| Les grands Pylônes
électriques Daniel Diégèse |
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| Quatrième de couverture de 2018 | Daniel Diégèse est un écrivain qui s'attache aux petites choses, au presque rien. C'est un écrivain de l'interstitiel. Ce petit récit est celui d'une performance littéraire réalisée au printemps. L'auteur a décidé de marcher depuis Paris jusqu'aux grands pylônes électriques qui se dressent sur les dernières terres agricoles du nord de la région parisienne, cette ancienne « Plaine de France » sur laquelle ont été construits deux aéroports, des zones commerciales, de fret et de transit. Peut-on encore aller à pied de Paris jusqu'à là-bas, ce si proche, mais si lointain parmi les entrelacs d'autoroutes, de voies ferrées et d'impasses arborées par des urbanistes fous. Et pourtant, Daniel Diégèse sait déceler la poésie dans ce fatras urbain. Il y rencontre des êtres magiques et des paysages étrangement beaux. On a envie de prendre son sac à dos et de suivre ses traces, ou d'inventer un autre voyage qui lui ressemblerait et rejoindre des signaux urbains qui n'en sont pas, et qui, par le pouvoir de l'écriture, le deviendront ensuite à jamais. Voici un livre qui a le goût de ce « pas grand-chose » qui est le goût de la vie. | |
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Je voulais partir dès le premier mai. J'avais hâte de repartir à la rencontre des êtres potentiels qui, au jour le jour, seront sur mon chemin. Mais était-ce une mauvaise étoile ou le bruit des manifestations, la crainte de ne pas pouvoir circuler librement, la violence possible dans la périphérie des manifestations, je suis resté chez moi, préparant mon appareillage. C'est donc aujourd'hui seulement que j'ai commencé ce petit éloignement des malédictions du quotidien, cette promenade urbaine qui se continuera dans la nature. Pour sortir de la ville, je prendrai le chemin de halage du canal et je partirai pour rejoindre une petite église récente que je connais à Aubervilliers, qui a souvent offert sa tendresse à mes rêves tristes. Elle est rarement fermée. Encore fallait-il choisir le point de départ. Ce sera le square Frédérick Lemaître qui se situe à l'endroit même où le canal Saint-Martin est de nouveau à découvert. Je m'y installe, distrait par le ballet incessant des cyclistes juchés sur toute sorte de montures, depuis le vélo de course jusqu'au vélo-cargo. Avec le temps, j'ai appris à m'amuser en silence, juste en essayant de noter les détails que les uns, les unes, les autres, placent sur leur corps comme s'ils avaient peur qu'un jour leurs proches ne les reconnaissent plus. Ce qui me frappe, ce sont surtout les tatouages qui chez certaines ou chez certains débordent du col, couvrent entièrement les jambes, les mains et sans doute aussi d'autres parties du corps qui demeurent sous les vêtements. Le maître des lieux, Frédérick Lemaître, depuis le socle sur lequel est posé son buste, ne semble pas vraiment s'en amuser. C'est peut-être que son regard porte jusque de l'autre côté de la rue, là où il peut voir la stèle à la mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 à Paris. |
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J'ai pris le chemin de halage comme je l'avais prévu. Sur les grands axes qui sortent de Paris, le trafic est incessant et je dois donc partir par d'autres chemins. Il y a un peu de vent. Le long du canal, à plusieurs endroits, au milieu des déchets, se tiennent des personnes sans papiers. Me revient alors à l'esprit la harangue du prophète Amos qui reprochait aux riches d'avoir vendu le pauvre pour une paire de sandales. Je pense aussi à celui qui a nourri la foule avec cinq pains et deux poissons, pas moins mais pas davantage. Je ne suis ni Jésus ni Amos ni aucun autre prophète, mais je ne veux pas oublier de continuer à évoquer l'amour, inlassablement, même sous la forme de l'absence. J'ai connu un temps différentes formes de l'amour mais plus tard ces formes se sont effacées dans ma mémoire. Notre imaginaire, nourri de fictions frelatées, semble conduit à considérer automatiquement l'autre comme agressif. Le cynisme des industries de divertissement est sans limite. Nous avons cru au progrès et à ses mérites apparents, mais tout cela nous donne au contraire un aperçu très clair du mal et de ses agissements. Pas très loin de la petite église Saint-Paul-de-la-Plaine, je vais à la rencontre d'un homme assis par terre. Je lui propose de partager avec lui mon repas. Il parle bien français. Il me raconte qu'il était poursuivi par la mafia dans son pays, que c'était un enfer. Il est venu ici, on ne lui donne pas de papiers. Il est sorti de l'enfer pour être bloqué dans les limbes de notre pays pourtant si riche. J'ai envie de pleurer. Le partage de mon repas me semble soudainement un alibi dérisoire. Décillé, je rentre prier dans la petite église et je pleure encore. Je ne suis pas non plus Saint Martin. |
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Cette promenade, c'est aussi me donner quelques jours de solitude. Cette marche dans les rues de la banlieue nord de Paris, c'est aussi l'espoir d'aller à la rencontre de notre humanité blessée, de notre condition humaine commune mais fragmentée. Ce n'est pas si facile en fait de marcher dans les rues avec un sac-à-dos de randonnée. J'ai été contrôlé plusieurs fois par la police, pour laquelle, à l'évidence, je paraissais suspect. Je ne dois plus marcher la nuit. Je fais peur et j'ai parfois peur. Mais je croise aussi beaucoup de sourires
bienveillants, surtout dans les quartiers dits populaires, c'est-à-dire
les quartiers pauvres, là où les gens pensent que je suis dans la
galère. La mode semble bien être à l'art urbain en forme de trompe-l'œil. C'est aussi que ces quartiers sont en reconsolidation intense du fait de la construction de nouvelles lignes de métro. Il n'est pas certain que toutes ces opérations améliorent vraiment la mixité sociale et l'accès au logement. La question posée est bien celle, toujours, de la gentrification de cette banlieue populaire et souvent délaissée. On le voit déjà, à certains endroits les immeubles en cours de construction insistent sur la proximité de la capitale, sur le fait que c'est déjà Paris, le grand Paris. Ça ne marchera peut-être pas. Ce seront alors des investissements à fonds perdus, mais comme toujours, dans ce cas-là, certains auront gagné au passage beaucoup d'argent. Pour ce deuxième jour, je m'étais fixé l'objectif d'atteindre le Musée de l'Air et de l'Espace et de passer auparavant par le théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis. Ce soir, je dormirai dans un des hôtels proches de l'aéroport du Bourget. Je vais essayer d'avoir une chambre dont les fenêtres donnent sur une piste d'envol et d'atterrissage. J'ai eu de la chance, il n'a pas plu une goutte. Les abords de l'aéroport du Bourget, qui intègre le musée, connaît aussi de nombreux changements. Cette transition fait se côtoyer le luxe extravagant des jets privés et des petites boutiques mal fichues. On peut encore lire l'ancien bâti avant qu'il ne disparaisse. Il y a par exemple l'Air Hôtel, bâtiment art-déco qui date au moins des années 1930. Espérons qu'il soit préservé. Et puis il y a de vieux cafés dont je me demande si certains n'ont pas gardé leur flipper. Demain, j'aborderai pour la première fois les grands pylônes électriques. Les avions scintillent dans la nuit. |
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C'est aujourd'hui
que l'errance dirigée a vraiment commencé. J'allais malgré le mauvais temps aller à
la rencontre des grands pylônes
électriques dans la zone industrielle de Gonesse pour revenir plus au
sud et dormir dans l'hôtel qui jouxte la stèle mémorielle dédiée aux
victimes du crash du
Concorde le 25 juillet 2000. Je me souviens de ce matin du 1er juin 2009, tu m'avais interdit de venir à l'aéroport te chercher. Cela te semblait trop tôt ou peut-être ne voulais-tu pas que nous jouions la scène des retrouvailles. C'est la première chose que j'ai entendue quand j'ai ouvert la radio : un vol Rio-Paris avait disparu des radars. Après, il y avait eu l'espoir, celui que tu n'aies finalement pas pris cet avion, celui qu'il y ait des rescapés et puis les heures pénibles de l'attente. Enfin, la douleur sombre, celle qui est la plus proche de la folie avait pris toute la place. Elle avait effacé les disputes incessantes des derniers jours, ce voyage que tu avais voulu faire seul alors que nous avions voyagé ensemble partout en Europe. Je ne gardais que l'illusion, si douce, que l'on pouvait s'aimer. Enfin l'annonce était venue. Ton corps n'avait pas été retrouvé. Ensuite a commencé le temps ordinaire, le temps solitaire, celui, si pratique qui fait que le souvenir s'efface. Mais à l'évidence, il ne s'efface peut-être pas vraiment. Il se recouvre peu à peu des sédiments de la vie qui va. Je n'ai pas participé à la campagne contre Air France et Airbus pour exiger une explication. Ce qui avait conduit l'avion à s'abîmer dans l'Atlantique m'était égal. Je me souviens qu'alors, toutes les nuits ou presque, j'entendais le grondement sourd de la terrible descente puis le silence des grands fonds. Depuis, tous les deux ans, je vais au cimetière du Père Lachaise sur la stèle dédiée aux 228 personnes qui étaient sur ce vol. Il y a leur nom et 20 hirondelles qui figurent les 20 langues parlées à bord. Je suis toujours très impressionné par les fleurs qui y sont déposées. Moi, je n'apporte pas de fleurs et je ne pleure pas non plus. Cela me paraîtrait trop facile. Il faudrait faire un musée des accidents aériens. S'il existe virtuellement sur l'internet, je ne l'ai pas cherché. Moi, j'ai fait mon deuil grâce à la force de l'écriture. Je ne connaissais aucune des personnes embarquées sur ce vol du Concorde du 25 juillet 2000. Je voulais dormir dans cet hôtel que le pilote a évité. Toute la nuit, les avions auront été si proches, mais aucun n'est tombé. |
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Aucun avion n'est tombé la nuit dernière et j'ai donc pu recommencer mon épopée lentement malgré mon épuisement. Ce sont les premiers jours or ces derniers temps, je me suis laissé engraisser par la vie. Seule la marche et l'ascèse me remettront en forme et bien sûr quelques suppressions d'aliments inutilement trop sucrés. On apprend cela aux enfants
désormais à l'école. Ce n'était pas le cas au temps de mon enfance,
même si la possibilité d'acheter de la nourriture transformée était autrement
plus faible qu'aujourd'hui. Il n'y avait pas de restauration rapide,
pas ou peu d'aliments surgelés et les seuls bonbons que l'on achetait,
outre le chocolat du quatre-heures était uniquement ceux de la papeterie du coin. La campagne ce matin, cette campagne en lambeaux entrelacée de routes et d'autoroutes, était bien belle. Il y avait de la brume, mais pas suffisamment pour dissimuler les grands pylônes qui m'attendaient au même endroit que la veille. J'ai pris des chemins à travers champs car ces routes sont impropres à toute autre locomotion que celle de l'automobile. J'étais à une distance confortable des pylônes qui semblaient m'accompagner. Débarrassé du risque routier, j'ai pu m'intéresser davantage à leur inscription dans le paysage. Ils ont du mérite, ces géants, à passer par monts et par vaux pour transporter leur fluide précieux. J'ai croisé un marcheur près de Mareil-en-France. Nous avons échangé quelques mots et après quelques phrases convenues, il m'a dit qu'il marchait pour retrouver un sens possible à sa vie. Il ne m'a rien confié de ses peines et je ne lui ai pas dit un mot de cette absence définitive, un seul mot de cet avenir incertain. Il n'était pas nécessaire de poser des mots sur notre douleur même si cela n'aurait pas été plus difficile que se taire. Nous nous sommes quittés rapidement. Il allait vers Chantilly quand j'allais plus à l'ouest. Ensuite, le soleil s'est levé et il a fait beau jusqu'au soir. J'ai remarqué que quand il fait beau, peu à peu je souris. À Viarmes, j'ai vu des affiches pour des chambres d'hôtes. Je me suis présenté, heureux de cet hébergement possible qui m'éviterait de prendre le train pour Paris et de revenir le lendemain. |
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Chercher le trajet des lignes à Haute-tension sur une carte routière prend beaucoup de temps et
il est parfois complexe de choisir la ligne qui a la plus haute tension
quand les pylônes en portent plusieurs. En outre les bifurcations sont
nombreuses et forment parfois des boucles, surtout près de Paris. Je me suis donc renseigné auprès d'un agent d'Enedis croisé par hasard s'il existait des cartes spécialisées, faciles à déchiffrer. Après m'avoir interrogé sur mes intentions, il m'a dit que c'était en fait très simple.
Ces cartes existent en nombre sur l'internet. C'est l'Institut
géographique national, l'IGN, qui m'a ouvert la voie. Les données mises
sur le site internet de l'IGN sont incroyables. On y apprend
toujours quelque chose, ne serait-ce qu'en allant sur le Géoportail et
en superposant les cartes contemporaines avec des cartes plus
anciennes, voire très anciennes, comme la carte de Cassini ou le
cadastre napoléonien. Depuis Viarmes, je suis redescendu vers le sud pour essayer de voir le poste électrique du Plessis-Gassot. Il a depuis été modifié mais il est le premier poste expérimental à utiliser le fréon comme fluide isolant. Il a été construit en 1966 et faisait transiter 220 000V. Il est beaucoup plus puissant aujourd'hui. Il a brûlé en 2021. Malheureusement, je n'ai pas pu m'approcher assez près pour espérer que les portes s'ouvrent et que je puisse le visiter. J'avais cet espoir inutile pourtant. J'aurais peut-être dû insister pour en garder une image plus précise. Pourtant, ce n'était peut-être pas impossible.Je garderai le regret de ne pas y être entré. Je crois toujours être le seul à développer des manies ambulatoires très spécialisées. Il n'en est rien. J'ai découvert depuis un site wiki exclusivement dédié aux lignes à haute tension. J'apprends ainsi que ce poste électrique était relié à l'ancienne centrale électrique de Gennevilliers sur les bords de la Seine. Le paysage de ses cheminées m'était familier pendant toute mon enfance et mon adolescence. Elle est démantelée maintenant. Je crois me rappeler que c'était un bastion de la CGT et qu'on envoyait son service d'ordre au premier rang dans les manifestations quand ça chauffait. Ce site internet pointe avec justesse que cela fait presqu'un siècle que ces pylônes façonnent notre paysage et comme pour les éoliennes aujourd'hui, ils ont leurs contempteurs et leurs admirateurs et donc leurs spécialistes. Il doit bien y avoir aussi des mythes qui courent sur ces géants. Depuis le Plessis Gassot, j'ai doucement longé la ligne par un chemin de randonnée pour retourner à Viarmes et continuer vers Asnières-sur-Oise. J'ai marché lentement car la fatigue m'avait pris. J'avais en outre été doublé par un groupe de scouts avec des sacs à dos énormes et cela m'avait donné des complexes. Je me suis dit pour me consoler qu'ils m'avaient ouvert la voie. Mais ils allaient sans doute à Royaumont ou à Chantilly. Il faudra se rappeler cette image de scouts sous les lignes électriques avec ces sacs et des drapeaux australiens. Je les ai regardés un moment jusqu'à ce qu'ils disparaissent dans la grande plaine de France. Ensuite, j'ai repris mon chemin, nostalgique déjà de tout cela. |
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Le temps est de plus en plus agréable. La pluie s'est éloignée et j'ai déjeuné par terre au soleil. Je regarde le paysage d'une autre façon, jouant à cache-cache avec les pylônes qui disparaissent souvent derrière les immeubles et les haies, puis les revoyant avec plaisir quand je rejoins le plateau. Ce n'est pas trop dur de marcher environ quatre heures par jour et je vais le cœur ferme. Sans me tresser de lauriers, je me trouve assez en forme maintenant après une semaine de marche. Pourtant, je me sens rarement en forme désormais. J'ai fait un détour pour apercevoir la station
électrique de Persan. Ces postes sont en quelque sorte les hébergements
des lignes électriques à haute tension. Mais sans pouvoir y entrer,
barricadés derrière des barbelés, ils ont assez peu d'intérêt. J'ai traversé l'Oise à Beaumont-sur-Oise. La rivière se perd beaucoup moins en méandres que le fleuve Seine qu'elle rejoindra plus à l'ouest à Conflans-Sainte-Honorine. Elle vit tranquillement son cours. Et quand elle déborde, elle fait ses inondations plus au nord. Les complotistes prétendent encore que les responsables des crues la font déborder ainsi pour éviter d'inonder Paris alors que l'on sait ce n'est pas le même bassin versant. C'est le soir. Je regarde la vallée et je me souviens de l'éclipse de 1999, cette soudaine amnésie. Je revois la coulée de la forêt de Chantilly plus au nord. Ces pylônes immenses qui voyagent transportent par analogie le cortège des nostalgies, ils ne sont le signe de rien d'autre sinon de l'absence et du souvenir de l'émotion de la grande éclipse totale, la dernière du 20e siècle en France. Ce que j'écris depuis, c'est le récit de l'éclipse. Je prends des chemins de traverse car pour un peu, je ne pourrais plus écrire au contact de cette absence-là. Car à l'absence du soleil a succédé l'absence de l'éclipse, qui ne reviendra totalement en France qu'en 2081 après plusieurs tentatives qui seront restées partielles. L'Espagne a plus de chance qui l'accueille le 12 août 2026 juste avant le coucher du soleil. Il faut s'y préparer. |
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En
regardant les cartes et notamment le plan de la ville nouvelle de Cergy
pour préparer ma marche du jour, j'ai remarqué une mention
étrange : lieu de
l'apparition d'un OVNI. Il n'aura pas fallu beaucoup de temps pour que
les
moteurs de recherche de l'internet retrouvent ce fait divers de
décembre 1979 et confirment l'endroit
où un jeune homme nommé Franck Fontaine a prétendu avoir été
enlevé par les extraterrestres juste à côté du transformateur haute
tension de Cergy. Ses deux camarades ont eux aussi témoigné. Il a
réapparu une semaine plus tard. Le paranormal est à la mode. Cela
fait quelques mois seulement que les frères Bogdanov ont lancé leur
magazine télévisuel « Temps X ». Ils consacrent
évidemment un épisode à l'affaire qui est alors suffisamment prise au sérieux pour que les gendarmes se déplacent sur les lieux
de la disparition. C'est aussi que les visiteurs ont embarqué toute une
cargaison qui ne sera, elle, jamais retrouvée. Le jeune homme
racontera son voyage et peut-être est-il depuis devenu lui-même écrivain ou a-t-il obtenu un diplôme en ufologie. On ne saura plus rien de lui dans les médias. Peut-être parfois un souvenir revenait-il. Peut-être allait-il ensuite tous les jours dans le soir sur un parking pour s'élancer encore vers l'inconnu. Peut-être avait-il trouvé dans cette expérience complexe la cohérence intime qui lui avait manqué jusque-là. Ou alors a-t-il attendu en vain un signe particulier sur le bord du boulevard. Je n'essaierai de poser sur tout cela aucune interprétation mais cette histoire est propre à me réconcilier avec la science-fiction. Je me souviens bien de cette période. Les OVNI étaient à la mode et même Roland Barthes était tombé sous le charme des frères Bogdanov. J'étais presque encore un adolescent et tout cela stimulait mon imagination. Le soleil est là tous les jours et donne envie de s'élancer dès le matin sur les chemins des grands pylônes. La vie de promenade est douce et me donne envie de pousser l'écriture comme on pousse la chansonnette. |
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Je n'ai pas trouvé où passer la nuit alors je vais camper ce soir. Je trouverai très certainement un endroit pour cela. Après tout, le camping est une passion française, tout autant que la chasse. D'ailleurs, la chasse est fermée, le risque est donc limité mais évidemment il n'est pas nul. J'ai croisé tout à l'heure des types avec des chiens. Je pouvais lire sur leur visage la certitude qu'ils étaient chez eux et il était évident que j'étais pour eux un étranger. Depuis que la xénophobie est un levier électoral puissant tout peut arriver. Je les ai salués sans réponse. Certes la futilité de l'incident ne mérite peut-être pas d'être relevée, mais en fait, le salut entre marcheurs est quasiment une institution. En ne me répondant pas, il était évident
qu'ils signifiaient qu'ils étaient sur leurs terres et que je n'y étais
pas, que je ne devais attendre d'eux aucun secours et que leurs chiens
se précipiteraient sur ordre pour m'éloigner voire me dépecer. Les campagnes deviennent plus dangereuses que les villes. J'ai suivi autant que possible la ligne des grands pylônes, mais trop souvent, aucun chemin ne permettait de rester proche de la ligne à haute tension, au contraire, il semble que tout est fait pour en éloigner le passant. J'ai donc vu disparaître et reparaître les pylônes au hasard du paysage et j'ai dû souvent faire demi-tour, arrivant dans une impasse, si bien qu'à la fin de la journée, mon sac a commencé à peser trop lourdement sur mes épaules. J'avais acheté des tomates sans goût à Cergy et une salade de pâtes trop grasse. J'avais bien fait car il est rare de trouver des magasins dans les bourgs que je traverse. J'ai pique-niqué sur une marche juste en face de l'église Saint-Pierre-ès-liens de Condécourt. Je n'ai pas pu y entrer. Je l'ai regretté. Son nom m'avait amusé et l'architecture de l'église très composite intrigué. J'espère que je vais pouvoir me reposer. Le camping de randonnée et le confort sont un oxymore. J'irai directement demain matin à Seraincourt. J'ai vu qu'il y a un bar tabac. J'ai déjà envie d'un café. Ma gourde isotherme est vide depuis longtemps. |
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Je me suis amusé avec la toponymie aujourd'hui. Parcourir la campagne, c'est traverser la mémoire longue des lieux, toujours
beaucoup plus longue que la mémoire des habitants. Je suis à peu près
certain, par exemple, de ne pas avoir de réponse si je demande qui
était cet Antoine du Bois du gros Antoine et je ne saurai jamais s'il y
a encore des abeilles au Bois des Abeilles. J'ai marché jusqu'à Porcheville et Issou. Ces communes cumulent sur leur territoire une centrale électrique et un dépôt pétrolier. En cas de guerre, cela suffirait à en faire une cible de première importance. L'incendie pourrait embraser la Seine. Ce serait aussi un emplacement de choix pour les observateurs de futures éclipses, les élégants pylônes géants balisant le ciel. Vers la rue de la Grande remise, ils semblent éviter soigneusement les pavillons de cette commune de banlieue. Je peine à entrevoir comment on peut habiter avec cette masse métallique au-dessus de soi. Les nuits de tempête, les sifflements et les craquements doivent être terrifiants malgré la certitude illusoire de la solidité de l'acier. Pour autant le quartier est charmant. J'ai croisé beaucoup de sourires. J'ai avalé rapidement ce qui me restait de tomates molles. Je reprendrai ce soir le train vers Paris. Il y a bien un camping à Issou, j'ai hésité à y séjourner, mais il ne me disait vraiment rien qui vaille. Et puis je n'étais pas intéressé par les rencontres que j'aurais pu y faire. Le bruit de voie ferrée toute proche devait être insupportable. Mais je suis persévérant et je pourrai revenir demain matin sans perdre trop de temps pour reprendre la marche, cette méditation. Entre temps j'aurai fait ma lessive dans la solitude retrouvée de cet appartement clos. |
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La météo avait prédit un jour de pluie et en effet il a plu un peu dans la matinée puis les gouttes se sont fait rares. L'absence de vent a rendu la température, encore fraîche pour la saison, presque agréable. La terre s'ébrouait après l'ondée. Les sillons étaient si nets qu'ils en paraissaient factices. C'était un temps de villégiature où même les pauvres rêvent de vacances, où l'on suit les prescriptions de la santé publique qui invitent à marcher, à faire un tour, à pousser jusqu'à la côte. Il n'y a pas encore foule. J'avais pris le train de 6h18 gare Saint-Lazare, qui m'a sagement déposé à 7h16 à Issou-Porcheville. Le dernier arrêt avant mon point d'arrivée était Gargenville. J'aurais pu descendre, mais ce n'était pas le protocole que je m'étais fixé. Peu importait d'ailleurs puisqu'il pleuvait. J'étais mieux dans le train, qui a d'abord traversé deux fois la Seine, coupant sans ménagement la boucle de Gennevilliers avant de suivre le fleuve par sa rive droite. J'ai revu l'emplacement de la centrale de Gennevilliers, ce qui m'a fait sourire. Ces voyages sont incongrus. Ils ne sont le fruit que d'un contrat passé avec moi-même. Quand je raconte ce que je fais, on trouve cela bizarre et curieux surtout que le plus souvent je ne prends qu'une photo, une seule. Je suis un écrivain, je ne suis pas photographe. Ce sont les mots que je cherche, pas les images. J'ai rejoint tranquillement Boinville-en-Mantois par le pont métallique de Rangiport puis j'ai pris la route de Mantes après un petit arrêt au cimetière. Un peu plus loin, les grands pylônes étaient là, serviteurs zélés de la fée électricité, dévalant la colline, incongrus dans ce décor champêtre. Ils étaient tout un régiment et leur ombre, tout en finesse, était encore plus longue qu'ils avaient jamais été. J'ai regardé longtemps ce paysage, notant que les plus hauts d'entre-eux, certainement les chefs, arboraient des couleurs rouges et blanches, ce qui ne manquait pas de charme. Ma mission du jour terminée, j'ai rejoint Breuil-Bois-Robert où j'avais trouvé une chambre d'hôte. |
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Il m'est arrivé quelque chose de très inattendu sur mon chemin, alors que je traversais le bourg de Longnes en allant vers Mondreville dans le pays d'Houdan. Je m'étais arrêté pour faire les courses
à la station service et je m'avançais par la route de Mantes vers
l'église Saint-Pierre, une brave église au clocher râblé et à la nef
généreuse. Alors que je m'approchais du seul banc de la place carrée,
sous trois gros sapins assez esseulés, un groupe de jeunes s'est précipité, téléphones à la main, pour me demander l'autorisation de faire un selfie avec moi. J'étais évidemment troublé par ce succès étrange. Je les y ai autorisés tout en leur demandant pourquoi, voulant mieux comprendre ce qui me valait cette vogue subite. Je ne pouvais l'imaginer. Je ne fais en effet aucune publicité d'aucune sorte de mon activité. Je marche du soir au matin et la seule fin de ma promenade est l'écriture de ce texte qui borde les grands pylônes. Ces journées de marche sont la seule chose qui compte et l'absence de publicité même fait précisément partie de ma pratique. Alors ils m'ont expliqué qu'un influenceur très prisé m'avait à mon insu photographié alors que je marchais dans le Vexin. Je ne sais d'ailleurs dans quels recoins du paysage il avait pu se cacher. Ce dernier se spécialise dans l'éloge de la lenteur et contre toute attente la lenteur passionne cette jeunesse, qui veut choisir le temps qu'elle prend à faire ce qu'elle veut faire, qui veut goûter le moment et ne pas continuer à courir comme un canard sans tête. La lenteur fait son grand retour chez les 15-25 ans. Nous avons fait ensuite un petit tour de la place. Je ne les ai pas laissés me suivre, même si l'idée m'est venue quelques secondes de fabriquer une sorte de grande marche de la lenteur jusqu'à la mer. Cela ne m'aurait apporté pour sûr que des ennuis. Quant aux Pylônes qui traversent cette campagne, il semble qu'ils sont neufs et qu'ils ont bénéficié de l'ingénierie des éoliennes. Élégants, ils en sont presque hautains. Un vieux château d'eau, jamais photographié, regardait leur alignement impeccable en bougonnant. |
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Entre Mondreville et L'Habit,
je suis arrivé, comme par une petite porte, en Normandie. J'ai éprouvé
beaucoup de difficultés à suivre les grands pylônes. J'ai remarqué ou cru remarquer que
plus la région est riche et touristique, plus on a pris soin d'éloigner
les lignes à haute tension de la population et seuls des chemins de traverse assez
aléatoires permettent de les croiser de temps en temps. J'ai passé la nuit dans un baraquement ouvert. J'avais l'impression de faire une folie. D'ordinaire je loue des chambres mais hier j'ai préféré improviser. Je suis donc reparti très tôt de peur de voir un visage dans l'entrebâillement de la porte mal jointée. Je ne suis vraiment pas un aventurier. Après coup, j'ai trouvé cela drôle, imaginant ma réaction si quelqu'un était entré. Sans doute aurait-il été aussi surpris que moi et très certainement il ne se serait rien passé de fâcheux. L'humanité entière est composée de beaucoup plus de braves gens que de monstres. Et puis quand bien même j'aurais été volé, on n'aurait pas enlevé l'écriture de ce texte. Et même cela, après tout, ce n'est que vanité. Désormais, à chaque bourg ou presque, je fais l'expérience de ma notoriété nouvelle et j'imagine que cela va continuer jusqu'à la fin de ma promenade. En majorité, ce sont des adolescents qui me demandent un selfie partagé, mais aujourd'hui, il y avait quelques mères de famille avec des enfants. C'est, je crois, parce que le soleil est revenu. Je raccourcis donc mes pauses au maximum car ce ne sont pas là vraiment choses sérieuses. Je n'ai pas envie de faire des disciples et je ne suis pas Jeanne d'Arc, ni rempli de je ne sais quelle mission héroïque. Même si je voudrais passer à autre chose rapidement, je n'y fais pas opposition. En fait, certains de ces pylônes et notamment ceux croisés aujourd'hui sont comme des dessins d'enfants avec de petits bras et une tête avec des oreilles sur le dessus de leur crâne d'acier. C'est peut-être cela que je partage en me laissant photographier, un reste d'enfance qui touche les enfants. |
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J'avais une petite forme et les yeux cernés quand je me suis levé aujourd'hui. Cela me semblait paradoxal car j'avais dormi dans un hôtel rénové
plutôt confortable proche d'Ivry-la-Bataille. Cela m'avait fait
rebrousser chemin de quelques kilomètres mais j'avais besoin d'un peu
de confort. J'ai traversé la salle du petit-déjeuner en marchant droit comme un automate. Je ne nommerai pas cet hôtel car il ne respecte pas la confidentialité à laquelle ses clients ont droit. En effet, le café m'avait réveillé et j'avais compris que j'allais désormais pouvoir continuer ma promenade malgré cette mise en route un peu lente, me réjouissant de surcroît que la lumière du printemps m'attende avec bonheur. J'allais enfin sortir quand un énergumène se précipite sur moi, qui se présente comme un journaliste. C'était le correspondant d'une édition locale d'un quotidien d'information national qui voulait faire un papier, non sur mon travail d'écrivain-artiste mais sur l'engouement que je suscitais sur les réseaux sociaux. Je ne refuse jamais de répondre aux demandes de selfies des jeunes curieux, mais il s'agit seulement d'un jeu. Je sais qu'ils garderont un temps la photo comme un souvenir joyeux et puis elle sera recouverte par la myriade d'images qui transitent par leur téléphone mobile. Plus tard, s'ils la retrouvent, ils ne verront plus qu'un vieux bonhomme qui marche et penseront que les pylônes derrière lui sont un effet d'optique ou un artefact produit par l'intelligence artificielle. En revanche, il n'était pas question que je devienne la cible des médias. Je n'ai donc pas cédé et j'ai été soulagé qu'il n'insistât pas davantage. L'avoir prévenu - et qui d'autre que l'hôtel l'aurait pu - est une indélicatesse que je ne sais pas nommer. Depuis Ivry-la-Bataille, je devais rejoindre les grands pylônes vers la Couture-Boussey, filer vers L'Habit et puis aller à peu près tout droit, autant qu'il se pouvait. C'était une grosse étape, près de trente kilomètres en petite montée, quand je ne dépasse que rarement la vingtaine. J'ai vu qu'à la sortie de Damville, sur la route de Conches, il y a une manufacture de chocolat que l'on peut visiter. J'irai en espérant ne pas y être suivi. |
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Je commence à avoir de l'entraînement et je n'ai même plus mal aux jambes bien que la région se vallonne. La route me paraît plus courte alors j'allonge les étapes et je peux marcher tout le jour. Il fallait que je parvienne à Ferrières-Haut-Clocher avant la nuit. J'avais réservé une chambre pas loin de là. En traversant un petit bois, je me suis fait une frayeur inusitée. Au centre d'une petite clairière, il y avait des fauteuils. Et soudain, tout proches, dans l'ombre du sous-bois, j'ai entendu des cris. J'allais m'élancer aussi vite que possible en imaginant déjà qu'avec un peu de chance je parviendrais à m'échapper. Je me croyais fatigué mais la frayeur provoque un orage hormonal et l'adrénaline donne des ailes. Je précise que ce cri était une sorte de cri de guerre et non un cri apeuré de crainte. Mais, je n'avais pas encore fui qu'un immense éclat de rire a retenti. Le mystère n'en était plus un. C'étaient quelques-uns de mes jeunes suiveurs qui pour me surprendre avaient préparé ce faux piège, mais surtout un pique-nique à la hauteur des traditions culinaires normandes. La marche et l'adrénaline m'avaient donné un appétit formidable. Il ne m'était jamais rien arrivé de semblable et je suis vraiment heureux d'avoir rencontré cette jeunesse accorte trop souvent dénigrée. Un écrivain vit le plus souvent dans les mots et les lignes qu'il trace, écrire est son rêve et il fait beaucoup de frais pour un rêve et parfois, l'écrivain ne vit pas. Très souvent, le plus souvent, même, ce travail d'écriture ne tient pas ses promesses. Mais cette fois, ces jeunes qui me suivent et qui maintenant me précèdent, c'est un retour sur investissement incroyablement plus important qu'aucun livre publié chez un éditeur. Le soir, dans ma chambre, seul, j'avais envie d'en pleurer de bonheur. |
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Je me suis réveillé bien tôt ce matin. Je ressentais sans doute les effet de l'éclipse qui pendant la nuit avait enserré la lune avec tendresse. Peut-être avais-je déjà perçu dans mon sommeil le brouillard étonnant qui estompait le paysage. Je voyais de ma fenêtre dans le petit matin les animaux se déplaçant avec lenteur sur la terre humide des champs. Il n'y avait pas de vent. J'ai étudié quelques minutes la possibilité de garder un autre jour la chambre qu'un bonhomme sympathique m'avait louée. Je veux croire qu'il aurait accepté. J'ai même envisagé pendant un instant de changer de boulot, de louer un avion pour prendre des photographies aériennes des lignes à haute tension. Outre le fait que ce soit sans doute interdit et que le plan de vol aurait été refusé, je me suis souvenu que je n'étais pas photographe, que je ne voulais pas l'être. Je sais en outre éprouver un plaisir humble mais inextinguible à faire ces marches insensées. Après tout, dans la Bible, ce sont ceux qui marchaient qui pouvaient accomplir des miracles. Je voulais m'arrêter hier à Saint-Opportune-du-Bosc, mais je n'y avais pas trouvé de chambre. J'ai bien fait de pousser jusqu'à Beaufour. Je serai plus près de la ligne à haute tension qui va vers le nord, bifurquant vers l'ouest à La Haye-du-Thiel. J'espère pouvoir arriver au poste de Rougemontier. Je devrai choisir alors d'aller plutôt vers le Havre ou bien vers Flamanville. Mais je déciderai cela demain. |
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Je suis arrivé sans peine à Rougemontier si ce n'est que j'ai été confronté à un incident inattendu : j'ai été intercepté et interrogé par les gendarmes sur mon voyage et sur mes activités. Ils ont fini par me dire que j'avais été signalé car soupçonné de préparer un attentat contre l'infrastructure électrique du pays. Je pensais quant à moi que c'était pour me demander des explications sur les cohortes
de jeunes qui m'accompagnent parfois juste pour le plaisir de marcher
un peu et de prendre quelques photographies. Cela leur semblait
cependant sans intérêt. Il est aussi vrai que Rougemontier, pour être inconnu du grand public est un point stratégique vers lequel converge l'électricité de Flamanville dans le Cotentin, de la centrale du Havre, de Paluel près de Saint-Valery-en-Caux. Car j'ai bien compris que je remonte le cours de l'électricité comme on le ferait pour un fleuve et ses affluents. Rougemontier est donc une confluence. Toute cette agitation policière a tourné court et je n'ai pas été mis en examen. J'ai fait valoir que les cartes électroniques étaient en accès libre et produites par le gouvernement, les ai rassurés sur la régularité de ma démarche et je leur ai surtout fait valoir qu'une puissance étrangère n'avait absolument pas besoin d'un marcheur à sac-à-dos, ce qu'ils ont bien voulu croire. Après cette mésaventure, j'ai pensé à ces deux jeunes apeurés de Clichy-sous-Bois et de Montfermeil qui sont entrés, évidemment sans protections, dans un poste électrique, en sont morts, ce qui avait provoqué des émeutes dont j'ai le souvenir. Il y a un poste à 225 000 volts. C'est peut-être celui-là. Leur mort avait provoqué une émotion immense chez ces jeunes exaspérés d'être dans des situations de contrôle incessant. Moi je suis un vieux mâle blanc de près de 70 ans. Nul doute que cela ait joué en ma faveur. Je n'ai éprouvé aucune crainte. Cette interruption n'a pas interrompu mon monologue intérieur ni influé sur mon admiration pour la perfection plastique de ces géants arrivant en rangs serrés de la mer pour alimenter la grande métropole capitale. J'aime beaucoup, par exemple, les herbes folles qui sont à leurs pieds, comme ayant cherché refuge auprès de ces géants pour échapper au fauchage. Je pourrais continuer ainsi une année entière. Demain, je prendrai donc le trajet le plus long, jusqu'à Flamanville et puis je me reposerai un peu. J'ai encore tant à apprendre de mes amis les pylônes. Je ne sais où ils sont fabriqués, encore moins comment ils sont entretenus, ni les techniques utilisées pour réparer les lignes quand elles sont rompues. Mais en fait, cela m'est égal. Ce que j'aime, c'est la manière dont ils découpent le ciel et les nuages et surtout, j'aime ces moments quand ils apparaissent et disparaissent au gré des collines, des forêts et des vallées. |
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Ce petit voyage de lenteur, cette longue promenade, me rappelle chaque jour la beauté de la Normandie, de ses jardins au printemps.
Bien sûr, l'environnement n'est pas exempt de cet épuisement commercial
qui a pris la planète depuis la révolution industrielle mais au-delà de
la frénésie moderne demeure la volonté de préserver une forme d'harmonie que l'on trouve aussi dans la campagne anglaise, qui dépasse les grilles des propriétés pour s'étendre à tout l'espace public et qui le rendent doux. L'art de la haie évite le bruit de voisinage et des petits travaux. Peut-être un jour ferai-je une sorte de reportage sur les haies des pavillons. J'ai encore été interrogé par la maréchaussée sur mes motivations. J'ai dû me justifier une nouvelle fois de suivre ainsi les lignes électriques. Cela devient pénible. J'ai donc égrené mes véritables raisons qui sont le rêve, l'écriture de fictions, un récit fabriqué avec les étranges toponymes du bocage. L'escouade ne m'a pas semblé très convaincue. Une femme, une seule, a semblé porter attention à ce que je disais, mais elle est remontée à bord de la vieille estafette bleue. Et je sais bien que cela fait plus de quarante ans que les gendarmes, même en Normandie profonde, n'ont plus ces véhicules Renault obsolètes que l'on trouve désormais dans les musées de l'automobile. Ils ont renoncé cependant à m'emmener avec eux. Ils étaient de la petite ville de Pont-Audemer, cela aurait rallongé ma route. Sur ce tronçon, la ligne de quatre cent mille volts n'est pas seule, elle chemine sagement avec sa petite sœur qui n'en transporte que deux cent vingt-cinq mille. Je me suis arrêté au Condé-sur-Risle, vers les marais pour camper mais j'ai dû changer rapidement d'option à cause des moustiques. |
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Cela fera bientôt trois semaines que je marche chaque jour ou presque chaque jour. Désormais, le temps est ensoleillé. Je fais de petites étapes. Il s'agit moins de l'âge
qui vient que ces destinations qui n'en sont jamais vraiment.
Aujourd'hui, j'avais réservé dans un camping qui propose aussi de
petites huttes assez confortables que les enfants doivent adorer, ou
faire semblant d'adorer. Moi j'y serai bien pour y passer la nuit. Elle n'y sera pas inquiétante, je n'y serai pas la proie des gendarmes. J'ai même envisagé de me baigner mais la piscine était froide. Les jardins sont agréables. C'était le bon choix. Mais ma véritable destination du jour était un point précis qui ne porte pas de nom, l'endroit exact où les deux lignes à haute tension que je suis depuis plusieurs jours se croisent, celle de gauche, la plus petite allant un peu sur la droite, ou bien venant du nord, selon la manière dont on considère la chose. Cela m'a pris du temps pour trouver le champ où se produit ce qui pour moi seul, sans doute, est un événement aussi considérable qu'une éclipse de soleil. Il est convenu de ne pas considérer les écrivains comme des artistes et surtout de ne les considérer comme des écrivains que s'ils passent par le filtre de l'édition. Je prétends au contraire que les écrivains sont des artistes et que celles et ceux qui écrivent sans être artistes n'écrivent pas vraiment. C'est exactement ce que disaient Barthes et Duras, Barthes allant jusqu'à prétendre que Zola n'était pas vraiment un écrivain. Finalement, il aura été plus facile et plus rapide pour les photographes de parvenir à être reconnu comme artiste que les écrivains. Seuls les poètes, peut-être, y parviennent parfois. Je ne sais pas si je suis écrivain. Chaque jour, en écrivant, je fais l'expérience de ne pas « savoir écrire ». J'écris le soir le plus souvent, le soir tard quand mon esprit devient plus perméable à la vie. Je ne cherche jamais à écrire quelque chose de nouveau. Le nouveau n'est pas une catégorie littéraire ou artistique durable. Aucun artiste ne se met au travail en prétendant faire quelque chose de nouveau. Je ne cherche pas non plus à faire style. Le style est un concept utile aux critiques, pas aux artistes. Et puis il y a ce moment troublant où l'écriture arrive par des portes dérobées. C'est d'abord un sentiment vague, indistinct. D'où cela vient-il ? Je n'en sais rien et n'en saurai jamais rien. Et puis je fais ce que je peux. |
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Les journaux ont annoncé que les sociétés Air France et Airbus
étaient condamnés pour homicide involontaire dans l'affaire du crash
aérien Rio-Paris et comme le matin du 1er juin 2009, c'est
la première chose que j'ai entendue. Puis les photos de l'empennage de
l'avion flottant ou bien rapporté des grands fonds, les mêmes toujours,
ont circulé sur l'internet. Sur l'une d'entre elles, je t'y ai vu assis
comme un enfant perdu. Je sais que c'est impossible et peu importe que je sache que c'est une hallucination, mais je te vois quand même et c'est ainsi depuis longtemps. Cela semble si lointain désormais et pourtant c'est toujours la même peine immense. Et parmi le peu de qualités que je m'accorde, il y a cette capacité que j'ai de te voir encore sur cet empennage tricolore. C'est une image indélébile comme peut l'être un rêve de jeunesse. C'est elle qui fait que je suis parfois désorienté. C'est elle qui défile en boucle la nuit jusqu'à l'éblouissement. Je la vois parfois sur les panneaux publicitaires à l'entrée des villes et des villages indifféremment. Elle transperce le paysage de ses trois bandes polychromes, rouge, bleu et blanc, infinie stylisation de mon deuil. Et puis je relève la tête, je cherche le chemin des pylônes et je me remets en marche. Pour me distraire de ces pensées tristes je me suis arrêté dans le restaurant étoilé d'un château. Je craignais que l'on me regardât de travers avec ma dégaine de randonneur mais pas du tout. Sans doute appelé par le portier, le restaurateur en personne est venu m'accueillir et m'a accompagné vers la meilleure table tout en me demandant si j'étais bien l'auteur de ce voyage artistique inédit. Je lui ai répondu que c'était difficile à déterminer, qu'il n'y avait là rien de curieux, que je cherchais certainement la liberté en parcourant la belle province normande. Je ne sais pas s'il a été satisfait par ma réponse mais j'ai très bien mangé. Après le dessert tu m'attendais sur ton empennage imbécile. |
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Les jours de pluie je fais attention davantage encore car je suis une silhouette que l'on distingue à peine sur les routes et même sur les chemins. Mais, désormais, le temps est au beau et la météo dit que cela va durer. Le weekend va déverser les hordes printanières des beaux jours, qui avaient été jusque-là contenues par la pluie. Je vais donc devoir redoubler d'attention si je veux rester en vie, malgré la bonne visibilité. Je prenais le petit déjeuner ce matin et je regardais sur un banc, pas très loin de moi, deux jeunes gens qui s'embrassaient maladroitement. Je les ai nommés par devers moi « les amoureux de mai ». C'était peut-être une des toutes premières fois sinon la première qu'ils s'embrassaient ainsi et la scène était à la fois banale pour moi et très certainement exceptionnelle pour eux. Je trouvais au jeune homme une ressemblance lointaine avec je ne sais quel comédien. Il me reste peu de souvenirs de films et encore moins de pièces de théâtre. Il n'y a rien de plus approximatif que le souvenir. Quant aux personnages des livres, des textes, je ne leur ai jamais donné d'apparence précise, sauf pour Le Cid, peut-être, qui était immanquablement Gérard Philipe. La journée s'est ensuite envolée. Je n'ai pas eu le temps de méditer sur ton absence. L'étape était assez longue mais les lignes étaient quant à elles assez faciles à suivre. Souvent, au passage des voitures, les conducteurs klaxonnaient comme pour dire bonjour. Serais-je vraiment connu maintenant ? C'est une question que je me pose de temps en temps et je n'en sais rien. Je ne crois pas que mon écriture intéresse beaucoup de personnes. Il est difficile d'imaginer comment ils pourraient en avoir pris connaissance. Les jeunes encore ont leurs réseaux sociaux mais les plus âgés... Sauf à imaginer que mon histoire soit passée au vingt heures... En outre, après trois semaines de marche, j'ai l'air misérable et il faudrait d'ailleurs que je pense à me faire envoyer du change. J'ai rendez-vous demain avec une connaissance qui doit m'apporter un courrier urgent. Impossible cependant de lui demander des slips et des chaussettes. Je devrai me débrouiller autrement. |
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Je suis épuisé. Je sais désormais ce que l'on ressent quand peu à peu la volonté s'amenuise. Je traverse la campagne sans rien voir et j'ai hâte de parvenir au dernier jour de marche. Je suis à Argences, ce n'est pas très loin de Caen. Je pourrais imaginer que des raisons techniques m'imposent de m'arrêter pour quelques jours. Et cela me permettrait aussi d'aller dans d'autres commerces que les dépanneurs, comme disent les Québécois. Je sais ce qui a été néfaste à mon humeur, ce qui a provoqué cette rancœur inattendue. J'ai répondu un peu avant d'arriver à Argences à un signe jeté de la main de la fenêtre d'une voiture. Ce n'était pas un signe amical mais je n'ai pas répondu inamicalement. Qu'est-ce que le conducteur a compris ? Je n'en ai pas vraiment idée, mais à l'évidence ça l'a heurté au point de me traiter de tout un tas de noms parmi lesquels mon véritable prénom ne figurait pas. Il faudra que je fasse montre désormais de davantage de prudence. Je pense habituellement qu'il ne peut rien arriver de mauvais puisque je n'ai pas de mauvaises intentions. Beaucoup d'amis ont tenté de m'expliquer que c'était une croyance optimiste qui pourrait me coûter la vie. Mais alors, pourquoi partir sur les routes si c'est pour se défier de son semblable ? C'est le soir. Mon corps me fait mal comme si je m'étais battu avec cet olibrius. J'ai pris une chambre délicatement ornée de fleurs. J'ai tenté d'appeler ma banque mais j'ai seulement réussi à tenter une conversation dans le vide avec des répondeurs automatiques. Je voulais lui demander un prêt au long terme. Je vais essayer de promouvoir ma cause en prétendant que je suis devenu un influenceur célèbre. Bientôt ce sera la nuit. |
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Je ne pouvais pas quitter Argences sans admirer son église Saint-Jean-Baptiste,
qui date de la reconstruction d'après-guerre. Est-ce que Manson,
l'architecte, a voulu rappeler que pendant la Révolution, l'église
originelle avait été le temple de la Raison ? Peu importe. C'est une splendeur. Il faudrait inventer un autre voyage qui relierait les églises de la reconstruction. En 2009, pour le service ces monuments historiques, une étude savante a été produite. Il reste à lui adjoindre un parcours sensible. J'ai marché tout le jour. J'avais choisi sur une carte ma destination précise, un bourg qui se nomme Vieux et qui est bordé au sud par la Guigne, affluent de l'Orne. L'étymologie de ces deux toponymes indique que cela n'a, d'une part, rien à voir avec la vieillesse, ni, d'autre part, avec le manque de chance. Mais comme vieillir est une guigne, il fallait bien le signifier. Le temps est une fiction malencontreuse qu'il faudrait désormais oublier. Vivre la vieillesse et garer l'espérance ne peut se réussir qu'en visant l'éternité. Il n'y a donc pas d'avenir. Il n'y a plus d'attente. Vieux a été une importante ville romaine où l'on peut voir les vestiges de la Villa au grand péristyle. Je n'ai rien vu de tout cela, n'ayant pas vraiment de goût pour le tourisme culturel. Les monuments qu'il faudrait selon les notices visiter ne seraient que de multiples occasions de se divertir des buts de mes promenades, qui n'appartiennent qu'à moi, ou presque et qui sont la meilleure part de ma motivation, au sens premier du terme. Depuis le poste de Tourbe, à côté de La Hogue-Bourguébus, la ligne de quatre cent mille volts a perdu ses camarades plus petites. L'alignement des grands pylônes électriques n'en est que plus ésotérique. C'est la nuit, le monde se repose. Je regarde les rues vidées de toute animation. Les rares passants pressent le pas. Je ressens soudainement une émotion à l'idée d'être proche de mes semblables sans être avec eux. C'est ainsi depuis l'enfance, cette enfance inventée. Je ne sais toujours pas, d'ailleurs, si c'est ou non un problème. La vie est ainsi, avec cette tentation de croire que l'on peut être proches des autres quand on en est, ontologiquement, irrémédiablement séparés. Je retourne vers les pylônes et je regarde le ciel rayé de la nuit. Les herbes me caressent le visage. Je pourrais m'endormir. |
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J'ai rencontré plusieurs
chemins de randonnée depuis Vieux-la-Romaine
jusqu'à Saint-Vaast-sur-Seulle, où il y a même une halte pour les
randonneurs. Mais il n'existe pas de randonnée qui
corresponde à mes centres d'intérêt. Il s'agissait aujourd'hui de
trouver le point exact où une petite ligne de quatre-vingt-dix mille
volts
vient accompagner sur quelques kilomètres la grande ligne de quatre
cent mille volts, avant de la croiser à proximité immédiate du lieu-dit
Les Marettes. Il n'y avait évidemment pas de panneaux indicateurs. Peu
importe. L'essentiel n'est-il pas d'avoir un but de promenade ? Au point d'arrivée de l'étape, il y avait un groupe d'enfants et d'adolescents encadrés par quelques adultes qui semblaient harassés. Ils étaient visiblement en pèlerinage vers le Mont-Saint-Michel. La jeunesse est souvent bavarde quand elle est ensemble et, à l'écart, je me suis mis à l'écoute des conversations, écoute flottante et désintéressée. Le plus jeune était le plus disert. Les paysages, les arbres, les églises, les châteaux, tout pour lui avait été source d'éblouissement. Je le regardais de loin s'agiter pour convaincre ses camarades plus âgés davantage occupés par l'écran de leur téléphone. Dans quelques années, quelques mois peut-être, quelques jours qui sait, cet enthousiasme enfantin aura disparu pour laisser place à l'indifférence parfois feinte de l'adolescence. Cette scène était en elle-même la forme littéraire des premiers âges de la vie et c'était en cela, bizarrement, que je la trouvais intéressante. C'était à la fois amusant et attristant. Je n'ai rien retenu de ce qui se disait, un peu comme si l'on n'écoutait pas plus loin que les titres d'un album de chansons de variétés. La soirée sombre doucement. Tout à l'heure, apeuré par un camion trop inattendu sur une petite route, je suis tombé lourdement. Le pire a été évité de justesse. Ce n'est pas très original à mon âge. En tout ou presque la vieillesse est une pâle déchéance. J'ai craint la foulure sinon la cassure et la nécessité d'être réparé. Mais cela ne me semble pas possible, ou plutôt pas nécessaire, car j'ai continué à marcher et la cheville n'est pas enflée. J'espère que demain la douleur aura disparu. Je croise les doigts, mais n'étant pas superstitieux je ne suis pas certain que cela fonctionne parfaitement. Le terrain où je me suis posé pour dormir est un peu humide. Je quitterai les lieux tôt demain matin. |
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C'était une journée ordinaire, sans un seul événement à raconter. J'ai croisé quelques promeneurs en chemin, dans un village dont j'ai oublié le nom. Nous nous sommes salués et ils ont disparu au coin de la rue. Il n'y a pas de nécessité d'en dire davantage. Je n'ai pas pensé à les suivre. Ils allaient dans une direction orthogonale à la ligne électrique. Ils allaient certainement en Bretagne. Ce paragraphe est ainsi d'une inutilité flagrante. C'est aussi pour cela qu'être journaliste ne me convenait pas. Il y a toujours ce devoir qui pèse de raconter qu'il se passe quelque chose et de l'écrire de manière accessible.
Pour la même raison écrire des romans ne me convenait pas davantage. Ou
bien j'aurais écrit des romans très ennuyeux. Mais d'autres ont fait
cela avant moi. En revanche, j'ai le goût du détail, je sais reconnaître au milieu des champs et des bois les parfums d'enfance. J'aime prendre de l'altitude pour le plaisir de redescendre. Je sais m'adosser à un mur et y être bien caché. Je suis entièrement dévoué à la fabrication de mes textes et je ne me repose pas. Je ne vois jamais un film et depuis le temps que je n'en ai pas vu, je ne sais plus du tout de quoi il s'agit. Je vis dans un monde disparu depuis longtemps, mais nous avons toutes et tous vécu dans des mondes qui ont disparu. Et puis, surtout, je me souviens de la rareté de toi et ton absence au cœur de ta présence, de tes baisers, de toute la patience à t'aimer. |
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Je
suis fatigué et je m'inquiétais à la perspective de devoir marcher avec
cette sensation d'une chaleur inhabituelle qui descend parfois vers moi comme un vol de
pigeons en tourbillonnant. Il paraît que c'est dû à la tension artérielle. Je prends pourtant des médicaments. J'en prends même beaucoup. C'est le seul moyen de ne pas disparaître trop tôt, paraît-il. Il est aussi vrai que ce n'était pas un temps à sortir, même une dizaine de minutes pour promener un chien dans un jardin ou un petit parc. Encore un jour où je n'ai pas dit une seule phrase. Je suis heureux de cela. C'est le plus souvent impossible. Il faut toujours échanger quelques mots, ne serait-ce que pour dire bonjour et merci à la caisse des magasins. Dans notre société, le silence est une forme d'utopie et l'on pense à tort que les échanges sont nécessaires à la vie humaine. C'est certainement vrai. Mais moi, je n'ai pas de sujet de conversation en ce moment. Je ne me rappelle plus quand j'ai commencé à déserter mes semblables. Ou plutôt si. C'était quelque part entre le métro Gambetta et le cimetière du père Lachaise. J'ai pensé que je ne pourrais plus te parler et c'était comme s'il y avait devant moi une ligne immatérielle tracée entre les autres et moi qui assistions à la même cérémonie. J'en ai depuis cherché la matérialité en suivant les lignes électriques. Je n'ai pas utilisé de cartes aujourd'hui, laissant la ligne à haute tension me servir de seul guide. C'est elle en quelque sorte le personnage principal de mon histoire. Moi, je construis le décor, je suis à la recherche des couleurs du paysage, cette somptueuse tapisserie normande. Je sais aussi que désormais je ne changerai pas. |
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Quand je suis sorti de l'hôtel, le ciel était bleu d'une pureté que j'avais rarement connue. C'était une sorte de récompense anticipée pour me faire oublier la chaleur qui allait s'abattre pendant toute la journée de marche, tout mon petit voyage. Un peu plus tard, de gros nuages sont arrivés sans parvenir cependant à atténuer la chaleur pesante. C'était une promenade fleurie et j'ai croisé quelques sourires amusés de me voir partir ici quand tout le monde reste derrière les fenêtres aux rideaux tirés protégées par des toits de chaume. Je n'ai pas envie de posséder une de ces habitations. J'ai d'elles une image surannée, comme si c'était déjà une idée ancienne que de vouloir habiter une de ces maisons. J'ai perdu la mémoire de ce genre de désirs, je sais même exactement combien de temps cela fait, depuis ce jour de juin 1998. Depuis, je dors sans rêver. Mais surtout j'ai détourné ma rêverie de la nuit vers le jour. Par conséquent, je rêve bien davantage. En fait, mon esprit ne fait rien sinon produire du langage. Par exemple, je regarde un arbre et je me parle de cet arbre et ainsi je peux en avoir une idée beaucoup plus distincte que celle de la réalité. C'est, je crois, ce que certains philosophes appellent le concret de pensée. Peu importe. Pour moi c'est une expérience multiquotidienne. Je ne peux pas écrire davantage aujourd'hui. Je vais voir si je vais pouvoir partir demain. Peut-être devrai-je faire une pause. |
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Je me suis encore légèrement tordu la cheville mais cela ne me fait aucun mal. Pourtant, la fin de cette étape était un peu dans la douleur. Cela peut donc paraître paradoxal. Ma démarche était devenue pesante et n'aurait pas été raisonnable de continuer beaucoup plus loin. On
me dit souvent que je ne vieillis pas, mais je doute quant à moi que le temps soit suspendu. Je ne me pose pas la question, d'ailleurs. Je sais que certains soirs, chaque geste est difficile et certains matins, c'est une guerre avec chacun de mes muscles pour me mettre en route. Les fêtes du mois de mai sont terminées. La dernière, la pentecôte, qui va parfois jusqu'au mois de juin, a permis cette année d'évoquer l'esprit plus tôt. Je croise des jeunes de tous les âges, mais ils semblent ne pas me reconnaître. Mon temps de célébrité est terminé. Cela aura été à peine plus longtemps que la prédiction d'Andy Warhol. Je ne suis pas dans l'attente que cela reprenne. Je préfère la grandeur de la solitude, de la solitude seule. Je remarque cependant avec amusement que j'ai pris le réflexe de saluer les passants. J'ai presque l'impression de vivre en société. Je m'amuse aussi qu'à cause de ma tenue un peu dépenaillée à la fin de ce mois de marche, certains pensent que je vais leur demander de l'argent. J'ai acquis la capacité de voir qui me prend pour un mendiant et qui comprend que je suis un randonneur au long cours. J'ai déjà vécu cela lors de promenades précédentes et il faut y prendre garde. La société a peu de bienveillance pour ceux qu'elle considère comme des originaux. Juste avant de partir de Paris, j'ai trouvé derrière les livres de la bibliothèque, dans un rayon trop haut pour que je l'atteigne facilement, un étui de lunettes qui t'appartenait. Tu ne pensais certainement pas que j'allais le retrouver après ta disparition. Je l'ai avec moi. J'y mets ma carte bancaire. Je n'ai pas besoin de fétiches. |
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La nuit dernière, la lune avait la forme d'un croissant orangé. Et puis le soleil s'est levé et a régné toute la journée. Ce sont les jours les plus longs de l'année, quand le soleil semble vouloir finir la soirée avec ceux qui occupent les terrasses de café. Mais moi je sais que le jour se souvient de la nuit. Je devais presser le pas aujourd'hui. Ma progression est beaucoup trop lente à cause de la chaleur de la semaine passée. Je ne crois pas que j'attendrai la côte avant la fin de ce mois de mai. Ma promenade du mois prochain sera différente. J'irai à la rencontre des citadelles et des lignes de crête mais je prendrai une automobile pour aller d'un rempart à un autre rempart. Ou bien irai-je encore regarder les paysages depuis le verso des grands panneaux publicitaires. Ou bien encore m'attacherai-je aux rivières pour enregistrer le bruit seul de l'eau qui vibre. Il me vient parfois l'idée de ne plus écrire mais je poursuis mon voyage dans l'imaginaire des mots et l'écriture se fait création. Rien n'a guère changé depuis que j'écris, et cela fait fort longtemps. Il n'y a rien d'intéressant dans ma vie, qui puisse nourrir le récit. Parfois je pense à demeurer définitivement dans ma rêverie de vieillard. Il est d'ailleurs bien difficile de devoir en permanence revenir à la réalité. Tu dois être dans un avion à présent. J'attends que tu appelles et tu n'appelleras pas. La vie a parfois ce genre de bizzarreries. |
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Arriver à destination, quelle que soit cette destination, est toujours agréable. Pourtant, depuis que la centrale de Flamanville est installée sur cette côte le sentier des douaniers est devenu une promenade impossible.
Enfin, à vrai dire, elle est interrompue, il faut contourner les
réacteurs par les terres, comme il le faudra plus au nord aux abords du
centre de retraitement des déchets nucléaires de La Hague. Ces lieux
sont célèbres car ils ont souvent été le théâtre d'affrontements
violents avec les organisations écologistes. Je me suis approché aussi près que possible et je me suis arrêté longtemps, comme si j'avais une mission secrète et que, préparant un coup, je repérais précisément l'implantation exacte des grands pylônes électriques au plus proche du cœur nucléaire. Ils sont cependant en tout point comme les autres. Je demeure fasciné par ces géants métalliques. Ma présence n'a inquiété personne. Des milliers de curieux viennent voir la centrale et EDF a même installé un espace découverte à but éducatif pour les petits et les grands. Ils l'ont nommé « Odyssélec ». Des visites immersives y sont proposées. Je suppose que c'est pour éviter la dramatisation qui entoure habituellement ce genre d'équipement. Moi je trouve que c'est une petite centrale de rien du tout. Tchernobyl et Fukushima sont autrement plus intéressantes. Cette fois, je n'ai pas été arrêté par la maréchaussée. Je me suis donc bien fondu dans le paysage. Pourtant, j'aurais pu être en réserve de quelque service étranger. Mais je n'ai plus aucun lien particulier avec l'ennemi et j'ai depuis longtemps soigneusement évité de répondre à ses avances. Certes, l'année dernière encore, en face à face dans un café de la rue Mouffetard, on m'a proposé de trahir. Je suis resté loyal. Ta disparition aura je pense été le tribut payé pour ma défaite et le sujet est donc définitivement clos. Ne m'ont-ils pris ton rire la nuit et ton rire le matin ? Ne m'ont-ils pas pris surtout la certitude que l'amour existe ? |