| Je ne ferai rien de
tout cela Gustav Diégèse | |||
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| Quatrième de couverture de 2018 | Le
temps passe, la vie
s'écoule, et avec le temps qui passe, et avec la vie qui s'écoule,
s'amenuise le champ des possibles. De ce constat banal, Gustav
Diégèse,
poète et romancier, livre un texte d'une grande sensibilité qui ne
laissera pas indifférent. Quel âge a le narrateur ? S'agit-il d'ailleurs d'un narrateur ou d'une narratrice ? Qui est cette personne qui s'attache au fil sensible de tout ce qu'elle n'a pas fait, de tout ce qu'elle ne fera pas. Mais, qu'ont en commun les éléments de cette énumération ? Parviendront-ils à dessiner en creux la personnalité de celle ou de celui qui n'a rien fait de tout cela, et qui, surtout, ne fera rien de tout cela ? Je ne ferai rien de tout cela est sans conteste un roman onirique et initiatique. On sort de sa lecture étrangement calme, avec peut-être un peu de nostalgie paradoxale pour tout ce qui n'a pas eu lieu, tout ce qui ne s'est pas passé. Et on en redemanderait bien, avant, le soir, dans son lit, de se livrer presque en cachette à l'examen minutieux de ce que l'on ne fera pas, de ce que l'on ne fera jamais, de ce qu'il n'est plus temps de faire. |
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J'étais
dans cette voiture trop luxueuse, que j'avais louée trop cher,
comme on s'autorise une folie pour la dernière fois, pour un dernier
voyage. J'étais sur l'autoroute qui allait à Paris et qui venait du
nord, ou peut-être de l'ouest ; je ne me souviens plus et il n'y a pas
vraiment d'importance à se souvenir de cela. J'avais pris de
l'essence
dans une station et puis un café, sans doute. Je fumais aussi me
semble-t-il à cette époque des cigarettes blondes en trop grande
quantité, sauf dans cette voiture louée qui ne devait pas sentir le
tabac. Tu étais peu avant la sortie avec des vêtements clairs et un sac de toile et ton sourire qui se voulait rassurant, qui se voulait accorte. Tu faisais du stop. Je me souviens de t'avoir dit que tu étais une matérialisation fantasmatique et tu m'as répondu que, dans ce cabriolet, j'étais moi aussi une forme de matérialisation. Nous étions d'accord sur le fait que nous formions alors une scène cinématographique et peu importait que nous pensions à ces scènes qui donnent un cadre narratif ténu aux films pornographiques. J'ai dit cela, je crois et nous avons ri. Je t'ai demandé s'il fallait vraiment rentrer à Paris. Tu riais comme je riais. Il y avait moins de monde dans le sens Paris-Province. Nous voulions nous baigner avant le coucher du soleil et nous rentrerions plus tard. |
J'étais dans cette voiture trop luxueuse, que j'avais louée trop cher,
comme on s'autorise une folie pour la dernière fois, pour un dernier
voyage. J'étais sur l'autoroute qui allait à Paris et qui venait du
nord, ou peut-être de l'ouest ; je ne me souviens plus et il n'y a
pas
vraiment d'importance à se souvenir de cela. J'avais pris de l'essence
dans une station et puis un café, sans doute. Je ne fumais déjà plus à
cette époque de ces cigarettes blondes en trop grande
quantité, surtout pas dans cette voiture louée qui ne devait pas sentir
le
tabac. Tu étais peu avant la sortie avec des vêtements clairs et un sac de toile et ton sourire qui se voulait rassurant, qui se voulait accorte. Tu faisais du stop. Cela doit faire un an ou presque maintenant, davantage peut-être, que je me souviens de ton sourire même si je ne distingue plus désormais tes traits. J'ai répondu au sourire et j'ai continué ma route, pressentant, si tu montais avec moi, une bifurcation narrative radicale. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 2 | Je
regardais le paysage par la fenêtre de la voiture et c'était toujours
le même paysage, comme si j'étais dans une boucle temporelle. J'avais passé le stade des questions incessantes et maladroitement posées, symptôme classique des rencontres qui font une impression forte. Et pourtant, j'aurais encore voulu savoir tant de choses sur cette jeunesse qui rencontrait ma jeunesse, sur ce nous naissant. Après de longues heures de route, nous sommes arrivés à la mer, amie et traitresse. Comme dans un film publicitaire, nous nous sommes précipités dans les vagues après avoir laissé nos vêtements dans la voiture. Je n'entrevoyais que l'ombre de son corps. Nous avons trouvé un hôtel. Et nous avons pris deux chambres, mais j'ai dormi dans ses mots. Nous resterons trois jours à moins que l'imagination ne dérape. Demain, il fera beau. J'appellerai Paul pour qu'il ne s'inquiète pas... s'il peut encore s'inquiéter de mes disparitions. | Je
n'aurais jamais dû prendre cette voiture. C'est elle qui
me porte la poisse. Elle contredit la
dureté des temps et dénonce mes privilèges. Je pensais que Paul serait de nouveau silencieux, qu'il n'appellerait plus. Longtemps ses appels avaient été la preuve même de mon existence, parfois l'unique preuve. J'avais tant aimé son émotion quand je l'embrassais, la tension érotique entre nous, la clarté de nos matins après nos nuits aimantes. Il appelle. Nous nous retrouvons dans ce bar où nous avons un temps eu nos habitudes. Je lui raconte la rencontre refusée de l'autoroute. Alors, il quitte la table sans un mot. Paul aime cultiver l'imprévisible. Parfois, il réagit jalousement et d'autres fois, il joue les indifférents. Le dernier mois de notre vie commune, il pouvait surgir quand je ne l'attendais pas et comme dans une tragédie antique sa seule vue pouvait me rendre blême. Une légère grimace pouvait être une source infinie de malentendus. Je demande le journal, je le feuillette sans intérêt particulier. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 3 | Il faudra bien repartir de cette villégiature improvisée, mais on a encore le temps d'y penser. Nous n'avons pas encore décidé comment continuer notre voyage. Il faudrait y penser. Je vais prolonger la location de la voiture. Cette nuit, sans nous être donné le mot, nous sommes sortis pour regarder les étoiles. Je les adore. Je n'ai d'abord vu que ton ombre et j'ai ensuite entendu une voix grave, que je reconnais déjà pour être ta voix, prononcer mon nom. Je me souviens que c'était ainsi avec Paul aux premiers temps de notre relation. Je m'absentais juste pour mieux le retrouver soudainement et ressentir des sensations que je ne connaissais pas auparavant. Ce n'était que la sensation simple de la joie. Paul avait un humour assez léger, délicat, qu'il a perdu depuis, par inadvertance, certainement. Je vais te proposer d'aller marcher le long de la rivière et de jouer à se rencontrer par hasard et puis lire aussi des pancartes nouvelles indiquant tout ce qu'il faut faire pendant la promenade. | Je m'arrête à la page de l'horoscope. On y trouve souvent des conseils de conduite amoureuse. Quelqu'un a écrit ceci : « je ne saurai jamais arrêter le souvenir ».
On ne sait pas s'il s'agit d'un deuil ou d'une séparation. Je pourrais
peut-être écrire moi aussi pour demander comment on arrête le souvenir
d'une rencontre qui ne s'est jamais produite. Je sais bien qu'il s'agit
en quelque sorte d'un fantasme, de ces choses que l'on voit dans les
films,
qu'on lit dans les romans. Mais, il ne s'agit pas vraiment d'un fantasme, ni même d'une fiction, car tu existes vraiment, tu vis une vie véritable quelque part, ailleurs. Tu n'es pas le produit de mon imagination. Il faudrait y penser davantage. Il y a les images de rêves. Et puis il y a parfois un regard que l'on croise et le film s'arrête. J'ai demandé la carte, mais la serveuse semblait feindre de ne pas me voir. Au moment où j'allais abandonner, elle l'a pourtant apportée. J'ai commandé un cocktail avec un goût douçâtre, puis un verre d'eau pour faire passer le goût de ce cocktail sans autre intérêt que celui de me donner envie d'aller à Venise ou sur n'importe quelle place d'une ville italienne. Ensuite, le grand bazar a offert ses espaces climatisés à ma déambulation. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 4 | Au matin, je ne m'arrête pas à la salle à manger. Je déteste en effet les petits déjeuners d'hôtel. Je vais directement marcher sur la plage. Je marche tous les jours le matin ou bien encore le soir. Je marche vite comme si quelque chose me faisait fuir. Je fais des tourbillons devant les yeux ébahis des promeneurs de chiens. Certains s'agglutinent semblant avoir mille choses à se dire quand je déteste par-dessus tout parler le matin, au point que je n'écoute jamais la radio. Il n'y a rien de plus intrusif que la radio où les gens parlent sans jamais s'arrêter. J'ai en outre des centres d'intérêt très éloignés de la plupart des gens qui parlent. La télévision peut rester silencieuse, mais sa lumière stroboscopique est insupportable. Au bout de la jetée, une femme seule regarde la mer. Je me dis que mon regard est culturel, qui fait qu'une femme seule me semble toujours abandonnée, quand un homme seul me paraîtra solitaire. Cela aussi, il faudra le déconstruire. Je vais proposer de rester ici encore quelques jours, je sais que je suis dans l'émotion de le perdre, déjà. Ou bien alors, je vais proposer de partir en voyage, de faire un vrai voyage après en avoir choisi l'itinéraire, qui serait un itinéraire sensible. Mais je caresse peut-être une chimère. Il aura sans doute des obligations. Depuis l'adolescence, je rêve de partir ainsi à l'aventure avec un inconnu, mais sans doute faut-il que j'apprenne que le temps passe. | D'ordinaire les magasins de cette sorte me font fuir. Ils ont été imaginés il y a plus d'un siècle pour susciter de grandes émotions collectives, pour provoquer ce trouble du désir qu'est la consommation de biens matériels. Mais cette fois-ci, j'ai parcouru allègrement
les rayons en ralentissant le pas devant ceux dédiés aux hommes.
J'espérais évidemment, absurdement, le retrouver au détour de tondeuses à barbe ou de caleçons moulants. Devant le grand bazar, des voitures noires garées en double file attendaient patiemment les clients les plus fortunés. Nous étions dans l'assez tard de l'après-midi, il fallait rentrer mais je voulais observer la fermeture du magasin. Mais ils ferment de plus en plus tard. Je me souviens du temps où j'y accompagnais ma grand-mère, il fallait se dépêcher avant la fermeture. Désormais, je pourrais y retourner après avoir dîné. Mais j'imagine que ce serait pour le chercher encore. C'était une curieuse idée que celle de tenter de le retrouver au grand bazar. Est-ce que je pouvais seulement espérer le reconnaître ? Et pourtant, je n'ai jamais cessé depuis, demeurant des minutes entières dans les rayons les plus farfelus au point d'inquiéter la sécurité du magasin. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 5 | Il accepte de venir avec moi dans mes rêveries et nous remonterons la Loire, puis l'Indre, jusqu'à Mers-sur-Indre au sud de Châteauroux. Nous avons choisi l'Indre car la rivière fait de nombreux méandres, mais aussi parce que cela nous a semblé drôle de quitter la mer pour aller à Mers. Il lit Pessoa, le Livre de l'intranquillité. Je lui demande de me lire à haute voix quelques lignes. Il dit : « Ne prenant rien au sérieux, et considérant que nous ne pouvions tenir pour assurée d'autre réalité que celle de nos sensations, nous y avons cherché refuge en les explorant, telles de vastes terres inconnues. » Pour me montrer qu'il n'a rien inventé, il me montre la page 39 de son édition. Mais je ne pensais pas qu'il mentait. Je sais que c'est une lecture indispensable. Nous partirons demain, laissant la voiture luxueuse dans l'agence de Nantes pour la remplacer par des vélos équipés que nous avons réservés. Vient l'heure du dîner. Nous mangeons du poisson. Dans ce restaurant de plage, assis l'un en face de l'autre, Nous devons former une scène de vacances reproduite à l'infini dans tous les restaurants de plage. Il me propose d'inaugurer la douceur d'un vin blanc frappé. Il arrive à me faire rire, ce qui se produit rarement. Pendant le repas, il ne dit rien de lui, je ne dis rien de moi, aucune révélation supplémentaire. Nous faisons comme si nous nous étions tout dit du vernaculaire de nos vies dans la voiture qui nous a conduits ici. Dans un de ses cours, Roland Barthes évoque en les opposant l'anonyme et l'inconnu. Il demeure inconnu. Il règle l'addition. C'est une jolie séquence. | J'ai observé longtemps des jeunes gens amoureux dans le reflet de la vitrine du grand bazar. Enlacés sur un banc, ils se racontaient certainement l'avenir et j'aurais pu écouter sans fin le récit entier de la vie de ces inconnus. Moi, j'aurais pu raconter mes voyages. Nous avons parcouru l'Europe entière dans une Citroën DS 23 à injection électronique bronze métallisé de 1974. Elle a fini sa carrière un soir place de la Concorde et n'a jamais été réparée. Je croyais aimer les voyages, mais je préfère désormais la promenade et je me promène le plus souvent possible, avec bonheur. La promenade est proche de l'écriture et certaines sont comme une œuvre. Je pense un jour me retirer dans l'Indre, au bord de la rivière. Je crois me souvenir que j'ai de la famille à Ardentes, pas loin de Châteauroux. C'est un lieu de promenades sans cesse renouvelées et sans cesse recommencées. Cela me changera de la rue Pixerécourt et des hauteurs de Ménilmontant que j'arpente sans relâche. J'avais aimé pendant tout un été la douceur des méandres de la rivière. C'est un paysage qui ne fait aucune révélation grandiose. Il faut se pencher sur la courbure d'une plante, s'arrêter souvent et n'entendre rien que le bruissement du vent dans les feuilles. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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Toute
la journée s'est passée sans
jour, assombrie par la pluie et nous sommes abrités pour la nuit dans un immeuble qui
semble abandonné. Nous ne faisons rien. Nous attendons la nuit. C'est encore le noir complet mais je me réveille avec du piano dans la tête et une envie de danse effrénée. Je dois pourtant dormir encore. L'étape de demain sera longue. Je sens sa présence près de moi. Je me réveille de nouveau, encore dans le sommeil fragmenté de mon désir. Cela fait quelques nuits que je ne dors pas par crainte de rêver. Je me cache pour lire à la lampe torche comme pendant l'enfance. Les livres ne manquent pas. Je les prends et les remets dans les boîtes à livres qui sont un peu partout, surtout à côté des arrêts de cars scolaires. Parfois les livres sont un peu abîmés. Ce sont ceux que je prends, comme si je pouvais alors entrer en connexion avec les autres lecteurs. Tôt ce matin, je l'ai entendu sortir. Il est peut-être parti se baigner dans la Loire toute proche. Et puis, pour jouer avec moi-même, je me dis qu'il ne reviendra pas, qu'il va faire du stop et rencontrer quelqu'un qui l'emmènera ailleurs. Tout aussi bien va-t-il rapporter des viennoiseries, qu'il appelle des douceurs. Nous remontons doucement la Loire par la rive gauche. La rive droite est occupée par la voie rapide et la voie de chemin de fer. Nous avons traversé la Loire pour rejoindre Ancenis. Je voulais voir le dolmen de la Pierre Couvretière, pierre penchée qui figure un animal préhistorique qui tente de s'extraire de la vase. C'est peut-être aussi ce dolmen souffrant qui m'empêche de dormir. | Ce jeune couple a ravivé mon souvenir de premières amours. J'étais à peine plus jeune que ce garçon sur le banc. C'était le printemps, un de mes premiers printemps d'une adolescence tourmentée, mais nous avions imaginé notre
rencontre qui s'ensoleillait et qui nous donnait cet air de distance
avec
le gris de nos jeunes vies empêtrées d'études et de parents inquiets. Pendant quelques jours, peut-être quelques semaines, il avait été le personnage principal de ma romance intime. Mais un soir, il avait fallu qu'il me quitte, déçu, avait-il dit de mon manque d'ardeur. Je pensais ne pas survivre à cet effondrement. Pour moi, c'était encore le commencement d'une histoire qui allait durer la vie entière. Je n'avais pas encore pu aborder la question de l'amour, de notre amour et je n'étais que crainte attendrie. Depuis lors, je frémissais à la moindre silhouette qui pouvait être la sienne. Sans le savoir vraiment, j'avais arrêté les heures. J'ai rencontré d'autres garçons, bien sûr, qui n'étaient pas lui. Très vite, auprès d'eux, je m'ennuyais. Un jour, pourtant, je l'ai croisé par inadvertance. Il est passé sans me voir. La silhouette de l'adolescence s'était considérablement alourdie et je ne savais pas su ce qu'il fallait en penser. Sans doute était-il malade. C'est alors que le temps s'est remis en marche. Quelques jours plus tard, pourtant, sa jeune silhouette avait repris sa place. |
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Ce n'est plus vraiment le noir complet, ce sera bientôt le matin et j'aimerais voir nos corps éloignés, striés de lumière. En ce début de printemps, le temps est maussade, enrobant la chambre d'une lumière vert d'eau qui enlace nos vies. J'ai rêvé que je partais, que je quittais ce qui ressemble à une cavale et que tu me cherchais. Personne ne nous poursuit. Et puis, tu ne me cherches pas vraiment. Je sors. Je vois ton poignet reposer avec grâce sur l'oreiller improvisé de tes vêtements en boule. Dehors, le paysage s'ébroue. Le temps va tourner au beau. Chaque matin tu veux aller toujours plus loin. Nous mesurons nos trajets en nombre de mémoriaux de bord de route, cénotaphes de malheur par lesquels le peuple recrée les rites d'un grand deuil archaïque. Je les garde au plus profond de mon cœur. Je me souviens ainsi d'un casque de moto, de scooter peut-être, avec quelques fleurs posées, fraiches encore, et la photographie d'un tout jeune homme, mort dans des circonstances aisément imaginables. Nous avons continué notre route, suivant la levée de Saint-Jean-de-la-Croix, fragilisée par les crues. Jean de la Croix est le poète de l'amour divin, dit-on. Cette submersion est donc une métaphore. | Je n'allais plus au grand bazar ces temps derniers, préférant le marché
d'Aligre, même si la clientèle n'est plus ce qu'elle avait été,
disait-on dans les salons de ceux qui, justement, avaient modifié le
quartier. Et puis, j'allais ailleurs me promener dans la ville, marcher un temps long, un temps très long, dans une errance un peu douce. Je traçais des itinéraires allant de concessionnaires de voitures de luxe en concessionnaires de voitures de luxe, mais après une rebuffade, j'ai changé de protocole, considérant que ce pouvait être amusant d'aller planquer porte d'Orléans, et plus précisément à l'entrée du tronçon qui rejoint l'autoroute du Sud. Il y a là un terre-plein où se tiennent souvent des auto-stoppeurs. Je me tenais à distance, à l'entrée du square qui porte le joli nom de l'oasis de Koufra en hommage à Leclerc qui, en 1941, n'était que colonel quand il jura de délivrer la France de l'occupation des nazis. Cet endroit brasse les imaginaires de ceux qui partent, de ceux qui les regardent partir. J'imagine toujours qu'il s'agit là d'un point de départ vers des destinations exotiques qui ne seront peut-être, finalement, que Viry-Châtillon ou Corbeil-Essonnes. Parfois, quand la statue du maréchal Leclerc me regardait avec trop de suspicion, j'allais à la piscine, toute proche, avant de me poser à la brasserie La Rotonde où l'on sert à toute heure des œufs durs mayonnaise succulents. |
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Dans la nuit froide, j'ai senti la caresse furtive de tes lèvres et aussi tes mains qui enserrent mon cou. Mais ce n'était qu'un rêve. Il n'y a pas eu de caresse. En tout cas, je ne le crois pas. Au matin, c'est le son de la cloche de l'église du village qui nous a fait lever. Nous nous sommes ignorés tout le début de la matinée. Maintenant, nous prenons un café et notre réconciliation s'aimante et se dissout presque dans le breuvage corsé. Nous ne savons pas bien encore déceler les points de fragilité de l'autre. Nous ne nous connaissons toujours pas bien. C'est que nous sommes un peu brouillés à cause d'une panne de vélo, assez stupide. Un fil de nylon sur la route a complètement bloqué le moyeu de la roue arrière de mon vélo. Tu m'en as fait le reproche, prétextant que j'aurais pu éviter cet incident. Il faudra trouver un mécanicien car la réparation n'est que provisoire. Le gilet jaune fluorescent est râpé par ma chute. C'est aussi une façon de garder trace d'une promenade. Nous avons trouvé un réparateur de vélos à Saumur, où nous passerons la nuit. J'ai proposé l'hôtel et nous n'aurons qu'une seule chambre, avec des lits doubles. Si mon vélo n'est pas réparé demain, nous marcherons jusqu'à la confluence de la Vienne avec la Loire, comme un avant-goût de l'Indre. | Ce jour-là, l'autocar qui draine chaque jour une palanquée de
jeunes gens désargentés vers des destinations diverses au sud de Paris
était parti avec une vingtaine de minutes d'avance,
oubliant ainsi un jeune couple, sans doute remplacé par un autre
profitant de l'aubaine. Ils étaient furieux et même deux fois furieux :
une fois d'avoir manqué leur départ ; une fois d'être confrontés à un
répondeur téléphonique ne leur permettant pas d'espérer de
dédommagement pour ce contretemps. Ils semblaient paniqués et je ne
voulais pas paraître bizarre en leur proposant de leur offrir une nuit
d'hôtel. Il n'y avait pas de musique dans le café de la place. Avant de prendre ma position insolite sur le bord du talus, j'y prenais un café. Mais ce matin-là, quelque chose n'allait pas. J'avais la nostalgie de cette rencontre de bord d'autoroute. Certes, il s'agissait de cette sorte de nostalgie paradoxale pour ce qui n'avait pas eu lieu, et tout ce qui, par la suite, ne s'était pas passé. Les sorties d'autoroute sont une métaphore efficace du temps qui passe. On ne peut pas y faire demi-tour et je me revoyais sans cesse le dépasser et dépasser son sourire sans pouvoir jamais y revenir. Quand j'étais ainsi nostalgique, toute la journée, je le reconnaissais sans cesse, et le soir, j'avais envie de nouveau de quitter la ville, d'aller là-bas un peu plus loin. Je jugeais alors préférable d'attendre le lendemain pour louer de nouveau une voiture luxueuse, pour partir vers le Sud et remonter ensuite vers le Nord, seulement pour retrouver cette aire d'autoroute et tenter de rejouer la scène, comme on remonterait le temps qui passe. Le lendemain, je ne partais pas. |
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Je
ne me rends pas bien
compte, je le sais, de ce qui est en train de se passer pour lui
comme pour moi, au cours de ce trajet incertain à bicyclette jusqu'à la
confluence de l'Indre avec la Loire. Hier, nous avons observé la Vienne
rejoindre la Loire mollassonne qui n'a de cesse de colorer son eau de
limon sablonneux pour montrer sans équivoque que c'est elle désormais
qui donnera son nom au cours d'eau bordé de maisons blanches. En revenant de la promenade pour retrouver Angers la douce, nous avons croisé un chat noir, ce qui est toujours pour moi un signe de chance. Mais, le réparateur n'avait cependant pas terminé la réparation de mon vélo. Un touriste batave était tombé dans un de ces trous qui parsèment le chemin de halage et avait insisté pour que sa monture soit réparée avant la mienne, sans doute en monnayant généreusement cette faveur. Je n'ai pas vraiment protesté. Cela m'était égal et puis ma colère n'était pas de mise. Mais l'orage arrivait et j'avais hâte désormais de parvenir au but de l'étape. J'ai donc loué un autre vélo. Je verrai au retour comment reprendre l'autre, réparé, et le renvoyer à Nantes. Tout cela commence à se compliquer. Demain, ce sera l'Indre et ses ramifications innombrables. C'est une rivière créée pour que l'on s'y perde. Elle a des ensorcellements inattendus qu'il nous faudra découvrir. Maintenant, « c'est la tombée du jour, monotone et sans pluie, dans une lumière à la tonalité morose et incertaine ». Mon fantasme continue sa lecture de Pessoa. Je le regarde lire le livre tendu au-dessus de lui. J'admire la puissance de ses bras. Bizarrement, je remarque pour la première fois qu'il n'a pas les yeux bleus. Sa chair, toute sa chair, c'est la pureté de la chair, en rachat d'un gage que je ne sais discerner. Je m'endors. | De
mon talus de la porte d'Orléans, et aussi de mon square au nom d'oasis
libyen, je pouvais presque revoir tous les paysages tout au long de l'autoroute,
jusqu'à Lyon. Après Lyon, cela n'avait plus d'intérêt car je savais que l'aire d'autoroute où ce jeune homme m'attendait pour un rendez-vous finalement manqué se trouve entre Lyon et Paris, dans ce sens. Je voyais précisément les haies éblouies par le jaune des genêts, les terres labourées puis les collines de vignes bourguignonnes. J'oubliais alors le trafic automobile tout près de moi, l'ennemi désigné, qui ne faisait qu'empuantir l'air. Et pourtant, je rêvais d'autoroutes et d'aires d'autoroutes, surtout, à la senteur d'asphalte, qui pourraient signer son retour et combler un fantasme, fort anodin, après tout. Et je n'osais imaginer la suite de ces petits films intérieurs. Il pouvait me sourire doucement, je répétais les mêmes mots d'éblouissement. Le premier par ordre d'apparition était « toi ». Je doutais alors de l'intérêt narratif de ces saynètes itératives et je rentrais, allant même parfois jusqu'à marcher depuis la porte d'Orléans jusqu'à la rue Pixerécourt, ce qui fait, je l'ai vérifié, près de neuf kilomètres. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 10 | Nous roulons donc tout le jour, chacun dans des
souvenirs que nous gardons secrets pour l'autre.
À mieux y regarder, c'est vraiment un très beau garçon. Chez lui, tous les angles sont parfaits,
quel que soit l'angle sous lequel je le regarde et c'est à cela que
l'on reconnaît les très beaux garçons. Les beaux garçons n'ont souvent
qu'un seul angle sous lequel ils préfèrent se présenter. Je sais donc
désormais à quoi sert la géométrie. Je ne sais pas comment il fait pour n'être le jour entier jamais fatigué. Nous ne nous arrêtons sur aucune place d'aucun village. Je parviens pour le moment à dissimuler mon épuisement. Mais j'ai demandé à m'arrêter à un centre commercial pour acheter des boissons énergisantes, ce qui l'a fait sourire. C'est à cet endroit précis de la sortie du parking encombré que j'ai remarqué les contrôles des automobilistes. C'est une information qui ne m'est pas apparue importante. Nous ne circulons plus en voiture, après tout. Nous avons demandé des conseils à un homme sur le bord de la route pour aller au plus près de la confluence. Par jeu sans doute, il nous a envoyés sur un mauvais chemin. Malgré le détour, l'Indre nous avait attendus, versatile et pusillanime. | Pendant des années, j'ai aimé sortir la nuit. C'était une autre vie mitigée
de
jour et de nuit. Je me couchais comme le soleil se levait et je frissonnais à la fraîcheur
des matins, quand les noctambules un peu ivres quittent les pistes de
danse pour rentrer chez eux en espérant être suivis pour grappiller un
peu d'amour. Le plus souvent, ce sont bien évidemment les autres qui se font suivre. J'ai essayé de comprendre pourquoi, de percer les trucs mystérieux de leur attractivité. Mais il est difficile de tenter de les imiter. Pourtant, je dois avouer qu'une fois ou deux, dans le secret d'une chambre inconnue, j'aurai aimé véritablement le hasard d'un corps. Une fois, même, l'entente avait été parfaite, mais de cet amour je ne dirai rien d'autre. Le plus souvent, ce n'étaient que des apparitions dans le petit jour. Je sais désormais que ce qui fait le souvenir, ce qui le justifie et ce qui le caractérise, c'est la séparation, c'est la séparation définitive après le sexe. C'est là que l'imaginaire fuit, suinte, et tente au plus fort de rejoindre la réalité. Maintenant je regarde le plus souvent la télévision. Parfois, Paul m'appelle au téléphone et je ne réponds jamais. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 11 | J'avoue et je m'avoue que cet homme n'est pas très doux.
C'est, il est vrai, rarement une qualité masculine, mais cela peut
arriver. C'est imprévisible cependant. En m'arrêtant et en l'emmenant
depuis cette aire d'autoroute, j'aurais pu croire à sa douceur.
Désormais, il faut aller toujours plus vite à bicyclette. Je dois affronter des regards
furibards parce que je traîne, dit-il, alors qu'il me semble que je
roule normalement. Il répond sèchement à mes plaintes. Il me semble à l'affut de mes difficultés tout en haut des côtes quand il m'attend non sans ostentation. Quand j'espère un petit mot pour me donner du courage, il me
répond sèchement et s'envole, véloce, avec une puissance qui, certes,
force mon admiration. Ce périple devient un cauchemar et se joue dans une ambiance générale qui ne fait que se dégrader un peu plus chaque jour. Nous passons la nuit à Azay-le-Rideau et le nom de la ville, seul, m'inciterait à mettre fin à cette aventure désastreuse. Je pourrais aussi tenter de me perdre dans quelque troglodyte ou alors prétexter un malaise suffisamment durable pour refuser de reprendre le vélo. Il me sourit. Je sais que je repartirai demain pour cette promenade en partage. | Certains jours étaient plus particulièrement mélancoliques. Je méditais alors sur la place de l'amour, du souvenir, de ton souvenir. Je savais qu'il était aussi vain qu'étrange de m'adresser en pensée à cet inconnu qui n'avait certainement aucune autre intention à mon égard que celle de rejoindre Paris pour la raison banale de revenir, désargenté, de ses vacances pour reprendre son travail. J'inventais un autre usage du verbe manquer. Je continuais à fréquenter assidument la porte d'Orléans, presque chaque jour. J'emportais souvent de vieux carnets du temps où je pensais écrire de la poésie. Je voulais relire ces phrases et j'espérais y entendre une voix, qui serait devenue sa voix. La nuit, dans ma chambre sur ma colline parisienne, quand il m'arrivait de me réveiller brusquement, je voyais son ombre dans l'obscurité et je savais que c'était elle qui venait d'interrompre mon sommeil. Heureusement, je nageais avec bonheur à la piscine de la porte d'Orléans qui porte le nom de Thérèse et Jeanne Brulé, deux sœurs qui ont marqué le sport féminin. Je voulais trouver un nouvel endroit, reprendre l'autoroute. Certainement pouvait-il encore m'attendre sur une aire ou bien une autre puisqu'il venait jusque dans mon sommeil. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 12 | Il faisait déjà bien sombre quand nous sommes arrivés dans la station thermale que nous avions choisie pour une réconciliation guillerette. Elle est un peu à l'écart de notre itinéraire du long de l'Indre, mais je voulais me reposer un peu. Il y a une assez grande piscine, mais avec une eau à peine chauffée, ce qui est paradoxal pour un établissement de cure thermale. Je passe la journée à regarder avec tendresse les corps allongé du peuple des curistes, vaguement embarrassés, les premiers jours, de devoir déambuler en peignoir les uns devant les autres et puis, très vite, habitués. Nous y resterons certainement quelques jours, pour aller où, ensuite, nous n'en savons rien. Ou plutôt, je n'en sais rien. Je reprends un peu de force mais je m'inquiète déjà de la suite du voyage. Il faudra bien repartir et j'apaise mes craintes en imaginant sa sueur dans l'effort. | Un soir, j'avais vu Paul, qui m'avait fait obligation de m'expliquer sur ce que je faisais de mes journées. Je n'avais rien dit, bien sûr. En effet, ceci me regardait et il était donc inutile de m'interroger. Enfant, lorsque je pleurais, je n'en donnais jamais les raisons et je séchais bientôt mes larmes. J'avais réservé une voiture, mais le temps était encore long avant de m'en aller pour de bon. Mais dans cette attente, je retournais aux portes parisiennes recenser les postes occupés par les auto-stoppeurs. Il n'y en a pas beaucoup et ils se concentrent aux embranchements qui permettent de rejoindre les autoroutes. Il y a bien sûr celui de la porte d'Orléans, mais aussi de la porte d'Italie. Pour aller vers le nord, celui de la porte de la Chapelle est le plus fréquenté. Pour aller vers l'ouest, il est possible de tenter la porte d'Auteuil, mais l'environnement trop bourgeois est peu propice à cela. Enfin, pour aller vers l'est, c'est plus difficile à déterminer car l'autoroute ne commence pas de façon franche. Cependant c'est le plus souvent vers le pont d'Austerlitz que se positionnent les candidats au voyage. Ils sont rares. J'aime ces endroits de passage et pourtant de rencontres où je regarde autour de moi tous ces gens s'agiter pour tenter de ralentir le temps, quand mon temps à moi est arrêté. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 13 | J'avoue que j'ai pris, déjà, mes habitudes le matin au
café
double, jus d'orange et flan saupoudré de cannelle.
Il ne prend que
des aliments cétogènes. Certains matins je parle, essentiellement avec
le personnel de service. Mon « compagnon », comme ils
l'appellent, lui, ne parle pas, se contentant d'un hochement de tête
qui peut signifier « bonjour », tout aussi bien que
« merci », « oui » ou encore « au
revoir ».
Pouvant et sachant hocher la tête, je
peux aussi ne pas parler. Ces jours sont un peu de repos. Aura-t-il été suffisant pour que je puisse me relancer sur les routes avec vaillance ? C'est ce que je vais voir maintenant. Je ne sais pas vraiment comment tout cela est advenu. Je me souviens de ces jours entiers à vélo avec un certain malaise, constatant l'érosion de mes forces physiques, mais, aussi l'effondrement de toute volonté visant à résister à cet inconnu. Cette fois, je vais tenter d'imposer la lenteur et puis la fée « électricité » qui alimente le moteur du nouveau vélo que je me suis fait livrer ici m'aidera bien sûr à lui tenir tête. J'ai pris beaucoup d'images tout au long du chemin. Je ne sais pas encore ce que je ferai de ces photographies. Je n'ai aucune publication en tête, même sur les réseaux sociaux et d'ailleurs, cela n'aurait aucun intérêt. De lui, je n'ai pas un portrait, parfois une vague silhouette. Il m'a fait promettre de ne jamais le photographier, sous aucun prétexte. Il m'attend. Il faut que j'accélère. | Je n'ai pas encore
noté une des perversions qui me font attendre longtemps sur
le bord des routes : j'éprouve une fascination pour les accidents
de voiture et surtout pour les grands accidents. Je
pouvais rester très tard
porte d'Orléans tant que je n'y avais pas vu d'accident. Mais il y
en avait souvent, surtout de petits mais parfois de plus grands. Ce qui m'excite là ce n'est pas le sang, ce n'est pas la douleur et d'ailleurs, quand il y a des blessés, je me détourne et je m'enfuis. Il y a toujours beaucoup de monde pour jouer les utilités dans ces cas-là. Personne n'a besoin de moi. Ce qui m'excite, donc, c'est cette extrême proximité des tôles froissées et des corps masculins qui s'éjectent des voitures souvent prêts à se battre. Ce n'est même pas courageux, c'est atavique. Cela vient de loin. Quand les hommes s'empoignent, souvent, des femmes crient au secours et cela devient ridicule. Il y a maintenant des gens qui filment pour publier ces scènes de genre sur les réseaux sociaux, ce que je ne fais évidemment pas. Je ne partage pas ce plaisir. Je me souviens d'un homme tout petit et tout mince, aux prises avec un gaillard de deux fois et demie sa taille et qui, courageux et de façon étonnante, tenait tête à cet olibrius en lui intimant l'ordre de retrouver un peu de discernement. Je ne sais pas quelle était sa motivation, ce qu'il défendait ainsi avec autant de conviction. C'était une forme de don de soi sans retour, une abnégation, un don spirituel aux aléas de la circulation routière. Après cette scène qui ne s'était pas terminée pour lui de manière favorable, j'avais tenté, sans succès, de prendre de ses nouvelles. Quant à son adversaire, la police l'avait embarqué. sous les huées des spectateurs. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 14 | Chaque jour je respire un peu plus mal. C'est paradoxal dans un centre thermal. Le médecin m'a prescrit des analyses complètes de la formule sanguine. Ma fatigue intense rencontrera peut-être une réalité biologique. Je n'ai rien, tout va très bien. Quelque chose d'autre me fatigue et je ne vais pas chercher quoi. J'imaginerai qu'il s'agit du printemps. Nous sommes repartis vers la source de l'Indre. Mais j'ai très souvent une soif intense qui nous fait nous arrêter souvent et je bois même aux fontaines quand il est fait mention que l'eau est potable. Mais c'est rarement le cas. J'ai mal à la clavicule droite, séquelle d'un ancien accident de moto. Dans le miroir, je trouve que j'ai les yeux brillants mais je n'ai pas de fièvre. Je le regarde. Il est sportif. Il est en permanence au plus près de son corps, quand mon corps est à jamais incertain. La vérité de mon épuisement est d'être jour et nuit en sa présence et de ne pouvoir m'en détacher. Aucun médecin ne trouvera jamais de médicaments pour soigner cela. Aucune autre indication qu'un départ précipité ne pourrait me guérir. Je ne guérirai donc pas. | Quand je marche la nuit, vers trois ou quatre heures du matin, la
faim se fait sentir, une faim qui me ferait engloutir volontiers quelques croissants au beurre quand les seuls croissants disponibles sont encore les croissants de la lune. Même la
possibilité de boire de l'alcool se fait rare. Les bars sont fermés et les magasins de nuit n'en vendent plus. Au fronton des bâtiments officiels le drapeau tricolore est en berne. C'est le moment précis où la nostalgie nocturne se lève sur le mystère de la vie. Il n'y a plus de récit, plus d'intrigue romanesque. Il n'y a plus que la ville qui se prépare au réveil immense de la ville. Et si je me réveille aussi, il me suffit de pousser la porte et je trouverai quelque chose à voir, car c'est le privilège des villes de ne jamais cesser le spectacle de ville. Le monde se ressemble, il est le monde. Seule la ville est différente et diverse. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 15 | Désormais, je ne sais pas si je fais encore des cauchemars ou si mes jours sont rêvés. J'étais ainsi dans une bastide très reculée, dont je voulais m'échapper. Mais, implacable, il me pourchassait et je devais me dissimuler les plis d'une tenture poussiéreuse avec laquelle je finissais par me confondre. Le
message est clair et cet homme m'angoisse, mais cela n'a pas grande importance car nous n'avons plus que quelques jours à passer ensemble. Mais il n'y a pas que l'angoisse, il y a aussi le temps qui passe doucement, la nuit à regarder les étoiles et l'endormissement à ce sourire qui me séduit tant. Faudrait-il parler encore de cette forme d'illusion addictive qui me lie à ce futur fantôme ? C'est évidemment une fausse question. | J'adorais ces escapades dans Paris sans autre but que d'aller jusqu'à la porte d'Orléans puis d'en revenir en suivant consciencieusement le soir le long du fleuve, un peu le nez au vent. J'imaginais parfois distinguer une étoile filante, mais ce n'était qu'un mirage satellitaire. Toutes les villes ne se ressemblent pas, mais toutes sont le lieu magnifique de l'amour apaisé, le signe tangible de la possibilité de l'amour et c'est une grande différence avec ce qui n'est pas la ville. Marcher dans Paris, c'est se donner toujours la possibilité, sinon l'espoir, de retrouver l'être aimé ou de trouver un être à aimer. C'est évidemment faux et les ponts de Paris se souviennent tous de désespoirs terribles. Mais moi, je n'y pensais pas. J'avais même fini par trouver un restaurant où acheter de mauvais sandwichs. C'était un bouiboui sans grand intérêt et même pas folklorique. Mais après l'achat, le moment passé ensuite à grignoter sur un banc ou sous un porche était agréable. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 16 | Je perçois mieux ce que je n'avais pas envie de voir en lui. Il
s'agit de la violence, qui l'imbibe entièrement et jusque dans son
sourire même. Si je devais enquêter sur un crime inavoué, irrésolu, il
serait mon suspect favori. Ce n'est pas qu'il soit violent physiquement. Cela me réveillerait et je partirais sur le champ. Il n'a jamais aucun geste brutal, même envers des objets, même quand le pneu de sa bicyclette a crevé plusieurs fois en cinq kilomètres. Non, il n'y a rien de tout cela. Mais il met en place avec les gens, que ce soit avec ceux croisés au hasard et surtout avec moi, une relation émotionnelle qui fleure la manipulation. Je ne sais pas encore bien expliquer les modalités de sa manipulation et par instinct, je ne cherche pas à entrer davantage dans cette analyse psychologique. J'ai seulement hâte désormais que ce voyage se termine. Nous avons dîné ce soir dans un de ces hôtels-restaurants en voie de disparition. La salle est vieille et lambrissée. La dernière rénovation date sans doute des années 1970 et ce qui paraissait le comble de la modernité paraît aujourd'hui délicieusement désuet. La tension est peu à peu montée au cours du repas et j'ai eu une crise comme celles que j'ai depuis l'adolescence. J'aurais bien réservé une chambre dans ce petit hôtel. Il devait bien en avoir une de libre et cela aurait été commode pour m'allonger un peu. Mais je craignais qu'il ne me suive. Pour la première fois, j'ai eu peur. La crise est passée. C'est le soir. Nous allons dormir au bout du chemin qui conduit à la rivière. Nous avons dépassé Châteauroux et pris la route de Varennes. C'est la nuit, nous avançons dans les ténèbres. J'avais pensé qu'il m'accompagnerait, mais c'est moi qui l'accompagne. | Je ne cherchais pas à trouver la réponse aux troubles réitérés de mon existence. Ce n'est pas que je manquais de temps. J'avais du temps,
n'ayant pas l'obligation de travailler pour vivre matériellement. Je ne
cherchais pas non plus à me cultiver, ni à vivre spirituellement,
c'est-à-dire à me cultiver pour m'élever. Cela m'était égal. Non, je
cherchais surtout à arriver au bon moment et dans ce bon moment, à cet exact moment, prendre la bonne décision, celle qui augmenterait le récit de ma vie. En fait, je ne me pardonnais pas l'échec cuisant de l'aire d'autoroute. Il était facile de m'arrêter et tout indiquait que c'était un de ces bons moments pour infléchir sa vie. J'aurais pu, par exemple, vérifier l'exacte fraîcheur sur la peau de cet homme au profil ciselé puis commencer un nouveau récit. j'ai accéléré et c'est alors que j'ai failli. Je l'ai su instantanément. Je n'ai d'ailleurs pas regardé dans le rétroviseur, en tout cas pas vraiment, car je savais que la scène pouvait disparaître. Depuis, dans cette grande ville aimée, j'explore encore ma solitude. Je croise au milieu de la nuit une jeunesse bigarrée, désœuvrée, potentiellement agressive à ce que l'on en dit, mais je n'ai jamais vérifié. Je fais avec elle l'expérience renouvelée de la transparence et de l'effacement. Il ne s'agit pas d'un signe des temps, mais un signal de mon temps, qui est un temps passé de temps en temps confronté au présent. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 17 | Nous
n'échangeons que peu de mots et n'avons en quelque sorte qu'une seule
conversation, dont le sujet est de n'en avoir aucun. Les sujets de
conversations que nous pourrions tenir semblent comme interdits et nous
n'abordons jamais les circonstances de notre rencontre, ce trajet
incertain supposé nous conduire aux sources de l'Indre, ces bivouacs
précaires entrecoupés d'hôtels confortables dont le coût n'est pas
raisonnable. Nous y prenons toujours deux chambres. Nos routes auraient pu se séparer aujourd'hui, à cause d'un front trop fiévreux, des rougeurs sur le visage et tous les symptômes d'une intoxication alimentaire dont les productions ont trouvé refuge dans le fouillis des herbes. Impossible cependant de continuer à faire de la bicyclette tout le jour dans ces conditions, même si l'embarras est insignifiant. Mais il a déclaré que c'était sans importance et que demain il n'y paraîtrait plus. Je voulais bien le croire, soignant généralement ce type d'affection par l'oubli de leur existence. Je prends le parti de me méfier de cet individu. Je soupçonne qu'il est menteur et que son habileté de menteur dépasse l'entendement. Je me demande ce qui compte pour lui, qui compte pour lui. Rien ni personne, peut-être. Je cherche des signes d'attachement, ne serait-ce que pour ce sac à dos qu'il traînait déjà sur cette aire d'autoroute et qui ressemble à une boîte à malice de laquelle il sort toujours de nouveaux effets. J'essaye de me souvenir si j'ai déjà vu ce foulard ou cette casquette, mais c'est toujours sans certitude. Je suis attentif, mais comme je suis attentif, je ne remarque rien. Peut-être, après tout, était-ce un empoisonnement volontaire... | Depuis que je ne l'avais pas rencontré - cette phrase est bien étrange - je
ne savais plus que
faire pour le
reste de mon temps. Il me semblait que je faisais en permanence semblant de jouer la vie et que je flottais entre fiction
et réalité sans autre ambition que d'aller tout droit dans ce Paris qui s'offre sans fin à toutes les errances. Je m'étais aussi donné l'objectif de penser le
printemps
et de réfléchir à l'usage que je pourrais faire de ce printemps-là,
dans cette absence. Il s'agit de la saison des sentiments et du plaisir
mais, me concernant, la
question
des sentiments ou du plaisir me semblait une question d'un autre ordre, qui demandait un peu d'amour. J'étais dans le décor naturel mais factice d'un film à grand spectacle et je jouais en permanence une scène qui allait être coupée au montage. Je pouvais certes changer cela, changer d'autoroute, partir vers l'Orient jusqu'à la fermeture des frontières. Mais je savais bien que je n'en ferais rien. J'allais retourner sur cette aire maudite et priant d'y trouver l'oubli de lui. J'aurais alors une pensée pour tous ces jours désespérément amourachés. Il y avait tant de douleur. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 18 | Nous sommes arrivés à La Châtre, qui est une sous-préfecture du département de l'Indre et qui a, par voie de conséquence sans doute, un air bourgeois et compassé. Ce soir, je l'ai décidé, je vais lui dire qu'il faut rentrer prochainement et que l'on se dira des adieux sans tendresse, sans amour et même sans sourire. Le ressentiment est grand désormais entre nous et je regrette que le contrat que nous avons conclu ne comporte pas de clause de rupture. Mais peut-on rompre sans avoir jamais été ensemble. Voilà un débat qui pourra occuper plusieurs des soirées qui nous restent. Je lui en veux, comme s'il n'avait pas tenu sa parole. Mais il n'avait rien promis, comme je n'avais non plus rien promis. Hier matin, pour la deuxième fois j'ai ressenti comme un vertige, que j'ai attribué à cette animosité qui peu à peu s'installe entre nous. | Ce voyage dans Paris même s'il s'agissait d'un mouvement plus que d'un voyage me donnait un sentiment de grande liberté. Mais c'était grâce à la solitude. C'est incroyable la façon dont les autres ont l'infinie capacité de ne jamais être libres. J'ai souvent entendu des couples dire qu'ils étaient très libres l'un avec l'autre mais il me semble avoir décelé un écart
souvent considérable entre cette assertion et leur pratique. Ces promenades nocturnes m'apprenaient surtout que le monde continue sans nous, sans moi et que la continuation du monde, et non cette continuité, était une des caractéristiques principales du monde. Philosophiquement et même métaphysiquement, c'est un abîme abordé par tous les penseurs. Si je suis, le monde existe mais le monde existe aussi si je ne suis plus, mais je n'en ai aucune certitude. Et puis le monde dans sa continuité, cela ne suffit pas à faire un récit alors que toute vie peut être le support d'un roman, roman d'amour ou roman noir, roman à l'eau de rose ou roman de gare, drame romanesque ou comédie. Mais moi, ma vie à moi, ne peut pas être le support d'un récit, même d'une petite nouvelle. Ce serait un projet impossible que d'écrire que je me languissais depuis des semaines d'un homme que je n'avais pas pris en autostop sur une aire de l'autoroute du Sud. Je marchais dans Paris et le fleuve n'était pas modifié par le temps. Rien ne ressemble plus à un pays imaginaire que Paris quand la lune souple regarde la ville avec une tendresse incroyable. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 19 | Il pleut comme il a déjà plu et j'ai refusé d'aller plus loin. Nous avons trouvé un hôtel de refuge et nous sommes restés assis sur le
canapé du salon tout le jour. Le temps de pluie, c'est souvent le temps déçu quand on voyage à bicyclette, le temps de la déception. Il
faudrait pouvoir se rappeler précisément les jours de
pluie, les accalmies et les averses fortes et subites, les éclaboussures amenées par les jeux des enfants, le passage des automobiles. Et puis il y a toujours une de ces flaques qui ne veut pas en rester
à sa
condition de flaque, qui se voudrait un lac et qui dissimule parfois une crevasse redoutable. Les jours de pluie sont un condensé de nos vies humaines. Il m'a demandé si j'avais décidé de ne plus jamais rien dire, si mon silence était définitif. J'ai répondu par des larmes. Je ne voulais rien savoir de plus. J'ai de nouveaux symptômes qui m'inquiètent encore davantage. Je devrais consulter. | Cette semaine-là,
j'avais décidé d'inverser mes promenades et de partir le matin d'un
hôtel dont les fenêtres donnent sur le boulevard périphérique. J'en
avais choisi un au hasard, je ne sais plus très bien où,
entre la porte d'Orléans et la porte d'Italie et j'ai fait ensuite le
tour de Paris en marchant, beaucoup, mais aussi en empruntant le
tramway. C'était en fait moins différent de ce que je l'avais imaginé.
Il est vrai que ce qui semble le plus semblable au soleil, c'est la lune et le plus semblable à la lune, c'est le soleil. J'étais certain que je ne rencontrerais personne ou bien seulement un pauvre pestant à raison sur le sort injuste que lui faisait la ville moderne. On ne pense jamais que la vie des pauvres de la campagne est bien différente. Le système d'entraide est moins anonyme. J'avais décidé, la nuit, de recenser les lieux de rencontres. Je ne parle pas des lieux de la prostitution. Ils sont connus, mais plutôt les taillis, les bosquets, parfois en plein Paris où se tractent des rencontres de quelques minutes. Un regard échangé et le lien subliminal est noué. Il y en a même un à Montmartre, tout en haut, près de la basilique meringuée. D'ordinaire tout cela se passe tranquillement. Bien sûr, cela n'exclut pas quelques coups, parfois, pour contraindre gentiment l'autre à se laisser faire, autre qui le plus souvent est venu pour rencontrer cette contrainte. Chaque buisson, en effet, a ses spécialités. Auparavant, les lieux pour rencontrer des femmes étaient tarifés et rares étaient ceux où les prestations masculines l'étaient. Ce n'est plus vrai aujourd'hui. Cela dépend où l'on va. Je pourrais faire un site internet géolocalisant les pratiques sexuelles les plus diverses en précisant le tarif, mais je ne le ferai pas. C'est presque trop facile. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 20 | Je sens que
c'est
le printemps. Ce n'est pas vraiment la date, mais je le sens car en cette période ma conscience se fait toujours plus aiguë. Je détecte avec plus d'acuité le mensonge et je sais quand quelqu'un est hypocrite. Je sais donc encore mieux que je voyage avec un menteur hypocrite, dont je ne parviens cependant pas à me dégager. En tout cas, je l'ai placé sous surveillance. Je suis en permanence en alerte et quand il me propose quelque chose à boire ou à manger, je n'accepte qu'avec réticence. C'est stupide car, que j'accepte volontiers ou avec réticence, si c'est empoisonné, cela aura le même effet. Je vois plus clairement maintenant l'engrenage qui s'est mis en marche pour en arriver là. Il s'agit de l'alliance subtile du fantasme, du désir et de la frustration. La difficulté est bien sûr que l'on écarte difficilement le fantasme, que le désir n'est pas volontaire et que la frustration est le ciment des deux premiers items. J'ai voulu hier soir chasser cet homme et nous avons eu une conversation. Je la garde douloureusement en moi. Il y a des conversations qu'il faut éliminer comme on élimine l'alcool. Elles reviennent dans le sang, longtemps après les silences, leurs mots tapent dans la tête. Les joues en feu, je lui ai fait part de cette frustration première, mais il m'a répondu que si ce n'était que cela, nous pouvions très bien nous engager aussi dans des relations charnelles dont je serais libre de définir la forme et l'intensité. Or, c'est impossible, car cela m'enlèverait la plus grande part de l'explication du malaise que cet homme provoque en moi. La frustration demeurerait. Il y a peu de doute à cela. Depuis, non seulement, il n'y a aucune évolution dans notre relation, mais je dors avec une chaise qui bloque la porte de la chambre et je refuse de bivouaquer au bord de la rivière. | J'avais
un temps inventé un de ces jeux que j'affectionne. Il s'agissait
d'essayer le plus grand nombre de stations de métro possibles et ce,
sans jamais utiliser les escalators électriques ni les ascenseurs, de
compter les marches. Certaines stations, notamment celles près de chez
moi porte des Lilas, sont particulièrement fournies en escaliers. À mesure que je montais et descendais les escaliers du métro, non seulement je faisais du sport, mais je me racontais de nouvelles histoires qui trompaient la grande solitude. J'ai donc appris au cours de ces périples un peu idiots que la station Abbesses plonge à 36 mètres sous terre et que son escalier en colimaçon a près de 200 marches. Quant aux correspondances, on connaît bien sûr celles, interminables, de Châtelet et de Montparnasse. En fait à Paris, prendre le métro est souvent un exercice sportif, sauf pour les personnes à mobilité réduite qui ne peuvent prendre que la ligne 14 et la ligne 4, en partie. Quand je sortais du métro, les immeubles en pierre de taille des constructions Haussmann ne me semblaient pas la réalité, mais plutôt un décor de cinéma posé là pour tourner des scènes de meurtre de feuilletons télévisés inspirés de faits divers sombres. Ce moment brusque de la sortie à l'air libre était aussi celui où le réel semblait vouloir tuer l'espoir. Le métro est en quelque sorte la métaphore sombre de la vie. On chemine dans les méandres de la conscience, on accède parfois à la réalité, mais elle se transforme immédiatement en fiction. Je vais bientôt retourner sur l'autoroute du Sud. Je devais louer une voiture, c'est désormais chose faite. Je sais pertinemment qu'il ne sera pas sur l'aire d'autoroute où j'aurais mu m'arrêter pour l'emmener avec moi. Je fais tout cela en connaissance de cause. J'y vais d'ailleurs sans idée de rencontre mais ce départ est comme une injonction. Ma biographie me semblerait incomplète et même complètement ratée si je ne le faisais pas. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 21 | Il a fait irruption dans ma chambre en plein désarroi, comme pris de malaise. Il était mystérieusement emmitouflé dans une
écharpe, comme s'il ne voulait pas que je le reconnusse, ce qui était évidemment paradoxal. J'avais du mal à croire mes oreilles en entendant sa fable. En d'autres circonstances, j'aurais trouvé amusant son air de Zazou. Mais, j'étais dans le sommeil de la
nuit. Il devait prendre un train, le premier du matin pour, a-t-il affirmé, aller à un mariage auquel il avait promis d'assister. J'ai pensé que cette histoire de mariage, qui n'expliquait pas l'écharpe, était saugrenue et qu'on avait plutôt découvert qu'il était le tueur en série que je le soupçonne d'être. Il m'a promis de revenir dans quatre jours exactement et m'a montré sur une vieille carte routière le point exact où je devrai l'attendre. C'est à quelques kilomètres d'ici, où je vais donc rester ces quelques jours. Je sais que demain, ce sera le marché puis je marcherai dans cette plaine parsemée de clochers qui rythment le paysage. J'avancerai au lointain. Je sais que je vais l'attendre. | Je ne voulais pas rester entre le jour et la nuit, entre ce sommeil et ce sommeil et je voulais vivre aussi, comme je pensais que les gens vivaient. Je devais tenter une autre voie pour tenter de rejoindre la réalité. Le réel relève de la magie, toujours. C'est une croyance et cette croyance
s'adresse toujours à l'autre, malgré tout et malgré lui. C'est pour cette croyance que l'autre est non seulement dans le réel mais qu'il est le réel pour quoi nous prenons tous les risques. Mais, pas toujours. Il y a des exceptions et c'étaient ces exceptions que je cherchais par mes pratiques déambulatoires et ésotériques. Je ne me décidais pas à prendre l'autoroute du Sud. J'avais en effet découvert d'autres sites et je passais par exemple de longs moments au bord du lac du bois de Boulogne, pas très loin de l'embarcadère du chalet des îles. Je regardais les bourgeons en méditant sur l'absence de l'amour. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 22 | Des pluies implacables sont annoncées et je laisse ma journée à l'improvisation. Ce sera un musée qui m'accueillera. Je ne connais pas meilleur endroit pour se protéger de la pluie. Il y a bien le cinéma, mais, sauf à enchaîner les séances, le cinéma ne vaut que pour l'averse ponctuelle. Et puis, je suis toujours mal à l'aise
au cinéma, comme si la fiction qui est projetée sur l'écran allait
s'infiltrer dans ma réalité. J'y mets donc rarement les pieds. J'entends à la radio que l'énigme du braqueur en fuite pourrait être bientôt résolue. Il aurait été repéré à la gare d'Austerlitz. C'était un braquage sanglant et il avait laissé deux morts derrière lui. La police va diffuser des portraits-robots. Je me prends à penser que mon compagnon de voyage est peut-être ce braqueur sans scrupule et qu'il s'était engagé dans cette promenade cycliste comme pour s'isoler davantage. Je n'ai pourtant décelé aucun avertissement, même s'il est vrai que ces derniers jours je ne me sentais pas tranquille. Cela expliquerait beaucoup de choses et tout d'abord ses moyens financiers qui semblaient sans limites et sa générosité à mon égard que j'attribuais à de bonnes intentions. La promenade cycliste est un bon camouflage. On contrôle rarement les vélos, surtout sur les pistes cyclables et si j'étais en fuite j'utiliserais une de ces pistes qui sillonnent l'Europe. Cela pourrait paraître paradoxal mais j'espère que c'est bien lui que l'on recherche et encore plus paradoxal qu'il revienne cheminer avec moi, même s'il lui sera difficile voire impossible de reprendre un train gare d'Austerlitz. | C'était décidé, j'allais d'abord rejoindre la mer avant de reprendre l'autoroute vers le Nord pour tenter de retrouver l'aire fatidique. Ma première étape
serait donc Marseille. L'autoroute y arrive presque en centre-ville.
Mais je ne devais pas rester à Marseille même et rejoindre au plus tôt
le port de la Vesse pour me perdre un jour de grand vent en rejoignant
la Croix de Vesse et son panorama incroyable sur la baie. Et puis je
voulais voir des fleurs sauvages et traverser encore les herbes couchées par le
soleil, me forger des souvenirs de printemps méditerranéens. Les arbres de Judée devaient encore être en fleurs, mais s'agissant des amandiers, rien n'était
moins sûr. Ils sont les plus précoces et les plus volatiles. Au moins dans un premier temps, je dormirais dans un hôtel marseillais et je me promènerais le jour et la nuit. Marseille est la rare ville que je connaisse où il y a des lumières la nuit qui n'éclairent rien, nul chemin, nulle issue, nulle échappatoire. La vie se tapit derrière le silence clos de toutes les portes. J'allais donc me tenir là-bas dans cette inhospitalité première. Je ne savais pas encore combien de temps je voulais y demeurer. Quelques jours ou quelques semaines, cela ne faisait pas de différence. Mais il fallait que je remonte quand il ne pleuvrait pas. Quand il pleut les autostoppeurs démarchent les automobilistes dans les cafétérias. Ce n'était pas du tout cela qui était écrit dans mon scénario. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 23 | Je ne fais rien ou presque de ces jours sinon aller parcourir des collines et des collines
encore. Il a plu, puis une gelée tardive sur les premiers bourgeons a gâché la fête du printemps. Je devrais rentrer à Paris, me résoudre à son départ, à son absence définitive, mais je n'ai pas vraiment envie de rentrer, je ne peux pas rentrer sans que cela finisse, sans un dénouement. Je me rends compte qu'au fil du temps j'avais cru cette histoire possible et j'étais docile par cette possibilité, même quand, selon les circonstances, je me mettais en colère. Alors, ce que je vais jouer là, par la suite, ce n'est rien d'autre que la possibilité d'aimer. Je ne lis pas les journaux, je n'écoute plus la radio, mais je m'attends à voir son visage placardé à la devanture des marchands de journaux. Je n'ai bien sûr aucune nouvelle de lui. La traque policière doit se poursuivre. Son vélo est toujours là où il l'a laissé et je suis dans la peine. Si je parviens à rentrer, j'écrirai cette histoire et je repartirai sans doute sur l'autoroute du Sud pour retrouver l'émoi de notre rencontre lumineuse. | Le conseiller
de l'agence de locations de voiture m'appelait alors presque chaque
jour pour me demander quand je viendrais chercher le modèle premium que
j'avais réservé. Je lui répondais à chaque fois en inventant une
nouvelle excuse pour retarder mon départ. C'était un petit rhume qui en était la cause ou bien la fatigue intense de parcourir Paris dès les premiers instants de l'aube pour rejoindre ce talus de la porte d'Orléans. Mais cela je ne lui racontais pas. Peu à peu le motif de cette planque avait fini par s'estomper. Qu'est-ce qui m'animait maintenant ? C'est difficile d'examiner cette question. Je cherchais en apparence, mais en apparence seulement, un jeune homme séduisant qui fût pour moi comme une promesse. Peu en importait le style, pourvu qu'il me relevât doucement de toutes les peurs de la vie. C'était encore un temps où souvent je marchais trop près de l'eau quand je rentrais le soir. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 24 | Je
ne sais pas comment en son absence je peux me souvenir de lui. Il ne s'agirait pas d'une rémanence, il ne s'agirait pas d'une image. Ce serait une sculpture, ce serait comme se rappeler une sculpture et ce profil anguleux si singulier.
Mais peut-être n'est-il pour moi singulier parce que je ne voyais que
lui pendant les premiers kilomètres de notre virée. Depuis, je l'ai vu
autrement et pourtant, c'est encore ce profil en trois dimensions qui demeure imprimé en moi. Il s'agit peut-être d'une légère composante de l'amour, comme si pour un plat que l'on voudrait préparer, tout manque dans la cuisine sauf l'assaisonnement. Je crois qu'il va revenir me surprendre ou m'inquiéter et je pense même que cela va mal se passer. Je reprends le trajet que nous avions plus ou moins tracé. D'ailleurs je me moque bien de savoir si je vais dans la bonne direction. Il n'y a pas de bonne direction pour ce voyage. Parfois, je vais dans les gares, juste pour assister à des retrouvailles. Je regarde la scène avec émotion. Il y a des retrouvailles à l'arrivée de tous les trains de toutes les gares. Ce soir, un journal signale que le braqueur sanglant a été arrêté et qu'il est blessé après une fusillade avec la police. Il ne serait pas mort mais son pronostic vital est engagé. Mais ce journal et pas davantage les autres journaux du jour ne montrent le visage du bandit. Ce sera peut-être demain. Il me faudra faire attention. J'ai froid. Il doit s'agir du temps qu'il fait. | La plupart des gens respectent trop
les usages, mais c'est parfois au prix de risques insensés
pour leur santé mentale. On ne dit pas assez que la quête de la
normalité à tout prix provoque dans la société des ravages terribles.
Mais à moi, mes angoisses me font faire souvent des choses qui paraissent étranges et cela donne plus de poésie à ma vie. Je vais mieux. Chez les surréalistes, on mesure souvent la poésie à la magie. C'est ce qui, dans l'adolescence, avait enthousiasmé ma lecture de Nadja de Breton. Paul, quand je le croisais encore, voulait me faire raconter mes nuits. Je lui expliquais alors qu'elles étaient un temps dans un temps, un lieu dans un lieu, et que dans ce temps et dans ce lieu je cessais d'évoquer la solitude. Ce jeune homme qui n'était pas monté dans la voiture, je connaissais pourtant tout de lui, jusqu'à la tessiture même de sa voix et ce tatouage subtil sur la main gauche. Je connaissais son visage visiblement troublé par notre rencontre. Avec le recul, je pense que j'imaginais que je le connaissais depuis toujours et je le connaissais depuis toujours. Le loueur de voitures continuait d'appeler de temps en temps. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 25 | Je reviens chaque soir pour dormir
dans la maison louée à Saint-Priest-la-Marche. Souvent, mes pas ne me
conduisent qu'à la source de l'Indre, tout au sud de la
commune presque dans le Cher ou presque dans la Creuse, comme si les
cartographes avaient précisément choisi ce point pour planter
l'aiguille de leur compas départemental. J'ai lu hier dans je ne sais que journal que l'on avait procédé à la reconstitution de ce que les journaux ont décidé de nommer le « braquage sanglant » - les journaux aiment ainsi transformer en syntagme figé un nom suivi d'un adjectif. J'ai lu aussi que le présumé coupable était mêlé à une affaire d'enlèvement. Je me prends à imaginer que c'est peut-être moi dont il s'agit. Je m'amuse à penser que l'on va croire qu'il m'a fait subir tous les outrages, surtout les derniers - un autre syntagme habituellement figé. J'ai ainsi parfois de mauvaises petites pensées, mais c'est sans grande conviction. Je n'ai d'ailleurs jamais essayé de provoquer quelque chose entre nous pendant tous ces jours et toutes ces nuits de grande proximité. Les mêmes médias disent du bandit qu'il n'en était pas à son coup d'essai et que sa dangerosité est avérée. Et pourtant, même si le mal est bien présent dans le monde, je ne pense pas qu'il en soit un des représentants les plus avertis. J'aimerais quand même savoir enfin de qui il s'agit mais aucune photographie n'est publiée. C'est un mystère. Un quotidien régional avait bien publié un croquis de son visage avant de se rétracter et de prétendre qu'il s'agissait d'une autre image. J'avais cru le reconnaître. Je voudrais revenir au début de l'histoire. C'était encore l'hiver. | J'ai
décidé d'aller à Lyon par le train, d'y rester quelques jours avant de
louer enfin cette voiture pour remonter vers Paris en m'arrêtant à
chaque aire ou presque de l'autoroute du Soleil. À Lyon, je suis comme à l'étranger. Je ne reconnais rien et pourtant tout est si familier. Le Rhône et la Saône semblent placés là juste pour dessiner l'alignement d'une
route et d'une berge, une distance, un espace de respiration. Puis bien sûr, il y a la confluence de Gerland et au-delà c'est le néant de la grande vallée industrieuse. L'employé de l'agence de location de voiture était sur la défensive, allant jusqu'à prétendre que je réservais des véhicules pour ne jamais les louer, me menaçant de pénalités de je ne sais quoi. Habituellement, je déteste cela mais cette fois cela m'avait été égal. Je savais que mon aventure suivait son cours et que je louerais cette voiture de luxe quand ce serait le moment. Je me promenais sur les quais qui ces derniers temps avaient été considérablement améliorés pour la promenade. J'aimais demeurer là, guettant le passage d'un bel indifférent, restant un peu trop longtemps dans ce temps incertain de notre regard échangé, pour imaginer ses rêves. Si j'habitais Lyon, ce serait comme ça tous les jours au bord du fleuve ou bien de la rivière, entre le rêve et l'oubli. Je me souviens du banc où je t'ai donné une légère caresse sur la joue. |
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// Je n'ai rien fait de tout cela. | // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 26 | Les journaux annoncent qu'il est mort, qu'il a fini par mourir. Braquer violemment des banques, c'est aussi refuser de passer de la mort rapide à la mort lente. Est-ce que la société avait voulu le punir de mort ? La peine en a été abolie, mais il reste la crainte que les bandits recommencent, alors, parfois, on préfère les tuer. C'est ainsi et ce n'est pas vraiment réfléchi. Il ne faut pas tenter de comprendre, il ne s'agit pas d'une tragédie
antique. J'ai médité sur cette mort dans le calme lourd d'un cimetière, un de ces petits cimetières de village où parfois une ombre, l'été, traverse la rue ou la longe. C'est un fantôme ou bien seulement un oiseau. Il ne faut pas trop s'y attacher. Les fantômes ne sont que des manques d'amour. Un soir, tu as touché mon épaule et ce geste sur mon épaule ne disait rien d'autre que ce manque-là. Et puis tu as traversé la rue. J'aurais aimé penser à toi comme on pense à un amour retrouvé. J'aurais aimé te retrouver dans une de ces gares aujourd'hui fermées du département de l'Indre et vivre avec toi une réconciliation bleue. Cela n'arrivera donc pas. Demain, j'irai écrire et marcher, marcher puis écrire et je vais écrire que tu es vivant, puisque rien n'indique vraiment que tu sois bien mort. J'aurais voulu que tu m'aimes mais à l'évidence, tu n'y es pas parvenu et cet amour jamais advenu demeurera confondu pour toujours au récit de mon amour. | Je ne savais alors pas si j'allais ou non continuer cette fiction. C'était une fiction sans véritable auteur et j'en étais en fait que l'unique personnage. Or, un personnage
qui écrit, ça ne s'est jamais vu. Et puis cette histoire d'auto-stoppeur évanoui ne m'intéressait que modérément et je voyais bien que je me démenais pour tenter de lui donner corps, faisant semblant d'inventer ou faisant
semblant
de suivre la
piste du désir, mais dépensant des sommes folles en y passant tout mon temps. Et puis, au fil du temps, j'avais développé une forme de manque de sympathie
pour ce jeune homme qui n'était pas monté dans ma voiture pour la seule
raison que j'avais continué mon chemin et je me prenais à penser que
j'avais bien fait, que c'était sans doute un bandit de grand-chemin. Je pensais même arrêter là cette folie, ne pas louer de voiture de luxe pour remonter lentement l'autoroute du Nord mais j'ai abandonné cette idée d'abandon et décidé de persister au contraire dans cette folie. C'est alors que j'ai préféré prendre le TGV depuis Lyon vers Paris et retour dans la journée, juste pour m'asseoir un moment sur le talus de la porte d'Orléans. Je savais aussi qu'à la gare de Lyon aussi bien qu'à la Part-Dieu, je pourrais observer des scènes de retrouvailles et je les affectionne particulièrement. Il y en a tous les jours. Il s'agit de ces événements qui font que le jour est une promesse tous les jours tenue que chaque nuit trahit. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 27 | Il y a eu le soir, le jour, la lumière et la
nuit. Et puis je m'endors, peut-être en prononçant ton nom comme on prononce le nom d'un mort. Et puis, ça me réveille. J'ouvre les yeux, je regarde la lumière forte, qui aveugle. J'ai un peu peur. Tu es là, dans la chambre, blafard, sans douceur et tu me fais un léger salut et je sens alors la crainte mêlée à l'angoisse, mélange détonnant se substituant dès lors au désir. Depuis que tu es un fantôme, tu me rends visite ainsi parfois la nuit, déjouant les portes barricadées de la maison. Je ne peux pas dire que je m'habitue. Je sais pourquoi tu reviens ainsi. Ton secret est maintenant beaucoup plus lourd mais je ne vais pas le commenter ici. Puis tu me dis que l'on ne modifie pas le voyage qu'il reste à faire. Ce qui se passe avant ce voyage que nous faisons ensemble est perdu dans le temps, sans aucun espoir qu'on puisse le retrouver. Je me dis que c'est incohérent avec ces absences et ces retours qui écrasent le temps et qui le compriment. Puisque nous sommes arrivés au bout du trajet, je propose que nous retournions ensemble dans une voiture de luxe jusqu'à l'aire d'autoroute qui a produit notre rencontre. | Chaque année je remarque que le
printemps modifie le temps comme la poésie peut aussi le modifier. Et le printemps voyage et fait voyager. Il y a quelques années, je m'étais mis en tête d'aller en Italie avec une rencontre de passage pour lui proposer d'expérimenter l'amour. L'Italie devenait ainsi le lieu de cette tentative, car n'importe quel endroit en Italie, même une aire d'autoroute, est propice à l'expérimentation de l'amour. Mais on m'avait fait rapidement savoir que ce n'était pas la peine d'insister. Je n'ai cependant de tout cela qu'un souvenir très vague. D'ailleurs, que sais-je aujourd'hui de son nom ? Cela faisait plusieurs jours que le temps se faisait beaucoup plus lourd. Il ne me restait que quelques jours avant de devoir retrouver à Paris des obligations légères mais vivrières. Que faire lorsqu'il ne reste que quelques jours ? Il n'y a rien de plus délétère que les délais que l'on n'a pas choisis. Combien de fois allais-je pouvoir remonter l'autoroute du Soleil dans une voiture de luxe pendant ce temps compté ? Je commençais à me demander si je devais chercher dans le dictionnaire la définition de la folie. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 28 | Les genêts sont sans couleur dans la nuit. Je le sais et pourtant je sors de la chambre pour le vérifier. Mais il y a d'autres couleurs. Il faut rentrer maintenant. Nous irons d'abord à bicyclette dans le froid. C'est un moment particulier. Je lirai dans le passé, parfois dans l'avenir aussi. Que dire de tous ces jours ? On ne peut pas vraiment penser qu'il s'agit d'un film. Il ne s'est rien passé. Il se passe toujours quelque chose dans un film, même quand il est supposé qu'il ne se passe rien. Alors, ce serait un spectacle. Mais c'est équivalent. Ce qui se passe dans un film comme dans un spectacle, c'est que le temps passe. Je voudrais imaginer deux films. Le premier serait construit sur un premier scénario et le second sur un second scénario, comme un autre scénario possible pour arriver à la même fin. Nous nous plaisons à la douceur d'hôtel, de petit hôtel, vers Châteauroux, je ne sais plus exactement la ville. De temps en temps, un oiseau chante à la fenêtre. Et puis à chaque instant nous revenons à notre intimité fragile, sans amour, encore, sans amour jamais, mais avec cette sincérité des amants qui ne s'aiment pas encore. Demain, après-demain peut-être, nous serons pris dans la tourmente de l'autoroute du Soleil. Sur les axes routiers, les véhicules se livrent en permanence à une sorte de combat entre les camions qui transportent des marchandises de toute la planète vomies par des manufactures proches ou lointaines. Mais nous, nous serons dans une douceur de voyage même si sa destination demeure incertaine. C'est ainsi, je dois l'accepter. Hier soir, j'ai marché jusqu'en haut de la colline. Subrepticement, j'ai pleuré. Le même jour, l'année dernière, je quittais Lyon pour Paris dans une voiture trop luxueuse. | Les genêts sont sans couleur dans la nuit. Il fallait rentrer. Il n'est pas possible de demeurer toujours dans le passé, il faut aller parfois dans l'avenir aussi. Je ne savais alors pas ce qui s'écrivait. On ne pouvait pas vraiment penser qu'il s'agissait d'un film. Il ne se passait rien. C'était peut-être un spectacle. L'un et l'autre, film ou spectacle, auraient eu en parallèle deux scénarios, mais pour arriver à la même fin. J'avais aimé la douceur d'hôtel, de petit hôtel, comme on ne trouve jamais ou presque dans les palaces. J'y avais pu me concentrer sur l'apaisement, me consoler encore d'être encore sans amour, encore. L'amour est un mouvement d'esprit qui exige une grande sincérité et seule cette absolue sincérité peut absoudre la souffrance. Je savais que quelques jours plus tard, j'allais être dans la tourmente, dans cette sorte de combat, au milieu des camions de l'autoroute transportant des marchandises de toute la planète venues de manufactures proches ou lointaines. J'imaginais une douceur de voyage qui demeurait pourtant incertaine, mais je devais l'accepter. Je me rappelais cette nuit où, subrepticement, craignant un amant exclusif et jaloux, j'avais marché jusqu'en haut de la colline de Montmartre. Tout en haut, j'avais longuement pleuré. Le même jour, l'année d'après, j'avais appris sa mort. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
// Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 29 | C'est encore la nuit, mais déjà mes
souvenirs s'ébrouent, un peu comme on peut le faire quand on monte un film. Cette histoire, toute cette histoire, ce n'était pas
une
fiction, mais un récit véridique sur le thème de la passion
et le thème des passions. La passion oblitère l'amour, c'est elle qui
prend la place du monde sans plus rien entendre du désir. Le mouvement, qui devrait être irrépressible vers l'autre est contraint puis aboli par la volonté de possession. C'est sans doute pourquoi, longtemps j'ai préféré une connexion imaginaire, une connexion imaginairement
effectuée, pour distinguer autre chose de l'amour, sans la passion, sans la douleur et la souffrance de la passion. Souvent, j'ai préféré m'enfuir. Il fait très beau. Demain pareillement, ai-je entendu pour ce jour de retour. Mais, juste avant de rentrer, juste avant de reprendre l'autoroute du Soleil, j'aurais voulu qu'il me fasse une annonce fracassante, j'aurais espéré que cela viendrait comme ça, vite, à l'improviste, sans y penser. Amèrement, je constate qu'il n'en a rien été. Il paraît que c'est ainsi avec la mort. Peu de temps avant la mort, on croit imaginer que sa propre mort sera pour soi-même un événement qu'il faudra surmonter. Il n'en est rien, dit-on. Ce serait même l'opposé, l'inverse d'un événement. On le comprend assez bien. La vie est l'événement insurmontable. Il n'y a pas un centième de seconde de vie qui ne soit pas un événement. Mais la mort, ce n'est que la fin. Hier, avant le départ du TGV, nous n'avions pas eu le choix des places et nous étions face à face. Ces deux heures de trajet à grande vitesse m'ont confirmé qu'il était un être étrange, un peu flou, qui n'a ouvert la bouche que pour commander puis boire un jus de tomate, ou tout autre chose, je n'y ai pas fait attention. Le reste du temps il se concentrait sur la pratique intensive du grec ancien. | Je me réveillais à chaque heure et mes
souvenirs s'ébrouaient dans la nuit, comme quand on monte un film. Je me demandais si toute cette histoire, finalement, ce n'était pas
une
fiction, juste pour manipuler pendant quelques semaines le thème de la passion
et le thème des passions. Car, après tout, il n'y a jamais que l'amour qui
prend la place du monde, qui fait que l'on va au hasard sans plus rien entendre du désir même. Il y a le mouvement, qui devrait être irrépressible vers l'autre, cette connexion imaginaire, cette connexion imaginairement
effectuée que l'on active pour distinguer autre chose que les jours. Apprendre que l'on aime, c'est toujours une annonce fracassante. On n'avait jamais imaginé que cela viendrait comme ça,
vite, à l'improviste, sans y penser. Sans doute, c'est comme la mort et peu de temps
avant la mort, peu de temps avant le grand départ, pareillement, on ne sait pas que cela va si vite arriver. Il faisait très beau la veille de ce retour tant espéré, tant attendu. Mais juste avant de rentrer, pour la première fois, je me faisais amèrement le reproche de ne pas l'avoir anticipé. Le dernier aller-retour en train entre Lyon et Paris avait été chaotique. Je n'avais pas eu le choix des places et il avait fallu que je voyageasse en face à face avec un être étrange qui semblait s'adonner sur son téléphone à la pratique intensive d'une langue inconnue, à moins que ne fut à tout autre chose. J'ai retiré mes lunettes pour le flouter un peu. Puis j'ai passé le reste du voyage à boire des jus de tomate au bar au milieu d'élèves officiers qui rejoignaient sans doute quelque caserne en profitant des tarifs accordés aux militaires de carrière. |
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| // Je n'ai rien fait de tout cela. |
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| Page 30 | Nous avons dormi dans cet hôtel près de la
gare Perrache, dans cette ville que j'aime tant, le même que j'avais choisi l'année dernière avant de repartir vers Paris. C'est là que l'histoire avait commencé vraiment, ce soir-là, dans le bruit du
restaurant, le dimanche soir. Quand on mange seul au restaurant, très vite, le bruit ambiant fait très vite tourner la tête, comme si l'on sortait d'un rêve. C'est aussi le moment où l'on délibère, il est question de dormir ou de ne pas dormir, de sortir ou de ne pas sortir. Parfois, on remarque à une autre table un jeu particulier. On s'en amuse un peu et puis on passe à autre chose. Il n'y a là rien d'essentiel. Le passage du soir à la nuit se joue seulement sur un changement de couleur qui n'est perceptible que si l'on est seul. Avec toi, sans toi, ce n'est en rien différent. C'est la même solitude. Je te vois en face de moi, dilettante, distant, égrenant gratuitement le pain dont les miettes volettent avec légèreté jusqu'à ton assiette vide. Nous ne parlons pas, ou si peu. Je fixe au loin la cime des arbres. Nous savons tous deux que demain sera le jour de notre séparation définitive. | J'avais dormi dans cet hôtel que j'affectionne particulièrement près de la
gare Perrache, qui est aussi, bien sûr, la gare que je préfère dans cette ville,
ne prenant pour rejoindre Paris que les trains qui en partent, refusant
avec obstination ceux qui partent de Lyon-Part-Dieu. Mais, cette fois,
je n'allais pas prendre le train mais retourner à Paris dans une
voiture de luxe, cette voiture trop chère que j'avais louée par caprice
et pour ennuyer Paul. De cette soirée, mes souvenirs peu à peu s'effacent. Pourtant, c'est ce soir-là que l'histoire a commencé vraiment, dans le bruit du restaurant, le dimanche soir exactement. Si je me souviens bien, il a été question de dormir ou de ne pas dormir, d'aller peut-être au cinéma, d'avoir regardé la liste des films, d'y avoir renoncé. C'était encore le temps où Paul m'appelait chaque soir et pourtant, même à distance, il se faisait déjà distant. J'entendais des bribes de la conversation de mes voisins de table. Il ne se disait rien d'essentiel. C'était une conversation de dimanche soir dans un hôtel. Ce n'est jamais le bon moment pour rompre ou pour demander l'autre en mariage. Il y a les couples qui dînent vite pour aller baiser et les autres. C'est le soir le plus dilettante de la semaine. Je n'ai pas cette aversion incompréhensible pour les dimanches, ni même pour les dimanches soir. Au contraire, alors que la société se prépare au lundi, se prépare à l'activité supposée normale comme on disait autrefois à la télévision, c'est le moment où moi, je sais pouvoir compter sur ma bonne étoile pour imaginer des ressorts romanesques robustes et éprouvés. Je les oublie vite. Ce soir-là, pourtant, je n'avais pas imaginé que je ne m'arrêterais pas sur une aire d'autoroute pour te laisser monter dans ma voiture de luxe et que cet acte manqué deviendrait le support particulier de ma vie pendant toute une année. |
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| Page 31 | S'endormir est fort heureusement, le plus souvent, une
formalité, sommeil propitiatoire d'une bonne journée à venir. Mais parfois, il suffit d'un décor impossible de chambre d'hôtel, de ce qu'on a lu le même soir dans le journal et le sommeil tarde, on ne peut le trouver, puis il vient brusquement confirmer la fatigue, sauf, malheureusement, si l'on est d'humeur chagrine et que l'on a perdu le sens de l'histoire de sa vie. Nous sommes partis sous le ciel bleu, peinant à avancer à cause de travaux à la sortie de la ville. Une voiture bloquée à une intersection m'a laissé pensé que nous ne parviendrions jamais à prendre l'autoroute et puis, magnifiquement, la voie s'est dégagée et nous avons pu filer vite vers le nord. J'avais pu craindre de ne pas retrouver aisément l'aire d'autoroute où il m'attendait, celle où le temps s'est un court instant inversé. Je connais le caractère sélectif de la mémoire. Le souvenir est toujours un souvenir d'amour, il n'y a là aucun mystère. Je l'ai laissé exactement au même endroit. Si je devais m'adresser à lui aujourd'hui, je lui dirais que je ne regrette pas cette virée un peu folle. | S'endormir est fort heureusement, le plus souvent, une
formalité, sommeil propitiatoire d'une bonne journée à venir. Mais parfois, il suffit d'un décor impossible de chambre d'hôtel, de ce qu'on a lu le même soir dans le journal et le sommeil tarde, on ne peut le trouver, puis il vient brusquement confirmer la fatigue, sauf, malheureusement, si l'on est d'humeur chagrine et que l'on a perdu le sens de l'histoire de sa vie. Je suis parti sous le ciel bleu, peinant à avancer à cause de travaux à la sortie de la ville. Une voiture bloquée à une intersection m'a fait craindre de ne jamais parvenir à prendre l'autoroute et puis, magnifiquement, la voie s'est dégagée et j'ai pu filer vite vers le nord. J'avais pu craindre de ne pas retrouver aisément l'aire d'autoroute où il m'attendait, celle où le temps s'est un court instant inversé. Je connais le caractère sélectif de la mémoire. Le souvenir est toujours un souvenir d'amour, il n'y a là aucun mystère. Il était exactement au même endroit. Si je devais m'adresser à lui aujourd'hui, je lui dirais que je regrette cette virée un peu folle que nous n'avons pas eue. |
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