertaines. Je vais lire la notice biographique du médecin qui a donné son nom à l'hôpital. Je sais que demain je l'aurai oubliée. |
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| Page 20 | C'est l'hiver et je vais retrouver
l'hôpital demain. C'est la première fois en cette saison je
crois. Je ne sais plus. Je sais seulement que le temps passe par
spasmes. Entre les spasmes je ne vois que les lignes de fuite
et le vent.
Alors, j'ai le
sentiment de comprendre l'éternité. La mort n'en est pas
moins inquiétante pendant ces intermittences qui sont comme un faux dimanche
dont à jamais
incertaine est l'issue. Mais l'issue est certaine. Inéluctable même. On parle parfois de « temps glissant ». J'ai rencontré pour la première fois cette expression quand je travaillais encore accumulant les congés-maladie. Je m'étais fait expliquer que je ne percevrais l'intégralité de mon salaire que pendant trois mois « glissants ». La première fois que j'ai entendu cette expression, j'ai cru que l'on parlait d'une période dangereuse pendant laquelle il fallait faire attention de ne pas tomber. Mais le responsable des ressources humaines, sans même un sourire, voulant me rassurer m'a expliqué qu'il s'agissait d'une période dont le début et la fin se modifiaient en fonction des congés pris. Je n'ai pas bien compris ce qu'il me disait et son explication a même eu un effet inverse à celui recherché. Je suis sortie terrorisée et je me souviens avoir pleuré longtemps sur le parking, m'imaginant à la rue, sans ressources. J'ai même pensé commettre un crime pour aller en prison. Je me suis prise à envier ce manque de liberté. Je me sentais le courage et la peur des grandes figures criminelles de l'histoire. J'ai pris ma voiture et j'ai quitté la ville pour m'éloigner de cette fiction trop angoissante, un peu comme on quitte un cinéma pendant un film d'horreur. Mais je n'avais nulle part ailleurs où aller. Je suis rentrée chez moi et j'ai sombré dans l'oubli. Puis j'arrête de penser. Cet épisode n'est pas plus important que ça. Comme toutes les autres périodes de ma vie, ce sera, je le sais, un mélange d'échec et de réussite. Et j'écris ces termes au singulier car il s'agit de l'échec et de la réussite d'un point de vue ontologique. J'ai même l'impression que je vais un peu mieux. |
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| Page 21 | Je vais dans la cour, qui est aussi un jardin, une sorte de jardin. Je passe de longs moments à lire emmitouflée dans un plaid. J'ai l'impression d'être à la montagne. Il fait beau en ce moment. Une infirmière sympathique vient me parler parfois et je pense qu'elle a l'idée de briser la solitude qui m'enveloppe. Mais elle interrompt ma lecture et je dois ensuite relire quelques passages
pour reprendre le fil de l'histoire. Dans le livre, les personnages ont
des souvenirs. Moi, quand je finis un livre, je ne me souviens pas de
son commencement. Parfois, j'écoute les voix autour de moi. De façon convergente, leurs conversations aériennes évoquent leur quotidien. C'est le temps d'habitude, le temps habituel. La nuit je regarde la lune vivante et impavide qui attend la fin prévisible de la nuit. Elle ne sait pas faire autrement. Je regarde le ciel jusqu'au commencement de ce terrible spasme du jour, quand les lumières électriques cèdent à la lumière du soleil. On m'a prévenue qu'il s'agissait seulement d'un espoir de traitement, que ce serait peut-être un échec. Il fonctionne pour certains patients et pour d'autres non. C'est la question posée et pour le moment on ne s'explique pas pourquoi. Ils ont pris des images mais il n'y avait pas assez d'images pour comparer, pas encore assez. Rien ne changerait donc jamais avec ces maladies de la mémoire et des souvenirs. Je n'écrirai donc pas encore mon autobiographie. On dit que la recherche progresse mais ce n'est pas vrai. |
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| Page 22 | Cela fera bientôt deux semaines que je suis ici. Il faut bien avouer qu'en apparence, il ne se passe rien ou pas grand-chose. Pour sortir en cette saison, je me suis commandé une mante brune à capuchon qui se moque du froid et aussi de l'hiver et aussi de la pluie. Je peux grâce à elle continuer avec entrain ma déambulation absurde et réjouissante dans ce même décor attristé, faisant parfois un peu de conversation avec un médecin, une infirmière ou une aide-soignante sortis fumer dans le froid avec une once de culpabilité. Hier, j'ai encore eu cette forme de malaise joyeux qui semble inquiéter les spécialistes qui suivent la cohorte des volontaires qui expérimentent comme moi ce nouveau traitement. Je riais à tout va sans m'expliquer pourquoi. On m'a ramenée à ma chambre avec précaution comme si mon rire pouvait me blesser gravement. C'était pour moi bizarre car je ne me sentais ni faible, ni en danger. Je suis ensuite revenue de ma joie brutalement, le temps d'un soupir. L'infirmier, celui qui pique à la perfection, est venu pour pratiquer une prise de sang aux fins de vérification. Je crains que cette expérimentation ne tourne court. Je ne savais pas que l'on craignait de tels effets secondaires qui s'apparenteraient à des épisodes maniaques. Je ne savais pas que l'on craignait que je sombrasse dans la folie. Quel bonheur que celui qui me permet d'utiliser « sombrasse » qui ressemble à un barbarisme sinon à une forgerie enlaçant les termes « sombre » et « embrasse ». J'en frémis, imaginant un sombre hidalgo embrassant fougueusement. J'eusse aimé que je sombrasse pensait l'héroïne enamourée. Bref. Mon travail d'écriture, lui, ne progresse pas, même doucement, sans doute parce que je trouve le texte en cours sans grand intérêt. Je navigue entre les deux récits que j'ai choisis et qui sont supposés se rejoindre sans parvenir à percevoir quelle serait leur conjonction. Mais peu importe, ce qui existe, c'est l'écriture, pas le texte, même si je ne suis pas Marguerite Duras, qui l'affirme dans une interview. Mais la question posée, ensuite, tout de suite après, n'est plus celle de l'écriture mais bien celle de la lecture et cette question de la lecture, je l'élude de manière permanente. |
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| Page 23 | Un peu de lumière passe au-dessus du bâtiment. C'est le matin. C'est la nuit qui s'échappe comme je m'échappe moi aussi parfois la nuit sans crainte qu'on découvre ma fugue. Mais je ne le fais pas chaque jour. C'est assez facile. Je sors de ma chambre et je dis à la cantonade que je descends un peu dans la cour pour me dégourdir les jambes. Mon stratagème est parfaitement réglé.
Il y a un moment particulièrement propice à cela qui est celui où
l'équipe de nuit vient remplacer l'équipe de jour. Les conversations
vont bon train. On ne prête pas attention à moi. Tout le monde a autre chose à faire. C'est aussi que je ne suis pas considérée comme un cas grave. Personne ne croit vraiment à l'expérimentation en cours. Je vais directement du côté de la gare et j'observe le petit monde de la nuit avec la patience d'une entomologiste. Parfois, on m'aborde. Un homme m'aborde. Je lui dis que j'attends quelqu'un et je fais semblant de t'attendre. En même temps ce n'est pas très malin car les prostituées attendent elles aussi. C'est même souvent à cela qu'on les reconnaît la nuit. On ne me demande rien. Personne ne se demande jamais quel âge a une femme d'une cinquantaine d'année. C'est une vieille et ce qui compte c'est l'opulence de la poitrine et le tarif. Le plus souvent je ne m'arrête pas. Je marche sans crainte. Des hommes se disent sans doute en me croisant que je suis possible. Un interne a remarqué mon manège hier et m'a attendue en bas du bâtiment. Il n'avait visiblement aucune idée de ce que je fais et il pensait à une fugue liée à la maladie. Je lui ai fait remarquer que je suis sortie seule et que je suis rentrée seule. Il n'a toujours pas compris. Je lui ai parlé sans crainte et je lui ai raconté que j'allais observer les prostituées du côté de la gare mais que je ne me prostituais pas. C'était une erreur car il en formé la nécessité de m'imposer des examens complémentaires. Il m'a dit de monter dans ma chambre et qu'il allait faire un rapport. Il faudrait que je parvienne à sortir plus tard un autre jour. Il y a sans doute plusieurs années, au moins plusieurs mois que je suis là. On me dit que c'est le milieu du mois, que je suis arrivé le premier de ce même mois mais je ne les crois pas. J'ai la quasi-certitude qu'ils me mentent. Je vais en frapper un et je dirai que ce sont des mouvements involontaires. |
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| Page 24 | Hier ou avant-hier, je ne sais plus exactement, une femme est
arrivée aux urgences vers 18h avec des ecchymoses sur tout le corps et
une blessure ouverte au front.
Je faisais une de mes promenades et celle-ci m'avait conduite ce
jour-là jusqu'aux urgences. Je n'aurais pas dû aller par là-bas. Je
sais en plus que c'est interdit. Mais maintenant, je ne peux pas éviter de revoir le visage de cette femme. Je lis aujourd'hui dans le journal local l'annonce de sa mort et j'apprends ainsi qu'elle a été violée par un homme rencontré via un site de rencontres amoureuses et surtout sexuelles. Son ordinateur a gardé les traces de l'approche. Ces sites gardent la trace de tant de désirs, de désirs pauvres, de désirs de pauvres. On est toujours pauvre quand on désire en vain. Mais l'homme a pris soin d'effacer sa trace. Il est recherché. Sur les images prises par les caméras de surveillance à proximité du domicile de la femme, il apparaît toujours avec un chapeau. Sa maison n'a pas été cambriolée. Il n'y a aucune explication immédiate à ce crime qui préfigure l'enfer, là où dans l'ombre est tapi le malin. Le mal. Partout autour du globe, et le jour et la nuit, constamment, tous les jours et toutes les nuits, des femmes, mères ou épouses, sœurs, amies connaissent le sort de cette femme. Je suis semblable à ces femmes. Je peux me projeter dans un scénario de violence qui conduirait à ma mort. Je ne sais pas quel est mon rôle dans la lutte contre ce fléau des violences faites aux femmes. Je ne sais pas quoi faire pour que toutes ces victimes vivent dans notre mémoire. J'ai toujours éprouvé une difficulté à comprendre pourquoi je ne suis pas assez engagée dans cette lutte. Par touches successives le jour s'estompe. Ma tisane du soir est trop sucrée. Je ne peux pas arrêter de pleurer. |
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| Page 25 | |
| Après le journal télévisé, je suis sortie pour m'échapper un peu malgré les nuages denses. J'aime au contraire marcher dans les rues de la ville quand l'orage menace et qu'il fait un peu froid, surtout le soir. Je peux alors bénéficier de la plus grande inattention des passants surtout préoccupés de pouvoir rentrer avant la pluie. Mes pas me conduisent sans cesse vers cette place centrale de Limoges dont j'oublie toujours le nom. Elle garde une petite animation jusque tard dans la nuit grâce au cinéma et aux cafés qui le jouxtent. J'y croise souvent des hommes désœuvrés, sans histoire, sans amour, personnages sans histoire, personnages sans amour et surtout personnages sans texte, sans images. Je baisse alors les yeux et ils me laissent tranquille. Un soir, une nuit, pourtant, l'un de ceux qui sont toujours seuls m'a abordée, dérogeant donc à la nature même de son existence muette. Il était très laid au regard de l'opinion commune. Aurait-il été beau que cela m'aurait été insupportable. Un homme laid, au contraire, me rassure. Il connaît la réputation qu'on lui a faite souvent depuis l'enfance. Il s'attend à un refus. J'ai passé une mauvaise journée. Les médecins m'ont avoué que le traitement n'avait pas les effets escomptés. Ils m'ont demandé l'autorisation de l'arrêter progressivement. Je vais les laisser faire. Je quitterai donc l'hôpital dans quelques jours. Je vais rentrer chez moi, dans cette solitude insensée. Je vais cependant essayer de me renseigner davantage sur les effets secondaires que je crois déceler, même si c'est un sentiment diffus. Dans ce temps compté de l'hôpital, qui est un temps libre, sans courses ni ménage, ni préparation de repas, je vais lire enfin le livre de Pasolini que j'avais apporté. Demain, je commence un nouveau chapitre de Scritti Corsari. J'ai hâte de découvrir ce que Pasolini va me dire. La justesse de la pensée du poète assassiné m'a toujours sidérée. J'ouvre le livre au hasard et je lis ceci : Même à l'hôpital les slogans saturent l'espace linguistique, l'espace et le temps sémantiques. Il ne faut pas s'y habituer. Pasolini est un antidote. |
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| Page 26 | Il fait froid, bien froid. Je voudrais voir voleter la neige dans la lumière. Je voudrais regarder le ciel et voir surgir un météore incandescent. Je vais jusqu'au jardin au bord de l'eau, mais le temps est peu propice à contempler intensément l'eau froide de la rivière. Il y a des bancs. Quand on cherche à retrouver des lambeaux du passé, il faut s'arrêter, mieux regarder, mais moi, je ne sais pas m'asseoir paisiblement, quel que soit le temps qu'il fait. La promenade est un exercice complexe, beaucoup plus difficile qu'il n'y paraît. Secrètement, on est toujours en attente de l'événement incroyable, de l'événement dramatique qui pourrait survenir. Mais on fait comme si l'on n'attendait rien. Parfois, un long monologue silencieux envahit la promenade tout entière. On ne se promène plus, on ressasse. Mais peut-être cela n'arrive-t-il que parce que je suis neurasthénique. Hier, j'ai croisé un couple en promenade. J'ai frissonné mais il n'y avait personne pour partager ma douleur, aussi brève ait-elle été. Et le souvenir est revenu. Nous sommes dans une ville. Insensiblement, nous dévions notre marche. Nous nous dirigeons vers un but inavoué. Nous sommes encore dans l'incertitude. Je trébuche. D'un mouvement rapide, tu me saisis le bras et aussi la main. Je fais semblant de croire à cette nécessité. Le souvenir, comme dans un rêve, s'efface et ne restent que les larmes. |
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| Page 27 | |
| Ils m'ont obligée à parler à une nouvelle psychothérapeute alors j'ai commencé à parler de la fatigue. Hier, je suis tombée dans la salle de bain. Je me suis fait mal, mais il n'y a rien de grave. Enfin je ne crois pas. Je devrais sans doute me coucher plus tôt et surtout dormir plus tôt. Mais c'est l'hiver. Il n'y a pas de soir, seulement un peu de jour et la nuit. Je regarde souvent le parking de l'hôpital. Les gens prennent leur voiture et rentrent chez eux. J'aimerais comme eux prendre une voiture. Seulement, je ne rentrerais pas chez moi, j'irais par le froid sur des routes la nuit dans le faisceau blanc des phares des voitures que je croiserais et je roulerais ainsi toute la nuit. Approximativement, je devrais arriver à l'océan trois heures plus tard si je ne m'arrête pas. Ce serait Royan ou La Tremblade, ou bien encore Saint-Palais-sur-Mer. J'attendrais le matin blottie dans un pan de manteau. Il n'y aurait dans les rues que quelques hommes ayant bu trop de vin. Alors, ce ne serait plus l'hiver. J'irais jusqu'à la plage du Vieux-Phare et je chercherais à quel endroit quitter le chemin pour rejoindre sur la droite une plateforme protégée du vent. Je tremblerais un peu et ce serait le signe d'une trop grande émotion. Tu m'attendrais là. Ton smoking et ma robe du soir formeraient un contraste comique avec le lieu. Nous resterions graves mais sans pleurs. Je marcherais sur le sable. J'ai vécu cela déjà et pour l'anecdote, ton chapeau s'était envolé. Tu n'arrivais pas à le rattraper. Le vent de l'océan se jouait de ta course et je riais. Je ne pourrai jamais l'oublier même si j'ai un doute sur la véracité de la scène. C'est le soir maintenant, c'est justement le soir. Je suis dans la fatigue et il y a aussi cette impression que la fatigue ne cessera jamais plus. |
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| Page 28 | C'est comme ça. C'est toujours la même chose avec toi. Tu viens sans prévenir dans mon rêve. Mais ça ne dit pas ce qu'est mon rêve. Alors, je préfère ne pas fermer les yeux même si j'ai envie de dormir. Je pourrais dormir des journées entières. Je pourrais encore te voir dans ce sommeil sans fin. Quand tu viens dans mon rêve, j'entends comme un claquement et c'est le même claquement que je perçois alors que je me réveille. Je ne peux pas savoir si ces bruits proviennent du dehors ou s'ils sont produits par mon psychisme. C'est une expérience intéressante. C'est la première fois que je perçois ainsi clairement que ce que l'on me donne comme réalité et comme moi, ces choses corporelles et ces choses matérielles, tout cela, toute la matérialité du monde et de ce moi dans le monde, tout cela, donc, est une chimère, un évanouissement qui serait le voile du temps. Je ne sais pas s'il en va de même pour les autres. Je voudrais sortir. J'ai dit que je voulais sortir. Il ne s'agissait pas de voyager mais seulement de sortir, d'aller là-bas, après la colline et puis de se promener à pied. Ils m'ont emmenée jusqu'au jardin, mais ce n'est pas suffisant. La fatigue est si forte que ce qui pourrait n'être qu'une excursion devient un voyage épuisant. De plus en plus souvent je revois les jours du passé et quelques personnes que je n'ai pas vues depuis longtemps. Je tente de les confirmer dans une existence qui sera toujours lointaine. Avec l'habitude j'arrive à faire en sorte qu'ils restent un peu plus longtemps. Cet abandon ne peut pas durer très longtemps. On croit qu'il va se passer quelque chose... Il ne se passe rien. On connaît la suite pourtant. On imagine aisément que ce sera bientôt la fin. |
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| Page 29 | Il me semblait que je ne devais rester ici que quelques jours, mais cela fait déjà un mois. Je sais que d'autres sont restés encore plus longtemps, mais ils ne voulaient pas sortir.
Et puis il y a tous ceux qui ne sont plus là et que je n'ai pas vus
sortir. J'ai entendu une infirmière dire à l'une de ses collègues que
le séjour le plus long a duré plusieurs années. J'aime ce qui persévère d'ordinaire, mais précisément pas cette persévérance. Sortir... La lumière revient et je voudrais aller sous une bruine légère par le bitume des rues et des routes dans une vieille guimbarde. Ce sera le bord de mer. La plage du Vieux-Phare encore. Et tant pis si cela devient un cliché. Je ne me souviens plus quand j'y suis allée la dernière fois. Une fois, j'avais vu une pieuvre ou un poulpe sur le sable. Il y a beaucoup de trous noirs dans mes souvenirs. Il n'y a d'ailleurs plus rien que des trous noirs, ou presque. Malgré son caractère exceptionnel, je ne sais plus rien de cette histoire, unique et multiple, je ne sais plus rien de toi dans cet amour. Parfois, subrepticement, revient l'image de ce visage ou bien l'idée d'un amour. C'est la même chose. Parfois revient même cette disgrâce du chagrin d'amour. Mais je divague, il y a bien longtemps je crois que ce n'est pas arrivé. Il ne faut pas craindre la solitude. C'est ce que je me suis dit à plusieurs moments de ma vie, quand j'imaginais les circonstances de l'âge et leur lot d'esseulement. Mais je pensais alors que je saurais ce que cela signifie et j'ignorais la gradation de cette solitude, ce moment quand de relationnelle, elle devient ontologique. Nous sommes condamnés au tribunal de la vie, mais on ignore jusqu'à la fin ou presque le prononcé de ce jugement. Ou bien ne l'a-t-on pas compris. |
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| Page 30 | J'écris que je me souviens et puis je me souviens. Je me souviens de la plage, de la forêt, du champ et ce sont
toujours la plage, la forêt, le champ. Le Vieux-Phare. Je me blottis dans la tiédeur de l'étoffe épaisse d'un manteau long. C'est l'hiver. Il y a la pluie. Je fabrique des souvenirs de saison. C'est la nuit. J'ai parcouru de grandes distances pour retrouver mon amour, une image rapide de mon amour. Je confondais alors la vie et l'amour, je crois. Et puis c'est le matin et un soleil poussiéreux comme l'oreiller d'une chambre inoccupée, d'un lit vide. Je regarde la porte fermée. Tu n'es pas venu. Je me fais alors sans souvenir et surtout, sans souvenir de toi, et surtout, sans souvenir de ton corps, et surtout sans souvenir du manque de toi, et surtout, sans souvenir de la douleur du manque de toi. J'ai tout ce qu'il faut pour écrire et pourtant je n'écris pas. Aujourd'hui encore je n'ai pas écrit ce que je voulais écrire. J'ai écrit autre chose qui me semble, qui me semble un peu, qui me semble assez fade et anodin. C'est une fiction qui s'approche de la prophétie. Je tourne les pages de ce carnet, dont personne avant aujourd'hui n'avait lu les lignes. Et aujourd'hui encore je me relis avec un sourire comme si je relisais un cahier d'enfance. Je ne sais pas si cela suffira à faire sourire un lecteur. Il y a un peu de flou dans la lecture. Ce n'est pas important car on peut aussi aller directement à la fin. Mais il faudra respecter alors cette impossibilité, qui est première, de revenir. J'écris que c'est la fin et c'est la fin puisque ce soir encore la lune disparaît. |
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| Page 31 | Ils me disent que ça fait un mois entier que je suis là dans l'odeur âcre de l'hôpital. La route est bien longue mais j'ai la force et le courage. Dommage qu'il n'y ait là aucune tendresse pour moi qui voudrais me blottir. Je compte les morts qui passent dans le couloir devant ma chambre, comme une répétition de mon absence à venir. Ils pensent que je ne les vois pas mais ils sont comme une ombre imprévue dans la journée monotone. Les familles reçoivent la consigne de ne pas faire de bruit et je les vois passer à la file. C'est bien la main droite que l'on pose sur le cœur pour marquer sa compassion et son recueillement, n'est-ce pas. Personne, pour moi, ne posera jamais sa main sur le cœur. C'est la vérité stricte. Ma dépouille s'en ira seule. Je sais que l'évocation d'une dépouille est une métaphore, et sans doute même une métaphore multiple, de la vie, de l'amour, d'un corps aimé qui s'éteint, qui s'abandonne. Il y a bien là quelque chose de dérisoire. De mon état, je n'ai plus rien à dire. La mort est un péril pour ceux qui oublient qu'ils vont mourir, mais ce n'est pas mon cas et quand je croise un miroir impromptu, c'est autre chose que moi que je vois déjà, quelque chose d'improbable jusqu'alors, mais bien réel, bien présent. Je ne suis pas désespérée mais je suis sans espoir, désabusée. Il est temps d'écrire les derniers mots, les tout derniers mots. J'aurais voulu vivre encore une fois un mois d'avril avant de quitter ce monde. Tant pis, je sais désormais qu'il n'y a jamais eu de présent, il n'y a jamais eu d'avenir, il n'y avait qu'un passé empêché. Avec ces derniers mots j'aurais aimé pouvoir donner une vision totale et unique de la vie. Je pars. Je vais avec la trace de ton sourire courbe, ton sourire courbé dans la lumière. |
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