Sans plus d'interprétation
Daniel Diégèse

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Quatrième de couverture de 2018 Le Docteur Lysandre aime beaucoup Georges Perec, et tout particulièrement La Vie mode d'emploi, cette coupe romanesque et titanesque d'un immeuble. Le Docteur Lysandre est un psychanalyste installé dans un petit immeuble parisien qui n'a rien de très particulier. Il y croise les habitants quand il vient à sa consultation. Il entend parfois des échos de leur vie. Il a vu naître quelques enfants et a cru comprendre qu'un couple s'était séparé. Un soir, il a entendu pleurer un homme de manière compulsive. Il s'est longtemps dit qu'il en allait de même dans tous les immeubles et que cela ne le regardait pas. On lui donnait du « bonjour Docteur » avec parfois un peu de crainte et toujours beaucoup de respect.
Mais, un jour, le Docteur Lysandre décide d'apposer dans le hall de l'immeuble une affichette qui disait ceci : le Docteur Lysandre X propose aux habitants de l'immeuble des consultations gratuites, pour les adultes comme pour les enfants. Et, peu à peu, bravant leur méfiance sinon leur hostilité, tous les habitants sont venus parler.
Qu'est-ce que serait un immeuble entièrement analysé ? Il faudra pour le savoir lire le roman jusqu'au bout. Ne trichez pas. Pour goûter la fin, comme dans une analyse, il faut avoir fait le chemin.


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Page 1 Cela fait maintenant quarante années ou presque que je vis et que j'exerce dans cet immeuble, au troisième étage, appartement du milieu, face à l'ascenseur. Une vie professionnelle entière. Quand je me suis installé ici, les prix étaient encore abordables et les banques prêtaient facilement de l'argent aux jeunes médecins. On croyait encore alors à la médecine et même les employés de banque avaient du respect pour les médecins-psychiatres. Il s'agissait bien sûr encore d'un respect mâtiné de crainte. Puisque le psychiatre soignait les fous, d'une part il pouvait décréter qui était fou et qui ne l'était pas, d'autre part, cela devait signifier qu'il l'était lui aussi sans doute un peu. La trajectoire du préjugé déviait brusquement quand on apprenait ensuite que j'exerçais comme psychanalyste. Cela tenait principalement à la croyance. En effet, on n'entend jamais personne ou presque affirmer qu'il ou elle ne croit pas à la psychiatrie, alors qu'on l'entend beaucoup s'agissant de la psychanalyse. Le psychanalyste s'approche ainsi de l'état de prêtre. Je dis bien « prêtre » car il est beaucoup plus rare d'entendre un Juif ou un Musulman prétendre qu'il ou elle ne croit pas en Dieu ou bien encore renier sa foi. C'est que ces deux autres religions du Livre ne laissent pas vraiment le choix et surtout, insistent davantage sur la pratique que sur la croyance. Il en va de même pour le psychanalyste. Et puis il ne s'agit pas, la plupart du temps, de déclarer qui est fou et qui ne l'est pas mais bien de prendre en charge les souffrances psychiques.
Ainsi, après toutes ces années, je suis devenu le doyen de l'immeuble ou presque. Je ne connais personne. J'ai vu les enfants aller à l'école, puis à l'université et puis partir. J'ai vu des déménagements, toute une galerie de portraits, dont j'ai oublié certains avec le temps. Il n'y a que Madame D. qui habite juste au-dessus, au quatrième face qui est là depuis plus longtemps que moi. Et cela fait quarante ans qu'elle m'évite. On dirait qu'elle est à mon égard en permanence sur le qui-vive. Pourtant, elle a été au moins dix fois obligée de me rencontrer à cause de dégâts des eaux provoqués par un vieux bidet qui fuit mais qu'elle n'a jamais voulu remplacer. Je ne m'autorise jamais aucune interprétation en dehors des séances, dans le secret de mon cabinet. Je m'en suis donc aussi abstenu s'agissant de cette fâcheuse répétition, même quand elle a fait ce lapsus resté fameux dans mon répertoire personnel des lapsus : « je vais le déclarer à la sécurité sociale ». Il s'agissait bien sûr de son assurance de responsabilité civile. Ce bidet est entre nous comme une vieille affaire. Je sais bien qu'elle doit sans le vouloir le faire un peu exprès. C'est une assez bonne définition de l'acte manqué.
Et cela fait quarante années ou presque que j'écris tout cela dans un carnet noir. Après tout ce temps, ce n'est plus exactement le même carnet. Mes notes ne varient pas beaucoup. Je vais bientôt arrêter ma pratique. Je suis trop fatigué. Mais avant d'arrêter, j'ai pris une décision un peu folle. Un matin, j'ai placé une affichette dans la hall d'entrée qui disait : « Le docteur Lysandre, psychiatre psychanalyste reçoit gratuitement sur rendez-vous les habitants de l'immeuble. Attestation de résidence souhaitée. » Figurait en bas mon numéro de téléphone fixe. C'était évidemment un clin d'œil à se vieux Perec que j'adore et à ce livre incroyable intitulé « La Vie mode d'emploi ». Mais ce sera beaucoup moins sophistiqué. Pas question que j'écrive six-cents pages, mais je ressentais malgré tout une forme d'excitation à l'idée de tenter cette expérience. Je fais cela sans but. J'espère que ce sera utile et pas trop triste. J'ai précisé que je ne recevrai pas les enfants de moins de sept ans.

Page 2 Depuis longtemps, j'ai besoin d'un interlude entre mes rendez-vous. Ces séances gratuites de thérapie, bien qu'elles ne soient en rien, pour l'analysant, différentes de celles qui sont payées, joueront ce rôle. Je ne crois pas que personne avant moi à Paris a jamais fait cela. Un ami psychanalyste tout aussi chenu que moi m'a récemment fait remarquer en riant qu'il faudrait faire un autre plan de la ville en indiquant la densité de psychanalystes selon les quartiers. Mais moi, contrairement à lui qui habite dans le sixième arrondissement, je ne suis pas dans un quartier dense. Certes, je ne suis pas le seul, mais il n'y en a pas un dans chaque immeuble.
J'ai remarqué que l'on n'est pas le même analyste quand la vieillesse est venue. Avec le temps, la neutralité bienveillante est devenue une bienveillance neutre. On croit que le pire a été évité, le pire étant celle ou celui qui n'a pas pu dire les choses ou qui les a dites en vain et qui n'est jamais revenu. On a moins la tentation d'ironiser, de classer, de demander de recommencer une phrase pour pointer ce que les patients masquent ou tentent de masquer. On est plus éloigné de tout jugement.
Je croyais qu'en ce premier jour, aucun habitant de l'immeuble n'oserait faire le pas de sonner à ma porte aux horaires indiqués. Je me trompais. Un étudiant qui loue un studio minuscule en soupente est arrivé. Il n'avait pas pris rendez-vous préalablement via l'internet. Je l'ai admis quand même car j'ai cru comprendre dès au premier regard qu'il était en crise. Il a d'abord parlé de l'université sans dire quelles étaient les études qu'il suivait. Il m'a parlé de la lune, me disant qu'il ne pouvait pas dormir quand la lune était croissante. Je lui ai dit que cela faisait donc beaucoup de nuits. Il me semblait tourner autour de ce qui l'avait amené. Je lui ai proposé de revenir. Il est parti en me disant merci. Je crois qu'il reviendra.

Page 3 Monsieur B. fait d'abord prendre rendez-vous par son secrétariat. Je refuse. J'indique à son secrétariat, donc, qu'il faut qu'il prenne rendez-vous lui-même, ce qu'il fait. Il sonne, je viens lui ouvrir. Il montre déjà des signes d'agacement comme si je l'avais fait attendre. Je suis à deux doigts de le faire revenir une autre fois.
Il commence en me disant qu'il est célèbre, très célèbre, que ce n'est pas facile, que tout le monde le connaît et que ça le rend malade. Puis il ajoute qu'il est surtout célèbre dans le milieu de la peinture contemporaine. Il admet ainsi que sa supposée célébrité ne doit pas être si difficile à supporter, ce qu'il confirme en disant qu'il ne peut pas aller dans un vernissage sans être reconnu, que ça l'angoisse, qu'il a l'impression d'être sur scène et que peu à peu il a perdu son identité. Il doit feindre, il est perdu et peu à peu il n'a plus de projet. Dans l'immeuble, personne ne le connaît. Il me demande si je connais son travail d'artiste et je ne réponds pas.
Je lui demande de me dire plutôt quand a commencé son ascension vers la notoriété. Il me répond en riant des dessins qu'il faisait pour sa mère, qui lui disait que ces dessins étaient les plus beaux du monde, qu'elle les montrait ensuite à ses amies qui confirmaient la chose. Il le dit avec l'air de qui n'est pas dupe, ce que font les analysants, au début de la cure, quand ils parlent de leur mère. Mais ils en parlent. Ils pensent en quelque sorte faire plaisir à l'analyste. Il imaginent encore que celui-ci veut faire croire que c'est important de parler de sa mère en analyse et qu'ils en ont bien conscience. Ils ne savent pas que rien ne fait plaisir à l'analyste, sauf peut-être que l'analysant reste en vie.
Il dit qu'il regrette de ne plus avoir assez de souvenirs de sa mère. Il aurait pu la peindre avant son départ. Il a peur de l'oublier. Cela passe si vite.
Je lui dis que l'on va s'arrêter là. Il voudrait rester et, me dit-il, il est prêt pour cela à m'offrir une toile. Il est en larmes. En effet, ça va vite.

Page 4 J'ai pris l'habitude de faire en sorte que les patients ne puissent jamais déceler si je suis de bonne ou de mauvaise humeur. J'adopte donc toujours le même air un peu renfrogné, mais bien sûr jamais méchant. Les analysants doivent percevoir dès que j'ouvre la porte qu'il va s'agir d'un moment sérieux et que ce serait une erreur de considérer les séances comme des moments de détente. Certains analysants parlent facilement et d'autres avec difficulté, souvent plus facilement du présent que du passé. Cela peut être angoissant de parler et que les patients n'y parviennent qu'avec difficulté. Il est arrivé que l'on me demande si les séances font du bien. Toutes ensemble c'est évidemment l'objectif, mais il n'est pas possible de l'affirmer après chaque séance. J'assiste parfois à ce que je nomme une « sortie du discours », comme on dit une « sortie de route ». La parole est comme prise par elle même et prend une direction qui ne dépend pas de la volonté seule. C'est souvent le moment où l'allègement de ce qui est resté caché est à l'œuvre. Ensuite on envisage les choses plus clairement.
La dame du cinquième étage gauche est venue. Elle est enseignante. Elle affirme avoir vu mon affichette par hasard. Elle affirme aussi avoir perdu le sens de l'observation à cause de la fatigue. Elle n'a pas le souvenir d'avoir jamais été aussi fatiguée. Elle m'explique avec un ton professionnellement professoral qu'elle s'est engagée dans ce métier pour favoriser l'émancipation individuelle et collective des jeunes. Il y a trente ans, il y avait certes la télévision, mais elle arrivait encore à capter leur attention. Désormais, ils passent leur temps à se raconter leur vie de jeunes sur leur téléphone mobile. Elle a l'impression de parler dans le vide. Je ne dis rien, sinon un « oui » qui doit l'inciter à continuer. Le silence s'installe et je réitère le même « oui », avec exactement la même intensité et le même ton. Alors, elle me dit qu'il y a certains élèves qui marquent plus que d'autres. Je reprends : « qui marquent ». Elle se met à pleurer. Le travail commence et cela peut être long.

Page 5 Monsieur E. est arrivé depuis peu dans l'immeuble. C'est aujourd'hui son anniversaire. Il me dit qu'il vient d'Istanbul mais qu'il a passé son enfance à Beyrouth. Il est libanais. Il avoue qu'il éprouve encore de la nostalgie. Il aimait cette vie entre mer et montagne, mais l'ennemi a mis a mal le Liban et tous les pays de la région depuis que s'est installé un nouveau fascisme qui a perpétré un massacre généralisé tout comme une discrimination quasi perpétuelle.
Il est seul à Paris. Il aimerait trouver l'amour mais sa fatigue ne le rend pas suffisamment alerte pour rechercher l'amusement. Il n'éprouve plus de désir. Il pense écrire son autobiographie de déraciné. Il a aussi le projet de s'installer à Chypre.
Monsieur E. débite tout cela comme s'il lisait à haute voix un texte préparé à l'avance, comme s'il portait un masque. Je ne fais aucun commentaire mais je saisis l'occasion d'un très petit instant d'interruption de son discours pour lui demander ce qui l'amène ici. Il semble surpris de la question, jugeant certainement que tout ce qu'il a dit auparavant justifie amplement sa venue.
Le silence s'installe.
Puis, dans un chuintement, il me dit qu'il ment, qu'il n'est pas libanais, qu'il est israélien, qu'il est un opposant au régime, qu'il s'est exilé lui-même et qu'il a peur.

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